NÉGOCFATIONS AVEC LA PRUSSE
Quand Napoléon IH vit enfin, h n'en plus pouvoir douter, qu'il avait été pris pour dupe, il dut en ressentir une amertume profonde. Il avait dit et fait dire, avant l'événement, que nos intérêts n'étaient pas directement engagés dans la guerre de la Prusse contre TAutriche. Mais s'il avait eu réellement quelques illusions au commencement, il dut les perdre quand la ruine de rAutriche fut consommée. Cette parole « que la France avait été vaincue à Sadowa » lui revint de tous les côtés avec une force accablante.
J)eux letlres extrêmement graves, venant de deux sources bien diflérentes, lui furent adressées presque à la fois, quelques jours après la bataille, quand il était encore persuadé qu'il retirerait quelque bénéfice de ses complaisances. L'une est de M. Magne, qui fut peut-être le plus clairvoyant et le plus réellement utile de ses ministres : M. Magne, qui dit carrément les choses, ne se sert pas du mot d'indifférence avec lequel on a essayé de déguiser la nature de notre politique en 1866. 11 se sert du mot d'intervention, parce que nous sommes intervenus, en effet, en permettant l'intervention de l'Italie. Voici ses paroles : « Le sentiment national serait profondément blessé si, en tin de compte, la France n'avait obtenu de son intervention que d'avoir attaché à ses deux flancs deux voisins dangereux par leur puissance démesurément accrue. Tout le monde se dit que la grandeur est une chose relative, et qu'un pays peut être diminué, tout en restant le même, lorsque de nouvelles forces s'accumulent autour de lui. » On ne pouvait pas dire une vérité plus frappante.
L'autre lettre, datée du 18 juillet 1866, est de la
reine de Hollande, une femme supérieure, fidèlement et tendrement attachée à l'Empereur et à sa famille. « Vous vous faites d'étranges illusions! Votre prestige a plus diminué dans cette dernière quinzaine qu'il n'a diminué pendant toute la durée de votre règne. Vous permettez de détruire les faibles; vous laissez grandir outre mesure l'insolence et la brutalité de votre plus proche voisin; vous acceptez un cadeau, et vous ne savez pas même adresser une bonne parole à celui qui vous le fait. (Il s'agit de la Vénétie. Au fond, le cadeau n'était que la forme prise par l'Autriche pour rendre moins amer l'aveu de sa défaite.) Je regrette que vous me croyiez intéressée à la question, et que vous ne voyiez pas le funeste danger d'une puissante Allemagne et d'une puissante Italie. C'est la dynastie qui est menacée, et c'est elle qui en subira les suites. Je le dis, parce que telle est la vérité, que vous reconnaîtrez plus tard. Ne croyez pas que le malheur qui m'accable dans le désastre de ma patrie me rende injuste ou méfiante. La Vénétie cédée, il fallait secourir l' Autriche, marcher sur le Rhin, imposer vos conditions! Laisser égorger l'Autriche, c'est plus qu'un crime, c'est une faute. Peut-être est-ce ma dernière lettre. Cependant je croirais manquer à une ancienne et sérieuse amitié si je ne disais une dernière fois toute la vérité. Je ne pense pas qu'elle soit écoutée; mais je veux pouvoir me répéter un jour que j'ai tout fait pour prévenir la ruine de ce qui m avait inspiré tant de foi et d'affection. » ]
L*Empire, après avoir lui-même créé la puissance de la Prusse, comprenant, mais trop tard, qu'il n'obtiendra d'elle aucune compensation, cherche une occasion de se venger et de reconquérir son prestige par une guerre heureuse.
Au moment où cette belle et triste lettre lui parvenait, l'Empereur avait bien d'autres sujets d'amertume. Les prédictions de M. Magne se réalisaient avec rapidité. Les fautes commises dans raffaire des duchés, et ensuite pendant la lutte entre la Prusse et l'Autriche, avalent été mises par M. Thicrs dans une lumière si éclatante, il avait démontré avec tant de force que notre honneur était compromis, que nos intérêts étaient en péril, que nous étions livrés à un gouvernement tout à la fois despotique et incapable, qu'il était difficile, même aux partisans les plus résolus de TEmpire, de ne pas voir que la position devenait de plus en plus critique pour la dynastie impériale. A Thostilité des républicains, restés irréconciliables depuis 18SI, se joignait celle des libéraux et de tous les patriotes. On se demandait com-
ment, après Uni de sacrifices faits en faveur de Tltalie^ on en était si promptement venu à n'exercer sur elle aucune action. On voyait se développer tous les jours les conséquences des récents triomphes de la Prusse. Ce qui n'était en 1863 qu'un petit peuple de dix- huit à dix-neuf millions d'hommes était devenu en quelques mois la nation la plus puissante de l'Europe, ayant, avec une forte organisation et le prestige du succès, trente et un millions de sujets directs, et l'hégémonie de la Confédération du Nord^ bientôt unie peut-être à la Confédération du Sud. De qui dépendaient les événements, avant la guerre? De la France. De qui dépendaient-ils après la guerre? De la Prusse. Notre gouvernement, qui pouvait tout, n'avait rien essayé pour empêcher ce résultat. Il avait déclaré, dans ses documents les plus solennels, que les affaires de l'Allemagne étaient sans connexion avec les nôtres, qu'il y demeurait indifférent. Pendant que cette prodigieuse puissance se constituait à côté de nous, contre nous, il avait dierché la satisfaction des intérêts dynastiques dans quelques accroissements de territoire, et cette politique misérable ne lui avait rapporté que des échecs, puisque après avoir promené ses espérances d'une province à l'autre, il se voyait réduit, en fin de compte, à protester de son désintéressement afin de couvrir sa retraite.
Ces complications fâcheuses coïncidaient avec les malheurs de notre échauffourée dans le Mexique, qui venait enfin d'avoir son dénoùment. A l'étonnemenl douloureux que cette étrange expédition avait causé dans le principe, les demandes successives d'hommes et