CHAPITRE IV
^ Origine de ï esclavage,
« L'esclavage est aussi ancien que la guerre, « et la guerre est aussi ancienne que la nature « humaine, » a dit Voltaire. L'esclavage vieni
de cette soif naturelle des grandeurs qui fait que toutes les fois qu'un homme peut être supérieur à un autre, il ne veut pas demeurer son égal : tous apportent dans la vie la même prétention , la force en décide. Le vainqueur goûte le bonheur d'être au-dessus de ses semblables; et ne pouvant y renoncer, il prend ses avantages pour le perpétuer, pour demeurer leur maître.
Vaincu, l'homme perd bientôt, avec la confiance qu'il avait en lui-même , les moyens de triompher, et en devient toujours moins capable. Ne pouvant monter au premier* rang, il demeure au se<^nd, d'abord par nécessité, et bientôt par goû t , trouvant plus facile d'obéir
fe de vaincre. Ainsi se glisse dans son âme douceur de la médiocrité, de la soumission; l'homme aime naturellement le repos; l'agitation n'est pour lui qu'un moyen d'y parvenir, et s'il ne peut le trouver dans l'autorité , il le cherche dans l'obéissance. Subit quippe etiam inertiœ ipsius dulcedo. ( Tacite. )
Dans cet état de relâcheiîient, il ne tarde pas à oublier et à méconnaître ses droits. Lo^que la paresse et l'ignorance l'ont circonvenu ou s'en sont ainsi emparées , on peut lui délier les mains, il ne bougera plus.
L'esclaVe qui a vécu autour de ses maîtres,
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ne songeant qu'à se dispenser du travail et à se livrer à ses-vices, ne veut souvent plus être libre. Je l'ai vu tomber aux pieds de l'homme généreux qui voulait lui donner la liberté , et le conjurer de le laisser dans sa condition primitive: tant est forte l'aversion qu'ilsjgont pour le travail et la réflexion. Et invisa primo desidia , postremo amatur. (Tacite. )
a A la honte de l'humanité , dit Montesquieu, « Tesclavage a été reçu par presque tous les « peuples du monde, w C'est que, comme nous venons de le voir, l'esclavage est le produit de deux causes fortement inhérentes au coeur de l'homme, le désir de commander et le besoin du repos, qu'il faut obtenir à quelque prix que ce soit.
Aussi loin que remonte l'histoire, elle montre l'esclavage établi parmi les hommes. Un petit nombre , devenu maître des autres, les fait contribuer à ses besoins , à ses désirs , en fait l'instrument aveugle de ses volontés, de ses capricef.
Le temps amène la civilisation, la justice naît , les empires se forment, l'esclavage reste.
Les empires sont renversés, les institutions des hommes sont détruites , les traces des peuples disparaissent sous leurs conquérans, l'esclavage reste et se perpétue. Athènes et Rome, au
ag^ SOUVENIRS du ivord.
fake des grandeurs, sont inondées d'esclaves ; et aujourd'hui la terre en est couverte encore. Est-ce donc là la vocation naturelle de l'homme? l'esclavage est-il sa destinée?
Montesquieu attribue beaucoup de part au climat d5ps l'établissement de l'esclavage. Peutêtre pourrait-on énon cer préalablement, comme une vérité plus générale, que tous les hommes sont susceptibles de s'y plier, et reconnaître ensuite qu'ils opposent plus ou moins de résistance à la force qui veut les soumettre selon le climat, le pays, les besoins ou les habitudes. L'esclavage existe maintenant sous toutes les latitudes, dans des climats opposés, dans les pays les plus différens. Il peut naître partout où il y a des hommes; il ne s'agit que d'en intéresser un certain nombre à l'établir, à plus forte raison peut-il être imposé à tous les peuples.
Il a long-temps régné sur notre belle patrie ; ces lieux attrayans où les vertus naissent sans efforts, ont long -temps vu l'honhne courbé softs le joug du despotisme , et dégradé par tous les vices inséparables de tant de faiblesse. La patrie et l'honneur, qui font maintenant la vie des Français , n'existaient pas pour eux : ce caractère généreux, cette grandeur d'àme naturelle qui, comme le vrai mérite, ne bie^-
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sent, n'importunent personne, étaient des attributs étrangers à leur naturel , car l'esclave a toujours été et sera toujours le même partout.
A ces réflexions, qui ne se sent emporté par une force irrésistible sous Fégide de nos lois! qui ne se rattache à ce vieux tronc de justice aussi ancien que le monde , que les orages des" passions ont si long-temps mutilé, mais qui se ranime depuis quelques siècles avec tant de vigueur? qui ne se rallie autour d'un gouvernement qui, faisant le bien avec le pouvoir que lui donne le concours de toutes les volontés, offre réalisés les plus beaux préceptes de la morale , et donne des exemples qui paraîtraient au-dessus de l'humanité s'ils n'étaient égalés chaque jour!
Pardonnons aux détracteurs de la liberté, ils ne connaissent pas l'esclavage; non, ils n'ont jamais vu leur semblable dans cet état d'opprobre et d'abjection, ou ils ne Font pas considéré comme tel, et alors, leur opinion donnerait la mesure de leur conscience. Qu'ils sachent que l'honnête homme, ennemi du désordre et de la licence , ne peut rien haïr comme le scandaleux spectacle qu'offrent l'injustice et la violence érigées en principes; que Tassentiment donné à ces turpitudes humaines, et l'espèce de considéuation dont on veut les
entourer, ne font qu'ajouter à ce qu'elles ont d'odieux et de révoltant ; et que , lorsque la raison et le vice se trouvent en présence , ce ne doit point être à celle-là de baisser le front, Ou de se cacher.
Espérons que la force ne voudra pas toujours s'isoler de la raison ; qu'une forme de gouvernement répressive des vices et protectrice des vertus, s'étendra à d'auti?es peuples qu'à ceux qui ont le bonheur d'en jouir maintenant. Les obstacles seront grands ; mais la force de l'exemple n'existerait-elle donc que pour le mal ! Les hommes qui perfectionnent tout, ne voudraient-ils donc pas se perfectionner eux-mêmes! L'amour-propre fournira les difficultés; le pouvoir absolu le flatte toujours, et la raison l'humilie. Mais s'il^st plus fecile de vouloir que Aq juger, n'est-il pas plus glorieux de conduire les hommes par la raison et la justice, que par le mensonge et la terreur?