‹ Souvenirs du quatre septembre: origine et chute du Second empireChapitre 10 sur 49 · LA LUTTE DANS PARIS · texte numérisé non relu

LA LUTTE DANS PARIS

heures et plus tard cherchant la mort, des journalistes qui sortaient désespérés de leurs conciliabules, et venaient s'assurer par leurs propres yeux que tous les moyens de résistance faisaient défaut. On se racontait les arrestations nocturnes, la marche des deux cent dix-huit députés incarcérés du même coup de filet, la protestation signée chez Marie, les résolutions prises et abandonnées faute de moyens d'exécution, la présence de H. Jérôme Bonaparte chez Landrin, et ses déclamations passionnées contre le coup d*État. Le milieu de la chaussée était inondé de troupes, dont les rangs s'ouvraient de temps en temps pour laisser passer la cavalerie ou les canons. Les soldats paraissaient fort excités. On leur avait donné abondamment à manger et à boire dans leurs casernes. Chaque homme avait reçu, pendant la nuit, au nom du président, une petite somme. Un de ses biographes veut bien nous dire que ses derniers 30,000 francs y passèrent. Un autre nous peint des colonels recourant à la ruse pour donner courage aux insurgés et les attirer en grand nombre sous les pas de leurs chevaux.

<c ... Le colonel masqua ses escadrons pendant quelques instants dans un pli de terrain pour leur donner le change et leur laisser croire qu'il était occupé du côté de la Bastille; mais, faisant brusquement demi-tour sans être aperçu et prescrivant aux trompettes et à Tavantgarde de rentrer dans les rangs, il se remit en marche au pas, jusqu'au moment où il se trouva à l'endroit le plus épais de cette foule compacte et incalculable, avec l'intention de piquer tout ce qui s'opposerait à son passage. Les plus audacieux, enhardis peut-être par la démon.

stratioii pacifique de ce régiment, se placèrent en avant du colonel et firent entendre les cris insultants de: a Vive rAssemblée nationale! à bas les traîtres! » Reconnaissant à ce cri une provocation, le colonel s'élance comme un lion furieux au milieu du groupe^ en frappant d*estoc, de taille et de lance. Il resta sur le carreau plusieurs cadavres... » Des régiments de cavalerie ne cessaient de parcourir les boulevards en poussant des éclats de rire, et en proférant des injures contre la foule. Des sergents de ville, môles aux régiments de ligne, sortaient des rangs tout à coup, et envahissaient quelque maison d*oii un cri d'indignation ou de douleur était parti. Les soldats en faisaient autant, quelquefois sans provocation. Des arrestations brutales, non justifiées, avaient lieu. Il y eut même des meurtres dans les maisons, de plus nombreux encore dans les postes où les prisonniers étaient conduits. On regardait les mains, et si elles paraissaient noires de poudre, cela suflisait. a Au mur ! » Justice était faite. Sur les barricades on ne faisait pas de quartier. Le général Saint-Arnaud, ministre de la guerre, avait fait afficher cette protestation laconique :

a Le ministre de la guerre,

a Vu la loi sur l'état de siège,

« Décrète:

« Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main, sera fusillé. «

Le Moniteur du 30 août 1852 n'avoue que trois cent quatre-vingts morts. Il faut que les rapports aient été

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bien incomplets, ou qu'on n'ait pas compté dans ce recensement les personnes tuées dans leurs maisons ou dans les rues.

La violence de la répression contrastait péniblement, pendant les deux premiers jours, avec l'inanité de la résistance. Tout le monde savait que les barricades étaient en petit nombre, qu'elles ne tiendraient pas, qu'elles ne pourraient pas tenir, que le peuple ne se battait pas. On se demandait pourquoi ces décharges multipliées contre des ennemis absents, ces razzias contre des foules désarmées.

Le 4 décembre seulement, les barricades furent nombreuses. Celles du boulevard Poissonnière et de la rue du Petit-Carreau étaient formidables. La police laissa faire pendant toute la matinée. L'armée regardait et ne branlait pas. C'était un plan conçu par M. de Horny et habilement exécuté par le général Magnan. M. de Morny lui avait télégraphié dès la veille : a Laissez les insurgés s'engager tout à fait et des barricades sérieuses se former, pour ensuite écraser Tennemi et le détruire.,» Le préfet de police, qui se troublait aisément, suivait l'exécution de ce plan avec terreur. II télégraphiait au ministre de l'intérieur le 4, à ime heure de l'après-midi : « Les nouvelles deviennent trèsgraves; laisser grossir maintenant serait un acte de haute imprudence. » M. de Morny avait parcouru les boulevards jusqu'aux barricades, et ce qui effrayait tant M. de Maupas le remplissait de joie. En rentrant au ministère, il trouva son entourage tout pâle: « Comment! leur dit-ily hier, vous vouliez des barricades, on vous

en fait, et vous n*étes pas contents! » Le général Hagnan n'était pas moins harcelé de son cdté; mais il avait décidé qu'il n'attaquerait pas avant deux heures, et quelques instances qu'on lui fit, il resta inébranlable dans sa résolution. Enfin, quand les ennemis, comme les appelle H. de Morny, se lurent massés imprudemment sous la gueule des canons, M. Magnan, voyant les battues faites, donna le signal du tirer. La stupeur fut au comble quand, vers Irois heures, après cette longue inaction et ce long silence, on entendit tonner le canon sur le boulevard. Pendant plus d'une heure, quatre pièces rangées en batterie sur la chaussée tirèrent sans relâche, à obus et à boulets, sur la barricade du faubourg Poissonnière. La barricade tint bon. Attaquée plusieurs fois à la baïonnette, cette poignée de républicains fit pleuvoir une grêle de balles sur les assaillants et ne céda que quand elle se vit prise en queue et en flanc par les rues latérales. Toute la ville à ce moment était un champ de bataille, où 1,S00 hommes à peu près luttaient contre 40,000. Le résultat ne pouvait plus paraître douteux, à la tombée de la nuit, même aux plus confiants et aux plus aveugles. Les barricades qui n'avaient pas été démontées n'étaient plus défendues que par des hommes qui voulaient mourir. Le plan de M. de Momy avait réussi : « Laisser les insurgés s'engager à fond, les cerner, les écraser... »

La troupe ne tirait pas seulement sur les « insurgés ». Dans une liste officielle donnant les noms de 191 morts, avec l'indication du lieu où les victimes sont tombées, on compte neuf femmes, un enfant de sept ans et demi, sept noms d'hommes accompagnés de cette mention :

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Tué chez lui. Prè3 de soixante personnes sont indiquées comme ayant péri dans l'espace compris entre le boulevard Bonne-Nouvelle et le boulevard de5 Italiens. Je rappelle que le Moniteur du 30 août 1852 fixe le nombre des morts à 380, et que ce nombre paraît être audessous de la vérité.

Il est constant qu*où un ou deux régiments auraient suflBy on employa une armée, et que pendant deux ours on tira dans les rues de Paris, non pour réprimer, mais pour terrifier. On rabattit en quelque sorte les insurgés (Laissez des barricades sérieuses sélever)y pour les amener sous le canon. Les entrepreneurs et directeurs de cette révolution étrange jugèrent à propos, après la journée du 4, de mettre fin à leurs démonstrations guerrières. Les généraux arrêtés dans la nuit du 2 décembre avaient été transférés à Ham; les maisons de détention, les forts et les postes de police regorgeaient de prisonniers. Dans les caseraes, ce n'étaient que festins et cris de joie. Les rues étaient calmes, un peu désertes. On avait lavé le sang, enterré les corps. Des ouvriers achevaient d'abattre la salle, dite salle de carton, où avaient siégé l'Assemblée constituante et l'Assemblée législative. D'autres comblaient les fossés de la place de la Concorde» sans que personne pût s'expliquer les motifs et l'urgence de cette transformation. On se montrait sur les maisons la trace des balles ; on allait, en longues files, visiter sur les boulevards la maison Sallandrouze, qui avait servi de cible aux canons. Ce violent orage n'avait pas laissé après lui d'autres marques visibles. La Bourse montait. Les Te Deum ne furent chantés que quelques jours plus tard, après le

plébiscite. Quelques-uns respiraient eu disant : « C'est Uni! » A défaut de la liberté et de l'honneur irrémédiablement perdus dans ce naufrage, on croyait ««u moins que les vainqueurs nous donneraient le repos.

La lutte dans les départements.

Le mouvement fut assez vif dans les départements. Les républicains ne s'y divisèrent pas comme à Paris; ils comprirent tous sur-le-champ que, si le coup d*Ëtat réussissait, c'en était fait de la République. Presque partout on compta qu'à Paris la résistance l'emporterait ; les soulèvements qui eurent lieu n'ont pas d'autre cause. La plupart furent réprimés par la force; tous cessèrent quand la défaite de la résistance à Paris fut connue. Chose étrange : les grandes villes furent un moment agitées, mais sans tentatives d'insurrection sérieuse; ce furent les villes moins importantes et les campagnes qui se soulevèrent. Ainsi dans le Sud-Ouest» Marmande, Auch résistèrent plus que Bordeaux et Toulouse; au Sud-Est, Lyon et Marseille furent contenus, tandis que la Dr6me, l'Hérault, le Var, les Basses-Alpes étaient le théâtre d'insurrections formidables. Peut-être faut-il at-

tribuer ce résultat aux précautions prises à Tavance dans les grandes villes, aux forces supérieures dont disposaient les préfets; peut-être aussi y connut-on plus tôt ce qui se passait à Paris.

Dans plusieurs départements, des bandes de trois mille et de six mille hommes parcoururent le pays, s'emparèrent des préfectures et des casernes, engagèrent des luttes meurtrières avec la troupe. Quelques excès, en très-petit nombre, quelques attentats odieux furent commis par les insurgés, plutôt contre les personnes, par vengeance, que contre les propriétés.

Les journaux qui défendaient le coup d'État grossirent démesurément certains faits, en inventèrent d'autres, et répandirent partout le bruit que les paysans brûlaient les châteaux, massacraient les riches, pillaient les villes; en un mot, que les départements étaient livrés aux horreurs d'une nouvelle jacquerie. Pendant qu'on effrayait la France de ces récits, on lui disait aussi que Paris aurait été la proie des communistes au 2 Décembre, si le président, qu'on appelait le Sauveur de la société, n'avait déjoué leurs projets par une courageuse initiative. On donnait aux combattants des rues de Paris, pendant les trois journées, la qualification de communistes, quoiqu'il fût constant que les socialistes s'étaient abstenus et qu'on n'avait eu afTaîre qu'à une poignée de bourgeois républicains. La Jacquerie des départements n'était pas plus véritable que le communisme de Paris; mais on eut besoin de ce double mensonge pour expliquer l'attentat d'abord, et ensuite le' régime de terreur aul^uel on soumit le pays. On affirme que, dans la plupart des cas, les soldats tiré-

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