LE SERMENT A LA RËPUBLIQUE
n'y aurez pas ajouté foi, je voi}s en remercie. )> Et quelques jours après, dans un banquet, à Strasbourg : « Placé par le vote presque unanime de la France à la tfite d'un pouvoir légalement restreint, mais immense par l'influence morale de son origine, ai-je été séduit par la pensée, par les conseils d'attaquer une Constitution faite pourtant, personne ne l'ignore, en grande partie contre moi ? Non. J'ai respecté, je respecterai la souveraineté du peuple, même dans ce que son expression peut avoir de faux et d'hostile. Si j'en ai agi ainsi, c'est que le titre que j'ambitionne le plus est celui d'iionnéte homme. Je ne connais rien au-dessus du devoir. »
Le Message du 12 novembre 1850 est peut-être plus explicite : v J'ai souvent déclaré, lorsque l'occasion s'est offerte d'exprimer publiquement ma pensée, que je considérerais comme de grands coupables ceux qui, par ambition personnelle, compromettraient le peu de stabilité que nous garantit la Constitution. C'est ma conviction profonde; elle n'a jamais été ébranlée. Les ennemis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma position. La règle invariable de ma vie politique sera, dans toutes les circonstances, de faire mon devoir, rien que mon devoir. Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la révision de notre loi fondamentale. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées. »
Ses amis, ses ministres tenaient le même langage. M. Boulay, de la Meurthe, président du conseil d'État, m'a dit à moi-même, après une séance du conseil.
devant la moitié de nos collègues : « C'est le plus honnête homme de la République. Jamais il ne trahira son serment. Je vous le jure. » Le 15 janvier 18S0, M. Baroche disait à la tribune : « Le président de la République n*a d'autre pensée que de faire son devoir. Il a seul prêté serment à la Constitution : vous avez le droit de la reviser dans les formes légales; quant à lui, il n'a pas autre chose à faire que de remplir son devoir d'honnête homme en Texécutant, en la maintenant contre ses adversaires de toute nature...
ry II est le seul auquel on ne puisse attribuer des pensées de restauration. II a pris l'engagement d'honneur de maintenir la République; il le tiendra, et l'Assemblée peut être assurée qu'elle n'a pas besoin d'autre garantie que cette affirmation. »
Le serment de fidélité à la République a donc été devancé, prêté, renouvelé, commenté, développé sous toutes les formes par Louis-Napoléon Bonaparte. Il l'a eu à la bouche pendant trois ans. Â-t-il pris du jour au lendemain la résolution de le violer? Â-t-il au contraire longuement préparé et couvé cette violation, et ses protestations si multipliées et si ferventes n'avaientelles d'autre but que de cacher la conspiration et d'endormir le pays?
Louis-Napoléon Bonaparte s'apprête à violer la Constitution et à
renverser la République.
Que le coup ait été prémédité^ cela résulte du plus simple examen des faits, et de Taveu même des prin* cipaux apologistes du 2 décembre. Mais il est plus difficile de dire si la résolution définitive n'a été prise qu'en 18S0. En tous cas, elle date de plus d'un an ayant l'explosion. Beaucoup pensaient en 1848 que Louis-Napoléon était candidat^ non à la présidence» mais à l'Empire ; qu'il prenait ce chemin pour parvenir à ses finS; qu'il profitait de l'imprévoyance de l'Assemblée constituante. Il donna raison à ces soupçons, dès qu'il fiit au pouvoir. D'abord il s'occupa perse véramment d'arrondir sa dotation. 600;000 francs de traitement, et 600,000 francs de frais de représentation, le mettaient suffisamment à l'aise s'il n'avait été que président, mais le conspirateur avait d'autres besoins. Il fit
porter son budget à 1,490,000 fr. la première année, à 3,410,000 fr. la seconde. Il mit dans toutes les fonctions des hommes dévoués, non à TÉtat ou à la République, mais à sa personne, peu scrupuleux de la légalité en matière politique, décidés, s'il violait la loi, à la violer en même temps que lui. Il ne négligea rien pour s'attacher l'armée. Il lui donna le droit de suffrage, il améliora l'ordinaire du soldat; il enrichit les uniformes, en rappelant autant que possible le premier Empire; lui-même, il s'attacha à copier le grand empereur, à parler en toute occasion de la légende napoléonienne, qui lui avait déjà rendu tant de services dans les élections. Il fit sa constante étude du corps des officiers dans la première division et dans l'armée de Paris. Il n'y souffrit que des bonapartistes, ou des gens capables de le devenir. Il y concentra tout ce qu'il y avait de Corses dans les cadres de l'armée française. II admettait à sa table les officiers supérieurs, les accoutumait à recourir à lui dans leurs besoins, acquittait leurs dettes de jeu. Il donna aux plus dévoués des avancements rapides, qui avaient le double avantage de payer les services futurs, et de servir d'appât pour attirer d'autres dévouements. Quand il partit pour sa tournée en province, on crut qu'il n'avait d'autre visée que de provoquer un mouvement en faveur de la révision de la Constitution. Le duc de Broglie, qui passait pour un fin politique, s'y trompa; il crut terminer le désaccord entre le président et TAssemblée en faisant une proposition formelle de révision. Mais Louis-Napoléon, loin de désirer le succès de cette proposition, la redoutait. II savait qu'il n'arriverait pas à son but par le moyen de
TAssemblée. Tous ses actes, toutes ses paroles tendaient à la rendre impopulaire. Il jetait habilement certains mots, qui semblaient lui échapper, qui au contraire
étaient très-prémédités et très-perlides : a Je suis Télu de la nation, — je suis le seul représentant de la nation (c'est le mot du premier Bonaparte à M. Laîné),
— la nation cherche la main de l'élu du 10 décembre,
— la Constitution a été faite contre moi, — elle a été faite pour affaiblir par avance le pouvoir que vous alliez me confier. » Il en vint à attaquer directement et violemment l'Assemblée : « Elle m'aide quand je réprime ; elle ihe bride quand je veux avancer et améliorer. »
Il voulut d'abord aller trop vite ; il lui restait quelque chose^ dans ces commencements, de l'homme de Strasbourg et de Boulo^e. Le 29 janvier 1849, il y eut dans Paris un grand déploiement de troupes, dont personne ne pouvait comprendre le motif. On annonça l'existence d'un complot formidable ; on en tenait tous les fils; les chefs étaient arrêtés; le gouvernement, par sa vigilance, venait de sauver la patrie. M. Lacrosse, ministre des travaux publics, monté sur un cheval blanc, comme un grand général, me donna ces nouvelles, que je rapportai à l'Assemblée, où elles ne trouvèrent que des incrédules; en effet, le complot se dissipa en fumée, et il n'en demeura nulle part aucune trace. Le président parcourut les régiments, en costume de général de la garde nationale, suivi d'un nombreux état-major; tout le monde crut qu'il comptait sur une manifestation en sa faveur. Ëtait-il bien loin de rêver l'Empire ce jour-là? Il comprit, à l'attitude de la population, et peut-être de l'armée, qu'il fallait attendre.
Ne pouvant brusquer la révolution, 11 la médita, il l'organisa. L'Assemblée législative était partagée en deux camps, qui ne songeaient qu à se surveiller et à se guetter réciproquement, et le laissaient à peu près libre. Sa réputation d'incapacité, alors très-fermement établie, le servait. On disait: a II n'est bon qu'à user la légende napoléonienne, à nous en débarrasser. II occupe la place, en attendant que nous puissions la prendre. » La droite, le croyant hors d'état de se défendre contre elle, comptait le jouer, se reposait sur le général Changamier^ qui commandait à la fois l'armée et la garde nationale ; la gauche avait aussi sa force armée, a la sentinelle invisible, )> qui la compromit pendant trois ans, et l'abandonna au jour décisif. Elle ne voyait le danger que dans les intrigues monarchiques. La rue de Poitiers lui cachait l'ËIysée.
Paris était plus clairvoyant. Le président s*y sentait surveillé, suspecté. Il résolut de tâter les départements. Il dit dans l'Yonne : c Ici, je respire à l'aise. Ici j'ai . confiance, et je sens qu'on a confiance. » Malgré cela, l'accueil qu'il reçut dans les difiérentes villes fut trèsmélangé. Le zèle des fonctionnaires ne lui procura que des demi-succès. Il fit de plus grands progrès dans l'armée. A la fin de 1850, il avait une garde prétorienne au camp de Satory. Sans le général Changamier, il se serait cru en mesure de braver l'Assemblée et la population. On assure qu'après la dernière revue passée sur les hauteurs de Satory, où les cris de : « Vive l'Empereur! » avaient éclaté avec enthousiasme, tout était prêt pour le coup d'Ëtat. Des troupes avaient été massées autour de la gare Saint-Lazare à Tinsu du
général en chef par qui, régulièrement, auraient dû passer tous les ordres^ et qui fut mis au courant par un pur hasard. Le prince, icn débarquant, devait se mettre à leur tête, aller directement aux Tuileries, et y proclamer la dictature. Il arrive à la gare, ayant en poche sa proclamation, entouré des conseillers et des meneurs de l'entreprise, et se trouve, en descendant de wagon, face à face avec le général Changamier,. qui l'embrasse, le complimente, le conduit en cérémonie jusqu'à sa voiture, ferme la portière de sa propre main, et dit au cocher : « A TËlysée! » La destitution du général fut résolue ce jour-là.
On avait contre lui bien d'autres griefs; celui-ci, entre autres, un des plus vifs. C'était la mode, à Satory, que les régiments, en défilant devant le président, criaient à tue-tête : a Vive l'Empereur! » Un jour, après le défilé de la cavalerie, qui s'était signalée par son enthousiasme, l'infanterie garda le silence. Le président s'étonne, interroge : on apprend que c'est le général Neumayer qui, se fondant sur les règlements militaires, a donné ce mot d'prdre à sa division. On le prive, pour ce fait, de sou commandement, ce qui était passablement hardi, puisqu'il n'avait fait qu'obéir aux règlements, et qu'en le frappant pour cette cause, on avouait des prétentions qu'on n'avait pas jusque-là affichées si ouvertement. L'opinion s'en émut dans la Chambre et au dehors. La réponse vint du générât Changamier.
La révocation du général Neumayer était du 31 octobre. Le 2 novembre paraît un ordre du jour du général Changamier ainsi conçu : a Aux termes de la
loi, Tarmée ne délibère point; aux termes des règlements militaires, elle doit s'abstenir de toute démonstration, et ne proférer aucun cri sous les armes. Le général en chef rappelle ces dispositions aux troupes placées sous son commandement. »
Le général Changarnier était décidément un obstacle. On avait essayé de le gagner. Il le raconte lui-même dans une lettre écrite au général Saint-Arnaud, à l'occasion du serment qu'on lui demandait comme à Laraoricièrc et aux autres officiers exilés : « Pour me déterminer à servir son ambition, Louis-Napoléon m'a souvent, bien souvent, offert et fait offrir, non-seulement la dignité du maréchal que la France m'aurait vu porter sans la croire déchue, mais une autre dignité militaire qui, depuis la chute de l'empire, a cessé de dominer notre hiérarchie; il voulait y attacher des avantages pécuniaires énormes que, grâce à la simplicité de mes habitudes, je n'ai eu aucun mérite à dédaigner. >• N'ayant pu le corrompre, on voulut le perdre. On le fit attaquer d'abord par les journaux, puis à la tribune, sous prétexte d'instructions données par lui aux chefs de corps, et contraires aux droits de l'Assemblée. La majorité, qui savait à quoi s'en tenir sur les résolutions du général, répondit en lui accordant un témoignage de confiance. Huit jours après, le président le révoqua. Une pareille résolution contre un homme ainsi posé et dans les circonstances que je viens de rappeler, est la preuve sans réplique que le coup d'État était résolu et qu'on ne délibérait tout au plus que sur la date et la mise en scène. M. Thiers dit à la tribune : « L'Empire est fait! » Il fallait être bien aveugle pour en douter.
La révolution fut sur le point d'éclater pendant la prorogation de 1851. Les habiles pensèrent qu'il valait mieux attendre l'Assemblée, l'avoir sous la main ; que les députés, dispersés dans les départements, pourraient se rendre dangereux. Le général Saint-Arnaud, dans un conseil intlme,prononça ces paroles, qui furent décisives: a L'Assemblée nous donnera barre sur elle. »
Ce /l'est pas que l'on comptât à TÉlysée sur un complot de la majorité ; on était bien trop habile pour se bercer d'une telle espérance. La majorité n'avait ni le besoin d'un complot, ni les moyens de le faire, ni le tempérament de le désirer. Elle n'avait pas besoin d'un complot, car il lui suffisait de voter contre la révision de la Constitution pour forcer le président Bonaparte à rentrer dans la vie privée, à partir du deuxième dimanche de mai 18S2. Elle pouvait se trouver dans le cas de résister à un coup d'État, ce qui est tout autre chose que d'en faire un ; elle n'avait pas les moyens de le prévenir, d'en faire un elle-même, puisqu'elle ne pouvait donner d'ordre à aucun fonctionnaire, et qu'on commençait même à lui contester le droit de requérir la force armée pour veiller à sa propre sécurité. Elle n'avait pas non plus le tempérament révolutionnaire ; elle pouvait intriguer, rêver, préparer par une loi électorale l'avènement d'un nouveau régime ; mais on était bien certain à l'Elysée, où on la connaissait à fond, qu'elle ne s'écarterait pas de la légalité. On ne comptait donc pas, je le répète, sur un complot. On dit plus tard qu'il y en avait un, parce qu'on eut besoin de ce prétexte. On s'en servit comme d'une diversion utile, comme d'un thème à dissertations ; on n'espéra jamais
sérieusement d'y faille croire. Mais, au moyen d'une loi électorale dont je vais dire le caractère, et qui fut appelée la loi du 31 mai, on tendit à la majorité de l'Assemblée un piège très-habilement préparé, dans lequel elle tomba, ne pouvant guère faire autrement à moins de se condamner elle-même et de renoncer à ses espérances ; et c'est dans ce sens qu'elle donna barre aux entrepreneurs du coup d'État.
Loui»-Napoléon Bonaparte se sert de la loi du 31 mai, à laquelle il a lui-même coopéré, pour accroître sa popularité aux dépens de TAssemblée.
La majorité, préoccupée du besoin de revenir en nombre dans Jà prochaine Assemblée et d'y régner sans partage, avait fait une loi qu'elle considérait, à bon droit, comme un chef-d'œuvre, étant dofiné le but qu'elle voulait atteindre^ C'est la loi du 31 mai^ qui supprimait trois millions d'électeurs, et qui avait rendu l'Assemblée profondément, irrémédiablement impopulaire. Le gouvernement avait contribué au vote de cette loi, il l'avait désirée ; puis, après coup, il avait exprimé quelques réserves pour laisser le plus lourd fardeau à l'Assemblée et se ménager les moyens de combattre la loi après y avoir coopéré. Le message qui inaugura la reprise des travaux législatifs, le 4 novembre 1851, proposa nettement l'abrogation de la loi du 31 mai et le rétablisse-
ment du suffrage universel . L'Assemblée vit le danger ; elle hésita ; la majorité en faveur de la loi du 31 mai fut très-faible; mais enfin, la loi fut maintenue, et, dès lorS; le président eut la ressource de dire au peuple qu'il renversait l'Assemblée pour sauver le suffrage universel.
Les parlementaires, se sentant perdus, essaient de se défendre en
proposant la loi des questeurs.
Les parlementaires, se sentant à peu près perdus, essayèrent, non de prendre Toffcnsive, mais de se défendre. La loi qu'on a appelée loi des questeurs n*avait pas d'autre caractère, puisqu'elle donnait tout simplement le droit au bureau de l'Assemblée de requérir les forces nécessaires à la sécurité du Corps législatif. Même, la première objection que Ton fit à la proposition, c*est qu'elle était inutile, qu'elle faisait double emploi avec l'article 32 de la Constitution. Voici le texte de la proposition, telle qu'elle fut amendée par la commission : « Le président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée. A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire. Ses réquisitions peuvent être adressées directement ù
tous les officiers, commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immédiatement sous les peines portées par la loi. » Et voici le texte de l'article 32 de la Constitution de 1848 : a l'Assemblée nationale détermine le lieu de ses séances. Elle fixe l'importance des forces militaires établies pour sa sûreté, et elle en dispose. » Il n'y a pas à en douter : la proposition des questeurs, traitée plus tard de proposition inconstitutionnelle et d'agression contre le président, n'était que la paraphrase de la Constitution elle-même. Dans un pays et dans un moment où la loi aurait été mieux observée, on aurait pu et on aurait dû la repousser comme inutile. On ne vit d'abord que cette unique objection à lui faire, et le ministre de l'intérieur, qui était M. de Thorigny, désespérant de réussir par un autre moyen à repousser la proposition, invoqua celui-là dans une séance de la commission tenue dans la matinée du 10 novembre. Le procès-verbal de cette séance rapporte ainsi ses paroles : « Le décret existe (un décret du 11 mai 1848 ayant le même sens que Tarlicle 32) ; il est sous les yeux des troupes ; tous les droits contenus dans l'article 32 de la Constitution et dans le décret sont reconnus. Il est donc inutile d'aller au delà, et le vote de la proposition, dans le moment actuel, donnerait lieu à des interprétations fâcheuses . »
Quand on apprit ce langage à l'Elysée, il y causa une vive irritation. M. de Thorigny, qui n'était pas dans le secret, avait parlé en honnête homme et dit 'simplement la vérité. Un appui assez inattendu était venu aux conspirateurs. La gauche, ou du moins une partie notable de la gauche, repoussait la proposition.