LA LOI DE SÛRETÉ GÉNÉRALE
cheveux, on nous déshabilla, et Ton nous revêtit de l'habit gris, l'habit des condamnés pour vol. Le lendemain, nous partions pour Marseille et Toulon en voiture cellulaire : trente-six heures de roule par un froid glacial, les fers aux pieds. Je m'arrêtai à Marseille ; Lange continua sa roule jusqu'à Toulon. Quant à moi, sans vouloir insister et sans donner de détail^^ j'affirme, — car il faut que ces choses-là soient sues, — que de Marseille jusqu'au jour de mon arrivée à Lambessa, je vécus en promiscuité absolue avec quatre forçats, couchant sur le même lit de camp, mangeant à la même gamelle, accouplé avec l'un d'eux quand nous traversions une ville, enchaîné par les pieds à la même barre sur le bateau. Je dois dire du reste que ces quatre malheureux étaient fort convenables, discrets, et que je n'eus aucunement à m'en plaindre. Pascal Lange ne resta pas à Cayenne jusqu'à l'amnistie, il fut transféré en Algérie. Mais hélas! son séjour à Cayenne dura asfsez pour qu'il y ait contracté les premiers germes d'une cruelle maladie; et maintenant, Pascal Lange, un des esprits les plus libres et les plus joyeux, un des cœurs les plus dévoués et les plus généreux que j'aie connus, qui de Cayenne et d'Algérie trouvait le moyen d'envoyer à sa mère un peu d'argent. Lange est brisé par la souffrance : il est paralysé des membres inférieurs. Il a trente-six ans à peine, il a conservé toute son intelligence, toute sa volonté, et il est condamné à l'inaction, à l'immobilité presque absolue.
)> De Bellemare on n'a jamais entendu parler. Est-il mort à Bicêtre? Vit-il dans quelque^cabanonî Nul ne le sait. »
L'auteur de cette lettre, qui serait, dit-il, revenu de Cayenne parce qu'il a la vie dure, est au moins revenu de Lambessa, puisqu'il est aujourd'hui député. De pareilles lettres (on en a publié un grand nombre) forment le plus frappant commentaire de la loi des suspects.
Voilà le récit sommaire de l'attentat du 2 Décembre 1851, aujourd'hui trop oublié. C'est beaucoup, pour un peuple un peu léger, qu'un quart de siècle ; et d'ailleurs, la date de 1870, qui se place entre nous et ces souvenirs, arrête la pensée; il semble que l'histoire commence là. Je passe sur les. dix-huit années du règne inauguré par le 2 Décembre. On les résumerait, pour le régime intérieur, en quatre mots : les commissions mixtes, la loi de sûreté générale, le régime administratif de la presse; les candidatures officielles : aucune liberté;
Et, pour les faits extérieurs, en quatre mots aussi : Sébastopol, l'unité italienne tronquée par la paix de Villafranca, le Mexique, Sadowa : aucune alliance.
A présent, je puis dire les origines de la guerre contre la Prusse.