CHAPITRE V
Opinion avantageuse que les nobles russes ont d'eux-mêmes, surtout lorsqu'ils se comparent aux étrangers.
Qu'iiST-CE donc que cet air des régions supérieures de la société? Quel est ce charme qu'on
y respire et qui agite si agréablement tous les sens? Quelle douce ivresse il procure! quel plaisir de vivre dans cette atmosphère ! quelle douleur d'en être privé! Ah! ce nest pas seulement au physique qu'on peut dire que l'air est l'aliment de la vie. Le courtisan disgracié, le ministre déchu de la puissance, le favori tombé dans le discrédit, nous prouvent trop souvent que, lorsqu'on a plané dans l'espace éthéré des grandeurs, il est bien difficile de vivre .dans une région infirieure. Il n'était qu'un point d'où la vie pouvait leur paraître agréable , et ils en ont été renversés ! le reste de l'univers n'existe pas pour eux, ou plutôt il ne sert, par son insuffisance , qu'à leur faire sentir davantage la perte qu'ils viennent de faire. Qu'ils sont heureux ceux qui, se voyant élevés au-dessus des autres, ne sont pas inquiétés par la crainte de perdre un genre de vie aussi délicieux ! qui, se livrant en sécurité au repos, aux plaisirs, se retrouvent toujours audessus du j:'este du monde qui les respecte et les honore ! Tel est le sentiment qui remplit l'existence des classes privilégiées.
Les privilèges et les honneurs , mettant les hommes en harmonie entre eux en leur donnant les mêmes idées, les unissent encore en leur donnam les mêmes désirs. Les nobles
Qg6 SOUVENIRS DU NORD.
russes qui sentent qu'ils sont le pouvoir dans l'état, et que tous ceux qui en ont le tiennent d'eux , prétendent facilement qu'il ne saurait en exister de supérieur à celui qu'ils ont, ne pouvant avoir donné d'autorité contre eux-mêmes ; ils ne regardent les hauts fonctionnaires publics que comme les premiers entre des égaux, ne les ayant faits grands que par rapport au peuple , mais non relativement à eux. Dans les relations d'un gouverneur à un noble, d'une famille méfae de la classe moyenne, le gouverneur parle et agit comme l'homme de la noblesse, et non comme l'homme du gouvernement Leurs attributions ne sont pas assez grandes pour leur faire naître l'idée de s'isoler de ce corps puissant, dont l'agrément leur est si indispensablement nécessaire pour continuer d'être ce qu'ils sont. Quelques égaux et le reste inférieur, telle est à peu près la devise de ces dispensateurs du pouvoir, qui savent cependant devenir souples et bas à leur tour lorsqu'ils voyent une trop grande distance ; un rang élevé dans la société étant tout à leurs yeux, et devant toujours obtenir l'hommage des hommes.
Libre de toute occupation, leur pensée se porte souvent vers les pays étrangers , d'où il
leur arrive des nouvelles diverses, des bruits
les,
LES KUSSES. 297
de guerre , ou des signes de vie qui viennent mourir sur cette terre immense où tout languit, excepté l'orgueil. Accoutumés à dominer, ils ont toujours eu le désir d'être les premiers hors de leur patrie comme chez eux. Combien leur amour-propre se sentait comprimé lorsqu'ils voyaient les guerres que nous avons eues à soutenir contre eux depuis la révolution, tourner à leur désavantage î leurs troupes battues obligées de rentrer sur leur territoire a\«e# des idées si différentes de celles qui les en avaient fait sortir ! La noblesse qui les commande se jugeait ( et avec elle le reste de la nation ) sur ces ^vénemens, et en tirait la conséquence qu'ils valaient moins que nous. Nous grandi «ions à leurs yeux ; et qui fut jamais plus hauF, plus colossal, sous ce rapport, que Napoléon ! ils l'admiraient chaque jour davantage, c'était pour eux une espèce de demi-dieu. Jusqu'au mal qu'ils en disaient , tout était à son éloge : il remplissait la Russie, peut-être plus que son propre souverain.
N'ayant pu vaincre les Français, ils cherchaient à leur ressembler, comme pour devenir forts à leur exemple : les manières françaises s'enracinaient à chaque victoire , à chaque succès , à chaque événement. Ils lisaient avec admiration la description ède nos fêtes
2g8 SOUVENIRS DU NORD.
triomphales ; on se réglait sur les journaux de Paris; on en faisait venir les moindres objets de luxe. Le spectacle français était le plus grand plaisir; nos acteurs faisaient à Pétersbourg les délices de la société. Un Français était un homme qui devait avoir quelque mérite; du moins voulait-on le voir pour en juger; et lorsqu'on ne lui en trouvait pas, on ne continuait pas moins à lui faire accueil, on aimait à se comparfr«à lui; c'était le torrent, il fallait le suivre. Ainsi, les personnes qui disaient à Napoléon que ce ^ays était plein de sa gloire , que toutes les têtes nobles en étaient exaltées, disaient la vérité. Elles se trompaient ou flattaient sa chi- ^jère,'si elles lui conseillaient d'y entrer les armes à la main : même sans le climat , l'amourpropre des nobles lui eiit offert une résistance qu'il n'avait pas trouvée ailleurs; il n'aurait pu réussir qu'en tournant le peuple contre eux , et ce n'était pas ui^rojet digne du chef d'une nation civilisée, en supposant qu'il fût praticable. Il était donc imprudent de ne pas s'en tenir à Tascendant qu'il avait acquis sur la nation russe; il l'avait, pour ainsi dire, vaincue par ses exploits ; il n'avait qu'à la livrer à ellemême; chaque jour elle l'eût vu plus grand, et se fût trouvée plus petite : par le fait il en était déjà maître, he gouvernement de Russie faisait
assez ses volontés : le système continental était en vigueur dans tous les ports russes^ L'empereur vint jusqu'à Erf urt s'entretenir avec celui qui avait dicté la paix à Tilsitt. Avec les ménagemens dus à Tarn our-propre, Napoléon pouvait, du palais des Tuileries , sinon gouver^ner, du moins influencer la Russie selon ses désirs.
On conçoit combien les événemens ont du changer ces dispositions flatteuses pour nous: la révolution politique a été grande; le changement qui s'est fait dans le moral des Russes plus grand que tous les autres. Ils ont transporté sur eux-mêmes toute l'admiration qu'ils nous avaient accordée, et v ont infiniment ajouté, puisqu'ils nous ont vaincus, disent-ils, lorsque nous avions avec nous toute l'Europe; qu'ils nous ont réduits à nos anciennes limites, et qu'ils ont étendu les leurs. Désormais incomparablement supérieurs à toutes les nations européennes, que la curiosité leur fait visiter comme des pays conquis, ils s'en regardent comme les arbitres ou comme les maîtres , et croient faire preuve de modération en consentant à demeurer sur leur territoire. Leur patrie est à l'abri de toute atteinte , les derniers événemens l'ont suffisamment prouvé: dominer sur l'Europe e? s'emparer de la
3oO SOUVENIRS DU NORD.
Turquie, leur paraît aussi facile que naturel.
Telles sont les idées avantageuses qu'ils ont d'eux-mêmeslorsqu'ils se comparent aux étrangers. Les Prussiens sont un peuple qu'ils estiment,-mais qu'ils ne peuvent craindre; il ne saurait les arrêter. Les Autrichiens sont pour eux des gens ridicules et de nulle valeur ; une guerre contre l'Autriche leur paraîtrait un jeu. Quant à nous, ils ne nous comptent plus; ils ont Fair de ne vouloir plus nous faire l'honneur de nous battre depuis que les Anglais l'ont fait à Waterloo. Cette victoire leur a singiilièrement déplu sous ce rapport, qu'elle a diminué le mérite qu'ils avaient eu à nous soumettre.
D'autres dé jk l'ont fait, d'autres peuvent le faire. Les Anglais sont des marchands qui n'apprécient pas assez l'habit d'uniforme. Quant aux Turcs, on ne sait comment on les a laissé vivre en Europe jusqu'à présent ; mais ils ont pour eux la peste : il Ji'y a pas de doute que leur conservation n'ait tenu à cette cause.
Aux Russes seuls la vraie gloire, la haute noblesse, la véritable grandeur.
Ces idées ne sont pas à dédaigner chez des hommes qui, dans la guerre, ne vont maintenant risquer que leurs personnes, comme je l'ai déjà dit; qui s^t travaillés du désir de la
LES RUSSES. 3oi
domination et des aventures guerrières, désir que l'oisiveté laisse développer dans des têtes éprises de leur propre gloire, et remplies de souvenirs qui les reportent sans cesse aux pays étrangers. Ces idées deviennent dignes d'attention chez des hommes puissans qui commandent à un peuple passif, endurci par le climat, accoutumé aux privations , qui ne sait pas réfléchir lorsque ses maîtres ordonnent , et qui n'est susceptible d'éprouver aucun regret en quelque lieu qu'on le conduise. La Russie entière peut être considérée par les étrangers comme une armée; elle est en effet composée d'hommes destinés à être officiers, et d'autres destinés à être soldats : il ne manque aux uns et aux autres que l'habit militaire. Ce sont defs espèces d'Athéniens qui commandent à des Spartiates pour la sévérité de la vie. L'armée effective tire une grande force de cette subordination antérieure.
L'Europe n'a rien à attendre de ce peupl^ elle a tout à en redouter. Puisse-t-il employer ses forces au grand œuvre de son organisation intérieure ! Le monde respirer-a pendant cette utile occupation qui le fixera peut-être à la terre natale , de manière à ce qu'il ne tende plus à en sortir, quoique la rigueur du climat semble devoir toujours le porter à la quitter.
303i SOUVEJ>fIRS DU NORD*
Laissons des dations aussi insouciantes de leur gloire que peu jalouses de leur indépendance se placer sous sa dangereuse protection. Elles apprendront (peut-être trop t-ard! ) que les peuples comme les hommes sont sans pitié dans leur enfance , et que leur laisser prendre ou leur donner alors trop de pouvoir, c'est préparer des malheurs inopiis à soi-même et à bien d'autres. Elles apprécieront un jourl'aveuglement qui les porte à s'en reposer sur la générosité d'une puissance encore barbare qu'on s'accoutume à regarder, qui se constitue comme l'arbitre des destinées de l'Europe, et qui, pour en devenir l'effroi, n'a besoin que de changer de chef.
ISOTES. ^ 3o3
■ik» ,,,/%■».»,■* i»/%(% ^ t»/» */»<^ */v% ^fe'm •'•«^ *'•'* ^'^^ '*'*^ '*'•■* ^'•'^ *'*'• '••^•'* *'»'% ^'»'* «»."•/% ■%/>/>/*/%/»