‹ Souvenirs du quatre septembre: origine et chute du Second empireChapitre 11 sur 49 · LA LUTTE DANS LES DÉPARTEMENTS · texte numérisé non relu

LA LUTTE DANS LES DÉPARTEMENTS

rent les premiers. Est-ce vrai ? est-ce faux? Il est bien difficile de saisir la vérité au milieu des assertions les plus contradictoires. Je suis presque d'avis que cela est indifférent. On ne saurait se dissimuler que ceux qui se révoltent ont Tintention de se battre, et que ceux qui marchent contre les révoltés sont dans la nécessité de recourir à la force si on n'écoute pas leurs exhortations ou si on n'obéit pas à leurs sommations. Ce qui est criminel, c'est la cause, ou l'excès. Dans la courte guerre civile qui suivit le 2 Décembre, ceux qu'on appelait les révoltés étaient en réalité les défenseurs de la Constitution. Ils avaient le droit et la loi pour eux. Ils furent traités presque partout avec barbarie. Le ministre de l'intérieur affectait de défendre non le coup d'État, mais la société elle-même, attaquée, disait-il, dans ses bases fondamentales ; et cette situation lui permettait d'écrire aux généraux des ordres tels que celui-ci : ^c Les bandes qui apportent le pillage, le viol et l'incendie se trouvent hors des lois. Avec elles on ne parlemente pas, on ne fait pas de sommations; on les attaque et on les disperse. Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de la société en légitime défense. » Le ministre de la guerre Saint-Arnaud donnait de son côté des instructions qui n'étaient pas plus tendres. Il prescrivait de fusiller non-seulement les individus pris les armes à la main, mais « quiconque essaierait de fuir en présence de la force armée. » Le général Rostolan, qui commandait dans l'Hérault, fit exécuter cette dernière prescription; il s'en vante dans une proclamation-: « Déjà quelques-uns de vos compagnons ont été frappés de mort pour avoir désobéi aux sommations qui leur ont été

faites de se rendre. » On fusilla un certain nombre d'insurgés pris les armes à la main^ des fuyards, des prisonniers. Martin Bidauré, fusillé, laissé pour mort, parvint à se cacher, à se guérir; on le reprit, on le fusilla une seconde fois. Parmi les prisonniers qu'on fusillait de sang-froid, plusieurs heures ou plusieurs jours après l'action, on en cite quatre qui furent fusillés dans leurs fers : le plus jeune, nommé Justin Gayol, n^avait que dix-sept ans. Il fut constaté ensuite qu'on l'avait arrêté par méprise.

Les arrestations s'élevèrent à des chiffres presque fabuleux : mille cinq cent dans la Nièvre, deux mille dans le Gers, trois mille dans l'Hérault. .. Un commissaire général, M. Carlier, décréta que quiconque donnerait sciemment asile à un réfugié serait réputé complice et traité comme tel et le général Eynard, commandant de l'état de siège dans l'Allier, mit les biens des inculpés sous séquestre.

Ces arrêtés de deux proconsuls furent étendus à toute la France et considérés comme des lois; on cite un jugement rendu à Lyon par un conseil de guerre, le 30 décembre 18S1, qui condamne un garde champêlro, nommé Âstier, à vingt ans de travaux forcés pour avoir donné asile à des insurgés en fuite.

Le plébiscite.

La révolution faite, le président la fit confirmer par un plébiscite. Il en promulgua la formule le 3 décembre : « Le peuple français veut le maintien de l'autorité de Louis-Napoléon Bonaparte, et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une Constitution, sur les bases proposées dans sa proclamation du 3 décembre, o Voici le résultat du vote; il y eut 7,439,216 out, contre 640,737 non et quelques milliers de voix perdues. Le président se déclara absous. Qui oserait dire que TAssemblée aurait eu moins de votes d'absolution si, commettant un attentat et violant la Constitution, elle avait emprisonné le président et saisi le pouvoir? Et qui put croire alors, qui croit aujourd'hui que la cinquième, la dixième partie de ceux qui votèrent oui fussent bonapartistes?

Plusieurs des départements où la résistance avait été la plus vive se signalèrent par des votes très-favorables

au coup d'État. La Drôme donna 63,799 oui contre 10,279 non, le Gers, 64,449 oui contre 8,388 non; THérault, 60,336 oui contre 14,317 non; la Nièvre, 74,356 oui contre 1,698 non; le Var, 62,824 oui contre 4,342 non. Je fus moi-même témoin d'une contradiction aussi étrange au premier abord; et, si j'entre dans ce détail, c'est qu'il peint le moment, et qu'en même temps il l'explique.

La haute cour de justice s'était réunie spontanément le 2 Décembre dans une des salles de la Cour de cassation, au Palais de justice, en vertu du 3^ paragraphe de Farticle 68 de la Constitution, ainsi conçu : a Les juges de la haute cour de justice se réunissent immédiatement, à peine de forfaiture ; ils convoquent les jurés dans le lieu qu'ils désignent, pour procéder au jugement du président et de ses complices; ils nomment eux-mêmes les magistrats chargés de remplir les fonctions du ministère public. » L'arrêt suivant avait été rendu : « La haute cour, vu les placards imprimés et affichés , etc. ; attendu que ces faits et l'emploi de la force militaire dont ils sont appuyés réalisent le cas prévu par l'article 68 de la Constitution, déclare qu'elle se constitue ; dit qpTil y a lieu de procéder en vertu dudit article 68, nomme pour son procureur général H. Renouard, conseiller à la Cour de cassation, et s'ajourne à demain pour la continuation de ses opérations. y> Vers la fm de la séance, trois commissaires de police, accompagnés d'officiers de paix et d'un détachement de gardes républicains, étaient venus sommer la Cour de se dissoudre ; les membres s'étaient séparés en protestant qu'ils ne cédaient qu'à la force, et ils renouvelèrent leur

protestation le soir du même jour dans le cabinet de H. Hardoin, leur président. Ils se réunirent encore le lendemain, 3 décembre, à midi, aux termes de leur arrêt y dans le local des audiences de la Chambre civile. En arrivant, ils trouvèrent dans la première pièce les membres de cette Chambre^ qui se préparaient à tenir séance, et le premier président M* Portalis. Ils leur racontèrent ce qui avait été tenté contre eux la veille, et les prièrent de se tenir dans la première salle pour assurer leur sécurité pendant qu'ils délibéreraient dans la salle du fond. M. Portalis et ses collègues, un peu étonnés de ce rôle, ne purent refuser leur consentement. La haute cour délibéra, assistée, cette fois, de son procureur général, M. Renouard; mais elle s'ajourna indéfiniment, « attendu que les obstacles matériels à l'exécution, de son mandat continuaient. x>

Un des membres de la Cour vint chez moi en sortant de la séance; il me dit qu'il n'avait pas hésité à faire son devoir, et que le crime était d'ailleurs évident; mais, ayant fait ce jour-là, peut-être pour la première fois de sa vie, un acte d'opposition, il se croyait perdu sans ressources et me donna ses instructions pour avoir soin* de ses intérêts si j'échappais, et qu'il fût exilé comme il. s'y attendait. Je le revis après le plébiscite. Je savais qu'il était allé daùs une petite ville des environs de Paris, où il avait ses propriétés, pour engager les électeurs à voter oui. Il me le confirma lui-même, en ajoutant ces paroles qui expliquent plusieurs millions de votes : « Gomme juge, je l'aurais infailliblement condamné; comme citoyen, je l'ai absous, parce que dans l'état où il nous a mis par son crime, il n'y a plus que

lui de possible, et qu'il vaut mieux être gouvetné par un criminel que de tomber dans la guerre civile. »

Les défenseurs de rEmpii*e invoquent les votes obtenus après le succès des coups de force. Ces votes ne signifient rien que l'impuissance de lutter contre la brutalité des faits accomplis. L'Empire, en dépit du plébiscite, n*a d'autre origine que le 18 Brumaire et le 2 Décembre. Cette comédie de légalité est un attentat de plus. Dans la séance du 18 mars 1867, au Corps législatif, M. Rouher ressuscita, au profit de la dynastie impériale, le dogme de la légitimité. Je copie ses paroles sur le Moniteur. Xa scène mérite d'être rappelée et méditée.

a M. Rouher. — En 1814, l'empereur Napoléon I*' a été renversé par la coalition étrangère {Oui! oui! c'est vrai!) qui est venue installer sur le trône une dynastie qui prétendait à la légitimité, mais qui était en contradiction avec le principe de la souveraineté du peuple.

» En 1830, vous n'avez pas eu la sanction populaire. Un trône a été brisé, vous en avez élevé un autre ; vous l'avez construit avec les morceaux de l'ancien; vous y avez fait asseoir un membre de l'ancienne famille régnante. {Cest vrai! c'est vrai !) Et puis vous avez marché dans cette voie sans aucun suffrage, sans aucune sanction émanée de la nation.

» Messieurs, le gouvernement légitime par excellence est celui au nom duquel je parle. {Oui! oui! très-hien! très'bien!)

9 n a, à trois reprises différentes, affronté le suffrage

universel ; il Ta aOronté dans toutes les conditions, au moment où un autre gouvernement dirigeait les affaires du pays et était maître de tous les pouvoirs et de toute l'action administrative» au moment où l'exilé se présentait seul à la nation avec son nom, avec le souvenir, les infortunes, le prestige et la gloire de sa famille. (Applaudissements.)

D Mis en présence de cette candidature nationale, le peuple a librement, spontanément acclamé Louis- Napoléon Bonaparte. (Très-bien! irès-bien!) Après le 2 Décembre^ il l'a acclamé encore au moment où . . .

» M. Jules Favre. — Ne parlez pas du 2 Décembre. . . (Vives exclamations,)

» M. TmERs, se levant. — Oui, laissez-le oublier ! Et les droits des proscrits. . . (Cris : A V ordre!) Ne réveillez pas ces. souvenirs ! (N'interrompez pas ! n^interrom-pej5 pas!) Vous êtes heureux qu'on ait oublié!. . . (Bruit général.)

» M. LE PRÉSIDENT Walewski. — Calmcz-vous, monsieur Thiers.

» M. Thiers. — Qu'on ne parle pas du 2 Décembre devant ceux qu'il a proscrits ! (Nouveaux cris :A V ordre! à r ordre!),

9 M. le PRÉsmENT Walev^ski. — Monsieur Thiers, ne prenez pas la parole sans que le président vous la donne.

9 (M. Thiers, toujours debout, prononce avec animation des paroles qui se perdent dans le bruit et l'agitO' tion de. F Assemblée,)

» M. LE PRÉSIDENT Walewski. — J'invite de nouveau l'honorable H. Thiers à se calmer, et je le prie de se rasseoir.

» M. RouHER. — L'honorable H. Thiers m'interrompt avec une violence dont je prends la Chambre à témoin. . . (Oui! oui! — Vives exclamations. — Bruyantes rumeurs à gauche.)

» M. Jules Favre. — Cest vous, monsieur le ministre, qui êtes violent. {A V ordre!)

n M. Thiers. — J'en appelle à la Chambre.

» M. Jules Simon. — J'en appelle à la France et à l'histoire; nous attestons la morale publique. {If interrompez pas! n interrompes pas! — Agitation croissante. — A r ordre! à r ordre!)

I M. LE PRÉSIDENT Walewski. — Le bruU et l'agitation de l'Assemblée m'empêchent de saisir les interruptions, sans quoi je rappellerais à Tordre leurs auteurs.

» H. le MINISTRE d'État. — Je n'ai saisi des interruptions de l'honorable M. Thiers qu'un seul mot, celui de proscrit . . .

» M, Jules Favre. — Oui, il a été proscrit, et contre la loi ! {Nouvelle et bruyante interruption,)

» M. LE président Walewski. — Je vous prie de faire silence. Je rappellerai à l'ordre le premier qui interrompra. {Très-bien! très-bien!)

D Veuillez continuer, monsieur le ministre.

i> M. LE MINISTRE d'Ëtàt. — Je répouds à l'honorable M. Thiers que je n'ai voulu réveiller pour lui ni une douleur, ni un mauvais souvenir. J'ai constaté un fait.

c'est que la société française a été sauvée de Tanarchie. . . (Oui! oui! — Violentes exclamations à gauche.)

» M. Jules Favre. — C'est vous qui avez violé la loi î {Le bruit et les interruptions continûment.)

» M. LE MINISTRE d'État, sc toumant vers les interrupteurs. Vous voyez bien qu eUe a été sauvée de l'anarchie ; j'en prends à témoins ces passions d'énergumènes qui éclatent sur les bancs de la gauche. {C'est vrai, c'est vrai! — Explosion de murmures à gauche,)

h Si vous croyez que je m'arrêterai devant cette sorte d'insurrection, vous vous trompez. {Bravo I bravo l)

i> Le principe des nationalités, la souveraineté des populations fondent solennellement et légitimement les gouvernements {Très-bien! très-bien!) et ceux qui protestent contre la souveraineté du peuple ne sont que des factieux... {Soudaine et violente interruption à gauche. — Oui! très-bien! sur les bancs de la ma* jorité.)

» M. Ernest Picard. — C'est vous qui êtes des factieux !

I» H. Thiers se lève et essaie de nouveau de se faire entendre au milieu du bruit.

» M. Pelletan. — Oui, c'est vous qui êtes des factieux ! C'est vous qui avez violé la souveraineté nationale et le suffrage universel. {A l'ordre ! à V ordre! à V ordre! )

» M. RouHER. — Les factieux étaient ceux qui conspiraient contre le prince Louis-Napoléon ! {Agitation conr fuse.) »

Hais personne n'avait conspiré contre Louis-Napo-

léon, c'est Louis-Napoléon qui avait conspiré contre la Constitution de son pays; personne, au 3 Décembre I8SI9 ne voyait en lui autre chose que Télu du 10 décembre 1848, révolté contre ceui qui l'avaient élu ; personne ne croyait à cette légitimité de nouvelle création qui voulait se substituer à l'ancien dogme du droit divin. Louis-Napoléon, dont la vie entière n'avait été qu'une longue conspiration, avait trompé par de faux serments le pays et l'Assemblée ; il avait, en pleine tranquillité, personne ne songeant à contester ou à diminuer son pouvoir, en présence d'une Constitution qui allait être légalement revisée, n'ayant d'autre motif de violer son serment et de fouler aux pieds toutes les lois, que son ambition et ses convoitises, jeté l'armée sur le peuple, dispersé par trahison la représentation nationale, enfermé ou exilé les députés, proscrit tout ce que la France comptait de plus irréprochable et de plus illustre, tiré le canon dans les rues de Paris, répandu le sang à grands flots dans la Drdme, dans la Nièvre^ dans le Gers, dans l'Hérault, dans les Basses-Alpes; et ce qui était plus horrible encore et plus criminel, parodié les formes de la justice en faisant condamner à des peines cruelles^ souvent à la mort, les citoyens qui s'étaient dévoués pour défendre contre lui et ses complices le droit et la loi. Voilà ce qu'il avait fait. Telle est l'inexorable vérité.

Entre le 2 et le 30 décembre, la France était sous le régime de la terreur. On ne pouvait ni se réunir, ni parler, ni écrire. Il n'y avait d'autres journaux que ceux qui s'étaient soumis, et ceux-là mêmes subissaient les ordres de la censure. Les représentants du peuple.

les journalistes, les républicains dont les opinions étaient connues, et qui pouvaient se voir arrêtés à toute beure du jour et de la nuit, ou qui ouvraient le matin le Moniteur avec la pensée qu'ils y trouveraient peutêtre leur arrêt d*exil, commencèrent pourtant dès ce premier jour la guerre de pamphlets qui dura pendant quinze ans. On les faisait imprimer quand on trouvait un imprimeur assez courageux ; le plus souvent ils étaient autograpbiés. On se les arrachait; tout le monde voulait les copier, bons ou mauvais; on les trouvait toujours assez bons, pourvu qu'ils fussent violents : productions éphémères qu'il faudrait pourtant recueillir, car elles diraient l'histoire de nos pensées et de nos trop légitimes colères. Je donne ici un de ces pamphlets comme échantillon, et je le choisis, entre beaucoup d'autres, à cause de son auteur, M. Vivien. Voici ce qu'il griffonna, le 11 ou le 12 décembre, sur la table de notre ami commun, M. Rivet :

Constitution de la république française, revue, corrigés ET CONSIDÉRABLEMENT DIMINUÉE.

Article premier.

La souveraineté nationale est imprescriptible et inaliénable.

En conséquence, le peuple français abdique entre les mains de Louis-Napoléon Bonaparte, lui délègue le soin de faire une Constitution telle qu'il l'entendra, et lui

promet d'avance d'y obéir aveuglément, quelques dispositions qu'elle contienne.

Art. 2.

Nul ne peut être arrêté et détenu que suivant les prescriptions de la loi; la demeure de toute personne habitant le territoire français est inviolable.

En conséquence, il est permis à tout agent de police, muni ou non d'un mandat régulier, d'arrêter toutes les personnes qu'il lui plaft, de pénétrer, en armes et la nuit^ dans le domicile de tout citoyen, de violer le secret des correspondances et de mettre le scellé sur les presses des journaux qui ont Taudace de ne pas chanter les louanges du gouvernement.

La Bastille, qu'on a fait la faute de détruire, il y a soixante ans, sera remplacée par le château de Ham» par les forts du Mont-Valérien, de Vinœnncs et par la prison dé Mazas. On expulsera de France tous les citoyens qui ne se déclareront pas parfaitement contents.

Art. 3.

Nul ne sera distrait de ses juges naturels.

En conséquence^ les conseils de guerre seront en permanence. Toute réunion de trois personnes est une société secrète, et tout membre d'une société secrète sera déporté, à moins qu'il n'ait été préalablement fusillé.

Art. 4.

L'enseignement est libre.

En conséquence, M. de Montalembert et ses amis les jésuites sont seuls chargés de l'enseignement de la jeunesse.

Art. s.

Aucun impôt ne peut être établi ni perçu qu'en vertu d'une loi. Tout impôt est établi pour Vutilité commune.

En conséquence, le ministre des finances, notre bienaimé Fould, réglera seul le budget et dépensera Targent des contribuables sous notre seul contrôle.

Art. 6.

Une haute cour de justice est instituée pour juger les crimes de haute trahison du président et de ses complices.

En conséquence, le président et ses complices auront le droit de disperser par la force la haute cour et de jeter en prison les membres de cette cour. Lesdits membres seront mis au secret et seront autorisés à réfléchir à loisir sur les moyens d(; saisir et de juger les délinquants.

Art. 7.

La force publique est instituée pour assurer, dans Vétendue de la République, V exécution des lois.

En conséquence; ceux qui violeront les lois auront seuls le droit de requérir ladite force publique et de s'en servir pour violenter, emprisonner et fusiller au besoin ceux qui auront l'audace de réclamer la stricte exécution des lois et de la Constitution.

Art. 8.

Le suffrage universel est rétabli.

Mais il ne fonctionnera plus qu'une seule fois» le 20 décembre prochain, et sa décision souveraine sera respectée, pour>'u qu'elle proclame Louis-Napoléon Bonaparte président de la République.

Les proscriptions.

Le dictateur n'eut pas la victoire clémente. Comme on avait voulu, le 4 décembre, tuer beaucoup pour en finir plus sûrement et plus promptement, on voulut ensuite réprimer beaucoup, soit pour faire croire à un complot antérieur et justifier le titre de sauveur de Tordre social, soit pour obtenir de la peur une soumission que, surtout dans ces premiers temps, on ne pouvait attendre de la confiance. Quatre-vingts membres de l'Assemblée furent frappés, dirai-je de peines ou de condamnations ? la langue ne fournit pas de mots justes quand il s'agit d'une sentence prononcée par le coupable contre ses victimes, qui auraient le droit d'être ses juges. Les condamnations, s'il faut se servir de ce mot, furent d'une sévérité très-inégale : les uns furent désignés pour Cayenne, ce qui est, selon le Code pénal, la première peine après la mort, omnia extra mortem.

comme on disait dans l'ancienne langue du droit; d'autres furent « éloignés provisoirement »; d'autres enfin furent « expulsés » . C'est un terme dont l'invention appartient en propre au 2 Décembre, et qui a le même sens que le mot « exilé », avec quelque chose de plus injurieux dans la forme. L'article 2 du décret qui prononce contre soixante-six députés la peine de l'expulsion porte que « les individus ci-dessus nommés » seront transportés dans une colonie pénale^ s'ils remettent le pied sur le territoire.

MM. Thiers, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Baze, Jules de Lasteyrie et Creton furent « éloignés provisoirement, » en même temps que les généraux Bedeau, Changamier, Lamoricière et Le Flô. Hais e^est surtout sur les républicains que la vengeance du maître s'appesantit. Sept d'entre eux furent désignés pour Cayenne, MM. Marc Dufraisse, Mathé, Miot, Greppo, Richardet, Michot-Boutet et Martin. H. Mathé n'avait pu être saisi ; il parvint quelques jours après à gagner la frontière; les autres furent conduits au Havre en voitures cellulaires.

Au Havre, on les embarqua sur le Canada, pour les transporter ù Brest, et de. là à Cayenne. La frégate était disposée pour contenir 200 forçats : elle reçut cinq cents citoyens, dont tout le crime était d'être restés fidèles à la loi de leur pays.

Un mois plus tard, les journaux de toute l'Europe racontaient les horreurs de cette traversée. L'histoire doit reproduire quelques-uns de ces détails, pour qu'on sache bien ce qu'était cette transportation à Cayenne, dont l'Elmpire i usé, pendant dix ans, dans une

grande proportion, et avec un arbitraire si effroyable. J'emprunte le résumé de H. Deiord, en avertissant qu'il n'a pas tout dit, d'abord par la nécessité de se borner, et parce qu'il y a des détails qu'on ne peut écrire.

<^ 180 prisonniers furent entassés dans la batterie, 240 par moitié dans les deuxUoges du faux-pont, et 80 en deux parts dans les deux cabines du gaillard d'avant. Défense aux premiers d'ouvrir les sabords, malgré la chaleur produite par une telle agglonjération et le voisinage de la machine. Les seconds, au lieu de 14 mètres cubes d'air nécessaires à chaque homme pour vivre, recevaient à peine plus de 1 mètre cube par tête, encore cet air était-il profondement vicié. L'air et la lumière n'arrivaient aux troisièmes que par une lucarne d'un pied carré. La manche à vent faisait parvenir un peu de fraîcheur dans cet enfer; mais chaque prison n'en pouvait jouir que pendant deux heures sur vingt-quatre. Les émanations d'un grand baquet placé au centre de chaque loge et destiné à tout le monde, corrompaient le peu d'air respirable qui restait aux déportés :1e commandant aurait pu leur éviter cette torture en leur permettant de monter aux quatre poulaines voisines; il s'y refusa.

» ...Faute d'espace, la moitié des prisonniers restait debout, attendant que l'autre moitié vînt prendre sa place. Pour toute nourriture, celle des forçats. (Un baquet de bouillon maigre, qui ressemblait à de l'eau sale et exhalait une odeur fétide, dans lequel on jetait des débris de biscuits. On mangeait cela avec les doigts; les plus favorisés avaient une cuiller pour dix.)

D La difficulté de boire était une des plus grandes

souffrances des prisonniers. Approchant leurs lèvres des caisses à eau attachées aux murailles de la frégate, ils suçaient Teau par les siphons. Les hommes valides parvenaient à calmer un peu leur soif; mais comment mettre fin à la torture endurée par les malheureux que la maladie empêchait de se lever? Un des prisonniers, après avoir pris de Teau dans sa bouche, la versait dans un gobelet, et l'apportait en rampant, si c'était la nuit, parce qu'une rangée de hamacs suspendus aux poutres ne permettait pas de se lever, à celui de ses compagnons dont le mal de mer anéantissait les forces. Quand les gobelets manquaient (on n'en avait qu'un pour vingt prisonniers), il fallait reverser l'eau de sa bouche dans la bouche du malade dé\oré de soif. »

Les malheureux arrivèrent demi-morts à Brest, après une longue et horrible traversée, qui ne dura pas moins de huit jours. Ils y apprirent qu'on avait changé leur destination. M. Miot fut envoyé en Afrique dans une colonie pénitentiaire. Ses compagnons furent mis à terre et reçurent un ordre d'exil. La môme mesure fut appliquée à soixante -six députés, dont quelques-uns, MM. Louis La trade, Michel Renaud, Boysset, Schœlcher, Joigneaux, Esquiros, Noël Parfait, Guiter, Pierre Lefranc et Teslelin, font partie de l'Assemblée de Versailles. Dans ce groupe de soixante-six expulsés figurait Victor Hugo, qui devait répondre par Napoléon le Petit et les Châtiments. On se contenta d'éloigner provisoirement six autres représentants républicains, MM. Edgar Quinet, Pascal Duprat, Victor Chauffour, le général Leydet, Antony Thouret et Versigny.

Transportés, expulsés, éloignés, ces gradations dans

les peines avaient probablement pour but de dénoiontrer qu'il s'agissait bien d'un châtiment, et non pas d'une simple proscription politique. On tue ou on proscrit des prisonniers de guerre; on ne leur inflige pas des souffrances inutiles à la sécurité du vainqueur. Le président affectait de faire œuvre de justicier. M. Miot, qu'on envoya dans les ateliers pénitentiaires de l'Afrique, n'était pas plus* dangereux que M. Mathé ; et M. Michot-Boutet, qui avait été d'abord dirigé sur Cayenne, était un honnête ouvrier ébéniste, dont le Loiret avait fait un représentant du peuple, et qui s'était fait remarquer à la Chambre par son extrême douceur, et pendant les journées de Juin, par son courage contre les insurgés. Louis- Napoléon ressuscitait à son profit le gouvernement personnel ; et pour le montrer d'abord sous sa forme la plus redoutable, il s'attribuait sur ses nouveaux sujets le droit de haute et basse justice.

Des commissions mixtes instituées dans chaque déparlement furent chargées de débarrasser la France de tous les hommes dangereux. Ces commissions avaient les pouvoirs les plus étendus, et d'abord, celui de définir à leur guise ces mots d*hommes dangere^xx, susceptibles de tant d'interprétations diverses. Les Codes n'étaient pas supprimés : nul citoyen ne pouvait être condamné à 10 francs d'amende sans avoir été cité devant' un tribunal, interrogé, confronté avec les témoins, défendu par un avocat, jugé une seconde fois par un autre tribunal s'il trouvait à propos d'interjeter appel ; mais les commissions mixtes, décidant à huis clos, sans intervention de témoins, sans pièces à l'appui, sans publicité, sans défenseurs^ sans règlement, sans appel.

purent appliquer toute une échelle de peines qui allait depuis la surveillance de la police jusqu'à la déportation. Leur liberté n'était gênée qu'en un seul point : on leur imposait avant tout examen un nombre de condamnés qu'elles devaient fournir coûte que coûte. C'était une presse d'un nouveau genre: 1«000 condamnés pour ce département, 1,500 pour cet autre, absolument comme on frappe une contribution sur une ville conquise; seulement ici, c'était une contribution d'êtres humains. Quelques femmes furent transportées, pour des ailicles publiés dans des journaux obscurs, ou des discours humanitaires prononcés dans des clubs, envoyait aussi, dans les bandes de citoyens enchaînés, à demi-vétus, qui marchaient entre un double rang de gendarmes mobiles pour se rendre sur les pontons, des enfants de douze ans qui n'avaient pas voulu dénoncer la retraite de leurs parents et qu'on arrachait à leur pays et à leurs familles. Des malades, pris sur leur lit d'hôpital, malgré les remontrances du médecin, étaient portés sur des brancards. A l'hôpital d'ivry, le médecin, M. Reynasse, protesta avec tant d'énergie que ses malades lui furent rendus. L'un d'eux, H. Legrand (de Bar-«ur-Aube) , avait une fièvre typhoïde, et serait infailliblement mort dans le trajet. Des hommes riches, bien élevés, jouissant de l'estime générale, quelques-uns occupant ou ayant occupé des situations importantes, coupables seulement d'être répubUcains ou d'avoir défendu la constitution contre les auteurs du coup d'État, étaient arrêtés dans leur famille, dans la rue, au milieu de leurs amis, traités en forçats de point en point la minute d'après, conduits

dans un port les menottes aux mains, et expédiés à la Guyane ou en Afrique avec les contingents de vojeurs et d'assassins fournis par les bagnes.

Nous avons vu et supporté cela. Et, ce qui est horrible à dire, beaucoup de personnes rpnt oublié. M. Baze me racontait, hier encore^ qu'un jeune homme lui avait dit : a Vous avez été trois jours en prison : ce n'est pas beaucoup dans la vie d'un homme ; ce, n'est rien dans la vie d'un peuple. » Ce jeune homme ne réfléchissait pas que M. Baze a été en prison trois jours et en exil dix-huit ans ; que beaucoup d'exilés se trouvaient condamnés, avec leurs familles, à la plus affreuse misère; que quelques-uns sont morts de faim; que d'autres n'ont pas pu donner d'éducation à leurs enfants; qu'outre les exilés» il y a eu des transportés en Algérie et à Cayenne ; que cette peine de la transportation est expressément la peine des galères ; qu'on n'y condamne que les assassins, les incendiaires, les faussaires, les coupables de vols qualifiés et d'attentats aux mœurs avec violence; que, suivant les déclarations de l'Empire, déclarations très-évidemment mensongères, le nombre des tués, des transportés, des exilés, dépasse vingt-cinq mille; que ces vingt-cinq mille victimes (il y en avait peut-être cent mille) avaient des familles; que c'étaient vingt-c*nq mille innoôents, non pas seulement des innocents, mais des défenseurs de la Constitution et des lois; qu'au contraire, H. Bonaparte et ses cofhplices violaient leurs serments, se mettaient au-dessus des lois, versaient des torrents de sang et attentaient à la liberté et aux droits d'un nombre immense de leurs concitoyens, pour régner, pour dominer, pour

s'enrichir» pour se décorer de titres et de rubans » s'attribuer de gros traitements, mettre la main dans les affaires véreuses, et gouverner si bien leur pays qu'il • est sorti de leurs mains ruiné et mutilé, après une suite de scandales et la plus horrible des catastrophes. Le comble de l'horreur, après avoir subi un pareil régime, serait de l'amnistier, de laisser le gouvernement impérial, qui a ces peccadilles sur la conscience, s'identifier, dans ses proclamations, avec l'ordre moral de la société ; de lui permettre, malgré les trahisons et les proscriptions de 1851, malgré la loi do sûreté générale, malgré les élections falsifiées et la presse muselée, malgré le Mexique, malgré Sedan, de se présenter comme uii sauveur, et de se déclarer le seul gouvernement légitime, en vertu des prouesses accomplies dans ce temble mois de décembre 1881 . L'histoire a été si mal préparée que quand on veut faire le dénombrement des morts, des transportés et des exilés, les documents font défaut.

Le nombre des victimes.

Beaucoup de victimes tombèrent sans laisser de traces. Réclamer un absent , c'était se livrer soi-même. II n'y avait plus de presse libre. Les journaux non supprimés applaudissaient aux massacres, ou les cachaient, selon leur tempérament. Quand tous les renseignements nous manqueraient, il suffirait, pour affirmer que le nombre des victimes fut considérable, de connaître Tétat moral des régiments qui prirent part à Faction. Les récits de leurs cruautés remplissent des volumes. Je ne citerai qu'un détail; mais je le prends dans le principal apologiste du coup d'État.

« L'armée» dit-il , n'était pas seulement convaincue, mais fanatisée. Un escadron de lanciers occupait Chaillot; on amène un des plus notoires démagogues de cette commtme, pris les armes à la main, et les poches pleines de balles. Le colonel, voulant essayer jusqu'où

allait l'obéissance chez ses soldats, appelle ses deux plantons d'ordonnance et leur dit en secouant la cendre de son cigare : — Vous allez me brûler la cervelle à ce brigand-là. Faites-le mettre à genoux, et au commandement de: «Feu I» cassez-lui la tête. — Les deux lanciers arment froidement leui*s pistolets, prennent à la cravate l'homme, qui se tordait et criait « Grâce!)' lui appliquent leur arme sur chaque tempe, et attendent, avec le plus grand calme, le commandement du colonel. — Emmenez-le, dit-il alors ; il est trop lâche pour être fusillé par des gens comme vous. — ^Et il le fit conduire à la préfecture de police. — Quels hommes! dit-on au colonel quand il raconta cet incident. Il répondit : a Tout mon régiment eût fait de même. » L'auteur de ce récit a bien raison d'ajouter « qu'une pareille anecdote a la valeur d'un événement. »

Le Moniteur du 30 août 18S2 fixe à 380 le nombre des personnes assassinées dans les rues de Paris pendant les journées de Décembre. Il est impossible de vérifier ce chifire, qui est certainement au-dessous de la vérité, et de dire combien firent de victimes les luttes sanglantes de la Drôme, des Basses-Alpes, de la Nièvre, -du Gers, de l'Hérault et des autres départements où la population se souleva. Nous connaissons par leurs noms quelques-uns des prisonniers qui furent fusillés « après le rétablissement de l'ordre, » sans ombre ni apparence de jugement. On n'oserait hasarder une conjecture sur le nombre de ces exécutions; j'espère et je crois qu'elles furent très- rares. Pour les transportés, le& exilés, etc., nous avons un tableau présenté à l'empereur, le 27 janvier 1883, par M. de Maupas, ministre de la police, d'où

Page 1