SÉANCE DU 9 AOUT
ministres, qui ont déjà perdu deux provinces, et qui, grâce à leur ineptie, perdraient le reste! » {Vive appro' bation et applaudissements à gauche.)
Celte proposition n'était pas plus inconstitutionnelle que celle de M.Latour du Moulin; elle était plus révolutionnaire. C'était le gouvernement de la Défense nationale, mais fait par la Chambre et pris dans la majorité. Le Corps législatif, en adoptant le projet de M.Latour du Moulin, aurait mis l'Empereur en tutelle ; en adoptant celui de M. Jules Favre, il l'aurait suspendu jusqu'à la paix. De la suspension à la déchéance il n'y avait qu'un pas. M. Granier de Cassagnac monta immédiatement à la tribune, et prononça ces paroles : « Je vous le déclare, si j'avais l'honneur de siéger au banc du gouvernement, vous tous, signataires, vous seriez ce soir devant un conseil de guerre. » La Chambre ayant ensuite voté au scrutin sur l'urgence, la proposition rallia 83 voix contre 190.
Ceux qui, ce jour-là, auraient voulu commencer les proscriptions auraient donc eu 83 députés à mettre en accusation au lieu de 33. M. Thiers avait voté la proposition avec toute la gauche. Je remarque en outre, parmi les votants, M. Estancelin, M. Latour du Moulin, •et plusieurs membres de la majorité actuelle : M. le comte de Chambrun, M. .le marquis de Gramont, M. Léonce de Guiraud, M. Relier, M. Ântonin Lefèvre- Pontalis, M. de la Monneraye. Ce chiffre de 83 voix paraît aujourd'hui bien faible, parce que nous songeons à l'énormité de la catastrophe et au sentiment général du pays, qui demandait la déchéance : il faut, pour en comprendre la valeur, tenir compte de la composition
et de la situation du Corps législatif. Ce n'était qu'une minorité y mais une minorité bien significative dans une Chambre où l'opposition ne comptait pas ordinairement plus de vingt-cinq membres, et où Ton pouvait impunément proposer à la tribune d'envoyer devant un conseil de guerre les signataires d'un projet de loi.
Dès ce moment, il fut évident pour tous que l'Empire n'existait plus que de nom.
Paris et Topinion après la séance du 9 août.
Les députés, en sortant de la séance après sept heu» res du soir, retrouvèrent aux alentours du palais la même foule qui y stationnait déjà à leur arrivée. Elle était sans armes et sans chefs proprement dits, quoiqu'on pût y remarquer un certain nombre de meneurs, et la plupart des hommes qui avaient conquis, dans les réunions publiques des dernières années, de la popularité et de l'influence. Jef ne sais pas si, parmi les plus exaltés ou dans les réunions secrètes, on avait rêvé une révolution pour ce jour-là. L'ancien préfet de police le dit, sans apporter aucune preuve. Plusieurs personnesavaient escaladé la muraille du jardin qui est au coin de la place et de la rue de Bourgogne. Était-ce une tentative d'envahissement ? Quelques mots très-fermes de M. Jules Ferry sufiBrent pour les faire reculer. Mon im-
pression, après avoir traversé ces masses pour aller au Palais et pour en revenir, est .qu'elles étaient là pour essayer de peser par leur seule présence sur les résolutions de la Chambre; quelles demandaient la déchéance sans espérer un succès immédiat, et qu'elles ne comptaient obtenir ce jour-là que ce qu'elles obtinrent en effet, le renversement du cabinet et l'armement immédiat de la garde nationale.
Je tus obligé de prendre un long détour pour rentrer chez moi. Le maréchal avait interdit de passer sur le pont de la 'Concorde, et quoique la séance fût levée, l'interdiction était majntenue. Je comprenais qu'on empêchât la foule qui était sur la place de se rapprocher de la Chambre, mais je pensai qu'il serait permis aux députés de traverser le pont pour rentrer chez eux. Le maréchal était devant la grille avec ses officiers ; je le lui demandai. Il me répondit que la consigne était absolue et ne souffrait aucune exception; je fus donc obligé de gagner le pont de Soiférino. Arrivé là, plusieurs personnes me reconnurent et m'entourèrent. « Où sontles Prussiens? Avons-nous combattu? L'armée revient-elle sous Paris? Est-ce toujours l'Empereur qui la commande ?» On me fit monter dans une voiture découverte qui passait, et j'avançai très-lentement au milieu d'une foule compacte, qui m'arrêtait à chaque instant pour savoir o^. qui s'était passé à la séance. Ce qu'on me demandait le plus, après les nouvelles de l'armée, c'étaient des nouvelles du cabinet. Quand je répétais qu'il n'existait plus, les applaudissements éclataient, se prolongeaient, se redoublaient. On n'aurait pas été plus joyeux pour une victoire. Je ne discernai aucun
cri contre la Chambre. Plusieurs personnes bien vêtues m'ayant demandé si on avait parlé de déchéance, je fis connaître la proposition fort modérée de M. Jules Fa\Tc. « Une commission de quinze membres? — Oui. — Prise dans la Chambre? — Oui. — Et sans doute dans la majorité? — Évidemment. » Il y eut des éclats de rire. . Quelqu'un me dit tristement : « Ce sera le môme maître avec d'autres signatures. » Comme nous débouchions sur la place, deux ouvriers en blouse blanche saisirent le cheval par la bride en disant : a II faut la déchéance. » Je les regardai attentivement, parce qu'on parlait d'agents provocateurs : l'un et l'autre m'étaient inconnus. On répéta autour d'eux : a Oui, oui I » mais sans grande animation. Quoique tout le monde voulût la déchéance, ce n'était pas Taffaire de la journée. Au contraire, on entendait de tous côtés : « Qu'il revienne! qu'il renonce ad commandement! C'est lui qui nous perd ! » Les imprécations contre le maréchal Le Bœuf étaient aussi très-vives et très-persistantes. — Je mis bien près d'une heure {K)ur aller du pont de Solférino à la place de la Madeleine. Il me parut, pendant ce trajet, que la foule n'avait pas de mot d'ordre, et qu'elle n'obéissait à aucune direction avouée ou occulte.
Y avait-il quelque part, à ce commencement du mois d'août, des réunions secrètes qui poussaient au renversement de l'Empire? 11 est certain qu'il n'y en avait pas de puissantes, puisqu'on n'a retrouvé nulle part la trace de leur existence» et de leur action, et que M. Blanqui s'accusC; comme d'une lourde faute, dans un article publié le mois suivant, de ne s'être pas jeté sur l'Em-
pire le jour de Touverture de la Chambre : « On Faiirait surpris, on l'aurait renversé», dit-il. Je crois qu'il n'était pas de force ce jour-là. Je crois même qu'il n'aurait pas réussi le 4 Septembre, si tout le monde ne s'en était mêlé. On ne fait pas une révolution avec une conspiration. Il ne conspirait pas le 9 août, et, quoi qu'il en dise, il avait raison. Il n'y avait pas à ce moment de conspiration proprement dite, mais, dans toutes les foules, dans tous les attroupements, on retrouvait les traces de M. Blanqui; de M. Delescluze ; celles de ce parti ultrasocialiste , qui s'était' formé depuis plusieurs années soos l'influence des réunions publiques; qui se manifestait de temps en temps par une grève ou par des mouvements dans la rue, ou par des journaux que leur violence même condamnait à être éphémères; de ce même parti qui, dans les élections de Paris, avait soutenu M. Rochefort contre M. Jules Favre et M. Vallès contre moi. Animé d'une haine profonde contre la bourgeoisie, contre ce qu'il appelait « les patrons », il ne haïssait pas moins l'Empire: non pour des raisons politiques, car les socialistes purs mettent les questions sociales au-dessus des questions de parti et même des questions de nationalité; mais parce que l'Empire, après avoir à plusieurs reprises essayé de Tattirer à lui et de l'utiliser à son profit, s'était mis à le traquer et à le poursuivre avec une sorte de rage. Les républicains, qui n'étaient que républicains sans mélange de socialisme, et il y en avait de tels à ce moment-là dans tous les rangs de la société, se tn)uvaient côte à côte, dans les grandes occasions comme celle du 9 août, avec les socialistes et les communistes. Ce n'était pas une entente, c'était une ren-
contre. Un combattait momentaDément sous le même drapeau, toute rancune tenante d'ailleurs. C'est un grand signe de Tinmiincnce d'une révolution, quand on voit' des ennemis mortels oublier momentanément leurs griefs pour tomber ensemble sur le gouvernement. Il y avait même, le 9 août et les jours suivants, au milieu de la foule, un grand nombre d'orléanistes, comme il y en eut le 4 Septembre parmi les envahisseurs de l'Assemblée. Rien ne rapproche autant les hommes qu'une haine commune. Jusqu'à la chute de l'Empire, ce ne fut ni un homme, ni une réunion d'hommes qui commanda; ce fut la haine.
Paris vécut dehors pendant tout le mois d*août, parce qu'il était avide de nouvelles et irrité d'assister passivement à une lutte dont il était, après tout, Tenjeu. Les journaux étaient rapidement enlevés, les aiBches dévorées. On se portait vers le ministère de l'intérieur, à l'hôtel du gouverneur de Paris, vers la Chambre surtout. Le ministère de l'intérieur est situé place Beauvau, le gouverneur de Paris résidait au Louvre, dans les appartements où se trouve à présent le ministère des finances. Il y avait donc constamment de grandes agglomérations dans le quartier de la Madeleine. Ce qui grossit les foules, ce ne sont ni les politiques ni les sectaires, toujours en petit nombre relativement, ce sont les curieux et les dégoûtés de travail, en quête d'émotions et d'agitation. Le moment venu, les plus hardis, ou ceux qui ont un nom populaire, ou ceux qui ont un plan, si cela se rencontre, prennent la tête du mouvement, et la révolution se fait.
A l'époque que j'essaie de décrire, et qui précède de deux ou trois semaines la révolution du 4 Septembiey on sentait dans l'air deux grandes préoccupations politiques et une préoccupation stratégique. Je parle des préoccupations immédiates, de celles dont on espérait, dont on voulait la solution dans la journée. Tout le monde, à bien peu d'exceptions près , considérait FEnipire comme perdu, ce n'était plus qu'une question de temps ; les impatiences , sous le coup des événements, grandirent bien vite, en quelques jours, en quelques heures ; mais, à la chute du ministère Ollivier, la grande masse des citoyens demandait uniquement à la Chambre d'armer la garde nationale , et de mettre la direction de la guerre dans des mains capables, c'est-à-dire de l'arracher à l'Empereur. Voilà pour la politique. Si la Chambre avait fait un pas de plus, si elle avait prononcé la suspension, elle aurait conquis sur les masses une popularité qui lui aurait peut-être permis de gouverner. Je dis peut-être y car on se rappelait trop le vscandalc des candidatures officielles et la légèreté coupable avec laquelle elle avait laissé le gouvernement s'engager dans cette guerre funeste. En somme, on n'espérait pas d'elle qu'elle accepterait la proposition de M. Jules Favrc. Ce qu'on lui demandait à ce moment-là, c'étaient, je le répète, des armes et un général.
Quant à la préoccupation stratégique qui commençait à se répandre, elle avait pour objet la direction à donner à notre armée de Châlons. Viendrait-elle sous Paris pour le défendre? Irait-elle s*unir à l'armée de Metz pour tenir la campagne et lutter, après cotte concentration, à forces moins inégales? 11 y avait sur ce point
deux courants d'opinions, non pas précisément dans la foule, mais parmi les hommes qui, à divers degrés, appartenaient à la politique militante; et quelques-uns même ne faisaient guère de différence entre découvrir Paris et le livrer. On cherchait une explication à ce mouvement stratégique qui portait toutes nos forces vers le Noîd-Est, et n*en trouvant pas dans les nécessités de la guerre, on affirmait que le parti de la cour, en conseillant ou en exigeant Tadoption de ce plan de campagne, avait surtout en vue l'intérêt personnel de TEmpereur. On savait que l'impératrice avait dit que, s'il revenait à Paris, il ne rentrerait pas aux Tuileries vivant ; et on en concluait que , ne voulant pas le rappeler, on employait à protéger sa personne l'armée qui aurait dûprotéger la capitale.
Telles étaient les préoccupations de l'opinion à la fin de la journée du 9 août. Les membres de l'opposition de gauche avaient trois buts immédiats à atteindre : le renversement du cabinet, l'armement de la garde nationale et la nomination d*un général qui fût un vrai général, et surtout qui ne fût pas l'Empereur. lis voulaient davantage, et ils l'avaient prouvé par la proposition de M. Jules Favre ; ils voulaient arracher la direction des affaires du pays, au moins jusqu'à la fin de la guerre, à ce gouvernement décrié et moribond^ qui avait causé tous nos malheurs par son imprévoyance et son égoïsme.
Nous avions réussi sans difficulté à renverser le cabinet, parce que nous avions eu tous les partis {)Our auxiliaires, même le parti de la cour, qui recueillit la succession. L'armement paraissait en bon train, puisque l'urgence était votée; nous allons voir pourtant les der-
m SOUVENIRS DU* QUATRE SEPTEMBRE
niers fidèles de la dynastie lutter avec tout ce qui leor restait de forces pour empêcher qu'on donnât des armes aux citoyens : ils espéraient retarder ainsi une révolution qui, pour tous les gens clairvoyants, était déjà faite. La vérité est, qu'en définitive, les armes que nous demandions uniquement contre Fennemi ne servirent à rien pour la révolution , et que quand TEmpire acheva de tomber, il ne trouva, nulle part en France, un seul homme qui songeât seulement à dire un mot pour le défendre. Il paraissait plus difficile d'arracher à l'Empereur son commandement, s'il restait nominalement Empejreur ; car on cherchait en vain quel sefait son rôle et même sa place, après sa destitution. Il ne régnait déjà plus; il ne pouvait ni entrer à Paris ni rester à l'armée. Un sou- A'crain, dans ces conditions, était un gros embarras pour la défense ; c'est pourquoi nous proposions de l'écarter, et je crois qu'il n'y eut jamais de proposition ni plus juste ni plus nécessaire. L'opposition n'allait pas plus loin; elle ajournait toute solution définitive, pour ne pas compliquer les embarras de la situation. En provoquant une loi qui autorisait le Corps législatif à nommer un conseil de gouvernement, elle se mettait elle-même à l'écart. Elle livrait le pays à la discrétion de la majorité, entreprise hasardeuse après l'expérience du 15 juillet. Mais l'opposition était persuadée que les intontions de la majorité valaient mieux que ses actes.
L'ojiposition républicaine au Corps législatif.
II est temps de dire un mot de cette opposition de gauche, qui, malgré elle, et par la force même des choses, allait prendre, quelques semaines après, la direction des affaires.
Aux élections de 18S7, cinq républicains étaient entrés dans la Chambre, MM. Jules Favre^ Ernest Picard, Emile Ollivier, Hénon et Darimon. Ils luttèrent seuls, pendant toute la législature, contre le gouvernement et la majorité, qui était presque l'unanimité. M. Jules Favre accrut encore, pendant cette période, sa réputation de grand orateur. MM. Picard et Ollivier parurent dignes de combattre à côté de lui. Leur popularité fut immense, et moindre encore que leurs services.
Cette petite phalange républicaine s'accrut aux élec-
lions générales de 1863 par l'arrivée de MM. Dorian, Giais-Bizoin, Havin, Javal, le duc de Harmier, iules Simon, Guéroult, Marie, Malézieux, Pierron-Leroy ai Planât. MM. Pelletan et Magnin furent nomiDés le 14 décembre de la même année; MM. Carnet et Gi^rnier-PagèSy au mois de mars 1864. L« nombre dee républicains se trouva ainsi porté à vingt. Ils prirent pour lieu de leurs réunions le salon de M. Marie. Les élections générales avaient aussi amené à la Chambre MM. Thiers, Bcrryer et Lanjuinais, qui n^bésitèrast pas à se joindre à notre groupe et délibérèrent constamment avec nous, sans que jamais j*aie pu découvrir l'ombre même d'un dissentiment, entre des personnes ycDues de points s(i opposés. Nous avions pour MM. Thiers et Berryer, dont la présence donna tout à coup un éclat incomparable aux luttes parlementaires, le respect et la déférence qui leur étaient dus, et il ne nous en coûta jamais un sacrifice d'opinion, parce que nous ne poursuivions pas d'autre but et n'avions pas d'autre espérance, les uns et les autres, que la conquête de la liberté. C'était l'époque, on s'en souvient, où tous ceux qui ne s'étaient pas livrés à l'Empire avaient en commun une haine et un amour : la haine de ce gouvernement, dont toute l'histoire et toute la politique reposaient sur le mensonge et aboutissaient à la tyrannie ; l'amour de toutes les libertés, qu'il rendait deux fois aimables par le contraste. Ces deux sentiments effaçant tous les autres, on ne s'interrogeait plus sur le passé, et on évitait de trop prévoir l'avenir dans la crainte de détruire une union, qui seule nous donnait de la force. Il y avait beaucoup d'anciens membres de TAssemblée
constituante dans la liste qu'on vient de lire ; MM. Thîers, Berryer, Lanjuinais avaient fait partie de cette célèbre réunion de la rue de Poitiers, que nous avions tant de fois maudite, dans un temps qui nous paraissait bien éloigné de notis. Eux-mêmes avaient pensé alors que nous étions d*ai&eux démagogues. Réunis à présent dans une tâche commune, forcés de vivre ensemble, et bientôt charmés de subir cette nécessité, nous reconnaissions avec bonheur que uous n'étions les uns et les autres que des libéraux et des patriotes. Les membres de la réunion qui n'étaient pas républicains avaient coutume de nous dire : t Si tous les républicains vous ressemblaient ! i> Et nous leur répondions : a Ils nous ressemblent. » Ceux qui ne respectent pas la morale et n'ont pas la fraternité dans le cœur sont des ennemis de la République, quel que soit le nom qu'ils se donnent.
La mort nous enleva Berryer, Lanjuinais, Marie, Havin; M. Guéroult ne fut pas réélu aux élections de 1869, qui, d'ailleurs, nous apportèrent de nouvelles forces, soit en augmentant notre groupe, soit en créant à côté de nous un centre gauche à la fois dynastique et libéral, qui diminua dans une proportion notable le chiffre de l'ancienne majorité. Les nouveaux venus républicains étaient MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Bethmont, Crémieux, Desseaux, Esquiros, Jules Ferry, Gagneur; Gambetta, Girod-Pouzol, Grévy, Guyot-Montpayroux, de Jouvenoel, de Kératry, Larrieu, Le Cesne, Rampont, Riondel, Wilson, la plupart anciens membres de l'Assemblée constituante de 1848, et quelques-uns déjà célèbres à divers titres, dans la politi(]ue, au barreau, dans les lettres. Lorsque j'optai pour la Gi-
ronde, M. Emmanuel Arago me remplaça comme député de la Seine. M. Bancel, qui débuta à la tribune avec un brillant succès, fut presque aussitôt saisi par la maladie qui devait nous l'enlever. MM. Raspail et Rocbefort n'assistèrent jamais à nos - réunions , et môme dans Tenceinte du Corps législatif Técurent à coté de nous sans se mêler avec nous.
II s'éleva deux grands orages, dans notre groupe si étroitement uni pendant tant d'années. Le premier fut causé par le départ de M. Ollivier, qui, sans abdiquer ses opinions démocratiques et libérales, se rallia au gouvernement, à l'époque où l'Empereur annonça la résolution de se rapprocher lui-même des idées constitutionnelles. Cette évolution, commencée dès 1864, à l'époque de la loi sur. les coalitions, fut définitivement consommée après la fanieuse lettre impériale du 19 janvier 1867. M. Ollivier forma une sorte de tiers parti, et n'entraîna avec lui aucun membre de la gauche. L'autre division, qui survint en 1868, fut beaucoup moins grave dans ses causes et dans ses effets. MM. Pelletan et Glais- Bizoin, avec nos amis MM. Hérold et Lavertujon, avaient fondé la Tribune; M. Picard fonda r Électeur libre, dans une ligne un peu moins accentuée. À cette occasion, la gauche se divisa en deux partis. L'un s'appela la gauche ouverte, et eut pour chef M. Picard, pour organe l* Électeur libre, pour adhérents quelques membres de l'ancienne gauche, et plusieurs membres du centre gauche. L'autre parti, qu'on appela, par opposition, la gauche fermée, mais qui ne prit jamais ce nom, resta ce qu'il avait été jusque-là, et forma encore, après cette séparation, une réunion fort nombreuse. La scission, je le
répète, n'était pas très-profonde. M. Jules Favre, qui restait le chef de la gauche fermée, était le plus intime ami de M. Picard; il avait souscrit pour la fondation des deux journaux, dont la rivalité avait servi d'occasion ou peut-être seulement de prétexte à toute cette révolution intérieure. M. Ferry, dont tout le monde ambitionnait à juste titre la collaboration, écrivait de droit dans les deux journaux. Je n'étais, pour ma part, souscripteur ni de Tun ni de l'autre, et je ne pris en aucun temps aucune part à leur rédaction, quoique mes amis personnels fussent à la Tribune. Plusieurs de nos collègues, qui ne tenaient pas à être chefs départi, restèrent comme moi, en dehors des deux journaux.
La gauche fermée tenait ses séances dans un local que nous avions loué rue de la Sourdière, et qui sert à présent de lieu de réunion au groupe de l'Assemblée de Versailles connu sous le nom d'Union républicaine. Nous nous y réunissions une fois par semaine. Quelquefois il y avait une réunion extraordinaire, mais bien rarement^ parce que nous avions toujours la ressource de nous assembler dans un des bureaux de la Chambre.
A l'époque du plébiscite, nous prêtâmes les deux petites pièces de la rue de la Sourdière pour un comité antiplébiscitaire, dont nous faisions partie avec les rédacteurs de la plupart des journaux démocratiques de Paris. Ce fut un tort. On crut ensuite qu'il y avait là une sorte de club permanent, tandis qu'il n'y avait rien autre chose que les réunions de la gauche fermée, à laquelle les députés seuls étaient admis, et qui furent présidées jusqu'à la veille de la révolution par nôtres collègue M. Grévy. J'ai été bien surpris de lire dans la
déposition du préfet de police qu'il y avait me de h Sourdière, à Tépoque qui a précédé la révolution, un comité dans lequel siégeaient les membres de la gauche avec MM. Blanqui, Delescluze, et les chefs des diflTérents clubs. Je ne crois pas que M. Blanqui ait jamais mis les pieds rue de la Sourdière. J'y étais fort assidu, et je n'ai vu M. Blanqui que deux fois; la première, à rilôtel de Ville le 31 octobre 1870, pendant que j'étais prisonnier de l'insurrection; la seconde, au conseil de guerre de Versailles, où je fus appelé comme témcrin, précisément à l'occasion du 31 octobre. M. Delescluze vint, comme les autres journalistes, au comité antiplébiscitairc. Quand l'affaire du plébiscite fut terminée, on ne le vit plus, parce que la porte fut close pour quiconque n'était pas député et membre de la réunion. M. Piétri afTirmc qu'il avait des surveillants au dehors; je n'en doute pas; et qu'il en avait même au dedans: voilà qui est non-seulement inexact, mais impossible, à moins que la police ne prétende avoir acheté les services d'un membre du Corps législatif.
Je présume qu'iPy a dans tout cela une erreur de date, et que le préfet de police avait des agents parmi les personnes qui avaient fréquenté le comité antiplébiscitaire. On recevait tout le monde dans ce comité; on n'y avait aucun secret, puisque c'était un comité de propagande ; parmi les personnes qui venaient y étaler leur zèle et nous demander des proclamations pour les répandre, il y avait des gens de la police, c'est élémentaire. Aucun de nous n'en a jamais douté.
Que pouvaient-ils apprendre à ceux qui les payaient? Les noms des membres du comité? Ik étaient au bas de
la circulaire, qui fut répandue par centaines de mille. Peut-être voulait-on savoir le nom des personnes qui s'adressaient à nouspour avoir des ballots de circulaires?
On en aurait appris autant à la poste. Ce fut un grand vaet-vient pendant quinze jours dans ces deux petites chambres où vingt-cinq personnes sont à l'étroit. Toute cette activité n'aboutit qu'à réunir 1,538,000 non^ tandis que le comité plébiscitaire aidé de tous les fonctionnaires grands et petits, c'est-à-dire d'une véritable armée, avait obtenu 7,330,000 oui. Victoire et défaite également prévues dans les deux partis. Le 8 mai, la rue de la Sourdière rentrait dans la solitude la plus profonde. M. Picard et ses collègues de la gauche ouverte n'y venaient point; M. Thiers, voyant la gauche séparée en deux, n'assistait plus ni aux réunions de la gauche fermée, ni aux réunions de la gauche ouverte. Nos séances devinrent de plus en plus rares, parce que nous tenions à nous entendre avec tous nos amis, et que dans un bureau de l'Assemblée où l'on oubliait toutes ces discussions, qui ne furent jamais ni des inimitiés ni des querelles, nous nous retrouvions tous parfaitement unis, comme nous n'avions pas cessé de l'être à la tribune et dans les scrutins.
En jugeant après coup ces formations de groupes nouveaux qui ne se font jamais sans quelque irritation de part et d'autre, on s'aperçoit qu'elles ne firent pas le mal qu'on croyait y voir sur le moment, et qu'elles firent beaucoup de bien qu'on n'y voyait pas alors. Le pays s'était remis depuis environ trois ans à la politique. Le plébiscite fut lancé dans une population déjà très-agitée, qu'il surexcita violemment, et je crois
que ce fut le plus clair résultat de cette grande folie. Il était naturel qu'une agitation politique produisit de nombreux partis politiques, c'est ce qui eut lieu en effet; et par une conséquence naturelle, ces partis si divers ne pouvaient guère continuer à être représentés, dans l'intérieur de l'Assemblée, par un groupe unique. La gauche ouverte^ dont les chefis étaient restés nos amis personnels, augmentait chaque jour les forces de l'opposition en recrutant des députés qui ne seraient pas venus à nous, et qui venaient à elle ; et le centre gauche, qui s'était formé dans la majorité, grâce peut-être à M. OUivier, que nous maltraitions beaucoup, avec l'emportement ordinaire des partis, composait une masse flottante, dévouée à l'Empire, mais qui, en se déplaçant dans certaines occasions, pouvait fort bien renverser un cabinet el faire prévaloir une direction politique. On le vit bien, après les élections, le 6 juillet 1869, lorsque les interpellations signées par H6 membres de l'ancienne majorité obligèrent le ministère Rouher à se retirer, et déterminèrent l'Empereur à modifier par un sénalus-consulte l'organisation des pouvoirs publics.
La gauche, malgré los cfiforts du gouvernement, fait décider par le (^orps législatif Tarmement immédiat de la garde nationale.
Dans la séance du 9 août, à laquelle je reviens après CCS explications nécessaires, œ fut, comme nous l'avons vu, un député très-dynastique, M. Latour du Moulin, l'un des chefs du centre gauche, qui porta les premiers coups au ministère du 2 janvier. Le même député vota, dans cette séance, la proposition de M. Jules Favre qui avait pour but de concentrer dans une commission de la Chambre les pouvoirs du gouvernement pour toute la durée de la guerre.
A la séance du 10 août, M. de Palikao fit connaître le ministère dont il était le chef. M. Jérôme David et H. Clément Duvemois étaient deux hommes d'action.
dévoués l'un et Tautre à TEmpcreur, le premier 4e toot temps, le second de date récente. Le préfet de la Seine, M. Henri Chevreau, devenait ministre de l'intérieur. H. Brame appartenait au centre gauche, IL Busson- Billâult au centre droit. H. Hagne et Tamiral Rigauh de Genouilly étaient très-bien placés à la tète de leurs départements. On connaissait peu H. Grandperret et H. de la Tour d'Auvergne. Le comte de Palikao avait la réputation d'un bon général et d'un esprit hardi, ayant quelque analogie, sous ce double rapport, avecle maréchal de Saint-Arnaud. Son nom et celui de H.Jérôme David n'excluaient pas la pensée d'un coup d'État Ils se sont défendus l'un et Tautre d'y avoir songé, H. de Palikao, très-expressément, H. Jérôme David , avec quelques réserves. Voici les termes de sa déposition :
« En présence de la gravité des événements extérieurs et des attaques dirigées contre les ministres qui ne faisaient aucune espèce de provocation , je pensais que, dans l'intérêt du pays, il y aurait lieu de prendre, le cas échéant, certaines mesures. 11 est évident que ces attaques, se produisant continuellcmeiit, le pouvoir exécutif, qui avait la responsabilité de l'ordre, devait songer à se défendre. Après le 4 Septembre, le premier acte du pouvoir a été de dissoudre le Corps législatif. Il y a quelquefois pour les gouvernements des mesures de cette nature à prendre dans un intérêt public... Porter la main sur le Corps législatif n'est jamais venu en discussion ; mais il est évident, et, parlant pour moi, je crois pouvoir parler pour mes collègues, que si nous avions pu prévoir le dénoùr-