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CHAPITRE III

Terme désirable à tant de maux*

A la vue de tant de maux, on se demande quand et compient ils pourront finir. C'est un état si déplorable , si funeste à la vie du corps social, que ceux même en faveur desquels il a été établi en 'Sont fatigués au delà de toute expression, Ils ne voulaient que soumettre le

peuple, et le peuple s'est laissé tomber dans la fange où il n^ veut plus que se vautrer. Ceux qui détruisirent le ressort qui donnait à ces hommes l'attitude qu'ils devaient avoir, n'avaient pas, sans doute, calculé tous les effets de cette horrible mutilation. Comment les retirer maintenant de cet état? il n'est pas facile de donner la force morale, comme il est facile de rôter: Naturâtamen infirmitatis humanœ ^ tardiora sunt remédia quàin mala; et ut corpora lente augescunt citb extinguuntury sic ingénia studiaque oppresseris faciliiis quàin revocave^ ris (Tacite). Comment relever vers le ciel ces fronts si constamment attachés à la terre! comment refaire des hommes avec des êtres qui en diffèrent à tel point!

Quand je songeais , en voyant cet abandon , cet abattement général, cette pauvreté, cette apathie^ cette tristesse, cet état de langueur de la nature et des hommes , quand je songeais que tant de déchéance était venue d'un mot mis à la place d'un autre, du mot servitude , rais à la place du mot liberté , et qu'il était maintenant si difficile de rectifier cette erreur, ou de réparer cette injustice! quand je songeais que le mot liberté , imprudemment prononcé, pourrait maintenant faire tout rentrer dans le chaos , parce que cinquante mil-

lions d'hoiïîmes n'étaient plus en état de le comprendre, je ne pouvais m'empécher de gémir sur les maux que préparent à leur patrie ces orateurs, au moins égarés, qui semblent s'obstiner à le bannir de leur langage, comme si nous ne devions plus l'entendre. Lorsqu'il entre libre dans la carrière de la vie, l'homme a besoin qu'on ait prévu les écarts auxquels il pourrait se livrer; malgré tous les soins et toute la sollicitude qu'on met à le tenir dans la droite voie, il s'égare ; la loi est souvent obligée de le ramener dans le sentier de la vertu qu'il semble ne suivre qu'à regret, et quelquefois de le retrancher de la société qu'il bouleverse.

Que serait-ce si, après l'avoir laissé vieillir sans faire usage de sa raison, on venait lui dire tout à coup qu'il est libre? il est probable qu'on le verrait alors faire un cruel apprentissage de ses forces avant de s'en servir selon les règles du bien commun; qu'elles passeraient par de bien terribles oscillations avant de s'arrêter sur la ligne de la modération et de la justice. Il n'y a aucun doute que le mot liberté serait mal entendu des paysans russes, et qu'ils en. feraient un cri de révolte et de vengeance; ils croiraient d'abord qu'ils sont dispensés de travailler; ainsi on pourrait s'at-

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tendre à la famine, et à la guerre civile soufflée d'ailleurs par le souvenir de tant de maux reçus, par cette soif de vengeance qu'on peut étouffer lorsqu'on est dans l'impuissance de la satisfaire, mais qui se ranime avec tant de fureur lorsqu'arrive le moment favorable. La Russie ne serait plus alors qu'un vaste théâtre d'horreurs; et dès qu'on aurait porté la main sur ce qui avait toujours été sacré auparavant, sur les nobles, il n'y aurait phis de frein, le crime n'aurait plus de bornes; et la peur du châtiment succédant au besoin du meurtre, on exterminerait tout pour n'avoir plus rien à craindre. Voilà ce dont personne ne doute; voilà ce dont toute la noblesse fut un moment effrayée lorsque les étendards français flottant sur les tours de Moscou , le peuple pouvait s'entendre appeler libre ; il n'y eut qu'un cri. A ce peuple, devenu si redoutable, on représenta les Français comme des sacrilèges, comme des monstres dont il fallait purger la terre, par tous les moyens devenus légitimes. On vit des horreurs ; le champ de bataille s'étendit pour les vaincus jusqu'auprès du pôle et jusqu'aux antres de la Sibérie : ces longues routes furent toutes marquées de sang et de cadavres français aux cendres desquels se mêleront, peut être un jour, celles de ces cruels

autant que timides despotes devenus Tobiet d'une plus juste vengeance.

L'empereur et toute la noblesse désirent un changement. Il n'y a qu'à voir ce pays pour former le même vœu : tous voudraient qu'il fût réalisé. Mais comment s'y prendre pour l'opérer? Il faut instruire le peuple, dira-t-on, et le disposer par là à recevoir la liberté.

Il fau(irait d'abord qu'il voulût être instruit; et peut-il le vouloir avant qu'il ne se sente libre? Les lumières ne pénétreront pas peu à peu comme on le croirait, tant que des causes aussi puissantes s'y opposeront. Le peuple ne fait au contraire que perdre ; il dégénère de plus en plus. On peut dire que le peuple russe est plus loin de la perfection maintenant qu'il ne l'était il y a deux cents ans. L'état a gagné, l'armée est mieux disciplinée , la noblesse a plus de formes , plus d'extérieur ; mais le peuple vaut moins, et dans ce pays le reste n'est rien en comparaison de la masse du peuple. On vient de lire qu'au seizième siècle, « les paysans n'é- « taient pas serfs ; il n'y avait d'esclaves que les «captifs à la guerre, ceux qu'on achetait des «cosaques et des Tartares, et les Russes qui « s'étaient vendus.

«Les domestiques servaient, par contrat, «pour un temps convenu, etc. »

Nous avons vu ce que valent ces assertions. La justice n'était qu'un simulacre; mais c'était plus qu'il n'y a aujourd'hui. Un paysan pouvait citer un seigneur en j ustice , et aujourd'hui il ne peut pas même être appelé en témoignage ; et cependant la nation a deux cents ans de plus, dont cent ans de succès! elle n'a fait que déchoir! le peuple est plus bas qu'il n'était alors.

Il y a dans la plupart des villes des écoles entretenues aux frais du gouvernement. Les marchands les plus riches n'y envoyent leurs enfans qu'avec répugnance , quoiqu'il ne doive rien leur en coûter ; ils sont bien persuadés, lorsqu'ils les confient à ces maîtres dont ils aiment à ignorer les moyens d'existence, qu'on doit leur en avoir de l'obligation, et ils les retirent dès qu'ils ont acquis les premières notions, dès qu'ils savent écrire (57). Le seigneur chez qui je demeurais était protecteur d'une de ces écoles situées à trois lieues de chez lui; il fallait tout son zèle pour tenir contre les dégoûts qu'on lui donnait, et malgré toutes ses démarches et ses nombreux sacrifices d'amour-propre et d'argent, elle tomba; il ne put la maintenir par le fait, car le nom resta. Il y a de fort beaux noms à la plupart des établissemens de Russie; à en juger par les étiquettes on croirait le pays organisé.

LES RUSSES. l'Jl

Outre le défaut d'émulation du peuple, ce qui s'oppose aux progrès de l'instruction, c'est l'état précaire dans lequel on tient les personnes qui s'y livrent. Un maître subalterne qui a femme et enfans, n'a pas de quoi se loger et acheter du pain avec ses appointemens. Pauvres, ils ne fréquentent que des gens du peuple et en ont ordinairement les vices. Il leur faut cinq ou six ans de ce service pour parvenir à un grade qui les mette à l'abri du malheur d'être faits soldats. S'ils quittaient avant ce temps, ils pourraient être pris pour recrues, puisque la plupart ne sont pas nobles; ce sont des fils d'affranchis , des fils de prêtres , ou des fils de maîtres : un noble ne voudrait pas de ces places.

Pour encourager les Lettres il faudrait donc rendre plus avantageuse la carrière de l'enseignement, il faudrait donner une existence et des distinctions à ceux qui s'y livrent, il faudrait que la carrière de l'enseignement ou les lumières conduisissent aux honneurs; alors les nobles s'y lanceraient et entraîneraient le peuple, surtout si le peuple voyait qu'on lui fît justice. Au lieu que maintenant, le moindre seigneur paraîtrait ridicule s'il se livrait aux sciences : il ne le serait pas s'il devait parvenir par ce moyen , à quelque grande place*

Il semble que l'affranchissement devraitgrossir la classe instruite, provoquer les talens et l'industrie.

Mais la plupart des affranchis tournent mal comme je l'ai déjà dit : il n'y en a presque pas qui accumulent, qui prospèrent. Si l'économie est ordinaire aux marchands, c'est qu'ils forment un corps, un peu bas, à la vérité; mais ils forment un corps dans l'état.

Il est une classe d'hommes dont l'état actuel peut servir de preuve à ce que j'ai dit de l'affranchissement : ce sont les paysans de ta couronne. Une grande partie, un cinquième peutêtre, des terres cultivées en Russie, appartient à la couronne. Les paysans qui les travaillent n'ont d'autre maître que l'empereur ou le gouvernement. Ce sont des gens libres qui ont tout le revenu des terres qu'ils cultivent, et qui payent chaque année un léger impôt ; ce sont des fermiers auxquels le gouvernement fait des conditions avantageuses. Il semble qu'ils devraient s'enrichir.

Ils sont plus pauvres que les autres. Les autorités des villes, auxquelles ils ont affaire, sous la protection, ou pour mieux dire sous l'injuste pouvoir desquelles ils sont placés, les ruinent; elles les font rançonner dans toutes les occasions, les dupent pour l'acquittement

de rimpôt, leur prennent tout ce qu'ils ont en leur promettant de les exempter, ou en les menaçant de les faire partir comme recrues. Au lieu de devenir des hommes libres, ce sont des paysans qui n'ont personne pour les défendre, qui n'ont pas de seigneur qui les protège, qui prenne leurs intérêts contre de rapaces autorités; ce sont des hommes à la discrétion du premier personnage en titre qui veut les vexer. Aussi reconnaît-on les villages des paysans de la couronne, à leur air phis misérable. Découragés comme ils le sont pour ces raisons, et non parce que le gouvernement a le droit de les faire changer de résidence, droit dont il use rarement et pour un petit nombre , ils sont plus fainéans et plus vicieux que les autres. Qu'on juge si le peuple est abaissé, puisque dans des circonstances où il semble libte, où il l'est, il ne songe même pas à reprendre une attitude naturelle , a se relever! tant est forte la funeste impulsion communiquée à la pauvre espèce humaine, par ce pernicieux état de choses !

Ainsi , tant qu'on suivra les usages qui sont maintenant reçus, ni l'instruction, ni l'affranchissement individuel ne peuvent produire une classe industrieuse. Il faudrait parler d'un affranchissement général, et chercher les

moyens de Topérer sans secousses. Sans doute de grands obstacles se présenteraient de toutes parts.

On pourrait, par exemple, déclarer libres tous les enfans qui naîtraient à l'avenir. Mais il serait à craindre que les parens ne prissent cette faveur pour eux : il en serait probablement de même si l'on voulait, pour accoutumer à ce mot, donner la liberté aux vieillards arrivés à un certain âge , ou aux hommes mariés qui auraient un certain nombre d'enfans qu'on pourrait considérer comme des liens pro* près à les retenir.

On parlerait de liberté , les paysans ne voudraient pas en savoir davantage; ils ne voudraient pas entrer dans toutes ces distinctions.

Si c'était leur seigneur qui leur tînt ce nouveau langage, ils croiraient que c'est faiblesse de sa part, et ils seraient bierilôt portés à en agir envers lui comme envers quelqu'un qu'on cesse de craindre, qui timere desierint, odisse incipiunt. (Tacite.)

Si c'était le souverain , ils penseraient que c'est malgré le seigneur, et presque contre lui, qu'on leur donne la liberté; et pour être autrement qu'ils auraient été jusqu'alors, ils ne voudraient plus recevoir d'ordres : heureux s'ils ne prétendaient pas en donner à leur tour !

LES BUSSES. ayS

Lorsque Tempereur Paul monta sur le trône, par une singularité peu remarquable parmi tant d'autres, si elle n'avait produit des effets inattendus, il voulut que les paysans lui prêtassent serment de fidélité. Dès lors beaucoup de ceux-ci, se croyant sortis de leur classe, refusèrent d'obéir à leurs maîtres, disant qu'ils ne dépendaient plus que de l'empereur; ils commencèrent naturellement à ne vouloir plus rien faire, à s'attrouper; on fut obligé d'envoyer des troupes; ils opposaient à l'artillerie l'image de l'empereur, croyant qu'on n'oserait pas tirer dessus.

Le désir de ne rien faire ou d'être comme leurs maîtres ( car c'est ce qu'ils entendent par être libres), cette douce idée qui leur sourit tant leur fera probablement toujours prendre ainsi tout ce qu'on leur dira de la liberté; ils le tourneront toujours de la manière qui leur conviendra le mieux, et il n'y en a qu'une pour eux; c'est celle dont je viens de parler. On peut compter sur cette malheureuse interprétation; on croirait peut-être qu'il serait possible de les rendre libres sans le leur dire, en les traitant avec douceur, sans leur faire sentir leur dépendance, et de les conduire ainsi insensiblement vers un meilleur état où ils arriveraient sans s'en douter ; cette

marche paraît simple, facile, et devoir produire le résultat dont nous parlons.

Ce serait en vain qu'on la tenterait , on n'y réussirait pas ; on serait bientôt obligé de revenir au moyen ordinaire.

L'esclavage ne peut pas exister à demi. Puisque l'esclave n'obéit qu'à la force , vous vous tromperiez si vous croyiez que quelque sentiment viendra l'engager à remplir ses devoirs et rendre la rigueur inutile ; à mesure que vous vous relâcherez de votre sévérité, il deviendra toujours plus paresseux (cette règle souffre peu d'exceptions), et si vous avez la patience de le suivre , il vous conduira loin dans celte expérience ; il en viendra à ne rien faire , puis à faire du mal ; vous le trouverez bientôt insolent, il n'agira que pour satisfaire à ses vices, qui sont les seules volontés qu'il éprouve , et deviendra criminel pour avoir été traité avec douceur; vous serez alors obligé d'employer beaucoup plus de force pour le réprimer qu'il n'en aurait fallu pour le maintenir, et vous ne referez pas de lui ce qu'il était auparavant; il vaudra toujours moins. « Voilà « les esclaves, v s'écrie Homère, en parlant de la négligence des femmes attachées au palais d'Ulysse , « dès que leurs maîtres sont absens « ou faibles et sans autorité, ils négligent leurs

« devoirs; le jour de l'esclavage (ainsi Ta proie mis Jupiter, dont le tonnerre roule dans « l'étendue des cieux), le jour de l'esclavage « dépouille un mortel de la moitié de sa ver- « tu, » (^Odyssée y chant xvii. )

On a dans beaucoup d'occasions la preuve de ce qui meut ou anime le serf : si on lui fait grâce lorsqu'il doit être puni , il en rit ; il trouve cette indulgence de la part de son maître une faiblesse qui le porte à le mépriser; si on le fait punir lorsqu'il le mérite, on fait preuve de discernement à ses yeux, on s'en fait estimer davantage : c'est presque un moyen de gagner son amitié. On peut dire avec Tacite, infima vincula charitatis; mais si c'est le seul, encore faut-il l'employer. On ne doit pas s'attendre, ai-je dit, à obtenirdes esclaves, par des moyens donnés, ce qu'on obtiendrait du reste des hommes ; les sentimens ne peuvent se développer dans leur âme que lorsqu'on aura remplacé l'idée de servitude qui forme la base de leur moral et détruit tout, par celle de li^ berté qui fait tout fructifier.

Le temps, ce remède à tant de maux, est peut-être moins puissant dans cette circonstance que dans beaucoup d'autres; le temps peut dans les choses où il ne faut plus que du temps; mais dans celles où il faudrait d'autres

moyens, le temps ne peut souvent rien, ou ne fait même qu'ajouter au mal ; que de maux que le temps ne fait qu'augmenter! que de conséquences funestes découlent avec le temps de mauvais principes ! « Dans un état de choses vicieux, a dit un écrivain moderne, le lendemain est toujours pire que la veille : » cette manière de parler d'w/z peuple mûr pour la civilisation ^ n'est nullement applicable à celui dont il s'agit. La situation du midi de l'Europe et ses fréquentes relations avec les autres parties de la terre , lui rendaient l'exercice de la justice trop indispensable pour qu'il put s'en défendre long- temps. 11 était trop accessible aux lumières pour ne pas s'en laisser pénétrer, en supposant qu'elles ne dussent pas naître dans son sein. Ainsi, le temps pouvait amener la civilisation du midi de l'Europe , parce que le midi de l'Europe était placé convenablement pour recevoir ce bienfait. Il en est autrement du Nord; cette partie de la terre, bornée d'un côté par des mers inaccessibles, ne pouvant servir de passage pour aller dans des contrées plus heureuses , réduite aux relations que nécessitent ses besoins peu nombreux, peut rester long-temps isolée. Les hommes étant rares dans son intérieur, et n'ayant entre eux que peu de relations, les lumières ne pourraient

s'y développer que difficilement; et les formes d'un gouvernement destructeur de l'industrie et du commerce, les étouffent comme celles qui viennent du dehors. Ainsi, le despotisme élevant un rempart autour de l'ignorance , la fortifie, la perpétue; et le peuple, ne connaissant rien de mieux, reste le même. Le paysan russe qui parcourt quelquefois une si grande étendue de pays sans voir de différence, croit que tout est de même partout, que c'est l'état naturel, que rien ne saurait élre autrement; il vivrait beaucoup plus long-temps qu'il n'acquerrait pas d'autres idées; au lieu d'en acquérir, il en perdrait s'il en avait à perdre. Le temps ne peut dissiper l'ignorance défendue par des causes aussi puissantes et aussi nombreuses. On ne pourrait en attendre cet effet que dans le cas où il changerait les idées en amenant la liberté, et nous venons de voir que cela est impossible. Ainsi, il s'établit un cercle vicieux dont on ne peut sortir; l'esclavage produit l'ignorance , et l'ignorance à son tour favorise et entretient l'esclavage. Il faudrait qu'un heureux événement vînt rompre ce mouvement funeste, et imprimer une nouvelle impulsion ou commencer un nouvel ordre de choses; ce fut près d'arriver en 1 812.

On croit assez généralement que les armées

russes qui ont parcouru les pays étrangers , peuvent, en rentrant dans leur patrie, j rapporter le germe de la liberté dont elles ont vu ailleurs les heureux résultats.

Mais , outre que les soldats sont peu propres à l'observation, il n'est pas sûr que le sort de nos paysans les ait tentés; ils ont vu qu'ils avaient beaucoup plus.de peine, qu'ils travaillaient beaucoup plus quon ne fait en Russie, et cela seul était bien capable d'empêcher les Rcisses devoir les avantages de ce genre de vie. Ils ont dû trouver que celle des paysans de la France est dure sous bien des rapports. Ils habitent des maisons qui, pour la plupart, sont très froides tout l'hiver. « On cite ces gens comme «très heureux, disait un soldat russe à son « officier, et ils n'ont pas seulement une pe- « lisse. » D'ailleurs un certain amour-propre national , toujours exalté chez les troupes qui ont des succès, les porte à mépriser tout ce qu'elles voyent d'extraordinaire dans les mœurs et les usages des vaincus. La liberté qui ne garantit pas d'une invasion ou du joug de l'étranger, a pu moins valoir à leurs yeux que le servage qui en préserve. Il en coûterait quelquefois à l'amour-propre de parler avec éloge, de mettre au-dessus de soi des peuples qu'on aime à dire avoir soumis. Ainsi, les derniers événemens

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politiques ont même pu produire un effet contraire à celui qu'on serait porté à leur attribuer : les honneurs que ces soldats ont vu rendre à leurs officiers ou à leurs seigneurs partou t où ils sont passés , ont pu fortifier le respect qu'ils avaient pour eux, et les empêcher davantage de songer à l'indépendance.

Malgré toutes les fortes raisons qui empêchent de regarder les soldats comme des apôtres de la liberté, s'ils en parlaient aux paysans , dans la classe desquels ils ne rentrent pas, comme je l'ai déjà dit, il est plus que probable qu'il n'en résulterait aucun inconvénient : il y a trop loin de l'état où ils sont à des projets d'une certaine étendue , et surtout à l'exécution.

Ainsi pour produire un changement utile dans ce pays, il ne faut compter ni sur un affranchissement général, ni sur un affranchissement partiel , ni sur l'instruction qu'on ne peut donner au peuple malgré lui, et qu'il ne peut désirer tant qu'elle n'offrira pas plus d'avantage.

Il n'y aurait , pour préparer à la liberté , à ce grand moyen auquel il faudra bien recourir tôt ou tard, i| n'y aurait, dis-je, qu'à améliorer l'existence des personnes qui se livrent à l'enseignement, et surtout qu'à donner plus de

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constance aux places de l'administration civile. Il faudrait leur rendre la considération et l'éclat qu'elles n'auraient jamais dû perdre; pour y parvenir, nous avons vu qu'il serait indispensable d'augmenter les honoraires de ceux qui les remplissent, de leur assurer une existence afin qu'ils ne se trouvassent pas toujours placés entre la misère et le déshonneur. c( Il faudrait mettre des lois en vigueur, des « lois analogues aux circonstances, puisqu'on ne « pourrait en avoir d'autres (Solon) ; » mais les faire respecter. Former des juges, et non prendre pour tels des hommes qui, de leur vie, n'ont songé à l'administration de la justice, pour les faire au bout d'un temps très court remplacer par d'autres aussi peu capables; établir des tribunaux qui eussent une force réelle et non une vaine apparence ; les élever audessus de toute considération personnelle; les rendre assez forts pour qu'ils pussent être justes, indépendans, impartiaux; les multiplier comme la plus grande ressource contre ce débordement de crimes auquel on doit s'attendre avant de pouvoir rien améliorer; il faudrait accoutumer le peuple à les voir agir avec sévérité , l'accoutumer à les respecter, le faire à cette idée de justice , m ais de j ustice aussi active (jue sévère à laquelle le crime ne peutéchap-

per; en un mot donner de la consistance aux villes, leur faire au moins balancer l'autorité que les seigneurs ont prise dans les campagnes.

Ce commencement d'organisation ne pourrait s'opérer qu'en mettant de plus forts impôts qui devraient peser principalement sur les riches qui, là plus qu'ailleurs, ont du superflu. Les impôts ne seraient pas un des moindres moyens d'attaquer leur indomptable puis^ sance. On pourrait parler d'améliorer le sort des prêtres, de les rendre indépendans des seigneurs en les mettant à la solde du gouvernement : on les verrait alors acquérir plus d'instruction et ils pourraient la répandre. Mais les révolutions deviennent toujours si terribles lorsque le clergé y prend part, qu'on doit se féliciter de voir celui de Russie hors d'état d'y figurer, et soigneusement tenu dans cette impuissance.

Les spectacles dans les villes de gouvernement seraient un moyen de cultiver l'esprit, de polir, d'adoucir les mœurs; et, après avoir pris toutes les précautions que dicte la prudence, après avoir établi ces digues nécessaires, on tâcherait de modérer, dès sa source, le torrent redoutable qui menace de tout renverser.

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Le souverain actuel a pour lui renthousiasme et la reconnaissance de la nation; il voit ce qu'il y a à faire pour son bonheur. Avec une si belle âme , il ne peut que le désirer ardemment ; il semble s'essayer sur la Pologne qu'il organise sur le pied des autres états de l'Europe. Il est sûr d'y réussir, sans pouvoir en tirer aucune conséquence pour son pays. Le peuple polonais est si accoutumé à avoir le dessous dans toute espèce de changement , qu'il se plierait à tout, quand même ce ne serait pas pour son avantage; et, d'ailleurs, il est facile de couvrir de troupes la Pologne actuelle.

Il en est autrement de la Russie; l'empereur ne pourrait modifier le peuple russe par force; il faudra qu'il le prenne par ruse. On le voit , depuis long-temps, ménagerie levier de la religion qu'il fortifie autant qu'il est possible, pour s'en servir sans doute au besoin. Je ne sais s'il serait bien puissant pour faire mouvoir ou pour retenir le peuple, on n'en a pas beaucoup de garanties; il est tranquille maintenant, et il paraît, sinon s'occuper d'idées religieuses, du moins porté à la religion. Mais son repos est un repos d'inertie; c'est son poids qui l'attache à la terre , la force n'est plus employée à le maintenir; sa dévotion est plutôt du désœuvrement ou un instinct machinal

qu'un penchant éclairé, qu'une prédilection raisonnée ; je l'ai prouvé par les contradictions qu'on trouve dans sa conduite sous le rapport de l'observance des préceptes religieux. Il n'est pas probable que la religion influe sur ses déterminations habituelles : les paysans russes, si l'on peut s'exprimer ainsi, sont passivement dévots , et à peu près tous au même degré. Ainsi, des raisons divines ou spirituelles pour^ raient bien être trop loin d'eux, et ne pas leur paraître urgentes. 11 pourrait bien se faire qu'ils prissent leur temps pour y obéir, et qu'ils continuassent à être faibles envers eux-mêmes, à se laisser aller à leur doux penchant à ne pas travailler, et par conséquent à vivre aux dépens de qui se trouverait à leur portée. La religion est bien écoutée lorsque, dans des temps de fermentation populaire, elle favorise nos passions ou notre enthousiasme ; mais lorsqu'elle leur est directement contraire, on n'en tient souvent aucun compte.

Pour y obéir, les paysans russes croient certainement plus à l'autorité de leur souverain qu'à celle de Dieu. Je rapproche ces deux puissances, parce qu'à leurs yeux elles ont beaucoup de rapport l'une avec l'autre. Le souverain, et surtout le souverain actuel , peut obtenir beaucoup du peuple russe. Il est bien pour lui au-

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tocrate dans toute la force et toute l'étendue du terme. Mais pour en obtenir quelque détermination extraordinaire , il serait peut-être nécessaire que les ordres du souverain fussent liés à ceux de Dieu d'une manière visible pour eux, et les formules où figure le nom de la Divinité , sont déjà bien usées. Une tentative inusitée dans ce genre pourrait bien échouer et tourner contre le crédit de ceux qui l'emploiraient, surtout si l'on exigeait du peuple plus que de la croyance, si on lui demandait des actions. Vouloir obtenir de lui une conduite spontanée, et des actions ou des travaux réglés par la raison et non par l'autorité qui les a dirigés jusqu'à présent, c'est contrarier le fond de son être qui est le défaut de réflexion et d'activité, c'est exiger de lui qu'il change lui-même son existence en quelque chose qu'il ne connaît pas ; je ne sais pas si cela est possible : dire aux paysans russes de s'appliquer au travail pour jouir de la liberté, de respecter leurs maîtres en même temps qu'on les délivre de leur autorité, d'être laborieux pour se suffire à eux-mêmes, parce qu'ils vont devenir juges et véritables auteurs de leurs actions ; de respecter les propriétés et les personnes en même temps qu'on leur donne le droit de faire comme ils voudront : ce sont des

idées que Dieu seul pourrait faire entrer en même temps dans leur tête. Il ne dépend pas d'eux de croire que le froid et le chaud puissent exister ensemble.

Il faudrait donc qu'ils connussent d'avance une autre autorité que celle de leur seigneur, afin que lorsqu'on les délivrera de celle-ci, ils fussent encore contenus par l'aspect imposant de celle-là. Il faudrait substituer auprès d'eux Tautorité de la loi ou de la justice qui a toujours de l'ascendant sur les hommes, et qu'ils aimtnt toujours parce qu'ils en comprennent l'utilité, à l'autorité arbitraire , à laquelle ils se soumettent; mais qui , au lieu de les satisfaire, les irrite sans cesse et leur fait éprouver ce malaise de toute la vie qui annonce qu'un tel pouvoir ne saurait être dans la nature puisqu'il l'affecte si désagréablement, comme l'a ditun médecin philosophe (le docteur Roussel); c'est dans la connaissance de l'homme qu'il faut cherj|[ier la base la plus solide de la législation. Celui qui a le mieux apprécié tous les penchans du cœur humain , qui sait le mieux quels sont les intérêts qu'on met toujours avant les autres , et auxquels on doit être le plus constamment attaché; celui-là pourra le mieux dire quels sont les moyens dont on doit user pour conduire l'espèce humaine; car,

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quelque vicieuse qu'elle soit, il faut dire , à son éloge, que le langage de la conscience est toujours celui qu'on entend le mieux. Les lois qui reposent sur les maximes de la loi naturelle se soutiennent d'elles-mêmes, tandis que pour obtenir l'exécution de celles qui sont fondées sur des principes étrangers au bien général , il faudra toujours le déploiement de la force ou le secours de l'injustice et de la violence qui les ont produites. Ce qui annoncera des améliorations eii Russie, sera donc la protection d'un plus grand nombre d'intérêts; toutes les mesures générales qui ne proviendront pas de cette source ne seront que des calamités de plus : puissent-elles n'être que temporaires! On lisait dans le Journal de Paris , du /j décembre 1818, l'article suivant bien digne de fixer l'attention : •

« Allemagne. Francfort 28 novembre.

a La gazette de Berlin rapporte que, d'après « le nouveau Code criminel de Rus^, si quelce qu'un est tué dans une émeute populaire, «et si l'on ne peut arrêter le meurtrier, on fc décimera les personnes qui composeraient « le rassemblement. S'il était au-dessous de « vingt personnes, on en punirait corporellece ment une sur cinq; et s'il était au-dessus de ce ce nombre , une sur dix. »

Cette espèce de sénatus-consulte à la Sylla a dû étonner l'Europe au dix-neuvième siècle : allons-nous voir paraître quelque Spartacus ? mais non, il ne s'en trouvera pas parmi ces opprimés. Le mouvement des esclaves de Rome supposa un sentiment de ses droits et de ses forces que les paysans russes sont loin d'avoir.

Puisse tant de rigueur, dont le chef de l'état est le premier à gémir ( il faut rendre cet hommage à sa grandeur d'âme), puisse tant de rigueur devenir le motif de changer une aussi déplorable situation ! puisse l'autorité n'avoir plus besoin de sanctionner des mesures aussi odieuses! puiss% l'illustre chef de tant de peuples n'apposer qu'à des actes de justice ce nom que les hommes aimeront toiijours à prononcer dans leurs jours de bonheur, et qui, comme celui de Titus, ne doit faire couler que des larmes d'amour et de reconnais^nce! (58) \

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