LA COUR DÉSIRE UNE GUERRE
d*adhésions considérable; mais die ne lui donna ni son cœur ni sa confiance. Les votants ne furent pas rassurés ; les opposants devinrent de plus en plus irréconciliables; les hésitants se tournèrent du côté de l'opposition. En général, on ne crut pas que l'Empire fût rafifermi par cet expédient ; mais on comprit qu'il se sentait ébranlé.
A Paris, la mort de Victor Noir avait agité violemment les esprits. Pendant deux jours, on avait pu se croire à la veille d'une révolution. Le vote du plébiscite, en multipliant les réunions publiques, en donnant aux républicains l'occasion de discuter ouvertejnent l'Empire dans les clubs et dans les journaux, leur avait fourni en même temps le moyen de se compter et de constater l'affaiblissement de l'autorité. Peut-être l'Empereur, ayant épuisé toutes les autres ressources pour reconquérir du prestige, commençait-il à vouloir la guerre ; il était trop éclairé sur la situation, et trop maître de lui pour la vouloir immédiatement. Ses amis, ses confidents, se divisaient sur cette question, comme, trois ans auparavant, ils s'étaient séparés sur la question des réformes libérales. Ce serait trop généraliser de dire que les bonapartistes libéraux voulaient la paix, et que les bonapartistes autoritaires voulaient la guerre ; pourtant il y avait quelque chose de cela. M. Buffet, M. Daru étaient certainement pour la paix ; M. Ollivier aussi, avec certains élans de patriotisme belliqueux, qui le rendaient capable d'un moment d'entraînement. Les bonapartistes purs, ceux que j'appellerai les légitimistes de l'impérialisme, s'en tenaient aux idées du fondateur de la dynastie, et faisaient assez peu de cas de la liberté
et des libéraux . Ils ne croyaient pas la France capable de supporter même cette liberté que M. Oilivier lui versait à si faible dose. Ils se refusaient surtout à admettre que cet essai de parlementarisme pût tourner au profit de la dynastie, et en cela ils n'avaient pas tort. Ils voulaient une bataille pour effacer Sadowa et en supprimer les conséquences. Us disaient qu'avec une grande vieioire et le verdict récent du suffrage universel^ le second Hmpire reprendrdt le mA du premier et en finirait avec les avocats et les idéologues. L'impératrice était de leur bord. On Tentendait répéter, en regardant son fils : « Cet enfant ne régnera pas si on ne fait rien pour effacer Sadowa. » Tel était l'état des esprits à la cour. En France, tout le monde était à la paix.
La Prusse ayant voulu mettre un prince prussien sur le trône d'Espagne, l'Empire exige et obtient la renonciation du prétendant et Tadhésion formelle du roi de Prusse à cette renonciation.
Le 30 juin 1870, H. Emile OUivier disait, à la tribune du Corps législatif: <t Je réponds à Thonorable M.Jules Favre que le gouvernement n'a aucune inquiétude, qu'à aucune époque le maintien de la paix en Europe ne lui a paru plus assuré. De quelque côté qu'il porte sçs regards, il ne voit aucune question irritante engagée ; tous les cabinets comprennent que le respect des traités s'impose à tous. Si le gouvernement avait la moindre inquiétude, il ne vous aurait pas proposé cette année-ci une réduction de dix mille hommes sur le contingent ; il vous aurait très-nettement demandé de vous associer à sa sollicitude, et d'augmenter les forces de notre armée. »
Cinq jours après« M. Gcchery déposait une demande d'interpellation «inii conçc e ; « Nous demandons à in-
terpeller le gouvernement sur la candidature éventuelle d'un prince de la famille royale de Prusse au trdne d*Espagne. x>
Ce prince était Léopold de Hohenzollern, d'une branche cadette de la maison régnante de Prusse, dont le père, Charles-Antoine de HohenzoUem-Sigmaringen , avait abdiqué, en 1849, au profit du roi de Prusse, et reçu en échange le titre d'Altesse royale, avec les prérogatives de prince puîné de la maison régnante. Charles- Antoine est né en 1811. Son fils aîné, le prince Léopold, l'ancien prétendant au trône d'Espagne, est né en 1835. Un autre de ses fils, le prince Charles, a été élu, en 1866, prince de Roumanie. L'empereur Napoléon intervint auprès de la Porte, pour le règlement des affaires intérieures du nouveau souverain, qui lui en exprima avec effusion sa reconnaissance.
Le lendemain du jour où M. Cochery avait déposé sa demande d'interpellation, c'est-à-dire le 6 juillet, 51. le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, lut à la tribune la déclaration suivante :
. (( Il est vrai que le général Prim a offert au prince Léopold de HohenzoUern la couronne d'Espagne, et que le prince l'a acceptée. (Sensation,) Mais le peuple espagnol ne s'est point encore prononcé, et nous ne connaissons point encore les détails vrais d'une négociation qui nous a été cachée. (Mouvement,)
» Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d'une immixtion quelconque dans les affaires intérieures d'une noble et grande nation en plein exercice de sa souveraineté ; nous ne sommes pas
sortis, à l'égard des divers prétendants au trône, de la plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux ni préférence ni éloignement. (Marqties d'approbation,)
» Mais nous ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère^ en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l'équilibre actuel des forces en Europe (Vifs et nombreux applaudissements) et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France.
x> Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas.
y> Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple espagnol.
» S'il en était autrement, forts de votre appui. Messieurs, et de celui- de la nation^ nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »
De longues salves d'applaudissements suivirent ces paroles. Â gauche, voyant la guerre inévitable après une telle imprudence, nous étions consternés.
M. Gamier-Pagès s'écria, au milieu des murmures les plus violents : a Ce sont des questions dynastiques qui troublent la paix de l'Europe ! Les peuples n'ont que des raisons de s'aimer et de s'enlr'aider. »
Cette déclaration de M. de Gramont : a Nous ne sommes pas sortis à l'égard des divers prétendants au trône de la plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux ni préférence ni éloignement y » avait tout lieu de surprendre.
C'est une opinion très-générale, et qui parait établie sur les raisons les plus sérieuses, que le gouvernement fran- ^is avait donné Texclusion à H. le duc de Hontpensier, et que U général Prim, blessé de cette intervention, avait patronné la candidature du prince de Hohenzollem par esprit de représailles contre nous. Je ne sais ce qu'il faut penser des moti& du général Prim ; c'est un détail sans intérêt ; l'intervention du gouvernement français pour empêcher l'élection du duc de Montpensier est un fait d'une importance tout autre.
Une note autographe de l'Empereur, trouvée dans les papiers des Tuileries, explique avec beaucoup de netteté les idées et la conduite de son gouvernement à l'égard de cette candidature.
« Nous avons, dit l'Empereur dans cette note, un respect profond pour les décisions de la volonté nationale, et si le duc de Montpensier est réellement élu par la nation espagnole, nous n'aurons rien à dire. Mais avant que cet événement se produise, si toutefois il doit avoir lieu, nous tenons à dire notre opinion. Si ta nation espagnole ne veut plus de Bourbons, tant mieux ; mais si elle revient sur sa première impression, il me semble qu'elle ne pourrait pas faire un plus mauvais choix que d'élever sur le trône un d'Orléans, répétant en Espagne l'usurpation de 1830 et donnant à l'Europe le funeste exemple d'une sœur détrônant sa sœur. » L'exclusion du duc de Montpensier, si elle eut lieu, comme il n'est guère possible d'en douter, fut l'occasion de la candidature du prince Léopold, et par ce côté-là comme par tant d'autres, le gouvernement impérial a été la cause de nos malheurs. Cette faute, je le reconnais, lui était
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en quelque sorte imposée par sa situation. C*est la condition d'une dynastie nouvelle d'avoir les yeux fixés sur la dynastie qu'elle remplace et de s'efforcer constam^ ment de la tenir dans un état d'impuissance. Ce qui est bien autrement grave, c'est d'avoir fait la guerre sans nécessité et sans préparation suffisante. Cette responsabilité est la plus lourde qui puisse incomber à un gouvernement; et les affreux désastres qui ont suivi si promptement la déclaration de guerre rendent cette responsabilité accablante.
J'ai déjà dit que les ministres du 2 janvier n'ont cessé de prétendre, .avant et après la guerre» qu'ils étaient partisans de la paix, qu'ils se sont décidés à la guerre malgré eux, sous la pression du sentiment national, et parce que la France avait reçu un outrage que l'honneur ne lui permettait pas de supporter.
Je n'ai pas à faire la part des responsabilités entre les serviteurs de l'Empire. Ce qui importe, c'est que l'Empire a fait la guerre, pouvant conserver la paix. Et si les ministres du 2 janvier parvenaient à établir qu'ils ont fait leurs efforts pour empêcher la guerre, on peut dire qu'il n'en résulterait pour eux aucune atténuation de leur faute^ puisqu'ils auraient seulement prouvé qu'ils l'ont commise les yeux ouverts, et qu'en même temps la faute de FEmpereur en serait considérablement aggravée, puisqu'il aurait été averti, et qu'il aurait, par sa volonté personnelle, en dépit de ses conseillers responsables, dans un intérêt purement dynastique, précipité la France vers l'abtme. Il y à d'ailleurs ici plusieurs malentendus qu'il est nécessaire de dissiper. D'abord, la déclaration si souvent reproduite, que le
pays voulait la guerre, est absolument inexacte. J*ai parcouru bien des fois le Midi pendant les dernières années de l'Empire, depuis Bordeaux jusqu'à Cette; j'ai bien vu Tesprit des populations; j'étais en rapports continuels avec les électeurs de Paris, avec ceux de la Marne et de la Haute-Vienne; mes impressions concordaient absolument avec celles de mes collègues de l'opposition, dont les relations étaient, comme les miennes, très-étendues. Je regarde comme certain que les dispositions du pays étaient essentiellement pacifiques. Il est impossible qu'une nation dont la grande masse vit du travail et des affaires ne tienne pas ardemment à la paix. Quand Louis-Napoléon avait dit à Bordeaux : a L'Empire, c'est la paix, d il savait bien qu'il nous promettait ce que nous désirions le plus, et nos aspirations n'avaient pas diangé, au contraire. La paix était plus désirée que jamais, et j'ajoute qu'elle était devenue plus nécessaire, depuis les grandes et aventureuses entreprises que l'Empire avait fort imprudemment multipliées, et qui avaient besoin de pouvoir compter sur un avenir assuré.
Une enquête, ou plutôt une consultation, a été faite par M. Chevandier de Valdrôme, ministre de l'intérieur, pour se rendre compte des sentiments des départements. Les préfets ont été consultés, et leurs réponses ^ ont été publiées. Il n'y est nulle part question d'enthousiasme pour la guerre. Quelques préfets répondent que si le gouvernement fait la guerre, il sera soutenu avec énergie ; le plus grand nombre exprime les vœux de la population pour le maintien de la paix. Il faut noter qu'à ce même moment; dans beaucoup de villes
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et même de simples diefis-lieux de canton, la police pro- Yoquait des manifestations belliqueuses; le mot d'ordre venait-il du ministère de l'intérieur ou de quelques iamiliers du château? J'admets cette seconde origine : les préfets n'en devaient pas moins conclure que la guerre était désirée en haut lieu ; or, il arrive trois fois sur quatre que les inférieurs donnent à leurs chefs, au lieu des renseignements qui pourraient les éclairer, les renseignements qu'ils supposent devoir leur plaire. Si donc les piréfëts ont attesté que les départements voulaient la paix^ c'est que l'opinion publique se prononçait d'une façon irréfragable. En était-il de même à Paris? Pour la grande masse de la population, je le crois. II y eut quelques manifestations guerrières.* On cria dans les rues : « Â Berlin I » Tout le monde crut que c'était une sorte de représentation commandée par la police. On fut indigné. Pourquoi la police n'auraitelle pas |fait à Paris ce qu'elle a fait notoirement dans les provinces? Le soir où le Corps législatif fut réuni pour la déclaration de guerre , une bande fort menaçante se porta devant le péristyle, criant : « Â fier- Un! » et injuriant les députés de l'opposition, parce qu'ils voulaient la paix. La police tout au moins ne parut pas ; elle laissa cette manifestation se produire sans aucun obstacle. Pendant les journées suivantes, Paris était sillonné de soldats à moitié ivres, criant aussi : « A Berlin! » Il sufHsait d'un mot de l'autorité pour mettre fin à ces promenades, aussi funestes à l'ordre et aux affaires qu'à la discipline de l'armée : ce mot ne fut pas dit. On assure que quelques membres de 1'/;?ternaiionale^ ayant voulu faire une manifestation paci-
fique, furent repoussés par la foule, qu'on se livra à des voies de fait sur leurs personnes et que les sergents de ville furent obligés de les protéger. Cette tentative, qui, en tout cas, est restée ignorée, put n'être pas comprise dans le quartier où elle se produisit. Les membres de YJntemationale n'étaient pas seulement opposés à la guerre, ils étaient opposés au patriotisme, ce qui est profondément différent, et le peuple pari- »en est avant tout patriote. Il faut bien savoir que Y Internationale n'a jamais été populaire dans les ateliers v elle n'y comptait pas beaucoup d'adhérents, et tous ceux qui n'étaient pas pour elle étaient contre elle. L'insuccès de cette promenade intempestive et ridicule s'explique donc de la façon la plus naturelle, sans qu'il soit permis d'en rien conclure pour ou contre les sentiments belliqueux de la population de Paris. En parlant de rassemblements tumultueux devant le ministère de la justice, H. Piétri, l'ancien préfet, affirme qu'ils eurent lieu « parce que H. Ollivier fut un moment soupçonné d'être trop favorable à une solution pacifique. » M. Ollivier a été plusieurs fois l'objet de démonstrations hostiles pendant son ministère; il fut même obligé sur la fin de faire barrer la place Vendôme par un bataillon d*infanterie. Jamais, non, jamais les personnes qui habitaient Paris à cette époque, et qui se rendaient compte des événements, n'auraient pu imaginer l'explication qu'en donne Tancien préfet de poliée* M. Emile Ollivier prétendait qu'il s'était converti à l'Empire parce que l'Empire s'était converti à la liberté; le peuple de Paris, resté irréconciliable, ne croyait pas à la conversion de l'Empire, et; voyant H. Ollivier mi-
nistre, il raccusait de trahison. Ces émeutes, fort regrettables, n'avaient pas d'autres causes. Il s'y joignit, dans les derniers jours, le ressentiment causé par le refus de donner des armes à la garde nationale.
H. Piétri dit aussi que la police fut obligée de protéger la maison de H. Thiers. Pour celui-là, il voulait la paix, rien n'est plus authentiquement, plus incontestablement certain ; mais si la police fut obligée de protéger son domicile contre une douzaine d'émeutiers, c'étaient des milliers de personnes qui lui faisaient cortège dans la rue Royale et la place de la Concorde en poussant des cris d'enthousiasme. Ce fut le commencement de sa grande popularité dans Paris, car il était illustre longtemps avant d'être populaire, et il dut celte popularité à l'opposition énergique, persévérante, infatigable qu'il faisait à toute idée de guerre contre la Prusse. On ne peut avoir oublié que tous les députés de la gauche, même les moins célèbres, recevaient chaque jour des ovations, précisément parce qu'on les savait animés d'un amour ardent pour la paix ; et moi-même, à mon profond chagrin, car tout ce qui est scène m*est odieux, j'étais reconduit jusqu'à ma porte après chaque séance par une foule énorme. Quand la police intervint pour sauver la maison de H. Thiers, n'aurait-elle pas par hasard protégé le domicile du grand citoyen contre ellemême? Ces manifestations grossières, en opposition avec le courant de l'opinion, si elles ne venaient pas de la police, venaient très-certainement de la coterie des ultra-bonapartistes, qui, nous le verrons tout à l'heure, avait résolu de nous jeter dans cette entreprise détestable.
Un jour le public deTOpéra imagine d'obliger H. Faure à chanter le Bhin aUemand.Qae\ est ce public? ou, plutftt, quelle est la partie de ce public qui mène la salle? G*est le personnel du plébiscite. H. Piétri triomphe de cette aventure. J*en conclus qu*il ne l'avait pas lui-même organisée. En effet^les habitués de « la loge infernale » étaient plutôt ses patrons que ses soudoyés, a Voilà, ditily un signe éclatant des sentiments de la population. » La population est aussi étrangère à cette petite scène qu'à la politique des deux ou trois salons du faubourg Saint-Germain, qui croient diriger l'opinion publique, et dont l'influence expire à la porte de leurs antichambres. Que les Parisiens, après le 18 juillet, aient proûté de la permission enfin rendue de chanter la Marseillaise ^ quils aient chaudement applaudi quelques tirades de patriotisme, je demande ce qu'on en peut conclure, sinon que, tout en regrettant et en blâmant la guerre, ils voulaient, par patriotisme, qu'elle fût heureuse. Nous n'agissions pas autrement au Corps législatif. Après avoir lutté pour la paix jusqu'à la dernière heure, nous applaudissions tout ce qui annonçait Télan national et tout ce qui pouvait le susciter. Il en était de même des journaux. Les DébatSy le Temps^ le Siècle^ qui avaient si ardemment désiré la paix, ne cessaient d'écrire des articles belliqueux depuis qu'à leur corps défendant on avait décidé la guerre. Qu'on vienne dire aussi que ces efforts patriotiques impliquaient une adhésion quelconque à la fatale politique qui nous avait précipités dans la crise ! H. Thiers, qui avait voulu de son côté s'assurer des vrais sentiments de Paris et en juger par ses yeux, a rendu ce témoignage devant la Commission d'enquête :
c J'ai tout TU ; et j'affirme., la main sur la conscience, que la France n'a pas voulu la guerre. 9
Une seule chose est vraie , c'est qu'il y avait autour de l'Empereur un parti qui ne rêvait que la guerre, qui la voulait immédiatement, et qui, en définitive, l'a emporté. « Ceux que j'ai appelés les bonapartistes purs, dit encore H. Thiers, ne connaissant rien à la situation de notre armée, répétant d'après le maréchal Le Bœuf qu'on était prêt, que les Prussiens ne l'étaient pas, qu'il fallait en finir avec une puissance insolente et insatiable (les malheureux l'avaient créée en 1866), et que ce serait une campagne de six semaines à faire : ceux-là, dis-je, couraient, criaient, clabaudaient, regardaient d'un air de mépris ceux qui pensaient autrement qu'eux, et ne laissaient de repos à personne. » Ce sont eux qui traitaient H. Thiers lui-même et les autres membres de Topposition « d'amis de la Prusse, de Prussiens, » parce qu'ils ne voulaient pas se lancer dans une guerre folle, pour une question mal éciaircie de susceptibilité. Un d'entre eux, parlant des Prussiens, nous disait du haut de la tribune : « Ceux que vous défendez... » Les ministres du 2 janvier affirment qu'ils ne partageaient pas ces entraînements; qu'ils désiraient la paix, qu'ils la désiraient avec passion. Je crois qu'ils désiraient la paix, qu'ils pouvaient la conserver et qu'ils l'ont perdue par leurs fautes.
Leur devoir, à mon avis, était tout tracé. Hs devaient s'adresser à la fois, dès le premier jour où la candidature leur fut connue, au gouvernement espagnol, au roi de Prusse et aux grandes puissances. C'est ce qu'ils firent. Ils firent tout ce qu'il fallait faire, et malheureusement.
comme nous le verrons tout à Theure, quelque chose de plus. Je ne m'associe pas au reproche qui leur a été fait d'avoir posé la question à Berlin et à Ems, au lieu de la concentrer à Madrid, où le succès n'était pas douteux. » Rien n'était plus facile que d'obtenu* le retrait de la candidature par l'entremise du ministère espagnol. Prim s'était engagé très-témérairement. Il le reconnut d'autant plus vite que l'unanimité de l'adhésion des certes, sur laquelle au début il croyait pouvoir compter, menaçait de lui faire défaut Au premier mot qui lui fut dit sous forme officieuse de l'effet produit en France par cette candidature, il se déclara prêt à agir sur le prince pour obtenir son désistement, qui, demandé de ce côté, ne pouvait être refusé. Le gouvernement français, sentant bien que le coup venait d'ailleurs, que Prim et le prince Léopold n'étaient que les instruments de M. de Bismark, voulut que toute la négociation passât par le roi de Prusse et que le promoteur de la candidature fût le promoteur de la renonciation. C'était plus dangereux, mais plus digne et plus ferme. Je ne saurais en faire l'objet d'un blâme pour le cabinet; et d'ailleurs l'événement a prouvé qu'il serait arrivé par ce chemin à une conclusion favorable, s'il avait eu la sagesse de s'en tenir à ce qu'il avait d*abord obtei^u.
En même temps qu'ils avertissaient officieusement le gouvernement espagnol et qu'ils négociaient avec le roi de Prusse, les ministres obtenaient le concours de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. Ils faisaient donc tout ce qui était nécessaire pour arriver sûrement et promptement à la clôture de cet incident regrettable. Au début de la négociation, ils avaient demandé au
roi de Prusse d'intimer à son parent un ordre formel, ce qui devait coûter à son orgueil el rendre son consentement difficile à obtenir; ils se ravisèrent aussitôt et firent connaître qu'un conseil serait suffisant. Tout cela prouve bien, à mon avis, qu'ils avaient le sentiment de la gravité de la situation et qu^ils désiraient sérieusement la paix.
S'il en est ainsi, comment firentrils la faute impardonnable de menacer la Prusse du haut de la tribune dans la séance du 6 juillet? Comment, pendant le cours de la négociation, laissèrent-ils échapper des menaces de guerre devant les représentants des puissances et dans leurs notes diplomatiques? Ck)mment, à partir du 12, au lieu de se contenter de ce qu'ils avaient demandé d'abord, c'est-à-dire d'une renonciation du prince approuvée par le roi, et de comprendre, aux difficultés qu'ils avaient éprouvées pour y parvenir, que toute exigence nouvelle conduirait infailliblement à une rupture, ont-ils eu tout à coup la funeste pensée de réclamer des engagements pour l'avenir, qui, sans être une nécessité pour eux, étaient une humiliation pour le gouvernement prussien et pour le roi personnellement? Cette opposition entre leurs différents actes, dont les uns allaient à la paix et les autres à la guerre, est à la fois une preuve d'incapacité et de faiblesse; d'incapacité, parce qu'ils ne voyaient pas les conséquences de leur conduite; de faiblesse, parce qu'ils cédaient aux absurdes colères et aux impatiences irréfléchies de ceux qui, autour d'eux, pensaient que l'Empire ne serait pas fait tant que Napoléon III ne serait pas protecteur de la Confédération du Rhin. Oui, les ministres du 2 janvier ne dé^
siraient pas la guerre, et cependant ils Font faite. Le tort des bonapartistes purs, tort immense, est de l'avoir voulue; le tort des ministres est de n'avoir pas su leur résister, quand ils le devaient et quand ils le pouvaient. Quoi I ils voyaient le danger, et ils s*y précipitaient?
L'interpellation déposée par M. Cochery ne pouvait être un embarras pour le cabinet. Il savait que les auteurs de l'interpellation voulaient une solution pacifique et qu'ils l'aideraient, soit à retarder la discussion, soit à la diriger dans le sens de leurs espérances. Si, à tout prix, les ministres croyaient utile de faire une communication à la Chambre dès le 6 juillet, ils devaient la faire en termes très-mesurés, pour demeurer maîtres de leur propre action; c'était, on peut bien le dire, le plus élémentaire de tous les devoirs. Au lieu de cela, H. de Gramont termina son exposé par cette phrase menaçante: « Si la candidature du prince de HohenzoUem était maintenue, forts de votre appui et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. t>
Personne ne s'y trompa, ni au Sénat, qui en fut ravi, et qui laissa éclater sa joie dès le lendemain, ni au Ck)rps législatif, où les opinions, malgré les apparences, étaient frès-divisées, même dans la majorité, ni dans le monde politique, à Paris et en Europe. Lord Lyons en avertit sévèrement H. de Gramont. On ne lance pas de pareilles phrases au début d'une négociation, quand on veut qu'elle aboutisse.
Il parait que le ministre des affaires étrangères ne l'avait pas écrite dans le projet qu'il soumit à ses collègues; elle fut ajoutée par le conseil des ministres. On
a dit qu'elle avait été ajoutée, puis effacée, et que les ministres, sous le coup des menaces qui les assaillirent à leur arrivée dans les couloirs de la Chambre, avaient pris sur eux de la rétablir.
La déposition de M. de Gramout devant la Commission 9'enquéte détruit absolument ce récit. Ce qu'il a lu, il était chargé de le lire. C'est le conseil tout entier qui a ajouté à la rédaction du duc de Gramont cette phrase fatale et qui Fy a maintenue. Il est vraisemblable qu'il le fit à contre-cœur, sous la pression des bonapartistes ardents qui obsédaient l'Empereur ; qui; sans relâche, lui rappelaient les conséquences de Sadowa et la nécessité de relever, par une victoire, l'honneur du pays et la dynastie chancelante, qui croyaient au succès, comme les fidèles croient à l'Évangile, sans avoir même examiné si nous en avions les éléments. Si l'on en croit une communication, publiée par l'Indépendance belge, qui a fait beaucoup de bruit, et qui n*a pas été catégoriquement démentie, c'est l'Empereur lui-même, d'abord porté à la paix, et devenu d'un conseil à l'autre très-beliiqueux, qui aurait dicté cette phrase à H. de Gramont. Quoi qu'il en soit, le parti delà guerre l'emportait. On poursuivait les membres du cabinet jusque dans leurs ministères; on les provoquait dans la presse, on assiégeait les portes du conseil pendant la délibération. Les questions éclataient à la sortie: « Allons-nous marcher? Donnezvous le signal? 9 Au Sénat, à la Chambre, les ministres retrouvaient ce même parti, qui souvent s'emportait jusqu'aux injures. Ils racontent eux-mêmes qu'on leur disait, dans les couloirs du Corps législatif: a Vous êtes le ministère de la lâcheté et de la peur ! » Une demande
motivée d'inlerpeUatîon déposée au Corps législatif, dans la séance du 13 juillet, pariait a des lenteurs dérisoires de la négociation avec la Prusse. » Au Sénat surtout, ranimation était poussée jusqu'aux dernières limites. On croyait que l'intervention du Corps législatif pourrait bien avoir pour résultat d'empêcher la guerre , et on voyait déjà la dynastie perdue si la guerre n'avait pas lieu. Un mot de H* OUivier faisait craindre qu.'il ne subordonnât la volonté du souverain à celle de la Chambre élective, t Ce serait violer la Constitution I L'Emper^ir seul a le droit de faire la paix ou la guerre ! » Il l'avait en effet, ce droit redoutable, en vertu de la Constitution dont il était lui-même l'auteur ; et il l'avait bien fait voir quand, au milieu de l'étonnement du monde, il avait décidé l'expédition du Mexique.
Le Sénat fut fidèle à cette polémique guerroyante ; et son président, peu favorable, comme on sait, à H. Emile Ollivier, se montra plus empressé que personne, dans la séance du 15 juillet, à saluer la déclaration de guerre de ses acclamations enthousiastes. Tous ces faits, allégués par M. de Gramont,sont à la diarge des bonapartistes; mais ce qui est vrai aussi, c'est que ce ministère, qui désirait la paix, qui conservait quelque faible espérance de l'obtenir, cédant dès le premier jour aux énergumènes du parti, menaçait avant de négocier, et menaçait du haut de la tribune.
On ne doutait pas dans le monde politique que H. de Bismark ne désirât là guerre ; mais on pensait, et je crois que c'est avec raison, qu'il ne voulait pas ta commencer en ce moment. Le roi de Prusse a avoué luimême que la candidature du prince Léopoid avait été
LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN Htô
annoncée par le général Prim trois mois avant Tépoque convenue. Il n'avait pas considéré cette candidature comme une cause de guerre, peut^^tre parce qu*il avait fait Texpérience, dans l'affaire des duchés et à Sadovira, de la longanimité de notre politique. Voyant que nous nous relevions, il désirait ajourner; cette grande aventure l'attirait et l'effrayait. Il est certain d'ailleurs que si Prim n'avait pas parlé, si nous avions appris coup sur coup la candidature et un vote favorable dans les cortès, notre gouvernement aurait pu se trouver obligé de courber la tête devant le fait accompli. M. de Bismark avait dû faire entrer cela dans ses calculs. Il parait tout à fait certain que la guerre immédiate n'était pas dans les vues de la Prusse. On se rattachait à cette espérance dans la soirée du 6 juillet. On se disait que, si réellement la Prusse ne se croyait pas encore en état de tenter cette terrible aventure, elle retirerait la candidature du prince de HohenzoUern.
Nous avons vu que H, de Gramont entra sur-lechamp en communication avec le gouvernement espapagnol, mais sans rien d'officiel, parce qu'il ne fallait pas éveiller les susceptibilités de la nation ; qu'il ne s'adressa ni au prince Léopold, ni à son père Charles- Antoine, et qu'il alla directement au cabinet de Berlin. La réponse du cabinet fut qu'il ne savait rien, qu'il n'avait pas été consulté. Sur cette déclaration, dont le sens et le but n'étaient que trop compréhensibles, M. Benedetti, notre ambassadeur, reçut l'ordre, le 7 avril, de s'aboucher directement avec le roi, qui était à Ems. H. Benedetti y arriva le 9. Le roi le reçut courtoisement, lui donna audience le jour même de son
arrivée, et le retint à diner après l'audience. Cependant il ne lui cacha pas qu'il avait considéré les dernières paroles de M. de Gramont, dans la séance du 6 juillet» comme une appréciation mal fondée et presque une provocation.
M. Benedettiy au moment de son départ pour Ems, avait reçu deux dépèches contradictoires de H. de Gramont, écrites le même jour, 7 juillet. La dépêche offi* cielle lui donnait pour mission d'obtenir « que Sa Majesté conseille au prince de HohenzoUem de revenir sur son acceptation. »
Dans la lettre particulière du même jour, H. de Gramont est plus exigeant et plus précis. « II. faut absolument que vous obteniez une réponse catégorique, suivie de ses conséquences naturelles. Or, voici la seule qui puisse nous satisfaire et éviter la guerre. Nous demandons une déclaration ainsi conçue : — Le gouvernement du roi n'approuve pas l'acceptation du prince de HohenzoUem, et lui donne l'ordre de revenir sur cette détermination, prise sans sa permission,» — M. de Gramont ajoutait : « Nous sommes très-pressés, parce qu'il faut prendre les devants dans le cas d'une réponse non satisfaisante, et, dès samedi, commencer les mouvements de troupes pour entrer en campagne dans quinze jours.
» Si vous obtenez du roi qu'il révoque l'acceptation du prince de HohcnzoUern, ce sera un immense succès et un grand service. Le roi, de son côté, aura assuré la paix de l'Europe.
» Sinon, c'est la guerre. »
H. de Gramont a expliqué depuis, dans sa déposition
devant la commission d'enquête, cette différence de langage. On avait d'abord voulu un ordre du roi ; puis, comprenant le danger d'une pareille demande, on s'était résolu à ne demander qu'un conseil. Nous avons là un exemple des fluctuations du cabinet, partagé entre le désir d'une solution pacifique et le besoin de complaire aux violents pour conserver sa situation aux affaires. Je remarque d'ailleurs que la lettre particulière, qui est la plus menaçante, a été écrite à minuit, et par conséquent après la dépêche officielle.
H. Benedetti, qui a constamment désiré la paix, se conforma, dans ses conversations avec le roi, aux instructions de la dépêche officielle. Il ne parla que d*un « conseil » à donner au prétendant. Même sous cette forme adoucie, les demandes de la France irritaient le roi, qui comprenait à merveille qu'il s'agissait pour lui de reculer, de s'avouer vaincu. Plus l'entreprise contre la France avait été hardie, plus l'avortement en était pénible. Le roi cependant faisait bonne figure. Il répondait avec politesse, et, sans rien céder dans le premier moment, il témoignait un désir sincère de conserver la paix.
C'est par erreur que H. de Talhouêt affirme, dans son rapport du 15 juillet, sur la foi de M. de Gramont, qui paraît s'être mal expliqué devant la commission du Corps législatif, que, dès le premier jour, la France demanda au roi de Prusse de prendre l'engagement que la candidature Hohenzollem ne se reproduirait pas dans l'avenir.
On ne parlait alors que du présent; et même, après avoir soiigé un instant à réclamer un ordre, on se bor-
nait, après réflexion, à demander un simple conseil. Le premier moment, avait été à la colère, le second était à la prudence. Le 10 juillet, à Paris, M. de Gramont déclarait à l'ambassadeur de Prusse, M. de Werther, que, si le roi donnait ce conseil, l'incident serait terminé; que lui, M. de Gramont, porterait aussitôt cette nouvelle à la Chambre, en ferait valoir toute l'importance et obtiendrait que l'affaire n'eût aucune suite.
Le roi déclara d'abord à H. Benedetti qu'il n'avait pas consulté son conseil des ministres, parce que, dans cette afiaire, il n'agissait pas comme souverain, mais comme chef de famille; qu'il se mettait en communication avec le prince T^éopold et son père pour savoir comment ils envisageaient Témotion qui venait de se produire et pour régler sa propre conduite. Sur les instances de H. Benedetti, il ajouta qu'il n'était pas libre de donner le conseil qu'on lui demandait ; qu'il se croyait lié avec le gouvernement espagnol. H. de Gramont, averti de cette réponse, put télégraphier aussitôt qu'on s'était assuré des dispositions du général Prim, qu'il s'attendait à la renonciation et que même, en présence de l'efiet produit par cette candidature en France et en Europe, il la souhaitait. Le roi ne céda pas*
On en était le le 12, quand M. Olozaga, ambassadeur d'Espagne, porta chez H. de Gramont la nouvelle si désirée, si heureuse, si impatiemment attendue de la renonciation. Qui n'eût pensé à ce moment que cet aifreux orage était dissipé, que le monde pouvait respirer ?
n était deux heures de l'après-midi ; M. de Werther
était dans le cabinet du ministre, il y resta après que M. Olozaga se fut retiré, et c est alors qu'eut lieu entre
lui et M. de Gramont ce long entretien où le ministre des affaires étrangères, tout en insistant pour obtenir du roi de Prusse la déclaration officielle de son intervention dans le désistement du prince, avoue qu'il cherchait à profiter des hasards de la conversation pour arracher à l'ambassadeur lui-môme un aveu qui, au besoin, aurait tenu lieu de la déclaration du roi : « Ce grand acte, disait M. de Gramont, n'a pu se taire que sur le conseil du roi de Prusse? » Si M. de Werther, comme on s'y attendait, avait répondu : a Sans doute, » c'en était fait : la crise était terminée par la vertu de ces trois syllabes. Faut-il qu'on attache à de telles puérilités les plus grands intérêts du monde ! Mais M. de Werther répondit : « Au contraire, j'ai ordre de vous dire que le roi n'entre pour rien dans la détermination du prince, qu'il l'a laissé absolument libre de poser sa candidature ou d'y renoncer. j>
Malgré cet échec de notre diplomatie dans une exigence qui n'était pas nécessaire et qui pouvait rester ignorée, et malgré les imprudences accumulées depuis l'imprudence énorme et coupable du commencement, toute la négociation avait tourné à notre avantage. La France ne pouvait, sans compromettre sa dignité et sa sécurité, tolérer la candidature du prince Léopold; elle ne l'avait pas tolérée ; elle avait négocié avec fermeté, même avec témérité, et en quelques jours, elle avait emporté la renonciation.
Voilà le grand fait, auprès duquel tout le reste n'était que des vétilles ! Le désistement obtenu, qui donc.
leO SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
en France et en Europe, aurait regardé au delà? Est-ce que Tintervention du roi de Prusse» avouée ou non avouée, pouvait être un mystère pour personne? La candidature était la guerre, le désistement était la paix, objet de tous les vœux! Avec un pareil dénoùment, la fameuse phrase du 6 juillet devenait une bonne fortunC; comme toute témérité qui réussit. M. de Gramont commettait donc une faute en s'efforçant d* arracher au roi de Prusse un aveu humiliant et en persistant dans sa demande après la nouvelle que M. Olozaga lui avait apportée. Hais, par un bonheur sur lequel assurément nous n'avions pas droit de compter, le roi de Prusse, après des refus réitérés, avait enfin consenti à faire connaître officiellement son intervention. Le 13 juillet, à 3 heures 45 du soir, M. Benedetti écrivait par le télégraphe : a Le roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollern ; elle est du prince Antoine et elle annonce à Sa Majesté que le prince Léopold, son fils, s'est désisté de sa candidature au trône d'Espagne. Le roi m'autorise à faire savoir au gouvernement de l'Empereur qu'il approuve cette résolution. Le roi a chargé un de ses aides de camp de me faire cette communication, et j'en reproduis exactement les termes. » Le même jour, à 7 heures du soir, il disait dans une seconde dépêche : « Le roi a consenti à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de Hohenzollem. »
Le Constitutionnel^ organe officieux du gouvernement, se chargea de constater la victoire de la diplomatie française dans un article qui mérite d'être cité :
« La candidature d'un prince allemand au trône
d'Espagne est écartée, et la paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les ministres de l'Empereur ont parlé haut et ferme, comme il convient quand on a l'honneur de représenter un grand pays. Ils ont été écoutés ; on a donné satisfaction à leur juste demande ; nous sommes satisfaits. ^ •
9 Le prince Léopold de Hohenzollern avait accepté la couronne d'Espagne. La France a déclaré qu'elle s'opposerait à une combinaison politique ou à une combinaison de famille qu'elle jugeait menaçante pour ses intérêts, et la candidature est retirée. Le prince de Hohenzollern ne régnera pas en Espagne. Nous n'en demandions pas davantage, et c*est avec orgueil que nous accueillons cette solution pacifique.
9 Une grande victoire qui ne coûte pas une larme, pas une goutte de sang ! »
On peut trouver que cet article, venant d'un confident du principal ministre, était une nouvelle imprudence ; qu'il chantait trop haut victoire. Mais dans le fond, il ne disait rien que de vrai, et même d'évidente Le résultat obtenu était une victoire pour la France.
C'était l'avis de M. Ollivier. Car il était pour la paix quand il raisonnait, et pour la guerre quand il s'emportait. Il courut à H. Thiers en arrivant à la Chambre pour la séance du 13 :
a — Vous aviez raison ! Nous avons réussi ! C'est la paix !
» — Maintenant, lui dit M. Thiers, il faut vous tenir tranquilles.
9 — Soyez rassuré, répondit-il. Nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas échapper ! »
M. le maréchal Le Bœuf regardait aussi la paix comme certaine. L'avant- veille, cédant aux instances du directeur de l'administration de la guerre, H. BlondeaUy il lui avait permis de dépasser d'un million les crédits du service de l'habillement ; il lui redemanda ce million le 12, « puisque la paix était assurée. » Hais M. Blondeau n'avait pas perdu de temps ; le million était dépensé.
La plupart des députés qui siégeaient au centre entouraient H. Thiers dans les couloirs :
« Ah! vous êles pour la paix! quel bonheur! Défendez-la, monsieur Thiers, soutenez-la ! Comptez-y bien, nous serons avec vous ! »
Si, le 13 juillet, M. de Gramont^ en montant à la tribune, avait annoncé purement et simplement la renonciation du prince de Hohenzollern, toute la Chambre aurait pensé comme le Constitutionnel et M. Ollivier. Si, le soir, après avoir reçu le premier télégramme de M. Benedetti, il était revenu lire l'extrait que j'en ai cité, la satisfaction aurait été immense.
Cela valait bien la peine d'une séance extraordinaire ! Je demande si la guerre aurait été possible après cela; si quelqu'un, même parmi les plus belliqueux, aurait osé la proposer. On ne saurait trop le répéter : la paix, en ce moment-là, était faite. Elle était assurée, indiscutable, en dépit des fautes du gouvernement.
L'Empire, au lieu de se contenter de sa victoire diplomatique et de conserver la paix qu'il t dans la main, pose au roi de Prusse des conditions inacceptables, et, sur son refus prévu et espéré, déclare la guerre Contre le vœu de la nation, et sans autre motif que le besoin de raffermir la dynastie.
Hais le ministère était partagé. Il y avait dans son sein des partisans de la paix, des partisans de la guerre^ et dès partisans de la paix qui, par moments, voulaient la guerre. Les bonapartistes purs redoublaient de violence; ils traitaient la concession d'insignifiante; ils représentaient la France comme profondément irritée. Elle ne souffrirait pas qu'on se contentât de si peu ; c'était une indignité, une lâcheté! L'impératrice, confiante dans les assurances qu'elle avait reçues, ne doutant pas du succès, était ardemment avec 'eux. Ils avaient entraîné quelc[ues-uns des ministres. D'autres tenaient toujours pour la paix : H. Segris, H. Chevandier de Valdrôme. L'Empereur désirait la guerre au fond du cœur ; mais il se résignait à la paix. Il avait dit le 12 juillet» dans l'après-midi, à deux ambassadeurs des
grandes puissances, après avoir reçu la nouvelle de la renonciation :
€ C'est la paix; je le regrette, car loccasion était bonne; mais, à tout prendre, la paix est un parti plus sûr ; vous pouvez regarder l'incident comme terriiiné. »
J'ai quelques raisons de penser que M. Ollivier était à peu près dans les mêmes dispositions ; qu'il était à la fois content et f&ché de voir la guerre s'éloigner. J*ai dit qu'il voulait la paix par raison ; i'avait-il toujours voulue? Le PubîiCy du 9 juillet, journal] de'JM. DréoUe, lui prête ces paroles : « Nous ^'attendions qu'un prétexte ou une occasion; l'affaire Hohenzollem vient à point. » Et celles-ci : a Pendant mon intérim aux affaires étrangères, j'ai voulu lire tout notre recueil diplomatique. J'ai vu la France avilie, l'Empereur aux genoux de l'Europe, et je me suis dit: « II nous faut la » guerre; la guerre seule peut nous relever. » Malgré ces propos, dont je ne puis garantir l'authenticité, j'admets, je crois qu'au dernier moment, sentant sa responsabilité, il désirait réellement la paix. Mais il la désirait comme un homme qui résiste à ses proprcs][entraîne- * ments, et il avait des retours d'orgueiKnational qui ne lui permettaient pas de réagir avec autant d'énergie qu'il l'aurait fallu contre les incitations et les violences. J'échangeai quelques mots avec lui dans la salle Casimir- Périer^ quoique nous fussions fort séparés l'un de l'autre. Si je rappoile ce détail, c'est qu'il fut bien, dans cette courte conversation, tel que je viens de le^peindre. II m'afiSrma à plusieurs reprises que nous aurions la paix, et je le quittais, un peu tranquillisé, un peu soulagé, quand il laissa échapper ces paroles : a II y a trop
longtemps que l'Empereur est à genoux ; il faut qu'il se lève! » Dans cette disposition d'esprit, et avec les illusions qu'il se faisait sur l'état de nos forces, il avait autorisé M.deGramont à donner à M. Benedetti, dans la soirée du 11, des instructions imprudentes, et maintenant il se sentait obligé d'attendre une réponse avant de déclarer oflQciellement que la crise était terminée.
Voici la déclaration qui fut portée à la tribune du Corps législatif dans la séance du 13 juillet :
a L'ambassadeur d'Espagne nous a annoncé officiellement hier la renonciation du prince de HohenzoUern au trône d'Espagne.
» Les négociations que nous poursuivons avec la Prusse, et qui n'ont jamais eu un autre but, ne sont pas encore terminées. »
L'annonce de négociations encore pendantes après le désistement fut pour tous les hommes sensés un coup de massue. On y vit, de la part du gouvernement, la résolution formelle de pousser à la guerre; et si l'on ne connaissait l'état de trouble où se trouvaient en ce moment les principaux dépositaires du pouvoir, il serait difficile de croire qu'ils espéraient encore la paix, et qu'ils la désiraient, quand on lit la dépêche suivante : — Elle est du 11 juillet, 6 heures 50 du soir :
« Au point où nous en sommes, je ne dois point vous laisser ignorer que votre langage ne répond plus, comme fermeté, à la position prise par le gouvernement de l'Empereur. Il faut aujourd'hui l'accentuer davantage. Nous ne pouvons pas admettre la distinction entre le roi et son gouvernement qui vous a été exposée. Nous demandons que le roi défende au prince de Ho-
henzollern de persister dans sa candidature, et si nous n'aVons pas une réponse décisive demain, nous considérerons le silence ou Tambiguïté comme un refus de faire ce que nous demandons. i>
Ce télégramme impérieux précède la conversation avec H. de Werther qui devait fournir à M. de Gramont, si elle avait tourné suivant ses désirs, un prétexte pour arriver à la paix. Menaçant et résolu le 11, il était le 12, à 3 heures de l'après-midi, conciliant et facile. Le même jour, à 7 heures du soir, il avait repris toutes ses exigences, auxquelles, pour la première fois, il en ajoutait une qui renversait toutes les espérances d'arrangement.
« Paris, 12 juillet, 7 heures du soir. Nous avons reçu dès maintenant de l'ambassadeur d'Espagne la renonciation du prince Antoine, au nom de son fils Léopold, à sa candidature au trône d'Espagne. Pour que cette renonciation produise tout son effet, il paraît nécessaire que le roi de Prusse s'y associe, et nous donne l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette candidature. »
Entre ces deux dépèches s'était passé à la Chambre un incident qui s'y rattache étroitement. M. Clément Duvernois, qui, à cette époque, avait des rapports familiers avec l'Empereur, avait déposé, à l'ouverture de la séance du i^, une deipande d'interpellation ainsi formulée :
« Nous demandons à interpeller le cabinet sur les garanties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler, pour éviter le retour de complications successives avec la Prusse. »
C'était le parti de la guerre à tout prix qai prenait ses précautions contre la paix, et dictait au ministère sa règle de conduite. Le ministère , comme on peut le voir, obéit.
M. de Gramont, en parlant de sa dépêche du 12, devant la commission d'enquête, explique que ce n'était pas un ultimatum. Cela pourtant y ressemblait assez pour irriter profondément un prince qui venait, pendant trois jours, de refuser obstinément beaucoup moins, et qui, ayant enfin cédé sur la première demande, pouvait se croire à l'abri de nouvelles exigences. Par une coïncidence fâcheuse, en même temps qu'on envoyait ces ordres à M. Benedetti, M. de Werther faisait savoir à son gouvernement que, dans sa conversation avec M. de Gramont, conversation dans laquelle était intervenu M. OUivier, les deux ministres avaient suggéré ridée d'une lettre personnelle, qui serait écrite par le roi à TEmpereur. On ne manqua pas de dire en Allemagne qu'il ne s'agissait de rien moins que d'une lettre d'excuses, exagération perfide qu'explique trop naturellement la situation des esprits dans les deux pays. Le cabinet des Tuileries, après les refus qu'il avait essuyés les jours précédents et ceux qui avaient accueilli les ouvertures de l'Angleterre et de la Russie, pouvait-il raisonnablement espérer qu'on donnerait une suite favorable à ses nouvelles et plus dures exigences? Il est évident pour tout homme de bon sens qu'il ne le pouvait pas. Le cabinet avait tenu la paix dans ses mains le 12 juillet, et il l'avait sciemment et volontairement laissée échapper. Pour achever de mettre cette vérité en pleine lumière, je citerai les deux extraits suivants des communications
adressées par M. Benedetti à M. de Gramont dans la journée du 13.
M, Benedetti s'était rendu de très-bonne heure chez le roi, qui était déjà sorti pour aller aux sources. M. Benedetti l'attendit sur la promenade publique. Le roi s'approcha de lui dès qu'il l'aperçut. M. Benedetti écrivit aussitôt après cette conversation par le télégraphe :
«c Ems, le 13 juillet, 10 heures 30 minules du matin.
» J'ai reçu au milieu de la nuit seulement votre télégramme d'hier soir, 7 heures. Je viens de voir le roi. Il n'avait pas encore le message qu'il attendait de Sigmaringen. Je lui ai fait remarquer que le désistement du prince de HohenzoIIem, approuvé par le roi, nous était une garantie pour le présent, mais que nous pensions qu'il était indispensable d'assurer l'avenir et de rendre définitivement une confiance entière à tous les intérêts ; que le roi, dans ce but, voudrait bien me permettre de vous annoncer en son nom que, si le prince de HohenzoIIem revenait à son projet. Sa Majesté interposerait son autorité et y mettrait obstacle. Le roi a absolument refusé de m'autoriser à vous transmettre une telle déclaration. J'ai vivement insisté, mais sans réussir à modifier les dispositions de Sa Majesté, o
Quelques heures après avoir expédié ce télégramme, M. Benedetti adressa à M. de Gramont une dépêche, dans laquelle il rend un compte plus détaillé de sa conversation avec le roi, et fait connaître les graves événements qui sont survenus depuis.
«... Sa Majesté a soutenu qu'elle n'avait assurément
aucun dessein cacbé, et que cette affaire lui avait donné de trop graves préoccupations pour ne pas désirer qu'elle fût irrévocablement écartée.
» Le roi a bientôt mis fin à notre entretien sur la promenade publique, en exprimant ses regrets de ne pouvoir nous faire ce qu*il appelait une concession nouvelle et inattendue.
» Le roi a reçu, quelques heures après, le message qui lui a été expédié (de Sigmaringen^ où le prince Léopold avait rejoint son père) ; mais, prévoyant sans doute mon intention de lui demander aussitôt une nouvelle audience, il a cliargé un de ses aides de camp de m*apprendre en son nom que le prince Léopold avait retiré sa candidature, et que Sa Majesté me priait de vous télégraphier qu'il considérait cette affaire comme définitivement terminée. »
M. Benedetti pria l'aide de camp de retourner vers le roi, et de lui demander l'approbation formelle du désistement, et une promesse pour l'avenir. L'aide de camp revint presque aussitôt, c II m'a déclaré que Sa Majesté n'avait aucune difficulté à me permettre de vous mander qu'e//e approuvait la renonciation du prince Léopold, et j'ai libellé, en présence de son envoyé, le second paragraphe du télégramme que je vous ai adressé ce soir h 7 heures.
» En ce qui touche les assurances que nous réclamons pour l'avenir, tout me porte à croire, je ne saurais vous le cacher, que le roi est fermement décidé à nous refuser cette satisfaction. Malgré l'accueil apparemment gracieux qu'elle n'a cessé de faire à mes instances, j'ai pu constater que Sa Majesté se résignait
avec autant de regret que de répugnance devant notre attitude à dénouer les difficultés qu'elle a contribué à faire naître ; et sans nul doute, elle ne se dissimule pas la gravité de Féchec auquel elle s'est personnellement exposée. Dans cette disposition, le roi considère quMl aggraverait le mécontentement que la renonciation du prince de Hohenzoliem provoquera en Allemagne, et
dont la responsabilité pèsera moins sur ce candidat que sur Sa Majesté elle-même, s'il souscrivait à l'obligation que nous lui demandons de contracter. »
M. de Gramont répondit, le 13 juillet, à 9 heures 4£» du soir :
« Faites un dernier effort auprès du roi. Dites-lui que nous nous bornons à lui demander de défendre au prince de Hohenzoliem de revenir sur sa renonciation. Qu'il vous dise: « Je le lui défendrai »,et qu'il vous autorise à m(» l'écrire. »
M. Benedetti demanda donc une audience. Le roi partait le 14; il reçut notre ambassadeur à la gare.
« Ems, 14 juillet, 3 heures 43 m. Je viens de voir le roi à la gare. Il s'est borné à me dire qu'il n'avait plus rien à me communiquer et que les négociations qui pourraient encore être poursuivies seraient continuées par son gouvernement. »
On fit grand bruit, dans les discussions qui eurent lieu à Paris, de cette circonstance que le roi avait refusé de recevoir notre ambassadeur, qu'il lui avait fait dire par un aide de camp qu'il ne le recevrait pas, et qu'il ne céderait pas à nos exigences. Quelle insolence î quelle insulte ! disait-on dans les journaux et à la Chambre. Le Sénat ne pouvait contenir
son indipmation ; il aurait fait la guerre pour bien moins.
La vérité est que le roi avait donné une audience à notre ambassadeur de très-bon matin, sur la promenade publique, par dérogation à tous les usages; que, ses dispositions n'ayant pas changé, il désira éviter une seconde conversation dans la même journée ; qu'il le fit dire à l'ambassadeur par le prince Radziwill, un de ses aides de camp ; que ce message était conçu dans les termes les plus courtois ; qu'il contenait l'autorisation si longtemps refusée de faire connaître l'adhésion personnelle du roi à la renonciation; que le lendemain, M. Benedetti fut reçu par le roi à la gare, au moment où Sa Majesté partait pour Coblentz ; qu'il n'eut pas un instant la pensée de considérer comme une insulte ou même comme un simple manque d'égards, le refus poliment exprimé d'une deuxième conversation dans un seul et même jour, et que ce refus peut d'autant moins être considéré comme une exclusion que notre ambassadeur fut encore reçu par le roi le lendemain.
M. Benedetti explique, dans le livre qu'il a publié sur sa mission en Prusse, que le roi l'aurait probablement fait appeler dans l'après-midi du 13 s'il n'avait pas reçu dans la matinée la dépêche où M. de Werther rendait compt(» de cette conversation avec MM. de Gramont et Ollivier, dans laquelle les deux ministres avaient émis la pensée qu'une lettre du roi à l'Empereur serait nécessaire pour aplanir toutes les diflScultés. Quoi qu'il en soit, il n'y eut pas d'insulte à notre ambassadeur, et, chose remarquable après le bruit qu'on a fait, M. de Gramont dans sa déposition devant la commission d'enquête, M. Bene-
17i SOUVENIRS DU QU4TRE SEPTEMBRE
detti dans son livre, prennent Tun et l'autre à tâche de le démontrer.
L'insulte, d'après la version nouvelle, résulterait, non de la conduite du roi envers* notre ambassadeur, maïs de la note par laquelle M. de Bismark a fait connaître cette conduite à ses agents diplomatiques. Le cabinet avait obtenu, le 13, tout ce qu'il avait demandé dans les premiers jours de la négociation ; il avait émis, à la date du 12, des prétentions nouvelles qui n'avaient pas abouti ; il n'aurait pas déclaré la guerre pour cela. Le roi n'avait accordé à M. Benedetti, dans la journée du 13, qu'une audience sur deux qu'il avait demandées; ce n'était pas non plus, aux yeux de nos ministres, un motif suflSsant pour mettre aux prises deux empires et tant de millions d'hommes. Mais la note de M. de Bismark est tout une autre affaire. Elle mit fin, comme nons allons le voir, à toute hésitation. Pour effacer la tache que celte note imprimait à notre honneur, il fallait du sang, des torrents de sang. C'est à celte note seule que la guerre doit être attribuée. Sans celle note, la France serait encore debout.
Il est certain que, dans la journée du 14, les ministres conservaient encore quelques espérances d'obtenir la paix. Ils ne l'attendaient pas de la Prusse, qu'ils avaient harcelée, poussée à bout, répondant à ses concessions par des exigences nouvelles, inutiles, intolérables. Ils s'étaient rattachés à l'idée d'un congrès, qui aurait pu être excellente au début de la querelle. Au moment où on était parvenu, il était douteux que la Prusse se soumit aux décisions d'une conférence européenne. Les ministres résolurent toutefois d'essayer, et
il est juste de leur en tenir quelque compte, car ils savaient que, par ce dernier effort, ils achevaient d'irriter contre eux le parti de la guerre. Ils siégèrent plusieurs fois le 14. Leurs délibérations se prolongèrent si tard qu'il fallut renoncera faire de nouvelles communications aux Chambres, où elles étaient impatiemment attendues. Voici le texte de la note diplomatique qui avait été préparée dans le cabinet :
« Nous croyons que le principe adopté par l'Europe a été que, sans une entente préalable, un prince appartenant aux familles régnantes des grandes puissances ne devait pas monter sur un trône étranger, et nous demandons que les grandes puissances réunies en congrès ^ponfirment cette jurisprudence internationale. i>
a C'était là, dit M. de Gramont dans sa déposition devant la commission d'enquête, la substance de ce que nous devions déclarer^ le lendemain aux Chambres. Tout le monde dans le conseil s'était rallié à cette résolution; tout le monde sans exception, et cependant je puis assurer que ce n'était pas chose facile que d'être pacifique Je 14 au soir. Je me rappelle encore les visites qui se succédaient dans mon cabinet, les instances, les prières, et je puis même dire les menaces auxquel- ' les je fus en butte pendant une partie de la soirée. »
C'est dans cette même soirée que deux dépêches, émanées de nos agents diplomatiques, et qui furent suivies coup sur coup de plusieurs autres, apportèrent aux ministres le texte de la note adressée par M. de Bismark à ses propres agents dans les diverses cours de TEuropo. Cette note, qui leur parut constituer une injure calculée et publique, mit fin à leurs incertitudes. Ils pensèrent,
en la lisant, qu'il ne restait plus qu*à courir aux armes. Ils ne prirent pas même le temps de délibérer ; et les Chambres,. le lendemain, les imitèrent en cela. Au Corps législatif, l'opposition lutta pendant plus d'une heure pour obtenir la parole. On ne voulait pas communiquer de texttîs ; on ne voulait pas même accorder une délibération dans les bureaux. On trouvait impertinent, ridicule, antipalriotique un appel au règlement et au sang-froid. La gauche arracha la nomination d'une commission; mais cette commission fut nommée immédiatement, immédiatement réunie ;, elle improvisa son rapport. Elle l'écrivit sur le coin de la table, au bruit des conversations. Elle le déposa à la séance de nuit. La discussion s'ouvrit à l'instant. La communication des dépêches fut de nouveau refusée. La commission les avait vues : en fallait-il davantage? La commission trouvait que la France était insultée : que pouvaient réclamer les opposants après cela? Elle pensait, à l'unanimité, comme les ministres, que la note de M. de Bismark rendait la guerre indispensable : il n'y avait donc qu'à voter la guerre. C'est ce qu'on fit. La note -avait tout décidé, tout entraîné. En voici le texte : « Après que la renonciation du prince héréditaire de Hohenzollern eut été communiquée officiellement au gouvernement impérial français par le gouvernement royal espagnol, l'ambassadeur de France à Ems a demandé à Sa Majesté le roi de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté le roi s'engageait pour l'avenir à ne pas consentir à ce qu'un prince de Hohenzollern posât de nouveau sa candidature. Sur ce, Sa Majesté le roi a refusé de recevoir de nouveau l'ambassadeur fran-
çais, et lui a fait dire par Taide de camp de service que Sa Majesté n'avait plus rien à communiquer à l'ambassadeur. »
Cette note est inconvenante. Elle ne dit que des faits vrais ; mais par la manière de les raconter, elle les dénature. Elle est écrite par un ennemi. Elle n'est pas adressée aux puissances, mais seulement aux agents diplomatiques de la Prusse. Ce n'est pas un document, ce n'est, comme le dit avec raison M. de Bismark, qu'un télégramme d'information. Il est triste pour le gouvernement et le Corps législatif d'avoir déclaré la guerre à cause de cette note. L'histoire a le droit de dire que tant de sang a été répandu, que tant de richesses ont été anéanties, qu'un si grand ébranlement a eu lieu dans toutes les situations des États en Europe, que la fortune, la puissance et la gloire de la France ont reçu un échec si diflScilement réparable, pour une question de susceptibilité mal comprise.
J'ajoute que M. de Bismark n'aurait pas eu lieu d'écrire cette note, sans la dépêche de M. de Gramont adressée le 12 juillet à M. Benedetti, et qui a si malheureusement fait revivre la crise, qui n'existait plus.
Il faudrait maintenant, comme conclusion de ce récit, pouvoir citer en entier le compte rendu de la séance du 15 juillet 1870 au Corps législatif. M. Emile Olivier résuma en quelques mots les négociations^ et termina son discours en disant que le gouvernement, après avoir fait tous ses efforts pour éviter la guerre, allait maintenant se préparer à soutenir celle qu'on lui offrait, en laissant à chacun sa part de responsabilité. Ces paroles furent accueillies par de nombreux bravos.
plusieurs salves d'applaudissements, et des cris répétés de: « Vive l'Empereur I vive la France! »
Le ministre demanda ensuite un crédit de 50 millions, et le président; M. Schneider, mit la déclaration d'urgence aux voix.
Toute la Chambre, excepté la gauche, se lève.
Un grand nombre de membres à droite et au centre s'adressent à la gauche en criant : c Levez- vous donc! Levez-vous donc ! » La gauche demeure immobile.. De vives protestations sont échangées. M. Thiers demande la parole :
a Devant la manifestation qui vient d'être faite, ditil, je veux dire pourquoi je ne me suis pas levé avec la majorité de la Chambre. 9
Hais sa parole, ordinairement si écoutée, et si respectée, même par ses adversaires, est couverte de vociférations. « S'il y a un jour, une heure où l'on puisse dire sans exagération que l'histoire nous regarde, c'est cette heure et cette journée, et il me semble que tout le monde devrait y penser sérieusement. Rappelez-vous le 6 mai 1866. Vous m'avez refusé la parole, alors que je vous signalais les dangers qui se préparaient. Ce souvenu* seul devrait vous obliger à m'écouter. Il s'agit d'une déclai*ation de guerre. Est-ce au ministère^ à lui seul, de déclarer la guerre, et ne devons-nous pas aussi avoir la parole?.. »
Le tumulte, les cris, les injures interrompent l'orateur à chaque phrase. Il parvient cependant à faire entendre cette déclaration : « Sans nul doute, la Prusse s'était mise gravement dans son tort, très-gravement. Depuis longtemps elle nous disait qu'elle ne s'occupait
que des affaires de rAllemagne, de la destinée de la patrie allemande, et nous Tavons trouvée tout à coup sur les Pyrénées, préparant une candidature que la France devait ou pouvait regarder comme une offense à sa dignité et une entreprise contre ses intérêts. Vous vous êtes adressés à l'Europe, et TEurope, avec un* empressement qui l'honore elle-même, a voulu qu'il nous fût fait droit sur ce point essentiel. Sur ce point, en effet, vous avez eu satisfaction : la candidature du prince de Hohenzollern a été retirée. (À droite : Mais non! mais non!) Est-il vi*ai, oui ou non, que sur le fond, cest-à-dire sur la candidature du prince de Hohenzollern, votre réclamation a étéécoutée,etqu'ily a été fait droit ? Est-il vrai que vous rompez sur une question de susceptibilité? Eh bien, voulez-vous qu'on dise, voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le fond était accordé, et que, pour une question de forme, vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang? » Et comme les injures redoublent de violence : « Offensez-moi, dit M. Thiers ; offensez-moi... insultez-moi... Je suis prêt à tout souffrir pour défendre le sang de mes concitoyens que vous êtes prêts à verser si imprudemment. d
Ce fut M. Ollivier qui répondit. Il rappela que le ministère avait négocié a malgré les impatiences du dedans et les impatiences du dehors, et quoiqu'on commençât à l'appeler le ministère de la lâcheté et de la honte; » que le roi de Prusse avait toujours répondu : « Je ne veux pas intervenir, je ne veux pas insister auprès du prince de Hohenzollern. Qu'il renonce, s'il veut ; je ne m'y opposerai pas, mais je ne l'engagerai
pas à le faire; » que quand la renonciation fut connue, au moment où le gouvernement français insistait auprès du roi de Prussç pour qu'il s'engageât' à ne pas laisser renaître dans l'avenir la candidature qui venait d'être retirée, on apprit ,à Paris que les représentants prussiens annonçaient et faisaient annoncer dans les journaux que le roi de Prusse avait envoyé un aide de camp à notre ambassadeur pour lui déclarer qu'il refusait de le recevoir. C'est alors que nous avons eu recours à la guerre. « H. Thiers a appelé ce sentiment de la susceptibilité. Ce n'est pas de la susceptibilité qu'il fallait dire, c'est de l'honneur ; et en France, la sauvegarde de l'honneur est le premier des intérêts. — On nous demai^de des communications de dépêches; ces communications sont faites : nous les avons mises dans notre expose. Nous n'avons reçu que des dépêches confidentielles que les usages diplomatiques ne permettent pas de communiquer. Nous ne communiquerons rien de plus ! » Revenant sur le fait qui avait déterminé le cabinet à déclarer la guerre, le ministre le résumait ainsi : « Il peut arriver qu'un roi refuse de recevoir un ambassadeur; ce qui est blessant, c'est un refus intentionnel, divulgué dans des suppléments de journaux, dans des télégrammes adressés à toutes les cours de l'Europe. Et ce fait nous a paru d'autant plus significatif que l'aide de camp qui a annoncé à M. Benedetti le refus d'audience n'a manqué à aucune des formes de la courtoisie, de telle sorte que notre ambassadeur n'a pas d'abord soupçonné la signification qu'on attacherait à un refus qui, accompli de certaine manière, aurait pu être désagréable sans devenir of-
fensant. L*offense résulte d'une publication intention-* nelle... »
M. Ollivier termina sou discours par ces paroles z « Oui y de ce jour commence pour les ministres mes collègues et pour moi une grande responsabilité (Oui! à gauche). Nous l'acceptons d'un cœur léger... [Vives protestations à gauche.) Oui, d'un cœur léger; et n'équivoquez pas sur cette parole ; ne croyez pas que je veuille dire avec joie; je vous ai dit moi-même mon chagrin d'être condamné à la guerre; je veux dire : d'un cœur que le remords n'alourdit pas, d'un cœur confiant, parce que la guerre que nous faisons, nous la subissons...
r> M. Emmanuel Arago. — Vous la faites ! »
Je le répète, il faudrait citer toute cette longue séance, tous les avertissements donnés par M. Thiers au milieu du tumulte avec une indomptable énergie. Il fut et il demeure évident, pour tous ceux que la passion ou l'intérêt n'ont pas aveuglés, que les ultra-bona»partistes voulaient la guerre, depuis le commencement de l'incident et avant l'incident; qu'ils la croyaient nécessaire à la dynastie et à leur propre influence; qu'ils ont saisi la première occasion qui s'est présentée; que leur ferme résolution était de rendre la guerre inévitable, et qu'ils y sont parvenus par leur asceodant sur l'esprit de l'Empereur et par leurs violences. Je crois,, au contraire, que, dans le principe, les ministres voulaient la paix comme le pays tout entier, mais qu'ils n'ont pas su résister aux excitations de leur entourage. Ils ont mal commencé et mal fini. Ils ont commencé, dès le premier jour, par une menace lancée du haut de
180 SOUVExMRS DU QUATRE SEPTEMBRE
la tribune, ce qui devait rendre toute négociation impossible. Quand, malgré cette première faute, la candidature Hohenzollern est retirée, au lieu de profiter d'une telle fortune, ils irritent le roi de Prusse par une demande inutile, blessante pour son orgueil, et dont le succès était impossible. Le roi refuse de négocier sur cette base ; il prévient notre ambassadeur par un aide de camp, qui d'ailleurs s'acquitte de sa mission avec toutes les formes de la courtoisie, qu'il ne le recevra plus pour discuter sur cette question, parce qu'il est déterminé à ne pas changer d*avis. M. de Bismark fait connaître cette situation par une dépèche à ses agents diplomatiques. Les ministres français s'emportent sur ce refus et sur cette dépêche, qui ne sont que la conséquence de leur conduite. Ils déclarent que Thonneur de la ' France est en péril, et c'est sur cela, quand la candidature était retirée, non-seulement par le prince, mais par le roi de Prusse, quand le sujet de conflit n'existait plus, que les ministres et le Corps législatif, sans réflexion et sans délibération, ont fait la guerre : — la guerre de 1870!
L'Empire, au moment de la déclaration de guerre, n*a pas d'alliance^.
Les ministres de rEmpire, ne pouvant pas avouer qu'ils étaient absolument isolés en Europe, quand ils ont déclaré la guerre, et ne pouvant soutenir contre l'évidence qu'ils eussent des alliances proprement dites» se rejettent sur des conjectures, sur des espérances qu'on leur aurait données, sur des promesses conditionnelles.
H. le maréchal Le Bœuf s'exprime ainsi, dès le début de sa déposition :
« Pendant tout le mois de juillet, j'avais lieu de croire que nous ne serions pas isolés en Europe. »
Et comme l'ancien ministre des affaires étrangères de l'Empire, M. Daru, qui préside l'enquête, lui demande de s'expliquer plus clairement, il invoque la nécessité
de ne pas livrer le secret des négociations. « L'ancien ministre des affaires étrangères comprendra ma réserve. Je répète que nous avions lieu de croire que nous ne serions pas isolés en Europe. Je ne dis pas que nous devions compter sur une coopération immédiate et active, mais je crois que nous pouvions compter sur une attitude de neutralité armée, telle qu'une partie des troupes allemandes eût pu se trouver immobilisée, d
Il dit un peu plus loin : a Nous pouvions espérer que le gouvernement italien prendrait une attitude tout à fait sympatliique à notre cause. Cette attitude aurait naturellement forcé la Confédération du Sud à se tenir sur la défensive. »
Un des membres de la commission, M. Chaper, lui demande s'il n*a pas dit et répété que, non-seulement nous pouvions espérer la neutralité armée de Tltalie et de la Russie, mais que, môme en Allemagne, nous trouverions une neutralité armée, ou du bon vouloir, ou même des alliés. « On m'a prêté bien des conversations, répond le maréchal. Dans l'origine, quand le conflit n'avait à nos yeux qu'un caractère purement prussien, nous avons pu compter sur la neutralité de la Confédération du Sud, et l'on sait, en effet, que la Chambre bavaroise a refusé d'abord les subsides pour la guerre. »
La déposition de M. Clément Duvernois n'est pas moins vague. Il entre dans des détails circonstanciés, mais insi- :gniriants; M. de la Tour d'Auvergne a reçu les ambassadeurs; c'était le jeudi, à sa réception; on y a parlé des •éventualités qui pouvaient se produire; le ministre nous a rapporté leurs paroles au conseil. Plus ces détails sont
L'E3IPIRE N'A PAS D'ALLIANCES ISS
minutieux, plus ils démontrent qu'on n'avait d'alliances conclues avec personne, ni même de promesses officielles. Les ambassadeurs disaient tous qu'en cas d'une défaite de la France, la Prusse ne devrait ni mutiler notre territoire, ni s'ingérer dans les affaires de notre pays. Il leur était difficile de parler et même de penser autrement ; et il est évident que, quand un ministre répond par de pareils propos à cette question précise : « Avions-nous des alliances ? » il ne fait qu'avouer, en termes embarrassés, mais au fond très-clairs, que nous n'en avions pas.
M. Clément Duvernois cite pourtant une dépêche du général Fleury, ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; cette dépêche a plus de poids que de simples propos tenus à Paris dans une soirée par les membres du corps diplomatique. Le czar avait reçu M. Fleury le 26 août, « Il lui exposa, dit M. Duvernois, la gravité de la situation faite à la France. L'empereur lui dit: a J'ai vu les » derniers événements avec déplaisir, et j'ai peur que » mon oncle ne sorte des limites de modération qui lui » sont assignées. L'iVlIemagne est très-surexcitée ; il y a » là un écueil. » Le général Fleury demanda à l'empereur si, dans le cas où la Russie voudrait intervenir en notre faveur, l'intégrité du territoire serait l'une des conditions de cette intervention. Alors l'empereur lui répondit avec fermeté : « Au moment venu, je parle- » rai haut, et je ferai tous mes efforts pour sauvegarder » l'intégrité du territoire, et pour assurer le maintien » de la dynastie. »
L'empereur promet de parler haut quand le moment sera venu. Il l'a fait, non pas pour la dynastie, à
laquelle il n'a plus songé, mais pour la Frana*. Tous ses conseils au roi de Prusse ont été des conseils de modération et de paix. Il a fait plus que conseiller ; il est intervenu efficacement pour rendre possibles, d*abord l'entrevue de Ferrières, et ensuite le voyage de M. Tfaiers à Paris et au quartier général prussien à la fin du mais d'octobre. Il n'avait pas promis autre chose ; jamais il n'a parlé ni d'alliance française, ni de paix armée, ni d'inter>'ention officielle pour exiger la paix avec la condition de l'intégrité dû territoire français. Il est donc très-vrai de dire que, plus M. Duvernois insiste sur ces détails, plus il prouve que nous étions Isolés.
H. de Gramont est le ministre dont on devait attendre le plus de lumières et qui était le plus intéressé à soutenir que nos relations avec les puissances européennes étaient de nature à nous assurer leur appui.
Il parle d'abord de deux incidents relatifs, l'un à une démarche faite par le Poreign 0/^ce, avant la conclusion de l'affaire Hohenzollem, l'autre à la note arrêtée en conseil des ministres le 14 juillet, et qui fut la dernière tentative faite par ce malheureux cabinet pour arriver à éviter une guerre avec la Prusse, tentative à laquelle il renonça dès le lendemain.
En ce qui concerne l'intervention du Poreign Office^ lord Gran ville avait fait représenter à la Prusse, que le roi ayant consenti à l'acceptation du trône d'Espagne par le prince de Hohenzollern était devenu, dans un certain sens, solidaire de cette acceptation ; et que par conséquent il était naturel qu'il fît une démarche qui constatât aussi sa solidarité dans la renonciation.
Il ne s'sgisait pas, dans cette note, de notre exigence
de la dernière heure : a Que le roi promette pour Tavenir etc. » Nous n'avons eu, pour celte prétention, Tappui de personne, et elle a été considérée avec raison, par tous les cabinets de l'Europe» comme un moyen pris par l'empereur Napoléon pour rendre la guerre inévitable. Lord Gran ville ne demandait au roi Guillaume que l'approbation de la renonciation du prince, c'est-àdire ce que nous avions d'abord demandé nous-mêmes, sans pouvoir, dans les premiers temps, l'obtenir.
L'intervention du cabinet anglais ne fut pas admise. M. de Bismark exprima son regret « que le gouvernement britannique eût lait une proposition qu'il lui était impossible de recommander au roi pour son acceptation royale, d
Quant à la note du 14 juillet, c'était, on s'en souvient, une demande de congrès européen, a Nous croyons, disaient les ministres, que le principe adopté tacitement par l'Europe a été, qu'à défaut d'une entente préalable, un prince appartenant aux familles régnantes des grandes puissances ne devait pas monter sur un trône étranger, et nous demandons que les grandes puissances, réunies en congrès, confirment cette jurisprudence internationale. » Cette note, qui fait appel au principe de la solidarité des peuples européens, était en contradiction avec le principe des nationafités, invoqué par la France dans l'affaire du Danemark ; mais elle était plus conforme aux traditions de la diplomatie et aux intérêts de l'Europe, et H. de Gramont a raison de dire que TÂngieterre, la Russie, l'Autriche et l'Italie y auraient adhéré. Malheureusement, elle fut rédigée le 14, et, le IS, on déclarait la guerre.
H. de Gramont arrivant, dans sa déposition^ au point précis des alliances, fait d'abord les déclarations suivantes :
a On nous a reproché d'avoir entrepris la guerre sans alliances.
)) Je dis d'abord que nous ne méritons pas ce reproche.
9 Avions-nous avec certaines puissances des traités offensifs et défensifs applicables à la guerre qui nous surprenait au milieu des circonstances les plus pacifiques que l'Europe eût eues depuis quelques années?
» La commission comprendra, je l'espère, qu'il m'est impossible, en toute conscience, de satisfaire sur ce point sa curiosité bien naturelle.
» 11 tombe sous le sens qu'on n'affronte pas un ennemi comme la Prusse sans rechercher tous les moyens d'augmenter ses forces de combat. Je dirai même que ceux qui voudront étudier les documents politiques connus jusqu'à ce jour, et qui le feront avec conscience, impartialité, vi l'aptitude diplomatique qui convient à ce genre d'études, découvriront sans doute la trace de certains faits sur lesquels je ne crois pas encore devoir m'expliquer.
)) Je ne me dissimule pas que le silence que je m'impose en ce moment donne à nos adversaires politiques des avantages considérables. C'est,je l'avoue, une épreuve que je ne subis pas sans quelque douleur, etc. »
M. de Gramont a raison de le dire : ce mutisme absolu ne peut être considéré (|ue comme un aveu. Il ne veut pas dire qu'il n'avait pas d'alliances; il ne peut pas dire qu'il en avait, puisqu'il est avéré qu'il n'en
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avait aucune. Il se réfugie derrière des devoirs professionnels qui le condamnent, dit-il , à cette dure épreuve; et quand M. Daru, qui a été ministre des affaires étrangères avant lui et du même gouvernement que lui, se permet de lui poser des questions un peu plus précises, il revient toujours sur la réserve qui lui est imposée. a Je vous rappelle ce que j*ai dit... Ha déclaration est celle d'un ministre des affaires étrangères... Je ne me dissimule pas ce qu'a d'incomplet ma déposition sur les relations extérieures. »
Je citerai encore le passage suivant de ce curieux interrogatoire.
a M. LE COMTE Daru. — Un dcs membres du gouvernement auquel vous avez appartenu, parlant de nos relations extérieures au moment où la guerre a éclaté, a été un peu plus loin que vous. Il a dit qu'au moment où la guerre a éclaté, il avait la certitude qu'une coopération, .sous une forme ou sous une autre, nous serait donnée ; il a dit qu'il avait des raisons d'en être certain.
» Croyez-vous pouvoir aller jusque-là?
(Je pense que les souvenirs de M. Daru ne lui rappellent pas, d'une manière très-sûre, les expressions dont M. le maréchal Le Bœuf s'était servi. Le maréchal avait dit : a Je croyais, j'espérais. » Il n'avait pas dit : « J'étais certain. ») M. le duc de Gramont a la loyauté de ne pas répondre affirmativement.
« M. LE DUC DE Gramont. — Je vous rappelle ce que j'ai dit.
» M. LE COMTE Daru. — Votre déclaration n'est pas en contradiction avec celle-là.
9 M. LE DUC DE Gramont. — Seulement ma déclaration est celle d'un ministre des affaires étrangères.
» M. LE COMTE Daru. — Nous comprcuons votre pensée» nous devons vous interroger : vous pouvez ne pas répondre si vous ne croyez pas devoir parler.
» M. LE DUC DK Gramont. — Je le regrette, mais je ne le pais. »
M. le comte de Rainneville fait alors une observation très-sensée : « Comment peut-on croire qu'il y ait eu des traités d'alliance bien sérieusement préparés, puisque nous n'en avons vu aucun effet?
» M. LE DUC DE Gramont. — Si vous voulez vous reporter à l'histoire diplomatique de tous les temps, vous verrez que, quand une des parties contractantes est abîmée, foudroyée; quand, au gouvernement avec lequel on a contracté s'en substitue un autre duquel on se méfie, pour lequel on a de l'hostilité; — car enfin, je ne veux pas récriminer contre les hommes du gouvernement du 4 septembre, mais c'était bien là alors leur situation en Europe, — alors les traités se déchirant, et il n'en reste plus trace. J'en appelle à vous, à vos souvenirs : étudiez l'histoire, et vous verrez si les traités subsistent dans des etîondrements pareils. Oh non ! ils disparaissent, et il en reste, quoi ? Ce qui est écrit, ce qui est signé et ce qui réapparaît plus tard, peut-être!»
Cette réponse de M. de Gramont n'est pas sans habileté. Il répond par des raisons plausibles à l'objection de H. de Rainneville; en effet, il peut y avoir des traités dont la trace disparaisse. Il ne dit pas qu'il y ait eu des traités; pas une de ses paroles ne peut être Interprétée en
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ce sens. Il laisse entrevoir que, plus tard, peut-être^ on découvrira qu'il y avait des engagements écrits; il ne va pas jusqu'à Taffirmer. L'interrogatoire semble être dirigé de manière à ce qu'il soit bien entendu de tout le monde que des traitée existaient, que le gouvernement avait « des certitudes ». M. de Gramont entend ces déclarations sans s'y associer, sans les repousser. Ses devoirs professionnels, dont il affecte de se plaindre, lui rendent au contraire un incontestable service, en expliquant ses réticences. À la fin de la séance, le président croit avoir assez bien établi, par ses propres déclarations, car le comparant n'en a fait aucune, Texistence des traités; et il le constate en posant cette question, au moins étrange :
« M. LE PRÉSIDENT. — Vainqucurs, nous aurions eu tous les traités quon avait conclus? »
M. Gramont ne répond pas qu'on avait conclu des traités; mais il se garde bien de dire que ces traités viennent d'être découverts séance tenante, par les commissaires qui l'interrogent. Voici sa réponse :
(( M. DE Gramont. — Oh! vainqueurs!... Mais vous auriez eu non-seulement ceuœ-làj mais tous ceux qu'on aurait désiré contracter avec vous, et qu'on n'a pas contractés. >
Le mot a ceux-là » qui lui échappe, est la seule indiscrétion qu'il ait commise. Ce n'est pas une déclaration explicite; la forme de la question a, pour ainsi dire, commandé la réponse. En dépit de toutes ces habiletés, l'interrogatoire de M. de Gramont prouve, conrnie celui des autres ministres de l'Empire,
que les traités qu'on avait conclus sont une pure chimère ; que tout se bornait à des espérances de neutralité armée. Je veux bien que la réserve de M. de Gramont lui fût commandée par sa situation ; mais, nécessaire vis-à-vis de la commission, était-elle ' nécessaire aussi vis-à-vis des membres du cabinet dont M. de Gramont faisait partie ? Il est évident que s'il y a eu une alliance conclue, il a dû en avertir le cabinet; et il n'est pas moins évident, par les dépositions de M. le maréchal Le Bœuf et de H. Clément Duyernois, qu'ils n'ont jamais vu un traité, qu'ils n'ont jamais cru qu'il en existât un seul ; que toutes leurs espérances, — car ils n'ont parlé que d'espérances, — reposaient sur des propos échangés, un jour de réception^ dans le salon du ministre des affaires étrangères, et sur une conversation de l'empereur de Russie avec le général Fleury.
La vérité est donc que nous n'avions aucune alliance. M. de Gramont dit « qu'il tombe sous le sens qu'on n'affronte pas un ennemi comme la Prusse sans rechercher tous les moyens d'augmenter ses forces de combat. » Je suis on effet persuadé que, quand on a cru à la guerre (et on n'y a cru dans le cabinet que fort tard, la guerre était décidée dans les arrière-salons et le^ boudoirs avant que le cabinet en fût averti) ; je suis, dis-je, très-intimement persuadé que quand on a cru à la guerre, on a essayé de se fortifier par des alliances; c'est élémentaire. Nous savons par la lettre du général Fleury ce qu'il avait obtenu de l'empereur de Russie; cela ne ressemble ni de près ni de loin à une alliance. Nous connaissons aussi les dépêches
échangées entre lord Gran ville et lord Loft us, ambassadeur de la reine à Berlin. Elles prouvent que TAngleterre désirait la clôture de l'incident HohenzolleiTiy et ne prouvent rien au delà. Une fois la guerre commencée, c*est l'Angleterre qui a conseillé la neutralité, et qui a insisté pour que le différend entre la France et la Prusse fût circonscrit entre les deux belligérants. Elle a accordé son entremise pour la conclusion d'un armistice, elle n'a jamais consenti à aller plus loin. Nul n'a prétendu, nul n'oserait prétendre qu'elle ait conclu un traité quelconque avec l'Empire en vue de la guerre qui se préparait. Nous n'avions pas non plus de traité avec l'Italie, puisque l'Empereur, étant à Ch&lons, envoyait le prince Napoléon à Florence dans l'espoir d'y obtenir un appui. Quelle est donc la puissance européenne qui avait conclu avec nous un de ces traités dont parle M. Saint-Marc Girardin dans sa mémorable question h. M. de Gramont : « Vainqueurs, nous aurions eu tous les traités qui avaient été conclus? » Celle puissance ne pouvait être que rAutriche. Était-ce l'Autriche en effet? Avionsnous un traité avec elle? M. de Gramont, se relâchant enfin de l'excessive réser\'e à laquelle il s'était astreint dans sa déposition, a publié, après coup, non pas un traité, mais une lettre du principal ministre autrichien qui contient cette phrase : « Veuillez répéter à Sa Majesté et ù ses ministres que nous considérons la cause de la France comme la nôtre, et que nous contribuerons au succès de ses armes dans les limites du possible. »
Cette phrase est très-ferme; elle parait très-claire^
malgré la réserve exprimée par les derniers mots. On comprend qu'une pareille phrase, si elle n*était pas contredite par d'autres passages de la dépèche, pût donner des espérances sérieuses. Si rAutriche se prononçait, l'intervention de l'Italie devenait probable. H. de Gramont, une fois décidé à tout dire, et à renoncer à la ligne de conduite qu* il avait cru prudent de suivre en présence des commissaires de Tenquéte, insiste sur ces considérations dans une lettre adressée par lui au vice-présideut de la commission, M. le comte Daru.
Je reproduis cette lettre, avec la réponse publiée dans le Temps du 9 avril 1874. Ces deux documents, dont le second n'a jamais été contredit, jusqu'à ce jour (10 jum 4874), peuvent se passer de tout commentaire.
Voici d'abord les explications contenues dans la lettre de M. de Gramont :
« Le 23 juillet 1870, c'est-à-dire bien après la déclaration de guerre, M. l'ambassadeur d' Autriche vint me voir au ministère des affaires étrangères et me remit deux dépèches de son gouvernement, portant toutes les deux la date du 20 juillet, en me priant d'en prendre connaissance et me les laissant pour en prendre copie.
L'une de ces dépèches, faite pour être publiée, et (|ui Ta été depuis, posait en principe la neutralité de l'Autriche, mettant un soin particulier à bien établir, par des réserves et des précédents, que cette neutralité n'empêcherait pas les armements qui pourraient paraître utiles au point de vue de la sécurité de l'empire.
» Cette neutralité, qui était proclamée d'accord avec nous et dont nous avions le secret, ne devait pas nous
L'EMPIRE IS'A PAS D'ALLIANCES ia3
inquiéter. Hais, pour prévenir tout malentendu, il v avait, comme je viens de le dire, une aulre dépêche très-complète et très-explicite, qui était écrite le même jour, qui me l'ut remise en même temps et laissée de même par M. l'ambassadeur d'Autriche pour en prendre copie.
n Je ne suis pas le seul qui ait reçu la communication du 29 juillet 1870, et qui ait la copie des deux dépéclies qui en faisaient l'objet. Cette communication l'ut faite à Saint Cloud, et à d'autres membres du gouvernement,
» Or, c'est de l'une de ces dépêches du 20 juillet i8"0 qui m'ont été remises par M. l'ambassadeur d'Autriche, signées par M. le ministre des affaires étrangères d'Autriche, c'est de l'une de ces dépCchca, de celles qu'on n'a pas Jugé à propos de publier, que, laissant de côté d'autres parties dont la divulgation ne me parait pas opportune ni Justifiée, c'est, dis-Je, de cette dépCclio que j'ai extrait le passage suivant :
» Veuillez donc répéler à Sa Slajesté et à ses mia nistres que nous considérons la cause de la France B comme la nôtre, et que nous contribuerons au succès ■ de ses armes dans les limites du possible. »
■ Voilà donc ce que M. le prince de Mettemich était chai^ de répéter à l'empereur et à ses ministres. Puisqu'il recevait l'ordre de le répéter, cela indique qu'il l'avait déjà dit ; et, en etfet, fidèle à ses instructions, il ne tenait pas un autre langage.
« J'ajouterai enlui que les assurances de concoui's envoyées le 20 Juiller, remises et répétées le 2iJ, avaient
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été également directement confirmées le 21 par M. le ministre des affaires étrangères lui-même.
» On pourra discuter des journées entières sur les causes de la guerre ; on ne parviendra jamais à effacer le caractère officiel de ces communications ni à empêcher qu'elles aient été faites.
» Et maintenant, je le demande à tout honnête homme^ est-il vrai, oui ou non, que FÂutriche nous avait promis son concours pour la guerre de 1870? »
Après avoir publié cette lettre, le Temps répond en ces termes :
a Un document officiel peut seul répondre à M. de Gramont. Nous voulons parler de laf dépêche portant la date du 20 juillet, communiquée le 23, que M. de Gramont qualifie de « très-complète et très-explicite i , dont la divulgation intégrale ne lui paraît « ni opportune ni justifiée », et qui, suivant lui, contient une promesse formelle de concours armé. Nous recevons d'un correspondant, qui nous en affirme Tauthenticité, Je texte de cette dépêche, jusqu'ici inédite, retenue par M. de Gramont, mais dont communication aurait été donnée, d'après M. de Gramont lui-même, ^ à plusieurs membres du gouvernement français; la voici :
Le comte de Beust au prince de Mettemich,
ambassadeur à Paris.
« Vienne, le 20 juillet 1870.
» Le comte Yitzthum a rendu compte à notre auguste maitre du message verbal dont l'empereur Napoléon a daigné le charger. Ces paroles impériales, ainsi que les
éclaircissements que M. le duc de Gramont a bien voulu y ajouter, ont fait disparaître toute possibilité d'un malentendu que l'imprévu de cette guerre soudaine aurait pu faire naître.
9 Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses ministres que, fidèles à nos engagements tels qu'ils ont été consignés dans les lettres échangées l'année dernière entre les deux so\]verains, nous considérons la cause de la France comme la nôtre, et que nous contribuerons au succès de ses armes dans les limites du possible.
» Ces limites sont déterminées d'une part par nos difficultés intérieures, d'autre part par des considérations politiques de la plus haute importance. Je vous parlerai surtout de ces dernières. Nous croyons savoir, n'en déplaise au général Fleury, que la Russie persévère dans son alliance avec la Prusse, au point que, dans certaines éventualités, l'intervention des armées moscovites doit être envisagée, non pas comme probable, mais comme certaine. Parmi ces éventualités, celle qui nous concerne nous préoccupe nécessairement le plus. Mais si nous admettons cotte préoccupation avec toute la franchise qu'on se doit entre bons alliés, nous pensons que l'empereur Napoléon nous rendra cette justice de ne pas nous taxer d'un étroit égoïsme ; nous pensons à lui tout autant qu'à nous.
» L'intérêt de la France n'ordonne-t-il pas comme le nôtre d'empêcher que le jeu, engagé à deux» ne se complique trop promptement? Or, nous croyons savoir que notre entrée en campagne amènerait sur-le-champ celle de la Russie, qui nous menace non-seulement en Galicie, mais sur le Pruth et sur le bas Danube. Neu-
traliscr la Russie, l'amener jusqu'au moment où la saison avancée ne lui permettrait plus de songer à concentrer ses troupes, éviter tout ce qui pourrait lui donner de Tombragc ou lui fournir un prétexte d'entrer en lice, voilà ce qui doit, pour le moment, être le but ostensible de notre politique. Qu'on ne s'y méprenne pas à Paris : la neutralité de la Russie dépend de la ndtre. Plus celle-là deviendra bienveillante pour la Prusse, plus notre neutralité pourra se montrer sympathique à la France.
r> Comme je l'ai toujours fait pressentir dans nos pourparlers de Tannée dernière, nous ne pouvons pas oublier que nos dix millions d* Allemands voient dans la guerre actuelle, non pas un duel entre la France et la Prusse, mais le commencement d'une lutte nationale. Nous ne pouvons pas nous dissimuler non plus que les Hongrois, tout disposés qu'ils soient à s'imr poser les plus grands sacrifices dès qu'il s'agit de défendre l'Empire contre la Russie, se montreront plus réservés dès qu'il s'agira de dépenser leur sang et leur argent pour reconquérir à l'Autriche sa position en Allemagne.
9 Dans ces circonstances, le mot neutralité, que nous ne prononçons pas sans regret, nous est imposé par une nécessité impérieuse et par une appréciation logique de nos intérêts solidaires. Hais cette neutralité n'est qu'un moyen de nous rapprocher du but véritable de notre i)olitique, le seul moyen de compléter nos armements sans nous exposer à une attaque soudaine soit de la Prusse, soit de la Russie avant d'être en mesure de nous défendre.
)) Toujours est-il que tout en proclamant notre neutralité, nous n'avons pas perdu un instant pour nous mettre en communication avec ritaliC; sur la médiation dont Tempereur Napoléon a bien voulu nous laisser l'initiative; les bases nouvelles que vous venez de nous transmettre atteindront-elles le but que le gouver^ nemont français a eu en vue?
» En d'autres termes, seront-elles jugées inacceptables par la Prusse? Nous ne nous en préoccupons guère, et je vous Tai télégraphié, nous les acceptons, ces bases, si ritalie les accepte comme point de départ d'une action combinée.
» Dans le même télégramme, je vous ai parlé de Tévacuation de Rome, question qu'il importe, selon nous, de ne pas laisser en suspens, mais de résoudre immédiatement. La convention de septembre, qu'on ne se fasse pas illusion ù cet égard, ne cadre plus avec la situation.
» Nous ne pouvons pas ex}X)ser le saint-père à la protection ineflicace de ses propres troupes. Le jour où les Français sortiront des États pontificaux, il faudrait que les Italiens puissent y entrer de plein droit et de l'assentiment de l'Autriche et de la France. Jamais nous n'aurons les Italiens avec nous de cœur et d'âme si nous ne leur retirons pas leur épine romaine.
» Et franchement, ne vaut-il pas mieux savoir le saint-père sous la protection de l'armée italienne que de le voir en butte aux entreprises garibaldiennes? La France, en nous laissant l'honneur de résoudre la question romaine, nous faciliterait beaucoup la tâche de laquelle elle a bien voulu nous laisser l'initiative à Flo-
m SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
rence. Elle ferait plus : en faisant un acte d'un incontestable libéralisme, elle enlèverait une arme à son ennemi et elle opposerait une digue à ces ébullitions de teutonisme que la Prusse, puissance protestante par excellence, a su faire naître en Allemagne, et que nous craignons doublement à cause de la contagion. Il est heureux que le retour du comte Yimercati coïncidera ivec l'arrivée du prince de la Tour d'Auvergne.
» (Signé) Beust. »
Le Temps fait suivre ce document des remarques suivantes :
y> Cette note fut communiquée au gouvernement impérial, non le 33 juillet 1870, comme dit H. de Gramont, mais le 24 juillet.
» La phrase citée par M. de Gramont forme le deuxième paragraplie de la dépêche totale. L'ensemble de la dépêche permet-il d'affirmer avec M. de Gramont que l'Autriche avait promis son concours armé à la France? Pour résoudre cette question, il suffit de lire le 3* paragraphe. L'Autriche connaissait, en effet, le traité secret entre la Russie et la Prusse, traité que la diplomatie française persistait à nier. Or, ce traité obligeait l'Autriche à garder la neutralité sous peine de la voir rompre par la Russie au profit de la Prusse, et l'Autriche n'était pas en mesure de courir un pareil risque. Elle l'eût couru peut-être si on lui avait permis de compléter ses armements et de parer à ses difficultés intérieures. En précipitant la guerre, le gouvernement français, et M. de Gramont en particulier, ré-
duisaient l'Autriche à l'impuissance et annulaient en réalité sa coopération. Â ce point de vue, la responsabilité de l'Empire est encore aggravée par la dépêche du 20 juillet. »
Je. crois pouvoir maintenant conclure, sans injustice, que l'Empire n'avait aucune alliance quand il a commencé la guerre. Et j'ajoute qu'il était naturel qu'il n'en eût point; il était devenu, un peu par son origine, beaucoup par ses fautes, inquiétant pour tout le monde en Europe.
Les États se dirigent, dans leurs relations politiques, plutôt par leurs intérêts que par leurs analogies. Cependant il n'est pas hors de propos de rappeler que l'Empire n'avait d'analogie avec aucun autre gouvernement. Il différait des gouvernements constitutionnels, puisqu'à son origine, et pendant les trois quarts de sa durée, il a été une dictature. Il n'était qu'un usurpateur, et un représentant de la révolution, aux yeux des États absolus. Le principe des nationalités, dont il était le défenseur en Europe, menaçait la plupart des anciennes monarchies. Il était l'héritier de la légende napoléo* nicnne, légende de gloire en France, et d'oppression au dehors. Tous les peuples avaient profondément souffert dans leurs intérêts et dans leur dignité par les guerres injustes et cruelles du premier Empire ; beaucoup d'entre eux entretenaient contre la France une rancune mortelle, et des idées de revanche que ne put qu'aviver le rétablissement de l'Empire et de la dynastie napoléonienne. Ce n'est pas seulement pour la France que Louis- Napoléon avait dit : « Ne pouvant faire de grandes choses, nous tâcherons d'en faire de bonnes, »
et qu*il avait plus tard prononce à Bordeaux ce root fameux : « L'Empire, c*est la paix, d II s'était ^attaché, pendant les premières années, à se montrer pacifique. Il ne devint remuant et guerrier que quand il sentit le besoin de reconquérir au dedans la popularité qui lui . échappait. C'est alors qu*il mécontenta successivement tous les peuples de l'Europe.
L'Angleterre avait plusieurs griefs contre lui. A un moment, il avait laissé se produire ce qu'on a appelé « rémeute des colonels », c'est-à-dire une sorte de propagande de guerre à l'Angleterre qui avait été faite, assez bruyamment, et fort imprudemment, dans les rangs de l'armée. En France, on ne trouva ces excitations que ridicules et grossières ; elles causèrent quelques in- . quiétudes et beaucoup de ressentiment chez nos voisins, où la population organisa immédiatement des bataillons de volontaires, destinés a s'opposer è un débarquement. A un autre moment, l'Empereur rêva l'annexion de la Belgique à la France. Rien n'était plus contraire aux intérêts de l'Angleterre, qui tenait à pouvoir opposer Anvers et Trieste à nos ports de la Manche et de la Méditerranée. Dans la guerre d'Amérique, où nous ne prîmes pas parti ostensiblement, l'Angleterre nous trouva encore contraires à sa politique. Sauf pour le traité de commerce qu'elle considéra comme un grand avantage pour son industrie, l'empereur Napoléon lui avait toujours été une gêne et un obstacle. La reine avait d'ailleurs les liens les plus étroits avec la famille royale de Prusse. Enfin, depuis les guerres de 1815, l'Angleterre, attentive surtout au développement de sa puissance industrielle et commerciale, évite de se compromettre
dans les complications de la politique européenne ; et ce fut elle, comme je Tai indiqué plus haut, qui insista pour que la guerre de 1870 fût, autant que possible, circonscrite et localisée.
La Russie, plus désintéressée, à cause de l'éloignement, sur la forme de notre gouvernement, ne pouvait pas voir sans inquiétude les rapides et prodigieux progrès de la Prusse. Elle devait certainement désirer que la France se maintint parmi les puissances de premier ranfî pour servir de contre-poids à l'empire allemand qui allait naître, et qu'on voyait déjà s'organiser sous la main de M. de Bismark. Mais d'autre part, elle avait, avec la Prusse, des liens d'intimité et de parenté trèssoigneusement entretenus de part et d'autre, et a l'orient de l'empire, un souvenir et un intérêt qui agissaient violemment contre nous. Une lettre de M. Benedetti, qu'il a publiée dans son livre : Ma mission en Prusse^ rend assez bien compte de cette situation pour que je croie utile d'en reproduire un passage. Elle est du 30 juin 1870; et adressée au ministre des affaires étrangères.
«... Il suffit de se rappeler dans quelles vues le cabinet de Berlin s'est constamment employé à resserrer les relations intimes qu'il entretient avec celui de Saint- Pétersbourg pour se former une idée du but que le roi s'est propose', en se rendant à Paris accompagné du chancelier et des entretiens qu'ils ont eus avec l'empereur Alexandre. En parfait accord à cet égard avec son souverain, M. de Bismark s'est constamment appliqué à s'assurer le concours éventuel de la Russie; dans cette pensée, il s'est montré, d'une part, favorable
à la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg en Orient; il n'a cessé, de l'autre, d'éveiller ses susceptibilités dans les questions qui agitent le sentiment national en Russie. Je ne crains donc pas de me tromper en présumant qu'il a eu soin de s'expliquer sur l'état des choses dans les Principautés danubiennes et dans le Levant, de façon à plaire à l'empereur, et il ne doit pas avoir manqué de signaler les tendances qui portent le cabinet de Vienne à reconstituer l'autonomie de la Pologne en Galicie. Pendant que le ministre aura pris à tâche de rassurer l'empereur sur le premier de ces deux points et de Talarmer sur l'autre, le roi aura déployé celte bonne grâce dont il a toujours su faire un si merveilleux usage pour captiver les sympathies de son auguste neveu, et je ne doute pas pour ma part qu'ils n'aient laissé dans son esprit des impressions conformes à leur désir. Quels que puissent être d'ailleurs les moyens qu'ils ont employés, leur but a dû être de raffermir l'empereur dans les sentiments qu'ils ont su lui inspirer. Ils en avaient évidemment un autre : celui de montrer à l'Europe la parfaite cordialité des rapports qui unissent les deux souverains, et de décourager les efforts que l'on pourrait tenter pour les séparer. »
Nous savons assez par la dépêche de M. de Beust quelle était la situation de l'Autriche, et quels étaient les sentiments de son cabinet. L'Autriche était peutêtre, de tous les peuples de l'Europe, celui qui avait le plus à se plaindre de Napoléon III. Il avait fait contre elle une guerre heureuse, et l'avait dépouillée de ses possessions italiennes : premier grief. 11 s'était absolument abandonné à la Prusse dans l'affaire des duchés et
dans la campagne de 1866 : second et plus impardonnable grief. Si TEmpire, dans le désir de recou>Ter les Provinces rhénanes, ne s'était pas volontairement tenu à l'écart, s'il avait seulement insisté auprès de l'Italie pour obtenir la neutralité, le désastre de Sadowa n'aurait pas eu lieu. On s'en souvenait à Vienne avec amertume, mais tout cédait au désir, au besoin de se venger de la Prusse, et de ne pas être plus que jamais à la merci du vainqueur de 1866.
En revanche, l'Italie, qui nous devait tout, qui n'existait que par nous, pour laquelle PEmpereur avait fait sa première et dernière campagne, était pour nous par ses sentiments, et pour la Prusse par ses intérêts. La Prusse était l'ennemie du pape, dont nous étions les défenseurs; elle était Tennemie naturelle de TAutriche, qui avait été si longtemps l'ennemie de l'Italie et qui, par la force des événements, devenait le point d'appui de notre politique. Ainsi les intérêts italiens étaient de plus en plus du côté de la Prusse. L'Espagne, trop occupée chez elle, ne comptait pas en Europe. Les petits États, avertis par le sort du Danemark et par nos tentatives avortées contre la Belgique, ne voyaient en nous qu'un danger. La France, si sympatliique par elle-même, était partout abhorrée ou redoutée, grâce au gouvernement qu'elle subi^^sait.
On se dit aujourd'hui que la Prusse a trop de pouvoir, qu'elle pèse d'un trop grand poids dans les affaires du monde, que l'intérêt de tous est de nous soutenir contre elle. Cela peut être : au début de la guerre, on ne savait pas très-précisément de quel côté serait la victoire. La France victorieuse paraissait aussi effrayante
que la Prusse victorieuse ; elle aurait pris les Proviuces rhénanes, la Belgique, peut-être le Luxembour^j. On avait des raisous pour empêcher la guerre ; on en eut, ne pouvant Tempêcher, pour la localiser; mais on n'en eut jamais pour choisir entre les belligérants. La bienveillance de l'Europe n'allait pas plus loin que la neutralité. L'Empereur, qui s'était une fois qualifié de parvenu, n'était pas entré dans la famille des rois, et il était, par son despotisme, l'horreur et l'effroi des peuples libres. Ainsi, quand notre gouvernement a, malgré nous, déclaré la guerre, il n'avait pas d'alliés, et il n'était pas digne d'en avoir.
L'Empire ne peut mettre en ligne qu'un effectif égal à peine an tiers des armées allemandes; ses cadres ne sont pas au complet; 100»000 gardes mobiles seulement, sur 417,366, sont armés et organisés; Tartilleric est, en partie, de Tancien modèle; la moitié des fusils, soit 1,336,000, se chargent par la bouche; les places fortes ne sont pas complétées au point de rue du tir des armes nouvelles; les approvisionnements en vivres et effets d'habillement sont trës-insufiisants et très-mal répartis.
L'Europe était très-décidée à concourir à la paix, mais à ne pas se mêler à la guerre. Une fois la guerre déclarée, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes, sur la valeur de nos soldats, sur l'excellence de nos préparatifs.
Cette question des préparatifs était la plus grande préoccupation des esprits sérieux depuis le commencement de la crise, c'est-à-dire depuis Sadov\'a. H. Magne, qui souhaitait résolument la paix, mais qui, avec trop
de raUpn, regardait la guerre comme possible, et qui, dans tous les cas, conseillant un langage ferme dans nos relations avec TÂllemagne, voulait qu'on se mtt en état d'être écoutés, écrivait à l'Empereur, à la date du 20 juillet 1866: « Rien ne nous excuserait d'être pris au dépourvu, au milieu de complications qu'il est si facile de prévoir. i> De son côté, H. Rouber, adressant à l'Empereur, vers la fin de 1867, un Mémoire politique où les difficultés de la situation sont habilement exposées, après avoir démontré qu'il importe de reconstituer le capital d'autorité accumulé dans les premières années de l'Empire, et se demandant si, pour y parvenir, il y avait lieu de courir le risque d'un castis belli avec l'Allemagne, convient que ce serait un duel redoutable dans l'état de notre armement, et qu'il ne serait pas sage de l'affronter. « Faut-il réclamer la ligne du Hein comme la limite contractuelle de la Confédération du Nord? Il est de toute évidence qu'une pareille déclaration nous conduirait précipitamment, à travers des incidents diplomatiques très-rapides, à la guerre avec l'Allemagne. Or, sommes-nous prêts? »
Il n'était pas nécessaire de faire de grandes recherches pour constater que nous n'étions pas prêts à la fin de 1867; il suffisait de se rappeler l'histoire de l'expédition du Mexique. Toute cette richesse, inutilement dépensée à l'autre bout du monde, nous appauvrissait ici, nous faisait de la sagesse une nécessité. Avions-nous employé les deux années 1868 et 1869 à perfectionner nos cadres et notre matériel, à compléter l'armement de nos places, à organiser et à développer rfotre effectif? Il serait injuste de méconnaître les efforts tentés par le maréchal
Niel, pendant son court ministère; mais il n'était qu'au début de la transformation de notre armement quand la mort le surprit, et les réformes inaugurées par lui dans Teffectif de Tannée ne pouvaient avoir une valeur appréciable qu'au bout de plusieurs années. Non-seulemenl on ne redoublait pas d'activité en 1870; mais le principal ministre était d'un calme, d'une sérénité qui ne permettent pas de penser que le gouvernement qu'il dirigeait se livrât avec beaucoup d'ardeur à des préparatifs de guerre. Nous avons vu qu'il déclarait, le 30 juin 1870, qu'à aucune époque le maintien de la paix n'avait paru plus assuré, et que, pour appuyer par des faits probants cette déclaration pacifique, il consentait à une réduction de dix mille hommes sur le contingent, et à une réduction proportionnée (treize millions) sur le budget de la guerre.
 vrai dire, ce langage a de quoi surprendre, non seulement parce qu'il fut cruellement démenti cinq jours après, mais parce que les avertissements sur les projets et les armements de la Prusse affluaient de tous côtés aux Tuileries. On savait que des espions prussiens étudiaient nos places fortes et la topographie des départements du Nord-Ouest, qu'ils renseignaient la Prusse sur tous les détails de notre aimée avec la dernière exactitude, que H. de Moltke visitait la frontière de France et en étudiait les positions. Une importante lettre du général Ducrot, retrouvée depuis dans les papiers des Tuileries, avait fourni les informations les plus précises sur les intentions de la Prusse. Nous avons la preuve que depuis plusieurs années, il ne cessait d'avertir le ministre de la guerre, et que l'intendant de la division qu'il commandait
à Stra^urg, H. Cumier de la Valette, avertissait de son côté le directeur de Tadminlstration.
Voici ce que dit H. Cumier de la Valette dans sa déposition devant la commission d'enqufite : « Le maréchal Le Bœuf, dans un conseil de guerre tenu à Strasbourg, en présence du maréchal de Hac-Hahon, au moment de l'entrée en campagne, me demanda Tétat de nos approvisionnements. Quand j'arrivai aux articles de campement, aux ceintures de ilanclle, je lui exposai la pénurie où nous étions. 'Il me dit : « Comment! cest à présent » que vous venez me dire que vous n'avez pas ce qu'il » vous faut? » Je lui répondis: « Monsieur le maréchal, » depuis 1866 et 1868, je ne fais pas autre chose que de » vous avertir, et j'ai pour témoin le général Ducrot,qui » s'est associé à mes instances. — Il avait été prévenu de tous les côtés. » Prévenu de l'insuffisance de notre matériel, prévenu de l'activité et de l'immensité des préparatifs de la Prusse, on peut dire qu'il a volontairement fermé les yeux à l'évidence.
H. Benedetti explique, dans son livre déjù cité, que l'ambassade a toujours tenu le gouvernement au courant de ce qui se passait de l'autre côté du Rhin. Dans la discussion du Corps législatif en 1867 et 1868, le gouvernement lui-même, s'appuyant sur les rapports que l'ambassade lui avait adressés, a exposé l'état des forces militaires de la Prusse et soutenu qu'elle pouvait déployer une armée de 4,300,000 hommes. Dans un travail inséré au Moniteur, et qui a été attribué à TEmpereur, toutes ces indications étaient détaillées.
La Pinissc ne faisait pas mystère de ses armements et de ses projets. M. de Moltke disait couramment
LEMIMRE N'EST PAS l'RÊT S09
dans la conversation : « Quand nous aurons réuni dans une seule province l'Alsace et le grand-duché de Bade... » On vendait publiquement à Berlin des cartes d'Allemagne oii TAlsace et la Lorraine faisaient partie du territoire allemand.
Enfin, en dépit de tout, on était tranquille aux Tuileries. On Tétait aussi au ministère de la guerre. Un intendant disait au directeur de l'Administration : « Nous ne faisons aucun préparatif, et pourtant la guerre est infaillible. » Et M. Blondcau lui répondait: « S'il y avait quelque chose en Tair, je serais le premier à qui le ministre en aurait parlé, et il ne m'a rien dit. » Cela se passait en mai 1870. La candidature Hohenzollern nous prit dans cette tranquillité profonde; et au bout de quelques jourc', sans avoir commencé aucune concentration de troupes, les réservistes étant dans leurs foyers, la garde mobile n'étant pas convoquée, l'intendance n'étant pas même prévenue, nous prenions l'initiative de la déclaration de guerre. Quand même nous aurions été prêts, la Prusse, mieux organisée que nous pour le passage du pied de paix au pied de guerre, nous 'aurait nécessairement devancés de plusieurs semaines. Or, tout le monde le sentait, et la suite des événements ne l'a que trop démontré, l'issue de la guerre dépendait entièrement des premières journées.
On parlait devant un des derniers ministres de l'Empire de la force de Tarmée allemande. « L'arméo allemande? s'écria-t-il... Nous soufflerons dessus î » M. le maréchal Le Bœuf, qui est un soldat, et un trùs-brave soldat, ne parlait pas de l'armée allemande avec ce dts dain ; cependant il se croyait très-assuré de la bittre.
Dans la séance du 16 ayril 1870» il vint» comme ministre de la guerre^ conférer avec la commission du Corps législatif chargée de préparer le budget de 1871.
A propos d*une économie proposée, un membre de la commission exprima au maréchal les appréhensions qu'il éprouvait pour le cas où la France devrait passer prochainement de la paix à la guerre.
« La guerre ! dit aussitôt le maréchal, je la ferai avec plaisir comme soldat ; c'est mon métier ; mais je suis ministre, et malgré mon titre de ministre de la guerre, je suis surtout partisan de la paix. Cependant soyez tranquilles; si nous avions la guerre, ce serait avec la Prusse. Eh bien! une guerre avec cette puissance ne nous prendrait pas au dépourvu, je vous Tassure-Pourne parler que de ce qui est ma spécialité, l'artillerie, je vous dirai que nous avons onze cents bouches à feu prêtes à entrer en campagne. La Prusse en a treize cents ; mais sur ces treizcî cents, il n'y en a que quatre cents qui soient de nouveau modèle, tandis que nos onze cents pièces sont toutes du modèle nouveau le plus perfectionné. Vous voyez que notre supériorité est grande. Jamais nous n'avons été plus pr(^ts. Depuis le maréchal Niel, nos arsenaux regorgent de toutes choses. »
Cette parole du ministre de la guerre fit sensation; et si quelques économies furent ensuite décidées (réduction de 10,000 hommes sur le contingent et de 13 millions sur le budget), c'est parce qu'il y donna son complet assentiment.
La veille de la déclaration de guerre, le maréchal Le Bœuf répéta les mêmes assurances devant ses collègues. Nous le savons par la déposition de M. le duc ùq Gra-
L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT Ml
mont et par celle de Tamiral Rigault de Genouilly, qui était en mesure d'apprécier et de discuter les renseignements fournis par son collègue, et qui s'en déclara satisfait, parce qu'il tenait surtout à l'armement, dit-U, et. qu'il était moins préoccupé de l'infériorité numérique*
Quand le maréchal Le Bœuf affirma à ses collègues, dans le conseil du 14 juillet au soir, où la guerre fut décidée, « que nous étions prêts, et que nous ne l'avions jamais été davantage, » et quand, le lendemain, il le jura sur l'honneur aux membres de la commission du Corps législatif, il parlait à des auditoires faciles à convaincre. Non-seulement les ministres, non-seulement la majorité du Corps législatif, mais nous-mêmes, membres de l'opposition, nous regardions sincèrement notre armée comme la première du monde. Je désire n'être pas taxé de témérité si j'ajoute que, même après nos malheurs, je n'ai pas changé d'avis. Mais la première armée du monde a besoin d'être bien approvisionnée, et surtout bien commandée. Il faut en outre qu'elle ne soit pas trop inférieure en nombre à Tennemi qu'elle a devant elle.
Le maréchal annonça donc au conseil qu'à la date du 1" juin 1870, nous avions, disponibles pour un service de guerre, c'est-à-dire défalcation faite des non-valeurs et des déficits permanents, 492,385 hommes; qu'après en avoir mobilisé 330,000, il resterait 50,000 hommes pour l'Algérie, 6,500 pour Civita-Vecchia, et 86,085 pour l'intérieur (auxquels on pourrait ajouter plus tard les 75,000 recrues de la classe de 1869, armée de terre), soit en tout, pour les divers services en dehors des 350,000 hommes mobilisés, 142,585 hommes. L'effectif général de la garde
mobile à la même date (la classe de 18^ non comprise) était de 417,366 hommes. Mais cet effectif n'existait guère que sur le papier, à Texception de 120,000 liom- . mes habillés et encadrés, savoir: 100,000 d'infanterie et 20,000 d'artillerie, qu'on pouvait utiliser sur-le-champ. Il y avait donc lieu de compter qu'on entrerait en campagne avec 350,000 hommes de troupes réglées et 120,000 mobiles. Toutefois, pour tenir compte des déficits à prévoir, b maréchal ne promettait que 300,000 hommes de troupes réglées et 100,000 mobiles. Il se disait en état d'opérer la concentration de 2S0,000 hommes dans le délai de quinze jours : il lui fallait trois semaines pour arriver à 300,000 hommes.
Comme armement, il déclarait 3,294 canons, munis de leurs caissons et de leurs aifùts, savoir, 2,607 canons de 4 rayés de campagne, 497 canons de 12 rayés de campagne, et 190 canons à balles, ou mitrailleuses; plus 1,007,000 chassepots, c'est-à-dire 1 1/2 par homme, sans compter la production courante des manufactures d'armes; 342,11S fusils transformés, excellents pour les troupes de rempart (le général Dejean avait même affirmé, ù la séance du 21 juillet, que nos fusils à tabatière étaient supérieur^» à Tarm^^ prussienne); 1,266,000 fusils rayés d'infanterie et 70,000 fusils de dragons se chargeant par la bouche; total, 1,349,115 fusils se chargeant par la culasse et 1,336,000 fusils se chargeant par la bouche. Nous avions en outre 113,000,000 de cartouches pour chassepots, 95,000,000 pour fusils transformés, 73,000,000 pour fusils se chargeant par la bouche ; 388,366 coups de canon, 3,800,000 cartouches pour mitrailleuses, et une réserve de pou-
LEMPIRE N'EST, PAS PRÊT îl3
dre en barils montant à It millions de kilogrammes. Enfin, en faisant rentrer de chez les laboureurs 17,000 chevaux pour le train et TarUilerie, et en versant dans la cavalerie 25,000 chevaux de gendarmerie, on devait porter tous les escadrons de guerre à 110 chevaux avant la fin du mois de juillet.
Cette situation paraissait en effet respectable, malgré le nombre 'évidemment insuffisant des chassepots (1 1/2 par homme) ; mais il restait à comparer et à vérifier.
M. de Moltke, dans son livre sur la guerre de 1870, évalue les forces des Allemands à 1,208,089 hommes, 250,373 chevaux et 2,022 canons. Les Allemands sont entrés en France, au début, avec 450,000 hommes. Ils étaient 550,000 en octobre, 650,000 en janvier. Il est entré en tout 900,000 hommes, dont 200,000 environ ont été tués, blesséS; ou sont morts de maladie*
« Ils ne devaient pas avoir plus d'un million d'hommes au début, dit le maréchal Le Bœuf; ils ne devaient pas pouvoir mettre plus de 500,000 hommes en bataille, ou 400,000 si, comme nous l'espérions, l'attitude de certains États les obligeait à garnir leurs frontières. »
On voit que nous n'étions exactement renseignés ni sur les dispositions de l'Europe, ni surWa force réelle de TAllemagne. Ou plutôt, nous étions renseignés sur l'énormité de cette force (voir les lettres de M. Ducrot, le livre de M. Benedetli, etc.); mais, outre que nous ne tenions pas un compte suffisant des informations qu'on nous adressait, nous n'arrivions pas à déterminer les chiffres avec précision, parce que le service des espions militaires, organisé en Prusse d'une façon supérieure, était presque nul chez nous. Le général Ducrot s'en
214 SOUVENIRS DU QUATRE iSEPTEMBRE
plaignait déjà en 1868, dans la lettre que j'ai citée. Nous eûmes la même légèreté et la même imprévoyance pendant la guerre, pour tout ce qui concerne le service des éclaîreurs. L'ennemi connaissait nos routes, nos situations, nos forteresses, nos effectifs, notre matériel, aussi bien et souvent mieux que nous ; mais nous ne savions que peu de chose de ses forces et rien de ses mouvements, n y avait comme un parti pris de ne pas se soucier d'être éclairés. Les renseignements avaient beau s'accumuler, le gouvernement était résolu à ne pas entendre.
On ne pouvait toutefois ignorer que c'était la nation allemande tout entière qui marchait contre nous; qu'elle avait depuis soixante ans mis toute son activité à perfectionner ses lois militaires, son armement; à remplir ses magasins, ses arsenaux, à préparer ses plans jusque dans les détails les plus minutieux, tandis que nous étions obligés de tout improviser, et que nous n'avions fait aucun préparatif contre cette avalanche.
Ce qui explique peut-être l'étrange confiance du ministre de la guerre, c'est qu'il se préoccupait uniquement de la première journée. Il ne voyait pas au delà. L'ennemi, culbuté le premier jour, devait se retirer en désordre, poursuM par nos soldats victorieux, qui ne lui laisseraient ni le temps ni les moyens de se reformer en ligne de bataille. C'était là toute la stratégie de notre ministre de la guerre.
« Nous serons infailliblement vainqueurs le premier jour, et nous n'avons pas besoin de nous préoccuper du second. »
Nous n'avions pas calculé plus profondément ni plus sagement pour la campagne d'Italie. M.Wolf, intendant général, a dit à la commission d'enquête :
« L'exemple de la guerre d'Italie a été fatal. Pour cette campagne, rien n'avait été prévu, et la concentration des troupes s'était faite avec un décousu déplorable; cependant le succès de nos armes a été complet. Ce succès, rendu possible par des circonstances exceptionnelles et les hésitations des Autrichiens, ne peut justifier notre imprévoyance en 1870. »
Ce témoignage n'est pas isolé ; l'intendant général Priant exprime une opinion absolument semblable : « L'armée d'Italie est partie par pièces et par morceaux; nous avons été plus heureux que sages. C'est notre canon modèle qui nous a donné un très-grand avantage; mais nous étions désorganisés, nous arrivions à la queue-leu-leu, ne sachant où aller. »
Le général Trochu déclare qu'en Crimée, en Italie, au Mexique, nous avons constamment côtoyé la défaite.
Il résulte de ces témoignages d'hommes très-compétents que nous avons ^ été vainqueurs en Italie par hasard, et que nous comptions sur les mêmes chances heureuses en 1870. Nous avions presque érigé l'imprévoyance en système. M. Blondeau, le confident du ministre, déclare qu'on croyait franchir la frontière très-rapidement. L'amiral Rigault de Genouilly, en convenant de notre immense infériorité numérique, dans sa déposition devant la commission d'enquête, ajoute qu'il ne s'inquiétait pas trop de cette infériorité, parce qu'on ne pouvait jamais ranger de part et d'autre en bataille plus de 300,000 hommes, et que nous serions par conséquent, le premier jour, à égalité de nombre. S'il y avait une infériorité, elle serait peu considérable . Et que nous importait une différence de quelques mil-
liers d'hommes avec une armée comme la nôtre! Nous serions nécessairement vainqueurs, et une grande victoire déciderait de toute la campagne.
En étudiant bien les paroles de M. le maréchal Le Bœuf, il est aisé de se convaincre qu'il n'a pas calculé autrement, qu'il n'a eu aucune préoccupation da lendemain. Cette insouciance, que l'événement rend cruelle, me rappelle un des épisodes du siège. Les journaux démagogiques disaient, le jour de la grande sortie : « Le peuple marche, donc nous serons victorieux. » De même, le maréchal Le Bœuf : « Cest l'armée française, donc, etc. » Il croit que nous sommes au complet pour le matériel, c'est une erreur; il s'exag(>rc notre effectif; mais tout en se l'exagérant, il ne va pas jusqu'à nous croire égaux aux Allemands. Au fond, il connaît très-bien notre infériorité numérique. Il ne pouvait pas se tromper, et il ne se trompe pas sur ce point. D'où vient donc son assurance? Car enfin il prophétisait à courte échéance; il sentait nécessairement que , si l'événement lui donnait un démenti, il était perdu. Son erreur prenait sa source dans ce raisonnement, que tous les Français se faisaient plus ou moins, et qui n'est pas pardonnable dans un sous-lieutenant, encore moins dans un général et un ministre : « L'armée française ne peut être vaincue. > C'est identiquement le raisonnement de M. Félix Pyat, qu'on a trouvé, à bon droit, si extravagant : « Le peuple marche, donc, etc. »
Partant de là, M. le maréchal Le Bœuf affirme qu'après la première victoire, qui ne peut nous manquer, l'ennemi sera désorganisé et démoralisé; que
TËuropc, bienveillante mais hésitante au début de la guerre, viendra aussitôt en aide au victorieux, et imposera la paix ou nous aidera à la conquérir et à en dicter les conditions. Voici ses propres paroles : « Je dois dire que, malgré la différence numérique qui devait exister entre les deux armées opposées, espérant la neutralité armée de la part de diverses puissances, confiant surtout dans la valeur de notre armée et dans rélan national , espérant aussi que Ton arriverait à temps pour prendre une offensive qui a été la base de tous nos calculs, je comptais sur un premier succès, qui aurait certainement décidé une partie de l'Europe à se prononcer ouvertement pour notre cause» qui était la sienne. » Est-ce clair? Quand on disait que nous étions prêts, cela voulait dire, en réalité, d'après la déclaration môme de Tancien ministre de la guerre, que nous étions prêts à livrer une première bataille avec 300,000 hommes contre 400,000; que nous comptions dans cette journée sur une victoire éclatante, et le lendemain sur l'appui de l'Europe ; que nous nous tirerions heureusement de la guerre à cette double condition ; mais que, si Tune ou l'autre nous manquait, nous étions perdus : au fond, le maréchal pensait cela; et c'est sur sa parole, c'est sur les renseignements qu'il a fournis, que les ministres du 2 janvier se sont appuyés lorsque, dans la soirée du 14 juillet, ils ont pris la résolution de déclarer la guerre.
Ces renseignements mêmes, que le ministre tirait de ses bureaux, il aurait fallu les vérifier; il est vrai qu'il était trop tard : on était réduit à jouer la vie d'un demi-million d'hommes et le sort de la France sur ces
affirmations. Le maréchal donnait au conseil les chiffres portés sur les registres; il répétait complaisamment la déclaration des comptables, sans rechercher si nous avions dans les régiments et en magasins ce que nous avions sur le papier. C'est l'histoire du prince de Polignac en 1830. On lui demandait quelles forces il y avait disponibles à Paris ; il prit les états d'effectif et répondit : « 40,000 hommes. y> Le maréchal Marmont ne disposa en réalité que de 30,000 hommes. Le maréchal Le Bœuf ne fut pas plus attentif que M. de Polignac, et il n'eut personne auprès de lui pour l'avertir. Las rapports de la commission d'enquête et ceux de la commission des marchés jettent sur tout cela une triste lumière. On y trouve la preuve de bien des erreurs de fait, de bien des prévisions téméraires. Dans la séance où M. Le Bœuf a été entendu, un membre de la commission d'enquête, M. de Vinols, lui a signalé sur-le-champ une erreur de fait. Il s'agissait d'un détail d'habillement. Le maréchal affirmait; sur la foi des écritures, que nous avions, au début de la guerre, 2,246,417 paires de souliers en magasin, toute la troupe et les mobiles étant d'ailleurs équipés. « Mais, répond M. de Vinols, c'est surtout de chaussures que les mobiles ont manqué ; dans certaines localités, on leur a fait des chaussures avec des semelles de carton; si vous admettez que ce chiffre fiit réel, qu'ont pu devenir ces deux millions de chaussures? » Le maréchal répond que la plupart des magasins étaient situes dans les places investies : à Metz, à Strasbourg, et principalement à Paris.
C'est déjà une grande faute d'avoir ainsi disposé les approvisionnements. Mais est-il bien établi que les chif-
très ont été constamment tenus à jour? que, par exemple, on n'a pas essayé de cacher, par des évaluations inexactes, le déficit résultant de l'expédition du Mexique? A Lyon, où nous devions avoir 50,000 paires de souliers, d'après les écritures, nous n'en avions en réalité que 36,000. Il était si difficile de constater les existences, qu'un intendant avait inventé un curieux moyen de vérification. Il faisait transporter d'une ville à une autre tout un fonds d'approvisionnement, sans nécessité. Le comptable expéditeur pouvait être suspect, mais le destinataire ne l'était pas, puisqu'il demeurait chargé et responsable de la totalité des objets portés sur ses récépissés. Le procédé parait infaillible ; il est passablement dispendieux. Le fait seul* d'y avoir recours démontre qu'il ne faut pas avoir une foi aveugle dans les bordereaux et les récolements.
Je prends le point le plus important, l'effectif : nous allons voir qu'il ne fallait pas se fier légèrement aux déclarations officielles. Dans la discussion du contingent pour Tannée 1871, M. Thiers avait affirmé que la moyenne de nos régiments était de 1,500 hommes : « M. le ministre pourrait vous dire que les régiments ne sont pas de plus de 1,500 hommes aujourd'hui. » Le ministre do la guerre répond : « C'est \Tai. » Le général Frossard, en rendant dompte de ses opérations pendant la campagne, dans une publication autorisée par le ministre, dit qu'il n'avait que 1,350 hommes par régiment; et M. Friant, intendant général, porte ce témoignage précis et motivé : « Je savais parfaitement, par l'inspection que je venais de passer, que nous n'avions que 50 à 65 hommes par
compagnie, ce qui représente un effectif de 12 à 1,300 hommes par régiment. j> Cependant le maréchal affirme que la moyenne, pour le 2® corps, était de 1,721, après les pertes subies à Saarbriick et à Spickeren; et il ei* plique cette contradiction p^r cette raison que Tarrivée des détachements de réservistes aurait grossi les effeo» tifs primitifs. Je crains que ce ne soit une conjecture plutôt qu'un fait ; car, tout au contraire, les réservistes ne rentraient pas ; M. l'amiral Rigault de Genouilly le dit dans sa déposition, en parlant des hommes en congé renouvelable : a il paraît même qu'on n'a été réduit aux chiffres obtenus que parce que les hommes en congé renouvelable n'ont pas rallié en temps utile, et cela a été une grande pierre d'achoppement aux premières opérations de la guerre. » La différence entre l'effectif réel et l'effectif inscrit ne tiendrait-elle pas à ce qu'on a fait figurer dans les effectif les hommes appelés et encadrés qui n'avaient pas encore rallié? Il ne faut pas oublier que les plus honnêtes gens du monde voient quelquefois ce qu'ils désirent voir. Ceux qui étaient chargés d'organiser l'armée ont intérêt à dire et à se persuader que nous étions prêts, tandis que ceux qui ont dirigé les opérations de guerre, et nous-mêmes, comme patriotes, nous avons intérêt à soutenir que les préparatifs ont été insuffisants ou nuls. Tout concourt à démontrer que cette dernière opinion est la véritable. Et, circonstance digne de remarque, les intendants sont d'accord avec les généraux pour constater et pour déplorer notre dénûment. Les généraux disent : « Nous n'avions rien, on n'avait rien prévu. » Et les intendants répondent : « Nous n'avions
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rien pu préparer; nous n'avions reçu aucun ordre. Trois jours avant la déclaration de guerre, aucun de nous ne savait que la guerre dût avoir lieu. »
D'après le maréchal Le Bœuf, nous aurions eu au commencement des hostilités 2,68S,000 fusils, dont moitié environ se chargeant par la culasse. Mais tout le monde se rappelle que les fusils nous manquaient dàs le premier moment, et que, dans le cours du mois de juillet, le gouvernement impérial refusait d*armer les gardes nationales. Était-ce par raison politique, comme le prouvent à l'égard de certaines localités des dépt'ches qui ont été retrouvées... — « L'armement des gardes nationales pourrait devenir un gros danger, » — ou, comme il le disait, faute de ressources suffisantes? Cette dernière allégation serait difficile à soutenir si nous avions possédé réellement les 2,68o,000 fusils que le ministre de la guerre trouvait dans les bordereaux de son service administratif. Ce n*était pas suffisant pour soutenir la guerre; mais c'était suffisant pour l'entrée en campagne. Les achats et la production des ateliers auraient fait le reste. La vérité est qu'on a grossi le nombre des fusils bons à servir en y faisant figurer les armes de rebut. Autre chose : pour arriver au chiffre de 110 chevaux par escadron de guerre, M. le maréchal Le Bœuf dit que la gendannerie a versé dans la cavalerie 23,000 chevaux. Ce versement a-t-il été fait? Ces chevaux étaient-ils propres à un service de guerre? Il dit aussi que les laboureurs ont rendu 17,000 chevaux au train et à l'artillerie; il est certain qu'ils les avaient ; est-il également sûr qu'ils les ont rendus? Aux termes des conventions, ces chevaux leur appartiennent
après sept ans de nourriture. Pour les canons, M. le maréchal a un chiffre devant la commisskm du Corps législatif, et un autre devant la conunission d'enquële. On comptait surtout sur les mitrailleuses ; ces engins, d'une valeur contestable, devaient tout emporter, tout décider. On fut consterné quand on apprit que le secret avait été mal gardé. On écrivit dans les premières dépêches comme pour annonœr un malheur inattendu et irrémédiable : a L'ennemi avait des mitrailleuses, i Voici enfin, parmi les opinions émises par le maréchal à diverses reprises « une assertion qui aurait grand besoin d*ôtre contrôlée. II allirme, le 14 juillet, au conseil des ministres , qu'il aura mobilisé 2o0,000 honunes en quinze jours, et 300,000 hommes en trois semaines; qu'il mettra en outre à la disposition du général en chef 100,000 gardes mobiles. II fallait autrefois deux ou trois mois pour effectuer cette opération. Lui-môme ' n'était |)as aussi sûr ({u'il le disait de réussir dans un délai de vingt et un jours, car nous le voyons insister avec raison, avant la déclaration de guerre; pour obtenir la lil>erté de commencer la mobilisation. Le 13, comme on la lui refusait, il parla de se retirer. L'Empereur fut obligé de lui écrire pour Tempécher de donner sa démission. Il avait donc promis d'avoir en ligne, le 1^*^ août, 250,000 hommes de troupes régulières, et 300,000 le 7 août, auxcfuels il devait encore joindre 100,000 hommes de garde mobile. La garde mobile, dans ces premiers temps, ne fut qu'un embarras. L'Empereur, qui, pendant le temps qu'il fut général en chef, ne cessa de consulter le ministre et les généraux par des télégrammes, demandait si on ne pourrait pas utiliser ces jeunes gens
en les versant dans les régiments de ligne à raison de 100 hommes par bataillon. Il ne faut pas les considérer, au début de la campagne, comme capables d'un service actif. Le fait est que nous n'avions dans Tarmée du Rhin qu un effectif de 343,000 hommes, d'après les constatations du ministère de la guerre invoquées par le maréchal Le Bœuf. Ce chiffre, inférieur au chiffre promis, ne contientil aucune non-valeur? Tous les soldats inscrits étaient-ils présents et en état d'aller au feu? L'intendant général Priant, dans sa déposition devant la commission d'enquête, traite de chimérique la prétention de réunir d'une façon sérieuse une armée de 230,000 hommes en quinze jours, surtout quand on n'a pris à l'avance aucune mesure pour les vivres, les effets de campement et d'habillement, les voies de transport, etc. Le général Vinoy,en rendant compte de la formation du 13*^ corps à laquelle il a présidé, dit qu'il y avait des bataillons de 1,200 hommes, d'autres de 300. Un bon régiment d'infanterie de ligne partait avec un cadre de 62 officiers pour trois bataillons, tandis que les régiments démarche n'avaient au début que 25 ou 30 officiers en moyenne. Les cadres inférieui*s n'étaient pas mieux constitués en sous-officiers et caporaux. L'instruction était très-défectueuse. La plupart des nouveaux arrivants n'avaient jamais tiré à la cible avec le fusil chassepot, dont ils connaissaient à peine le maniement; tous ou à peu près tous ignoraient absolument le service en campagne.
Ces vices d'organisation, signalés par le commandant du 13« corps, avaient pu être moins frappants pour les huit corps d'armée de première formation ; mais on retrouvait partout la trace de cette effrayante improvisa-
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tiori. Presque tous les régiments, complétés à la hâte» manquaient d*unitéet de cohésion. L'Empereur lui-même reconnut qu'il avait été trompé, non-seulement sur le calcul du temps nécessaire à la mobilisation et à la concentration des troupes, mais sur les états de situation. II s'en aperçut nécessairement aussitôt qu'il fut au milieu de l'armée. Les plaintes lui arrivèrent de toutei parts; il aurait eu surtout besoin d'un bon conseil et d'une volonté ferme ; il ne sut que se plaindre à son tour. L'accent même du commandement lui manquait. Voyant que les mobiles réunis au camp de Chàlons étaient sans instruction et sans discipline, il eut l'idée, qu'il soumit au ministre de la guerre, de les verser dans les régiments réguliers, à raison de 100 hommes par bataillon. 11 adressa le 31 juillet au comte de Palikao ce télégramme assez étrange venant d'un général en chef : < Ou dit qu*il y a dans les dépôts beaucoup d'hommes qui pourraient rejoindre. Faites-les mettre en marche par compagnies ou par bataillons de marche. La Corse d'ailleure peut fort bien, ce me semble, rester sans garnison. »
On a trouvé aux Tuileries après le 4 Septembre une partie des télégrammes adressés par les généraux au ministre de la guerre ; il y avait toujours un double pour l'impératrice. Beaucoup de ces télégrammes étaient restés à Saiut-Cloud ; ils ont été publiés à Berlin ; beaucoup avaient disparu ; beaucoup avaient été lacérés et leurs débris jonchaient le sol. Parmi ceux qu'on a pu retrouver et lire, il y en a de douloureusement instructifs sur l'état de désarroi où se trouvait notre armée.
Un général de brigade arrive h Bel fort, où il est cn-^ voyé. Il écrit de là : « Suis arrivé à Bolfort; pas trouvé
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ma brigade; pas trouvé général de division; que dois-je faire? sais pas où sont mes régiments. »
Le même malheur est arrivé au baron Schmitz, nommé intendant d'un corps d'armée qu'il n*a jamais pu trouver. M. l'intendant général Blondeau a expliqué, devant la commission d'enquête, le mésaventure de M. Sclimitz. a II n'a jamais pu trouver son corps^ attendu qu'il n'a jamais existé. » Le même M. Blondeau, qui était directeur de l'administration, s'est cliargé de nous donner la raison de ces chasses-croisés entre les troupes et leurs commandants, a La grosse affaire en 1870, c'est que les projets ont varié tous les jours, et souvent plusieurs fois dans la même journée. » Il dit ailleurs : « Je citerai le 6« corps, qui avait reçu Tordre de se rendre du camp de Châlons à Nancy, qui, arrivé à Nancy, a reçu l'ordre de rétrograder sur le camp de ChiUlons, et qui, à peine de retour h Châlons, a dû se porter sur Metz, où il n'est arrivé qu'en partie, ayant été coupé à Frouard. d Ailleurs il nous apprend que la m cavalerie a été formée de cinq ou six manières différentes, depuis le 15 juillet jusqu'au 15 août.
L'argent, les vivres, les armes, riiabillement, tout est mal réparti, insuffisant, de mauvaise qualité. « Pas d'argent à la recette générale, — pas d'argent dans la caisse des corps. » Le maréchal Cunrobert télégraphie de Châlons, où les blessés des divers corps d'armée affluent, qu'il n'a ni marmite, ni gamelles, ni sacs de couchage, ni assez de chemises, ni assez de chaussures. A Metz, on n'a ni sucre, ni café, ni riz, ni eau-de-vie, ni sel, peu de lard et de biscuit, c Expédiez d'urgence un million de rations. » Â Mézières et à Sedan, ni
biscuits ni salaisons. A Verdun , point très-important, tout fait défaut : sucre, eau-de-yie, café, légumes secs, viande fraîche. Les intendants sont partout aux abois. Pas d'ouTiûers, pas de soldats du train, pas de tentesabris, pas de voitures, pas de gilets de flanelle. L'un d'eux se plaint que les habits des soldats sont en lambeaux. L'intendant du 6* corps écrit : a L'intendant en chef me demande 400,000 rations de biscuit et de vivres de campagne. Je n'ai pas une seule ration de biscuit ni de vivres de campagne. » On n'a pas non plus de farine, pas d'avoine, pas de boulangers. Un corps de 20,000 hommes arrive avec 18 boulangers. L'Empereur voit de ses yeux la détresse générale, à laquelle les rapports de M. Le Bœuf ne l'avaient pas préparé ; il s'en émeut. Peut-être se rappelle-t-il le mot d'un vieux général de la République : a Mes lapins n'ont pas de pain ; sans pain, pas de lapins ! d II écrit au ministre : « Je vois qu'on manque de biscuit et de pain pour la troupe. » On n'était pas mieux pourvu pour les blessés ; on n'avait ni inûrmiers, ni caissons, ni cantines, ni moyens de transport. Partout on réclamait des munitions, des armes, et partout inutilement. « Pas de revolvers dans les arsenaux; — les cartouches pour mitrailleuses n'arrivent pas ; — les détachements qui rejoignent arrivent sans cartouches; — nous n'avons point d'aiguilles de rechange pour les fusils ; point de caoutchoucs obturateurs de réserve; nos canons sont hors de service par suite d'une âme élargie ; -^ ils sont engerbés, dépourvus de matériel roulant; — nous n'avons qu'un vétérinaire pour les 20 batteries du 6^ corps. >» Ce sont les plaintes de l'armée au ministre. Le ministre, de son
côté, écrit au major général : « Thionville en éjtat de siège demande des renforts. La garnison devait être de 4,000 à S,000 honmies ; elle n'en a que 1 ,000, dont 600 mobiles, 90 douaniers et 300 cavaliers ou artilleurs non instruits. » Strasbourg s'est trouvé un moment presque sans garnison, d,500 à 2,000 hommes; le préfet dit : quelques centaines d'hommes, La place était à la merci d'un coup de main. C'est par hasard que le régiment de pontonniers y est resté et a renforcé cette garnison tristement insuffisante. Les bévues étaient nombreuses. Dans une place où on n'adressait pas de vivres, on faisait porter assez de drap pour habiller dix fois la garnison. Sur 800 colliers restant à Saint-Omer, 800 se trouvent trop étroits pour être employés, a II y a à Douai 1,700 colliers, dont un tiers sont dans le même cas. On a bien envoyé d,âOO harnais à Saint-Omer, mais on a oublié les selles et les accessoires. Le dépôt envoie d'énormes paquets de èartes inutiles, et pas une carte de la frontière de France. » La mobile surtout était abandonnée, manquait de tout, d'armes, de munitions, de vêtements. A Épinal, 6,000 mobiles sans armes. A Langres, 400 fusils^ 6; 000 mobiles. A Ëvreux: « La mobile n'a pas un fusil. Son esprit est excellent, mais elle demande des armes. Il est inouï qu'elle n'en ait pas. » Sur les 18,000 mobiles qui étaient au camp de Châlons, vers le milieu du mois d'août, 8,000 étaient sans fusils, 8,000 pourvus d'armes anciennes, 2,000 seulement avaient des chassepots : « Troupe vouée, en cas d'attaque, dit le général Trochu, à une affreuse débandade et à une destruction certaine. » 11 faut mettre un terme à ces citations. Il est clair que
i28 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
le ministre s'est absolument trompé en disant que nous étions prêts; qu'il n'a rien étudié et rien prévu; qu'il n'a chargé personne d'être prévoyant à sa place. C'est <'ncore M. Blondeau qui résume la situation : « Le maréchal, qui n'a cru à la guerre que quand elle a été déclarée, n'a pas eu le temps de raisonner sur les détails. 9 Nous ne pouvions mettre au début que 240 à 230,000 hommes en ligne. Nos mobiles n'étaient ni instruits ni a^oierris. Ils étaient très-insufïisamment encadrés. Ils n'avaient à aucun degré l'esprit militaire. C'était cette Jeunesse française, courageuse et indisciplinée, dont M. Le Bœuf a si bien dit: « qu'elle aime la poudre, et qu'elle n'aime pas la caserne. » Nous n'avions pas assez d<' fusils; notre artillerie était arriérée; tous les efforts s'étaient concentrés sur la mitrailleuse, arme meurtrière, mais d'une portée restreinte. Nous avions refusé dédaip:neusement le canon Krupp. Nos places n'étaient ni armées, ni complétées en vue de la nouvelle portée des armes de guerre. Nos emmagasinements de toutes sortes étaient défectueux; la moitié du nécessaire nous man- <|iiait; le reste était dispersé à d'énormes distances, ce i\\\i produisit immédiatement l'encombrement des voies (le transport. Tout démontre d'une façon irréfragable ({ue, si on s'est montré incapable une fois la guerre déclarée, on a été fou en la déclarant. La conscience juste de notre situation aurait dû nous rendre la plus pacifique des puissances, et non la plus téméraire.
L'Empereur, qui a déclaré la guerre sans motifs sérieux et avant d'être prêt à la soutenir, désorganise notre armée en la divisant et en la dispersant, se charge lui-même du commandement, malgré son ignorance^ s*entoure ds généraux de cour, de favoris, entre en campagne sans avoir de plan arrêté, n'a prévu aucun revers, change incessamment d'avis, et fait plus pour notre ruine, par son incapacité, que les généraux étrangers par leur expérience et leur talent.
La guerre avait été déclarée du haut de la tribune française le 15 juillet. Elle le fut officiellement à Berlin par le représentant de la France, le 19. L'Empereur, qui d'abord avait ajouté foi aux déclarations du maréchal Le Bœuf, croyant que tout était prêt, voulait partir aussitôt. Le ministre demanda deux jours, puis quatre. L'Empereur ne partit que le 28, un peu découragé par ces retards, dont il entrevoyait la cause. Sa proclamation, datée de Metz, parle d'une guerre longue et pé-
nible. U n'avait pas eu ce ton avant l'expédition de Crimée et la guerre d'Italie. Le maréchal Le Bœuf, celui-là même qui vient de dire : « Nous sommes prêts », sera son major-général. Un décret confère h régence à l'impératrice. Il y aura huit corps d*armée (on en créa plusieurs autres bientôt après) : trois seront commandés par des maréchaux, Bazaine, Hac- Mahon, Canrobert; quatre par des aides de camp, dont -quelques-uns n'ont jamais commandé de corps nombreux ; le général Ladmirault est le seul chef de corps •de la première formation qui soit pris en dehors des services de cour. Le 29, FEmpereur, qui est à Metz avec son fils, prend officiellement possession du conmiandement général.
Sa première faute est de compter sur lui-même après l'expérience faite en Italie. N'avions-nous donc pas on seul officier connaissant les éléments du métier de la guerre, et fallait-il, dans un moment pareil, pousser jusqu'aux dernières limites les conséquences du principe monarchique, en remettant le sort du pays en des mains inexpérimentées et incapables ? Le nom du maréchal Le Bœuf, que l'Empereur prenait pour doublure en qualité de major-général, n'était pas fait pouir rassurer. C'était un bon officier d'artillerie qui n'avait jamtiis commandé en chef. La France, sur l'unique garantie de sa parole, jouait cette terrible partie ; et •c'est encore sur lui, et sur un général de parade, qu'allait rouler la conduite des opérations ! Que signifiait cette division en huit corps d'une armée dont on ne pouvait envisager sans effroi l'énorme infériorité numérique ? Avait-on cherché à multiplier les oomman-
déments pour satisfaire un plus grand nombre d'ambitions ? On faisait plus que diviser Tannée ; on l'éparpillait de Thionville à Belfort, rendant ainsi l'unité d*action impossible. Le même vice se manifestait dans la disposition intérieure des différents corps, dont les divisions, et souvent les brigades, étaient isolées, placées à de grandes distances l'une de Tautre et hors d'état de se porter secours. La faiblesse inouïe du plan de campagne éclatait dans tous ces arrangements, en même temps que le désarroi de tous les services administratifs donnait un démenti accablant aux promesses de M. Le Bœuf.
Et malgré tout, tant est vivace l'orgueil national, et tant était fortement établie la réputation de bravoure et de solidité de nos troupes, on s'attendait à des' victoires. Même au dehors, même en Prusse, on croyait que notre premier coup serait redoutable. Dans l'attente générale, la première nouvelle apportée par le télégraphe fut la prise de Saarbrûck. Le bulletin constatait la présence de l'Empereur et de son fils dans Tannée. Le prince impérial avait gardé un sang-froid admirable; il avait ramassé sur le champ de bataille une balle morte ; il avait fait pleurer de vieux soldats! On sourit un peu de ces enfantillages ; on n'en fut pas moins réjoui de la prétendue victoire. Personne ne se demanda si ce n'était pas une parade plutôt qu'une campagne, si la position était importante, si Saarbruôk n'était pas une ville ouverte. D'audacieux mensonges répandus le lendemain^ peut-être par des spéculateurs, peut-être par des agents prussiens, firent présager une victoire considérable. On Tattendait, on Texigeait. Les acclamations
allaient déjà commencer, les drapeaux se montraient aux fenêtres, quand arriva la nouvelle, malheureusement certaine, qu'une division du l**' corps, Surprise à Wissembourg, avait été écrasée.
Ce fut dans la population un contre-coup terrible. Une armée entière avait passé sur cette poignée d'hommes héroïques. L'Empereur, prévenu à temps par le sous-préfet de l'approche des masses ennemies, n'y avait pas cru, avait averti tardivement le maréchal Mac-Mahon. Le maréchal, qui avait ses autres divisions à Haguenau, à Frœschwiller, n'avait pu les concentrer assez vite pour se porter au secours de son avant-garde, et le général Abel Douay, qui la commandait, et qui, placé à l'extrême frontière, aurait dû s'éclairer par des reconnaissances de cavalerie, avait ignoré l'approche de l'ennemi jusqu'au dernier moment. Il était arrivé à Wissembourg la veille, assez tard dans la soirée, n'ayant reçu que le 2 son artillerie, son ambulance et ses vivres de campagne. Il lui manquait deux bataillons détachés à Seltz, et un de ses régiments, qu'il avait envoyé à gauche, pour relier sa division au général Ducrot. En réalité, il n'avait à sa disposition que 8 bataillons d'inl'anterie, 6 escadrons de cavalerie légère et 2 batteries d'artillerie, quand il se trouva inopinément aux prises avec toute une armée. Il fut comme submergé par cette avalanche, combattit en héros, un contre huit, et se fit tuer avec ses soldats. « Les reconnaissances de cavalerie étaient revenues sans avoir rencontré l'ennemi, dit le maréchal de Mac-Mahon, en rendant compte de cette glorieuse et désastreuse affaire, lorsque, vers huit heures, un corps bavarois déboucha sur
les hauteurs qui dominent la ville au nord et y établit immédiatement ses batteries. Après un premier feu, les Bavarois cherchèrent à entrer dans Wissembourg de vive force; ils furent repoussés tout d'abord, mais la porte Nord de la ville, qui n'est pas fortifiée, ayant été enfoncée par les projectiles, les Bavarois se précipitèrent dans la place. Il s'engagea un combat des plus violents dans les rues, que défendait un bataillon du 74^
y> Pendant ce temps, un corps d*armée prussien attaqua par Test la gare et le Geisberg et put faire pénétrer un détachement dans la ville par la porte Sud. Le bataillon du 74% après une vive résistance, fut fait prisonnier. Les sept autres bataillons, luttant k la gare et sur le Geisberg, ne cessèrent pas de se défendre, et quoiqu'ils fussent entourés de trois côtés, combattirent avec la plus grande vigueur. Bien que Fennemi eût déployé plus de 60,000 hommes contre nous, nos 8,500 combattants lui tinrent tète pendant plusieurs heures. Ce ne fut que lorsqu'elle se vit tout à fait menacée sur ses derrières que cette division battit en retraite et rejoignit le général Ducroi par le col de Pfaffensohlick.
» Ces troupes ne laissèrent entre les mains des Allemands qu'une seule pièce de canon, et encore était-elle renversée et n'avait-elle pas pu être traînée faute de chevaux.
» L'ennemi essuya des pertes considérables. Si les rapports sont exacts, elles s'élèveraient à un nombre plus fort que celui de>s combattants français.
» La division Douay, qui se signala si énergiquement, se composait de trois bataillons du 74®, trois du 1" tirailleurs algériens, et deux du 30* de ligne.
» Avec la cavalerie et rartillerie, elle atteignait un effectif de 8,500 hommes, qui tinrent tète pendant jiur sieurs heures à plus de 60,000 hommes.
» Je ne pense pas qu'à aucune époque une troupe d'infanterie ait combattu avec plus de vaillance.
» Une compagnie de chasseurs algériens resta sans cartouches et n'en continua pas moins sa retraite en bon ordre.
y Plusieurs fois pendant la lutte, les Allemands, repliant leurs tirailleurs, firent avancer des masses nombreuses contre nos soldats, dans la pensée qu'ils allaient sa rendre, tant ils étaient peu nombreux ! Loin de répondre à leur attente, nos soldats firent contre eux un feu yû^ lent qui explique les pertes que ce combat leur fit éprouver. »
Le général Abel Douay, dont la bravoure et la fermeté d'âme étaient sans égales, mourut sur le champ de bataille. L'ennemi lui passa sur le corps et envahit, en masses profondes, notre territoire.
La consternation produite par cet échec durait encore quand on apprit que, dans la journée du 6, nous avions été battus au Nord et à l'Est, à Forbach et à Frœschwil- 1er (ou Reichshoffen, car la bataille est connue sous ces deux noms ; mais Frœschwiller est le point le plus central). Il ne s'agissait plus, cette fois, de l'écrasement d'une division : deux corps d'armée étaient en pleine déroute.
A Frœschwiller, le maréchal de Mac-Mahon avait combattu avec les divisions qui lui restaient, depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, contre l'armée entière du roi de Prusse. Nous étions
un contre quatre (35;000 contre 140,000). Le maréchal avait compté sur Tappui du S^ corps (de Failly) placé depuis le 3 août sous son commandement, et à qui il avait envoyé des ordres qui ne furent pas exécutés.
La bataille commença vers sept heures du matin par la droite des Prussiens, qui fut repoussée. L'ennemi attaqua ensuite notre centre du côté de Wœrth, mais il ne put l'entamer. U eut alors recours à son artillerie, qui, dans toute cette campagne, lui assura la victoire, en rendant presque toujours inutiles la vigueur et Félan de Tannée française. Il établit en batteries, sur les hauteurs de Gunstett, un nombre de pièces si considérable, que nos troupes se trouvèrent sous une pluie de boulets et furent réduites à se tenir sur la défensive.
Jusqu'à 3 heures de l'après-midi la lutte se soutint avec des chances diverses, malgré Ténorme disproportion de force numérique entre les deux armées. L*ennemi ne faisait aucun progrès. Un corps d*armée considérable se présenta vers notre droite, essayant delà tourner. Une brigade de cuirassiers de la division Duhesme fut lancée contre elle, et chargea avec la plus grande vigueur. Elle fut soutenue par la division Lartigue. Le nombre l'emporta. L'ennemi put effectuer son mouvement, qui décida de la journée.
Pendant dix heures, 3S,000 hommes avaient tenu t£te à 140,000 Allemands. La retraite fut sonnée à 5 heures. Le maréchal dut prendre cette mesure dans la crainte d'être coupé de ses communications avec le reste de l'armée. Il fit dans cette journée tout ce qu'on peut attendre d'un chef habile et d'une armée vaillante. On dit que, le soir, il voulait mourir. M. da-
retie raconte, dans une page très-ëmouvante, que les soldats de son escorte l'entraînèrent malgré lui. Le mouvement de retraite fut d'abord assez régulier. Peu i peu la retraite devint une fuite, puis une déroute, et œ fut dans un état de désordre inexprimable que les débris de l'armée du Rhin gagnèrent successivement Saveme, Phalsbourg et enfin Châions.
Dans cette même journée du 6 août, le 2* corps (général Frossard) avait été complètement battu à For^ bach, de sorte que l'ennemi entrait de tous les côtés i la fois. La retraite du 3® corps, dirigée par le général Frossard, se fit dans de meilleures conditions que cdie de l'armée du Rhin. Les régiments, quoique décimés et ayant perdu leurs sacs et leurs bagages, conservèrent leur organisation et une partie de leurs cadres. Au contraire, les soldats qui revenaient de Frœschwiller marchaient sans ordre, inondant et dévastant les campagnes, laissant derrière eux de nombreux traînards, et ne cherchant même plus à rejoindre leur régiment, leur bataillon, leur compagnie. Â Saveme, on essaya, au moyen des sonneries spéciales à chaque régiment, de reconstituer les corps, mais on réussit assez mal. Une fois à Châions, les régiments ne purent être que difficilement et imparfaitement réorganisés. Des pluies torrentielles avaient défoncé les chemins. Dans le désordre général, le service des vivres était interrompu: on resta quarante-huit heures sans distribution; les hommes n'eurent d'autre ressource que de mendier ou de piller. Us arrivaient sans chaussures, avec des habits en lambeaux, mourant de faim. Le moral était déplorable : les uns honteux, les autres cyniques, tous
désespérant du succàs, et ne voulant pas reprendre le joug de la discipline. Pendant cette longue marche, le commandement avait fait défaut. Aucun ordre ne vint de Tétat-major général. La ligne des Vosges, si redoutable et si facile à défendre, ne fut pas occupée un moment ; la voie ferrée de Strasbourg à Nancy demeura intacte, au service de Tennemi qui s'approchait; la ville de Marsal; pourvue d*un appareil de guerre et d*un approvisionnement considérable, mais gardée seulement par le peloton hors-rangs (tailleurs et cordonniers) du 60® de ligne, fut obligée de capituler. Les armées allemandes pénétrèrent jusqu'au cœur de la Lorraine, étonnées elles-mêmes de ne pas rencontrer d'obstacles.
La nouvelle de ces deux désastres, Forbach et Frœschwiller, transpira à Paris dans la nuit. L'Empereur avait télégraphié de Metz, à minuit et demie : a Le maréchal de Mac-Hahon a perdu une bataille. — Sur la Sarre, le général Frossard a été obligé de se retirer. La retraite s'opère en bon ordre. — Tout peut encore se réparer. » Le 7, la France entière connaissait ce premier malheur, qui faisait présager tous les autres. On placarda, vers onze heures, une proclamation de l'impératrice qui débutait ainsi : « Français! le début de la guerre ne nous est pas favorable; nos armes ont subi un échec. Soyons fermes dans ce revers et hâtonsnous de le réparer. » Les détails sur la déroute et sur l'entrée des ennemis arrivèrent par lambeaux les jours suivants, avec le cortège ordinaire d'exagérations et de mensonges. A ce coup, la France, aussi prompte au xlécouragement qu'à l'enivrement, se sentit perdue.
Elle eut la claire perception de la folie de cette gueire et de l'incapacité du chef qui l'avait youlae, et sur qui tout reposait.
On s'en prenait partout, et tout haut, à l'Empereur. Combien de fois avait-on répété, dix ans, quinze ans auparavant : a S'il fait la guerre, il est perdu au premier désastre! » Il était perdu, on le voyait, et malheureusement la France avait sombré avec lui et par lui. L'impératrice, qui était restée à Saint-Gloud, rentra dans Paris. On parlait d'y rappeler le prince impérial. M. OUivier télégraphiait officiellement : a A l'unanimité, le conseil des ministres et le conseil privé croient qu'il serait bon que le prince impérial revint à Paris. > L'impératrice, mieux renseignée, ajoutait, avec s<m chiffre privé : a Pour des raisons que je ne puis pas expliquer dans cette dépêche, je désire que Louis reste à l'armée et que l'Empereur promette son retour à Paris sans le faire efiTectuer. » Tout ce qui, dans Paris, était opposé à l'Empire, et c'était la masse de la population, parlait de déchéance. Le prince Napoléon allait plus loin quelques jours après à Châlons. En causant avec le maréchal de Hac-Hahon dans l'antichambre de l'Empereur, il disait : a II sera peut être contraint d'abdiquer. » Pour comprendre le mouvement qui s'était fait immédiatement dans les esprits, il suffit de rappeler l'impression que produisait le nom de l'impératrice au bas des proclamations. Eugénie! ce nom n'inspirait pas de haine; il sonnait comme une note fausse. Il est vrai qu'elle avait dit, comme aurait pu le faire dans un pays monarchique la fille des rois : a Je serai la première à défendre le drapeau de la France. » Le
9 août, en lisant le décret de convocation à l'ouverture de la session extraordinaire, M. Schneider omit le nom de la régente; il fit bien. Quand il prononça ces mots: a Napoléon, par la grâce de Dieu », il y eut comme un murmure d'étonnement. Toutes ces friperies monarchiques n'étaient pas plus ridicules qu'avant nos revers, mais on s'en apercevait mieux. Les timorés n'attaquaient encore que le maréchal Le Bœuf, M. de Failly, M. Frossard, et demandaient au moins leur destitution, n'osant demander la déchéance ou l'abdication. L'impératrice écrit à l'Empereur le 7 : c L'opinion est montée contre le maréchal Le Bœuf et le général Frossard. On les accuse fortement d'avoir amené les défaites que nous déplorons. Entendez-vous avec le maréchal Bazaine pour les opérations à venir. » M. Ollivier, de son côté, écrivait le même jour : a Dejean (il faisait l'intérim de H. Le Bœuf) n'inspire confiance à personne dans le public ; ' il est probable que, si nous ne prenons pas l'initiative, la Chambre le renverra. Je demande à Votre Majesté de m'autoriser à signer en son nom le décret qui nomme Trochu. L'effet d'opinion sera infaillible. »
La pensée d'appeler au ministère le général Trochu est très-significative. Le général avait alors une immense popularité due à ces trois causes : il avait montré dans un livre célèbre, F Armée en 1857, les vices de notre organisation militaire ; il avait été résolument opposé à la déclaration de guerre ; il était depuis plusieurs années tenu en disgrâce. M. Ollivier l'appela le même jour (le 7), et lui offrit le ministère de la guerre. Mais le général répondit que son entrée au ministère ne pouvait pas retarder d'un jour la chute du cabinet.
qu'obligé, en conscience, d'expliquer la cause de nos désastres par les fautes du gouvernement, il le compromettrait au lieu de le servir. Après cette entrevue, M. OUivier adressa à Timpératrice ce télégramme : c Le général Trochu vient de me déclarer qu'il ne peut pas prendre le ministère de la guerre, et qu'il faut le laisser. j> Les Chambres furent convoquées en session extraordinaire et s'assemblèrent le 9 août.
Après le désastre de Frœschwiller, TEmpire n'existe plus que de nom. Le ministère du 2 janvier est renversé. La gauche propose de transférer tous les pouvoirs, pendant la guerre, à une eoqimission executive prise dans le sein de TAsscmblée.
Ce jour-là, les abords de la Chambre sont envahis de bonne heure par une foule épaisse, au milieu de laquelle on remarque un certain nombre de gardes nationaux sans armes. Le maréchal Baragucy d'Hilliers, nommé gouverneur de Paris en vertu de la loi sur l'état de siège, a disposé autour du Palais un cordon de troupes qui tient la foule à distance ; lui-même se promène dans les couloirs en grand uniforme. Les salles d*attente sont envahies par des journalistes et d'anciens députés. Au dehors, on demande le renversement du ministère et des armes pour la garde nationale; quelques cris de déchéance se font entendre. La foule du
dedans ne réclame pas avec moins d'ardeur le changement du cabinet. On entend dire, dans les groupes d'écrivains et d*hommes politiques qui obstruent la salle de la Paix : « Ils ont promis la paix, et huit jours après, ils ont fait la guerre ; ils ont dit que nous étions prêts, et rien n'était prêt; l'empereur a voulu comimander avec ses ofiSciers d'antichambre ; il a organisé la défaite. » Les mêmes accusations, quelques-unes formulées par des membres de la droite, se produisirent à la tribune l'instant d'après.
M. Ollivier, dès le début de la séance, donne lecture -d'une déclaration délibérée en conseil. Quand il- arrive à cette phrase : (( La plus grande partie de notre armée n'a été ni vaincue ni même engagée ; celle qui a été repoussée ne l'a été que par des forces quatre ou cinq fois plus considérables, et elle a déployé dans le combat un un héroïsme sublime », toute la Chambre se lève pour acclamer l'héroïsme de l'armée. Les membres de l'opposition se joignent avec empressement à ces acclamations. Trois lois les bravos et les applaudissements se renouvellent. Au moment où le ministre va continuer, un membre s'écrie : « L'armée a été héroïque, mais elle a été compromise, d Et M. Jules Favre ajoute ces mots, qui sont au fond des consciences: a Oui, par l'impéritie de son chef. »
M. La tour du Moulin avait rédigé, avec quatorze de ses •collègues, MM. d'Andelarre, de la Monneraye, de Gramont, Lefèvre-Pontalis , Keller , etc. , un projet de résolution tendant à ce que le général Trochu fût nommé président du conseil et chargé de composer un ministère. Ce n'était pas le renversement de la monarchie, à laquelle