‹ Souvenirs du quatre septembre: origine et chute du Second empireChapitre 34 sur 49 · LA PATRIE SACRIFIÉE A LA DYNASTIE · texte numérisé non relu

LA PATRIE SACRIFIÉE A LA DYNASTIE

sance, quelle qu'en fiit la cause, glaçait les courages. L*Empire, pendant vingt ans, avait tout assumé sur lui, nous avait écartés de toute action publique ; puisque enfin cette longue dictature aboutissait à des catastrophes: de quel droit entreprenait-il encore de nous laisser sans armes devant l'invasion, sacrifiant le pays à la dynastie? Voilà ce qui se répétait dans les foules; et quel peuple, dans une telle misère , après une oppression si longue, aurait fait taire ses soupçons, retenu sa colère ? Les précautions prises contre la révolution la précipitaient.

M. Jules Ferry avait demandé l'abrogation des lois qui défendent la fabrication et la vente des armes de guerre. Ce furent les mêmes scènes que pour la garde nationale. Ministres, commissaires du gouvernement, membres de la majorité trouvaient mille prétextes pour repousser une proposition si incendiaire. L'État ne trouvera plus d'ouvriers, parce que l'industrie donnera de meilleurs salaires. Les armes fabriquées seront des armes de pacotille, ne fourniront pas im bon service. Elles ne seront pas de calibre, on ne pourra pas utiliser les cartouches. Quand tout le monde aura des armes, on les portera dans les foules. Il y aura des accidents, des crimes. M. Ferry demandait aussi que l'importation des armes de guerre fût permise : autre énormité dont on ne pouvait soutenir la pensée. Quoi ! ce peuple envahi par un million d'hommes aurait des armes pour se défendre ! Les Prussiens qui enverraient cinq uhlans pour s'emparer d'une ville y seraient reçus à coups de fusil ! Quand une place serait assiégée après le dépiwt de la troupe régulière, de la mobile et de la garde séden-

taire mobilisée, les vieillards pouYxaient encore faire le coup de feu sur les remparts ou derrière une barricade ! Il était plus sAr de s'en tenir à notre armée si bien commandée» à nos arsenaux si bien remplis, et d'avoir au moins la satisfaction de se dire que l'ordre intéri^ir ne serait pas troublé. M. Gambetta n'ayait-il pas poussé l'audace jusqu'à dire un jour, en pleine Assemblée, qu'il fallait faire une guerre républicaine ? Les membres de la gauche, dans leur ignorance, ne parlaientils pas de la levée en masse? Il est bien vrai que la (Convention avait tenu tête à l'Europe ; mais à quel prix? II aurait mieux v^lu pour la France être vaincue à Valmy, à Jemmapes, à Fleurus, à Lodi , et se débarrasser cinq ans plutôt de la République!

Le gouvernement s'obstinant à laisser les citoyens sans armes , l'ennemi entre dans les villes sans coup férir.

Ces terreurs devant la défense du pays par le pays obligeaient à se demander comment nous défendaient ceux qui s* obstinaient h nous défendre tout seuls. Ils avaient commencé les hostilités le 2 août. Ils avaient été battus le 4 et le G. Ils n'avaient pas su rallier leurs troupes après la défaite. Le camp de Chûlons manquait de tout. Les isolés y abondaient. Les soldats ne retrouvaient pas toujours leurs coips. Les cadres étaient sans effectifs. Tout était sans direction. On partait , on revenait sans savoir pourquoi. On adoptait un avis le matin avec grand fracas, et Tavis contraire dans Taprës-midi. Il y avait un plan à Paris, et un plan tout opposé à Châlons. M. Bazaine, dont les nouvelles étaient rares, ne pouvait manquer d'avoir aussi le sien. De temps en temps le

bruit d'une victoire ou d*une défaite se répandait. Des lettres particulières étaient arrivées ; ou bien, on lisait dans les journaux étrangers le récit d'une bataille; celle des lignes d'Armanvilliers notamment, qui eut lieu le 18 août, deux jours après le combat de Gravelotte, nous fut connue d'abord par le récit détaillé de rindépendance belge. Cela se reproduisait à chaque instant. Il n'y avait rien dans le Journal officiel^ rien dans la presse officieuse. On interrogeait le ministère : il ne savait rien. On lui prouvait qu'il ne pouvait ignorer un engagement décrit par les journaux anglais et belges; alors le ministre présent, qui était ordinairement le ministre de l'instruction publique, expliquait à la Chambre que le ministre de la guerre et le ministre de l'intérieur recevaient seuls des dépêches directes. Un jour, ce fut le ministre même de Tintérieur qui déclara qu'il n'avait rien su. On lui cria qu'il y avait un gouvernement au-dessus du gouvernement, que le cabinet n'était là que pour obéir à la société du 10 Décembre et pour la couvrir. On a retrouvé une dépêche de l'impératrice qui demande que les nouvelles de guerre lui soient transmises d'abord avec le chiffre qui ne servait que pour elle et l'Empereur; elle voulait sans doute rester maîtresse des communications qu'elle ferait aux ministres et au public, cacher ou atténuer les mauvaises nouvelles, et celle multiplicité d'ordres et de contre-ordres qui, en transpirant au dehors , rendait manifeste l'incapacité, ou, pour dire le vrai mot, la puérilité du commandement. Nous vivions dans une sorte de nuit , derrière laquelle on entrevoyait des drames horribles. Rien ne peut rendre l'efTet sinistre produit sur tous les bancs de l'As-

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