LE 4 SEPTEMBRE
La Veille de la révolution.
H. Thiers était eutré le 37 dans le comité de défense. L'envol de l'armée de Châlons dans le Nord-Est y était la principale affaire. Voici comment il en parle dans sa déposition.
« Ce qui me révoltait dans cette expédition, c'était de penser qu'on allait prendre notre dernière armée pour l'envoyer périr dans les Ardennes.
» Les motifs qu'on avait pour tenter cette expédition étaient obscurs, difficiles à pénétrer, et nous formions toutes sortes de conjectures. Je répétais tous les soirs, et M. le général Trochu répétait avec moi, que les Prussiens avaient eu le temps d'envelopper l'armée de Metz, qu'entre cette armée et Paris il y avait un mur
d'airain formé de 300,000 hommes et impossible à percer; que le seul résultat qu'on pût obtenir, c'était de perdre inutilement nos dernières forces organisées ; que la défense de Paris se coilcevait avec une armée de secours campant et manœuvrant autour de ses mors; que sans une armée de ce genre, le siège de Paris serait une affreuse famine destinée à finir par une reddition à merci et à miséricorde; qu'on se priverait donc inévitablement et fatalement du seul moyen de rendre efficace la résistance de Paris, et que, si l'armée de Sedan ne périssait pas, le moins qui pût lui arriver était d'être bloquée comme celle de Metz. — Vous avei un maréchal bloqué, disais-je, vous en aiurez deux. —
» Cette discussion s'était renouvelée plusieurs fois, et un jour même elle avait acquis une extrême violence, lorsque tout à coup H. Jérôme David, que je connaissais peu, mais qui montrait dans le conseil une attitude calme et une tristesse profonde, me saisit la main et me dit à Toreillc : — « Monsieur Thîers, n'insistez pas, je vous parlerai tout à l'heure.» — Ces mots me fermèrent la bouche et je me tus, pensant bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire qui rendait toute discussion inutile. Le silence que je m'imposai contribua à abréger la séance du conseil, et nous sortîmes vers une heure du matin. Descendus dans la rue Saint-Dominique, M. Jérôme David me prit à part et me dit : — L'Empereur est prisonnier ; le maréchal Hac-Mahon est blessé mortellement. — A cette nouvelle, je restai consterné, stupéfait. »
H. Jérôme David avait parlé d'après des informations particulières ; car la conversation dont il s'agit n'a pu
avoir lieu que dans la nuit du vendredi au samedi, par conséquent le 3 septembre, à une heure du matin. Or, c'est dans le conseil qui fut tenu aux Tuileries dans la* matinée du même jour que les ministres eurent connaissance de la capitulation par une dépêche de l'agence Havasy venue de Bruxelles. Ils eurent une seconde séance à cinq heures ; et c'est là que l'impératrice mit sous leurs yeux les paroles mêmes de l'Empereur : a L'armée a capitulé ! je suis prisonnier! »
A Paris on ignorait tout ; on savait seulement que les deux armées étaient aux prises. Des télégrammes étrangers, colportés à la Bourse, semblaient annoneer que nous avions remporté un avantage ; mais nous étions bien loin des premiers jours de la guerre, où les cœurs s'ouvraient facilement à l'espérance; la France, en un mois, en était venue à croire que ses généraux ne pouvaient plus vaincre, et l'opinion publique, quoi qu'en ail dit M. de Pallkao, n'avait jamais été favorable à cette marche de Tarmée vers le Nord-Est. On accueillait donc avec incrédulité ces bruits de victoire, et le sentiment dominant était une. inquiétude qui allait jusqu'à Tangoisse.
La séance du 1"*^ septembre, au Corps législatif, n'avait pas duré au delà d'une heure ; jamais séance plus calme ; on avait discuté un projet de loi relatif aux émissions des billets de banque de l'Algérie. J'avais moi-même déposé une proposition tendant à autoriser les agents des finances à encaisser et à faire protester à l'échéance les valeurs et effets de commerce. La séance du vendredi (2 septembre) ne fut guère plus animée. On y adopta, à l'unanimité, sur le rapport de M. Dréolle,
un projet de loi portant qu'il serait procédé à l'élection des officiers, sous-officiers et caporaux dans les batail- Ions déjà organisés de la garde nationale de la Seine. Les grades ne devaient être donnés qu'à d'anciens militaires ; toutefois « les officiers, sous-officiers et caporaux actuellement en fonctions, étaient déclarés rééligi* blés. La séance, commencée à trois heures et demie, était terminée à cinq heures et demie. Pendant ces deux journées, la plupart des députés ne quittèrent pas l'enceinte du Palais, parce qu'ils pensaient avec raison que les nouvelles y seraient plus tôt connues. Il n'y avait pas plus d'animation dans les couloirs -que dans la salle ; c'était partout une sorte d'anxiété énervante, qui tournait en découragement. Quand un ministre, ou un familier du château, venait à traverser les couloirs, on se pressait autour de lui d'un air morne; la réponse était toujours la même : « Pas de nouvelles! » Des groupes de trois ou quatre députés partaient incessamment pour le ministère de la guerre, pour le ministère de l'intérieur, où des bureaux de renseignements étaient établis, et toujours, en revenant, ils nous disaient : « On ne sait rien ! »
Le 3, dès les premières lueurs du jour, des bruits de défaite et de capitulation se répandirent avec une certaine persistance. C'était comme une vague rumeur, dont personne ne pouvait dire l'origine, mais qui grandissait d'heure en heure et prenait de la solidité. A dix heures, on parlait de la mort du maréchal de Mac-Mahon, et même, avec ettroi, de la captivité de l'Empereur. Dans ce même moment, l'impératrice faisait supplier M. Thiers par H. Mérimée, et plus tard par M. de MettemichyX
de se charger du gouvernement. Lorsqu'il vint au Corps législatif vers deux heures, nous le primes à part dans un bureau, et nous lui dîmes qu'il devait prendre le pouvoir, Taccepter du moins de la Chambre, se dévouer pour le pays à cette douloureuse, à cette horrible tâche. Il y avait là M. Jules Favre, M. Picard et moi ; peut^tre aussi H. Gambetta, mais je n'oserais l'affirmer.
Nous pensions que l'Assemblée reviendrait à notre proposition, déposée à la tribune par H. Jules Favre dans la séance du 9 août. La Chambre l'avait écartée ce jour-là ; mais M. Gambetta s'était écrié : « Vous y reviendrez, et il sera trop tard. » Il ne semblait à aucun de nous que la régente pût essayer de se maintenir après la capitulation de Sedan, ni que la Chambre pût l'y aider. Une commission présidée par M. Thiers pour parer au plus urgent, et la convocation d'une Constituante aussitôt que les circonstances le permettraient, nous n'apercevions pas d'autre issue. Nous étions républicains ; mais nous voulions demander la République à une Constituante, certains qu'elle nous la donnerait, et n'attendant de TÂssemblée actuelle, formée de candidats officiels, que des mesures urgentes de salut public. Nous ne songions pas d'ailleurs en ce moment à la forme du gouvernement, mais à la patrie, dont l'existence même était en péril. Si nous avions, comme on n'a pas craint de le dire, subordonné le salut du pays au triomphe de nos opinions politiques, aurionsnous le 9 août proposé de donner le pouvoir à une commission du Corps législatif prise dans la majorité ? Aurions-nous, le 1*" septembre, fait courir une liste sur
laquelle nous avions écrit les noms de M. Thiers, de M. Schneider, de M. Trochu, de M. de Palikao, et aucun des nôtres? Aurions-nous, le 3, voyant qu'on n'aboutissait pas, supplié H. Thiers de former luimême la commission ? Aurions-nous, dans la séance du même jour, mis en avant le nom de M. Trochu ? Aucun de nous ne conuaissait le général Trochu. Nous étions allés chez lui presque tous, une seule fois, l'un après l'autre, ou par groupes de trois ou quatre, comme le faisaient tous les députés, et les députés de la majorité plus que nous. C'était un bureau de renseignements, comme le cabinet de H. de Palikao, où nous allions encore plus souvent. Nous ne l'avions jamais interrogé que sur les mouvements de Tarmée et les événements de la guerre; il ne nous avait jamais parlé d'autre chose. Nous pensions, et on pensait généralement dans Paris, qu'il inclinait à l'orléanisme. Gela nous était fort indifférent, dans ce moment de crise suprême nous ne cherchions qu'un général capable^ et qui eût la confiance de la troupe. M. Latour du Moulin et M. Jules Favre mirent son nom en avant, chacun de son côté. Je suis très-persuadé qu'ils le firent sans l'avoir consulté, sans avoir même pensé à le consulter» Nous disions tous : « Sauvons d'aboixi le pays ! »
M. Thiers, dans la matinée du 3 septembi*e, nous fit part de ce qu'il avait appris de M. Jérôme David ; mais, tout en nous déclarant qu'il était de notre avis sur la nécessité de constituer un gouvernement anonyme jusqu'à la convocation d'une Constituante, il annonça la ferme résolution de se tenir en dehors. Il nous confirma plusieurs fois cette résolution dans la nuit, et le lende-
main dans la matinée, avant et pendant l'envahissement de la Chambre.
La séance y ce jour-là, commença encore à trois heures et demie. Le comte de Palikao monta sur-le-champ à la tribune et annonça que le maréchal Bazaine, après un vigoureux combat de huit ou neuf heures, avait été obligé de se retirer sous Metz. « Voilà la première nouvelle importante que je vous donne, et qui n'est pas bonne. Il n'est pas dit que le maréchal ne pourra pas tenter de nouveau une sortie; mais celle qui devait aboutir à opérer une jonction avec le maréchal Hac- Habon a échoué. »
Parlant ensuite de la bataille de Sedan, il dit qu'elle avait été pour nous Toccasion de succès et de revers. « Nous avons d'abord culbuté une partie de Farmée prussienne en la jetant dans la Meuse, — différentes dépêches ont dû vous l'annoncer, — mais ensuite nous avons dû, un peu accablés par le nombre, nous retirer, soit sous Mézières, soit dans Sedan, soit même, — je dois vous le dire, — sur le territoire belge, mais en petit nombre.
D II en résulte que la position actuelle ne permet pas d'espérer, d'ici à quelque temps, une jonction entre les forces du maréchal Mac-Mahon et celles du maréchal Bazaine.
» Néanmoins, il y a peut-être des nouvelles un peu plus graves, telles que celle de la blessure du maréchal Hac^Mahon, et d'autres qu'on fait circuler; mais je déclare qu'aucune ayant un caractère officiel n'a été reçue par le gouvernement, et qu'il ne saurait en donner aucune sans se compromettre, car dans deux ou trois jours
peut-être, on Taccuserait d'avoir efTrayé la nation inutiment. »
Le ministre annonça ensuite qu'il allait faire appel « aux forces vives du pays. »
La majorité lui donna quelques applaudissements. Un député du Cher, M. Girault, s'écria : « La Chambre i perdu le pays! »
M. Jules Favre prit la parole.
« Il faut que le temps des complaisances cesse, dit-il, et que, les uns et les autres, nous envisagions froidement, mais nettement, la vérité.
» Or, celte vérité, la voici : l'armée française a été héroïque dans toutes les circonstances où elle s'est rencontrée en face de l'ennemi. Les généraux ont été admirables comme leurs soldats. Ce qui leur a manqué, c'est la liberté du commandement...
y> Nous devons savoir où nous en sommes avec le gou* vernement qui nous régit.
» Où est l'Empereur? Communique-t-il avec ses ministres? leur donne-t-il des ordres?... »
Le ministre de la guerre répondit : « Non! » Et H. Jules Favre continua ainsi : « La réponse que vient de faire M. le ministre de la guerre me suffit et désintéresse le débat de cette grande question. Le gouvernement ayant cessé d'exister... » Ces dernières paroles sont couvertes par les murmures du cïentre et de la droite : « En toute occasion, dit le président, je de\Tais protester contre de telles paroles.
» M. Jules Favre. — Protestez tant que vous voudrez, monsieur le président! Protestez contre la défaite; protestez contre la fortune, qui nous trahit ; niez les évé-
nements ; dites que nous sommes victorieux, à la bonne heure!
» Ce qu'il faut en ce moment, ce qui est sage, ce qui est indispensable, c'est que tous les partis s'effacent devant un nom représentant la France, représentant Paris; un nom militaire, le nom d'un homme qui vienne prendre en main la défense de la patrie.
» Voilà mon vœu : je l'exprime en face de mon pays; que mon pays l'entende! »
M. Jules Favre n'avait pas fait de proposition formelle. Il avait constaté la vacance du gouvernement, la nécessité d'oublier les questions de parti' et de mettre le général Trochu à la tête de la défense. Il n'entrait ni dans sa pensée ni dans la nôtre de lui conférer une dictature. Nous persistions à souhaiter que la Chambre nommât une commission de gouvernement. Nous aurions voulu que M. Thiers en fût la tête et que M. Trochu en fût le bras. Ce fut notre seul désir dans la journée du lendemain; jusqu'au moment où la Chambre fut dispersée.
Au milieu de l'agitation produite par le discours de H. Jules Favre, MM. Haentjens et Argence proposèrent un projet de loi pour appeler sous les drapeaux tous les citoyens de 25 à 3o ans, mariés ou non mariés, ayant satisfait à la loi du recrutement et ne figurant pas sur les contrôles de la garde mobile, et pour donner au ministre de la guerre le droit de requérir et d'incorporer d'office tous les anciens gradés au-dessous de 60 ans. La Chambre prononça l'urgence^ et en se retirant dans ses bureaux pour nommer la commission, décida qu'elle se réunirait le lendemain dimanche, 4 septembre, à trois heures.
Pendant que la Chambre entendait la déclaration de M. Jules Favre et refusait de prendre sur elle la responsabilité de faire un gouvernement, sans s'aperceTOÎr que, par ce défaut d'énergie, et par ce nouvel atermoiement dans un moment pareil, elle laissait la direction des événements à la foule, c'est-^-dire au hasard, la nouvelle des événements se répandait dans Paris avec la rapidité de la foudre. Ces deux mots : « L'armée est prisonnière, l'Empereur est prisonnier, » voulaient dire : Paris sera assiégé dans quelques jours; Paris et la France n'ont plus de gouvernement. Tout le monde sentait qu'il fallait aviser immédiatement, ne pas se laisser surprendre en pleine anarchie par l'armée prussi^ine. On tournait 'naturellement les yeux vers la Chambre: « Qu'a-t-elle décidé ? d On apprit la proposition de M. Jules favre, qui rencontrait alors dans Paris un assentiment unanime. On sut aussi qu'elle n'avait pas été votée, onais qu'elle n'avait soulevé que des murmures, sans * protestation formelle. M. Abbatucci avait dit, au milieu du bruit: (f C'est un appel à la révolte. » Le ministre de la guerre s'était contenté de dire : « Vous posez une question qui tend à changer le régime constitutionnel. • M. Jules Favre avait répondu : « Parfaitement ! » La situation était donc bien établie de part et d'autre.
Pour tous ceux qui connaissent le tempérament des Assemblées; il était évident que la lumière était faite dans les esprits ; qu'on en viendrait à la création d'une commission executive, mais qu'on ne s'y déciderait pas tant que la population ne paraîtrait pas menaçante. Quant au gouvernement, que M. Jules Favre avait appelé en pleine séance un faotôme de gouvernement; on savait
sur tous les bancs de la Chambre, on savait surtout au dehors, qu'il n*était plus rien, et qu*il ne pouvait plus commander.
Il y avait deux courants dans la population.
La bourgeoisie était surtout préoccupée de la guerre; pourtant, à cette dernière heure, ce grand événement de la chute de l'Empire — car la captivité de l'Empereur, c'était très-évidemment la chute de l'Empire — s'imposait à tous les esprits. Les républicains, les orléanistes, les légitimistes s'en applaudissaient, d'abord parce qu'ils se sentaient délivrés, et ensuite parce que l'incapacité de plus en plus démontrée de l'Empereur et de son entourage les avait mis au point de ne plus rien espérer tant que la patrie serait dans leurs mains ; ceux même qui avaient été jusqu'au dernier jour les tenants de l'Empire avaient, pendant cette courte et terrible campagne, ouvert les yeux. Ils souffraient à la fois des malheurs de leur pays et de la chute de leur parti ; leur douleur était aggravée par les remords. Cet Empire de dix-huit ans, si redouté, qui avait paru, cinq semaines auparavant, si solide, ne comptait plus, en France, un seul partisan. On s'attendait que la Chambre allait pourvoir à la situation. C'était son devoir de le faire sur-lechamp; de ne pas attendre le salut d'un gouvernement effondré; de ne pas donner le temps à la rue d'intervenir. Les républicains comptaient sur les chefs de l'opposition ; mais le plus grand nombre parmi eux, ne souhaitaient pas la proclamation immédiate de la République ; ils ne trouvaient pas la succession bonne à recueillir; ils ne voulaient pas compliquer la situation par des questions de parti. Ce qu'il leur fallait, c'était
un bon général, et une Commission de gouvernemeot pour veiller à Tordre, quelle qu'elle fût d'ailleurs, pourro qu'elle fût obéie, et elle le serait pendant la guerre. Li République se ferait toute seule, une fois les Prussiens chassés. C'était la pensée des députés de la gauche et odie des républicains dans tout Paris.
On voulait donner l'armée au général Trochu, par» qu'on le croyait indépendant et capable. On savait qa^S n'était pas impérialiste et qu'il n'était pas républicain. Il n'était question pour personne d'en faire un dictateur. Il était accepté par tous les partis, dont aucun ne le revendiquait comme lui appartenant. Il avait, comme général, une situation analogue à celle de M. Thiers, que tout le monde vqulait voir à la tête du gouvernement, non pas à cause de ce qu'il pensait, mais à cause de ce qu'il pouvait. Si on avait dit sur les boulevards, à l'issue de la séance : La Chambre vient de nommer une commission à la tête de laquelle est H. Thiers; elle a confié la direction de l'armée à M. Trochu, on aurait reconnu unanimement quVlIe avait pris la résolution la plus sage; l'applaudissement aurait été universel; on aurait ajourné les questions de parti d'un commun accord. La proposition de H. Jules Favre fut un commencement d'apaisement. Personne ne crut qu'on irait jus-
qu'à rapres-midi du lendemain pour faire quelque chose de définitif; qu'on resterait vingt-quatre heures dans ce néant, dans ce péril.
Les ouvriers des faubourgs étaient moins exclusivement préoccupés de la guerre, et moins disposés à l'ajournement des questions de politique intérieure. Ils étaient tous- animés d'une haine implacable contre le gouver-
nement impérial, qu'ils considéraient è bon droit comme Tennemi de toutes les libertés et la cause de tous les malheurs. Ils pensaient que, l'Empereur renversé, la fortune de nos armes changerait, soit que la Prusse ayant vaincu et détrôné l'auteur de la guerre consentit à se retirer et à traiter sur des bases convenables, soit qu'un gouvernement républicain fût appelé ù renouveler les prodiges qui avaient signalé la fin du kmii® siècle, quand nos soldats improvisés chassèrent hors du territoire les armées de l'Europe coalisée. C'était un dogme parmi eux, que l'armée française était invincible pourvu qu'elle fût bien commandée; et cette croyance était partagée par toute la France ; elle l'était même par les ministres du dernier règne, et c'est ce qui nous avait perdus. Les ouvriers croyaient aussi à la levée en masse, aux citoyens transformés du jour au lendemain en soldats, à la toutepuissance irrésistible des foules animées par le sentiment patriotique. Lequel d'entre eux n'avait été bercé avec toutes ces légendes? N'avaient-ils pas vu, maintes fois, l'armée régulière reculer devant les faubourgs? Si l'armée avait battu Paris au 3 décembre, c'est parce que les ouvriers n'avaient pas donné. La vengeance, enfin obtenue, et leur confiance sans bornes dans la toutepuissance d'une guerre répubUcaine, leur faisaient oublier ou dédaigner les dangers de la patrie. Ils croyaient la République faite par la seule force des choses. Ces sentiments étaient unanimes dans la population des faubourgs et des ateliers.
Mais il y avait, sous cette unité, beaucoup de divergences. Us étaient tous ennemis de l'Empire^ tous républicains» tous convaincus que la République finirait
promptement et glorieusement la guerre. Voilà ce qu'ils avaient en commun. Au fond, ils n'obéissaient ni aux mêmes chefs ni aux mêmes pensées. Il est très-diflBcile de déterminer ces divisions d'une façon précise ;d'abord9 parce qu'il faut vivre avec eux pour les bien connaître, et ensuite parce que, dans leurs moments d'exaltation, ils se laissent assez facilement entraîner à changer d'avis oo plutôt de isentiments. Voici pourtant quelques indications que je crois exactes, et dont il importe de tenir compte.
D'abord, il faut écarter du nombre des ouvriers les individus qui prennent ce nom parce qu'ils vivent dans les faubourgs et qu'ils portent une blouse, mais qui ne mettent jamais le pied dans un atelier. Le nombre de ces faux ouvriers est considérable; leur influence, terrible. Ils arrivent de toutes les conditions et de tous les pays. C'est un grand malheur pour les ouvriers honnêtes, de les rencontrer dans leurs lieux de réunion, et d'être souvent confondus avec eux, ou plutôt jugés d'après eux. De ceux-là, je n'ai rien à dire, sinon que, dans une ville comme Paris, les vagabonds et les repris de justice sont toujours en grand nombre, et toujours mêlés aux agitations populaires. Quant aux ouvriers sérieux, j'ai dit qu'ils sont tous républicains; mais les uds attendent la République du suffrage universel, et associent son nom à toutes les idées généreuses, tandis que d'autres l'aiment en sectaires, et veulent l'imposer par la force, la faire durer par la terreur. Sans aucun doute, c'est le petit nombre, le très-petit nombre; néanmoins, ces sectaires exercent l'ascendant qui appartient toujours aux hommes résolus, quand ils ont une organisation et
des chefs. On pourrait dire aussi que presque tous les ouvriers sont socialistes, si c'est être socialiste que de demander l'instruction gratuite, obligatoire, et (je demande pardon pour le mot qui n'est ni bien français, ni bien clair, au moins pour moi) intégrale; et de vouloir que la société facilite plus qu'elle ne le fait le travail individuel et le rétribue, davantage. Ce socialisme vague, et qui ne consiste qu'en aspirations mal définies, n'a rien de commun avec celui qui se traduit en exigences positives, et qui comporte de petites armées de fanatiques, ayant leur caisse, leurs chefs, leurs mots de ralliement. Il y a toujours eu, dans les ateliers, des socialistes de cette dernière espèce. Ils formaient en i848 plusieurs écoles; ils n'étaient plus guère, en i870, qu'une association. Ceux qui se rappellent la première de ces deux époques, doivent reconnaître l'exactitude de cette double appréciation. Ils savent qu'il y avait en 1848 Técole fouriériste, dont le chef, très-honorable, était M. Considérant; l'école saint-simonienne, déjà sur son déclin, et qui n'avait guère d'adhérents parmi les ouvriers; l'école de Pierre Leroux, très-nombreuse et très-active; celle de Proudhon, et tant d'autres. M. Louis Blanc, au début, avait été l'idole de toutes les écoles socialistes, et leur chef politique. Je ne parle pas des icariens, ni des solidaires-unis; la nomenclature serait très-longue, très-intéressante; beaucoup des chefs d'école étaient des hommes d'un vrai mérite, des écrivains d'un ordre élevé. Ce qui est certain, c'est qu'en 1870, malgré la popularité subsistante de Proudhon, les socialistes, devenus les communistes, ne s'occupaient plus de théories philosophiques, et ne songeaient qu*à lutter, par la voie des*
associations et des grèves, contre les patrons et le capital II résulte de ce qui précède qu'on pouvait, au momeiit de la chute de l'Empire, diviser les ouvriers en trois groupes : ceux qui n'étaient que républicains, les secr taires de la République, et les sectaires du communisme. Les premiers faisaient cause commime avec les républicains de la bourgeoisie, et reconnaissaient pour dieb les principaux membres de l'opposition républicaine i la Chambre; les sectaires républicains, qui ne rêvaient que de recommencer 93, obéissaient à M. Blanqui, à H? Delescluze; et les sectaires communistes avaient fondé Y Association internationale, dont on a tant exagéré depuis les moyens d'action et l'importance.
Les procès-verbaux des séances de cette association pendant le siège et pendant la Commune ont été publiés. On acquiert, en les parcourant, la certitude que les membres de Y Internationale ont pris part à toutes les émeutes pendant le siège, qu'ils ont contribué à l'insurrection du 18 mars et aux principaux actes de la Commune ; mais on y voit, en même temps, qu'ils n'avaient, à Paris, qu'un nombre restreint d'adhérents; que l'argent leur manquait, même pour entretenir un journal hebdomadaire; qu'ils étaient surtout préoccupés de leur faiblesse numérique et de leur détresse pécuniaire, et qu'ils s'efforçaient de paraître redoutables, afin de le devenir. Les adeptes de cette société n'étaient pas aimés dans les ateliers; ils n'exerçaient pas beaucoup d'influence au dehors. Cependant ils se montraient partout avec audace et faisaient croire à leur nombre par leur activité. Poursuivis depuis longtemps de leurs injures et de leurs menaces, nous les avions dédaignés et bra-
vés, pendant que les journaux du gouvernement, par une tactique déloyale, essayaient, malgré révidence, de nous rendre solidaires de leurs doctrines et de leurs entreprises.
Je ne saurais dire si les fidèles de H. Bianqui et de M. Delescluze étaient plus nombreux que les membres de V Internationale. Aux élections de 1869, ces deux partis réunis avaient changé, dans certains arrondissements, le caractère de Télection, sans réussir à faire passer un des leurs. Ainsi M. Rochefort, (jui ne fut élu qu'après Toption de M. Gambetta, avait passé grâce à eux; on ne peut pas affirmer qu il fût un d'entre eux. Ils avaient porté M. Raspail contre M. Gamier-Pagès, et M. Vallès contre moi; mais ni M. Raspail ni H.Vallès n'avaient réussi à être nommés. Ils avaient c^îrtainement donné leurs voix h M.Bancel ;mais ce succès ne pouvait leur être attribué, H. Bancel ayant pour adversaire M. Ollivier, ce qui avail obligé toutes les oppositions à se réunir sur son nom. J'avais vu, en 1869, deux réunions composées d'hommes appartenant à Tune et à l'autre de ces deux catégories : les blnnquistt^s et les communistes. J'y avais été appelé comme député, sous prétexte de réunion électorale; on m'avait même dit pour triompher de mes répugnances: « Avez- vous peur? » Je n'avais pas peur; mais je mo demandais s'il y avait utilité à discuter avec des hommes qui ne voulaient rien entendre. J'y fus donc deux fois, et la seconde fois avec M. Bancel, qui n'en voulut pas démordre, et que je ne voulus pas laisser seul. Nous étions accompagnés de nos amis, MM. Eugène Pelletan et Jules Ferry. Il ne nous fallut pas une demi-heure pour comprendre que
toute discussion était impossible^ et nous sortîmes au milieu des menaces. Dieu sait quels récits on a faits de ces deux aventures ! Quels mensonges on a débités dans les journaux de la police ! Un des plus curieux et des plus innocents consistait à dire que nous avions été condamnés à mort après notre départ. Je crois qu'oD nous condamna à ne pas être réélus» ce qui est l^èr&> ment différent ; et aucun de nous n'avait jamab compté sur l'appui des communistes ou des adhérents de MM. Blanquiy Delescluze, Félix Pyat, Yermorel, Millière, etc. Nous lisions leurs journaux, et nous savions que leur principale affaire était de nous injurier et de nous calomnier.
Assurément, la guerre leur avait amené des recrues. Ils n'étaient qu'une minorité dans la population des faubourgs; mais cette minorité, depuis la déroute de Frœschwiller, était toujours dehors, toujours au premier rang. La rue lui était plus favorable que les ateliers, pour conquérir de rinlluencc. Dans les derniers jours d'août, toute la ville était debout autour de la Cliambre avec ses éléments divers, riches, pauvres, bourgeois, ouvriers. Il y avait infiniment plus de blouses que d'habits. Ceux qui se portaient aux premiers rangs, et qui faisaient la haie sur notre passage, nous étaient inconnus, à nous, députés de Paris, qui avions assisté depuis sept ans ù tant de réunions publiques. J'en étais, pour ma part, extrêmement frappé. A la sortie, nos amis et nos partisans trouvaient moyen de s'approcher de nous cl nous échangions, avec eux, nos observations. Ils remarquaient, comme nous, que ce n'était pas notre personnel électoral qui était là. C'était le public des réunions déma-
gogiques, qui, à la barrière de Clichy, nous avait condamnés, MM. Pelletan, Bancel, Ferry et moi; qui obéissait, soit à V Internationale, soit & MM. Blanqui, Delesclùze, Vermorel, Millière, ou à d'autres démagogues alors célèbres, aujourd'hui démodés et oubliés, ennemis à la fo!s de la société et du gouvernement; qui, aux dernières élections générales, avait soutenu M. Rochefort contre M. Jules Favre, M. Raspail contre M. Garnier- Pagès, M. Jules Vallès contre moi. Nous exprimâmes à plusieurs reprises le désir que nos amis les plus influents fussent là, mêlés au milieu de la foule, et autant que possible en uniforme de gardes nationaux, pour empêcher, de concert avec nous, l'envahissement de la Chambre et même pour .nous protéger individuellement, ce qui pouvait devenir nécessaire» Très-peu de jours auparavant (mais cela paraissait beaucoup de jours dans un temps où chaque journée était un siècle), un petit nombre d'hommes déterminés s'étaient jetés, en plein jour, au milieu des passants et des promeneurs étonnés, sur la caserne des pompiers de laViilette, dans le but de s'emparer des fusils. 11 s'en était suivi mort d'hommes. Cette entreprise avait indigné et inquiété le parti républicain, qui sentait l'importance, pour lui surtout, d'avoir le calme dans la rue. Les pompiers étaient très-populaires et méritaient de l'être ; ils appartenaient, par leurs familles et leurs habitudes, à la démocratie; mais quand c'eût été une autre troupe, nous aurions détesté un acte d'agression à la fois criminelle et fatale à notre cause. M. Gambetta était monté à la tribune pour le flétrir et pour demander une enquête approfondie. Nous pensions alors, nous sûmes plus tard avec certitude, par sa
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déclaration même, que M. Blanqui était à la tête de ce mouvement. Que ce fût lui ou un autre, nul doate qu'il n'y eût dans Paris des sociétés secrètes, évidemment peu nombreuses, mais qui pouvaient, à un moment donné» entraîner la foule par la seule prépondérance de ce qui est organisé sur ce qui ne Test pas.
Dans la nuit du 3 septembre, H. Delescluze et les autres organisateurs résolurent de faire une maniiéstation sur les boulevards encombrés de monde, dans It pensée d*attirer à eux tous ceux qui voulaient renverser le gouvernement, et de frapper un grand coup. Ils par^ tirent de la colonne de la Bastille, sous la conduite de Ranvier et de Pcyrouton. La foule de bourgeois qui dreulaient sur les deux chaussées les laissa d'abord passer en les regardant avec curiosité ; puis, comme ils criaient: a La déchéance ! la déchéance ! » ce mot trouva de l'écho. On y joignit le cri de : « Vive la République ! »» et le chanl de la Marseillaise. Peu à peu, les bourgeois, qui étaient descendus pour chercher des amis, demander des nouvelles, ou, comme on dit, pour prendre le vent, se joignirent à la manifestation; elle devint promptement formidable. Arrivée à la hauteur de la rue Montmartre, elle vit déboucher des rues environnantes de fortes escouades de sergents de ville qui fondirent sur elle en mettant Tépée à la main. La foule, qui n'avait pas d'amies, se débanda, comme elle fait toujours, sauf à reparaître. Cette fois, comme elle n'avait pas derrière elle les faubourgs, elle ne reparut pas. Il y eut une course à fond de train sur les boulevards; on s*enfuit de tous côtés, et la polies occupa victorieusement le champ (le bataille.
M. Daru raconte qu'un mobile ayant été blessé dans la bagarre, ses camaraéies le chargèrent sur leurs épaules et le portèrent à l'hôtel du gouverneur, qui fut obligé de descendre et de les haranguer. Ce récit est inexact : on ne porta au Louvre aucun blessé, et si le général Trochu harangua des mobiles, ce ne fut pas pour les apaiser et se faire leur complaisant, mais pour leur reprocher leur absence à pareille heure, et leur ordonner sévèrement de retourner au corps. Il a raconté luimême cet incident, dans son livre intitulé la Politique et le Siège de Paris.
« On vint m'annoncer, dit-il, que 200 mobiles environ avaient pénétré dans la cour demandant justice au gouverneur. Je fis approcher un petit groupe de ces hommes, qui n'apportaient pas le moindre blessé, par la raison concluante qu'il n'y en avait pas.
» — Mon général, nous venons vous demander justice. On a tué un de nos camarades.
— Où et quand? Un soldat de la garnison aurait été tué, et je ne le saurais pas ! Est-ce que jamais un homme est tué sans que la justice intervienne? Si donc un de vos camarades a été lue, et je n'en crois pas un mot, la justice agira, et vous n'avez pas à entrer dans son action. Mais en quittant votre camp sans autorisation, en traversant Paris en troupe pour venir ici, vous avez commis un grave délit. Il est atténué par votre inexpérience de la discipHne et de la règle; mais s'il devait se renouveler, je vous tiendrais pour indignes de la confiance que j'ai mise en vous et de l'honneur que je vous ai fait en répondant de vous pour la défense de vos foyers. Je vous ordonne de rentrer au camp. »
Personne ne dit mot. Le général chargea un lieutenant de mobiles, qui arrivait en ce moment à Tétatmajor, de les reconduire à leur quartier. Depuis ce jour jusqu'à la fin du siège, aucune manifestation des mobiles, en troupe, ne s'est produite dans Paris.
Après la dispersion de la manifestation par la police à la hauleur de la rue Montmartre, les boulevards ne se vidèrent pas. Ils furent animés pendant toute la nuit; la foule se porta surtout du côté du ministère de l'intérieur et de la place de la Concorde.
La séance de nuit.
Le 3 septembre, les ministres tinrent conseil aux Tuileries, immédiatement après la séance, depuis cinq heures jusqu'à huit , et c'est là qu ils apprirent oflBciellement nos désastres par un télégramme parvenu à l'impératrice à quatre heures, et qui ne contenait que ces mots r « L'armée est défaite et captive ; moi-même je suis prisonnier. — Napoléon. » Ils ne se dissimulèrent pas qu'une révolution était probable ; leur erreur fut de ne pas voir qu'elle était faite.
Paris était très-agité aux approches de la nuit; les places et les boulevards regorgeaient de monde; le préfet de police n'eut recours qu'aux agents de son administration pour résister à la manifestation qui se produisit. Les ministres n'avaient pas dans Paris plus de
4,000 hommes de bonnes troupes. M. de Palikao disait 40,000 ; il comptait donc les mobiles? M. Jérôme David a dit dans l'enquête : 20,000 hommes, et dans de mauvaises conditions ; c'était encore une erreur. Le 12^ corps était au camps de Châlons; le 13®, celui du général Yiuoy, était parti pour Mézières; le 14®, sous les ordres du général Renault, était en formation. H. de Palikao luimême a dit et répété dans l'enquête qu'il n'avait pas 4,000 hommes de troupes régulières à ce moment-là. D aurait pu ajouter qu'il était loin de pouvoir répondre de leurs dispositions. Quant à la garde nationale, elle était, comme toute la population, ulcérée contre l'Empire.
Aucun membre du conseil ne proposa l'abdication. L'impératrice en parla seulement le lendemain, non comme d'un projet sérieux et arrêté, mais comme d'une idée qui; dans les circonstances où l'on était, se présentait naturellement à l'esprit. Dans la soirée du 3 septembre, il ne vint même pas à la pensée des ministres d'essayer de faire la part du feu, en proposant, le soir même, au Corps législatif, la création d'un conseil de gouvernement. Ils ne prirent que deux résolutions : l'une de faire une proclamation : éternel et impuissant remède de toutes les situations désespérées ; M. Duvernois se chargea de la rédiger; l'autre, qui a de quoi surprendre, de ne pas provoquer de séance de nuit, « afin de se donner le temps de la réflexion . « L'ordre fut donné en même temps de diriger sur Paris toutes les troupes formées en province et d'organiser une armée de 300,000 hommes derrière la Loire.
M. Schneider, président du Corps législatif, qui assistait à ce conseil, ainsi que les membres du conseil
privé, consentit à ne pas convoquer la Cliambre avant l'heure indiquée pour le lendemain. 3Iais en rentrant à la présidence, il trouva le palais rempli de députés qui, sachant maintenant toutes les nouvelles, ne croyaient pas qu'il fût prudent ni même possible d'attendre jusqu'au jour pour prendre une résolution. Us savaient déjà qu'on avait été obligé de disperser par la force une longue colonne d'ouvriers des faubourgs, conduite par Ranvier, Peyrouton et d'autres agitateurs, partie de la Bastille, et qui avait parcouru les boulevards en criant : « La déchéance! la déchéance! » Sur la place de la Concorde, sur le pont, aux abords de la Chambre, des groupes nombreux, qui guettaient au passage les députés connus, demandaient impérieusement une séance de nuit. Personne ne comprenait qu'on pût atlendn; toute une nuit et toute une demi-journée dans l'inaction, l'Empereur étant prisonnier et l'ennemi à nos portes. Les membres de ropi)Osition, gauche fermée et gauche ouverte, s'étaient Yéunis à neuf heures dans un bureau de la Chambre. M. de Kératry,qui était très-animé i)Our avoir une séance de nuit, se chargea d'aller la demander (;n leur nom. Il trouva chez M. Schneider une quarantaine de membres de la majorité, ayant à leur tête M. Dréolle et M. de Dalmas^ qui étaient venus pour le môme objet. Il fut convenu qu'on tiendrait séance. Les ministres furent prévenus individuellement entre dix et onze heures.
Dans un petit livre injuste et violent contre les membres de la gauche, mais utile à consulter, M. Dréolle raconte qu'en descendant de chez le président, il se rendit dans la cour qui donne sur le pont de
la Ck)ncorde« pour juger de l'attitude de la populatkm; la foule était immense, malgré la nuit, et s'augmentait de moments en moments.
<c Je vis alors, dit M*. DréoUe, Gambetta monté sur une chaise et s'adressant à la foule cramponnée aux barreaux, grimpée sur les statues et poussant des vivaU à l'adresse du député de la gauche.
)> Au moment où je m'approchais de lui, Gambetta venait d'être interrompu par le cri de : Vive la République! Je l'entendis alors répondre textuellement ceci :
» — Citoyens, le gouvernement dont vous venez de prononcer le nom est celui que je saluerais de tous mes vœux, mais il faut s'en montrer dignes! Il ne faut pas qu'il soit responsable ni qu'il hérite des malheurs qui viennent de fondre sur notre patrie! Comptez sur moi, comptez sur nous, et nous vous promettons que dans les cii^constances graves où nous sommes, personne de nous ne faillira à son devoir.
» Je remarquai l'observation de Gambetta, qui répudiait pour la République l'héritage de la situation, et qui s'abstenait même de prononcer son nom.
» Gambetta était descendu de sa chaise. Plusieurs gardes et divers députés, que je ne reconnus pas dans l'obscurité, le prièrent d'essayer d'écarter la foule. Il remonta et dit :
)^ — Citoyens, je vous en conjure, maintenant retirezvous ! Laissez les députés, les représentants de la nation, regagner leur poste. Dégagez cette grille! Respectez l'ordre; ayez patience! Je vous le répète, nous saurons tous faire notre devoir!...
» Je m'approchai alors de lui pour lui apprendre qu'on préparait une convocation immédiate de la Chambre : je pensais qu'il ferait bien de l'annoncer à la foulC; que cette nouvelle calmerait certainement.
D Gambetta en fit part aussitôt à ses auditeurs, et des cris de : Vive Gambetta! vive le Corps législatif! retentirent alors avec frénésie.
» Les curieux grimpés sur les statues et ceux accrochés aux ((rillcs descendirent. Le jeune député de la gauche, qui voulait voir reffet produit par son invitation» était demeuré là et m'avait pris le bras. Plusieurs individus nous interpellèrent. Pendant que quelquesuns parlaient à Gambetta» il y en eut un qui passa sa main à travers la grille, m'attira à lui et d'une voix émue, fatiguée, me dit :
» — Citoyen, je vous en conjure, faites que je puisse parler à Gambetta.
Tf> Puis, me parlant à l'oreille, à voix basse :
» — J'arrive' de la rue de la Sourdière; nous sommes dix mille là-bas qui allons venir ici; nous croyions trouver la gauche réunie. Prévenez la gauche ; il faut à tout prix empêcher qu'on se porte ici. »
M. Dréolle ajoute en note que la rue de la Sourdière était un des lieux de réunion de la gauche parlementaire et de ses adhérents. Il se trompe; depuis la mort de M. Marie, la nie de la Sourdière était l'unique lieu de réunion de la gauche parlementaire; elle n'y reçut jamais « ses adhérents », si ce n'est à l'époque du plébiscite, où elle eut le tort de donner asile pendant trois semaines au comité anti-plébiscitaire. La foule, qui venait au Corps législatif, était d'abord allée là, parce
qu'elle croyait nous y trouver, comme elle allait qudquefois au domicile de chacun de nous; et rinterlocoteur de H. Dréolle était évidemment un de ces dévoués, de ces modérés, qui se mêlaient aux manifestations pour empêcher le désordre et s'opposer à l'envahissement de l'Assemblée, que nous redoutions. H. Gambetta s'y opposa ce soir-là, et le lendemain dans la journée, de toutes ses forces. M. Ferry avait fait de même, avec un grand courage, dans la journée du 9 août. Notre politique était de faire voter par le Corps législatif la déchéance de l'Empereur, et la création d'un gouvernement. Nous ne voulions pas que la République héritât des malheurs du pays : c^est précisément ce que M. Gambetta dit ce soir-là à la foule, en présence de M. Dréolle.- Nous comptions fermement qu'une Constituante serait convoquée après la paix, et qu'alors la République serait proclamée. Nous n'avions pas d'autre but; nous n'avions aucun secret. M. Dréolle dit dans son livre qu'on parlait de mettre M. Picard et M.. Gambetta dans le conseil du gouvernement. C'est très-possible et très-explicable; mais la gauche n'en avait pas délibéré, elle n'y avait pas songé. £lle avait préparé la proposition de M. Jules Favre dans un bureau de la Chambre; voilà tout ce qu'elle avait fait dans la journée du 3 septembre.
H. Dréolle, apprenant que les ministres étaient chei le président, y retourna pour supplier M. de Palikao de consentir immédiatement dans la stance de nuit à l'élection d'un conseil de gouvernement par le Corps législatif. 11 avait pleinement raison. Il voulait que ce conseil de gouvernement tint la place de la régente et
i*effaçât momentanément pour garder le dépôt du pouvoir et le rendre intact à l'Empereur après la paix. Cette pensée était naturelle dans un homme dévoué à l'Empire. Elle était déjà irréalisable. Il n'y avait, à cette heure, de sage et de possible* que d'accepter notre proposition, de l'accepter dans la nuit. On aurait nommé un conseil de gouvernement, on ne nous y aurait pas mis, et nous l'aurions appuyé jusqu'à la convocation de la Constituante. M. de Palikao, qui ne voyait pas clairement le péril où se trouvait le Corps législatif, repoussa en ce moment la proposition de M. Drcollc, u laquelle il devait tenter de se rattacher douze heures plus tard, à la séance de jour. Il déclara fort témérairement à M. Dréolle que, si la force était nécessaire pour dégager le Corps législatif, il avait 40,000 hommes à ses ordres. Il ajouta qu'il regrettait la séance de nuit, qu'il ne pouvait faire ni proposition, ni concession, sans en avoir conféré avec l'impératrice, et qu'il allait demander à la Chambre de se séparer immédiatement pour revenir dans la journée.
Le président monta au fauteuil à une heure du matin. M. de Palikao déclara en peu de mots que l'armée avait capitulé et que l'Empereur était prisonnier, et il demanda à la Chambre de s'ajourner immédiatement à une heure de l'après-midi. M. Jules Favre demanda aussitôt la parole.
a Si la Chambre est d'avis, dit-il, que dans la situation douloureuse et grave où nous nous trouvons, il est sage de remettre la délibération à midi, je n'ai aucun motif de m'y opposer; mais, comme nous avons
à provoquer de sa part une résolution très-importanie, je dépose notre proposition sur son bureau, sans y joindre, pour le moment, aucune observation.
i> Nous demandons à la Chambre de vouloir lieu prendre en considération la motion suivante :
» Article premier. — Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont déclarés déchus des pouvoirs que leur a conférés la Constitution.
» Art. 2. — Il sera nommé par le Corps législatif une commission composée de... (vous fixerez, Messieurs, le nombre des membres que vous jugerez convenable dans votre majorité)... qui sera investie de tous les pouvoirs du gouvernement, et qui aura pour mission expresse de résister à outrance à l'invasion et de chasser Tennemi du territoire.
» Art. 3. — M. le général Trochu est maintenu dans les fonctions de gouverneur général de la ville de Paris. »
Le compte rendu officiel fait suivre la lecture de M. Jules Favre de ces seuls mots : « Mouvements divers, d ce qui indique qu'elle fut écoutée en silence, et sans protestations ; le rapport de M. le comte Daru dit : (( Dans le plus profond silence. » Un seul député, M. Pinard (du Nord) s'écria : « Nous pouvons prendre des mesures provisoires; nous ne pouvons décréter la déchéance. » Ainsi jusqu'à la dernière limite, et dans le péril le plus imminent de la patrie, on invoquait la Constitution de 18c>2, dont nous connaissons l'origine. La séance fut levée sur-le-champ. Elle avait duré vingt minutes.
En passant entre les rangs pressés de la foule qui encombrait les couloirs du palais et les rues environnantes, les députés eurent à subir d'amers reproches. « Pourquoi n'avoir pas nommé sur l'heure un gouvernement? Qui pouvait prévoir ce qui se passerait pendant ces douze heures d'anarchie, soit sur le théâtre de la guerre, soit à Paris?» Je suis persuadé que la foule avait raison. Les députés, comme le cabinet, croyaient avoir besoin de réfléchir, de s'entendre : non pas la gauche; mais que pouvaitrclle? En exigeant un vote immédiat, elle n'avait pas la moindre chance de réussir. Jamais, dans les occasions semblables, ni les majorités ni les gouvernements n'ont su céder à propos. 11 arriva ce qui arrive toujours dans les atermoiements. Pendant qu'on discutait^ qu'on parlementait, le peuple agit.
Comme M. Thiers sortait de la séance de nuit en voiture, des sergents de ville qui gardaient la tête du pont de la Concorde lui signalèrent des groupes formés sur la place. Néanmoins, il se hasarda à la traverser ; il appela H. Jules Favre, qui passait à pied sur le pont, et le prit à cdté de lui. Les groupes suivirent la voiture en poussant des cris dès qu'elle déboucha sur la place, et l'atteignirent près du garde-meuble. Ils se jetèrent aux guides, ramenèrent la voiture en arrière. On criait : c Arrêtez ! arrêtez ! tuez le cheval! » En même temps, s'étant approchés de la portière, les émeutiers, car ils ne méritent que ce nom, reconnurent H. Thiers et M. Jules Favre; alors ils changèrent de ton. « Sauvez^nous! sauvez-nous ! La déchéance ! » M. Thiers leur dit que la déchéance était proche et que s'ils voulaient Tobienir, il ne
fallait pas qu'ils se rendissent effrayants. Ceux qui entendaient approuvèrent et continrent les autres. La voiture put enfin s'échapper. Elle fut poursuivie, mais elle gagna de vitesse ceux qui couraient après elle. « M. Jules Favre, dit M. Thiers, ne songeait pas plus que moi à mettre la main à une révolution, a
La matinée du 4 Septembre.
Les députés qui ne revinrent pas au palais de trèsbonne heure, le 4 septembre, eurent grand'f)eine à se frayer un passage. La foule avait été en grossissant depuis plusieurs jours. Ce jour-là elle était innombrable. Toute la ville était debout. Les adhérents de Blanqui et de Delescluze s'étaient postés au plus près du Corps législatif. Les membres de la gauche, très-populaires en ce moment dans Paris, étaient, au contraire, aux yeux des terroristes, suspects de modéranlisme. On leur adressa plus d'un reproche pendant qu'ils fendaient la presse pour se rendre à l'Assemblée.
Notre conduite pendant le mois d'août, qui avait été très-appréciée et très-applaudie par la majorité du parti républicain, à cause de sa modération môme, et
du désintéressement dont elle était la preuve éclatante, semblait à ces violents, à ces excessifs, une sorte de trahison et de complicité avec la droite. Ces partis violents n'étaient pas seuls à nous reprocher de vouloir faire nommer un conseil de gouvernement par la majorité du Ck>rps législatif. Des républicains modérés, ceuxci en très-petit nombre, des orléanistes mêmes, nous en blâmaient sévèrement, n'écoutant que leur légitime indignation contre Bonaparte et leur défiance contre le Corps législatif. Pour notre part, nous étions résolus à persévérer dans la voie où nous étions entrés, parce que nous voulions ajourner les questions politiques jusqu'à la paix; parce que le gouvernement impérial n'existant plus, nous savions que des élections régulières faites sous le coup des derniers événements nous donneraiont infailliblement la République; parce que si l'Assemblée était renversée, nous redoutions l'arrivée au pouvoir, ou des communistes, ou du parti Blanqui ; parce qu'enfin cette foule sur laquelle nous n'exercions pas d'influence pouvait se livrer à de tels actes qu*il en résulterait la guerre civile, et dans les circonstances où nous nous trouvions, la ruine du pays.
Nous avions cessé depuis assez longtemps de nous réunir dans notre local de la rue de la Sourdière, jugeant plus utile d*ôtre à la Chambre et de nous voir dans un bureau. Nous nous y trouvâmes réunis de très-bonne heure le 4 septembre, agités par mille préoccupations diverses. Nous étions résolus, d'une part, à empêcher la guerre civile et l'envahissement de la Chambre ; de l'autre, à obtenir de nos collègues un vote favorable sur la proposition de M. Jules Favre. Du reste, le bureau
LA MATINÉE DU QUATRE SEPTE.MBRE 369
OÙ nous nous tenions n'était pas fermé : il y venait des membres du centre gauche, des membres mêmes de la majorité, qui étaient accueillis avec empressement, parce que nous avions besoin d'eux comme ils avaient besoin de nous.
Dans rétat d'exaltation où était la population, Tenvahissement de l'Assemblée pouvait avoir lieu d'un moment à l'autre. En vain avions-nous prié ceux de nos amis qui étaient au dehors de retenir la foule, si elle pensait à une irruption : un petit nombre d'hommes, prC'chant la paix, ne peut rien sur une multitude irritée* Dans ces grands moments et dans ces redoutables agglomérations, c'est la haine qui est populaire. Le gouvernement ne se défendrait pas : il était mort. Quatre mille soldats ({u'il avait dans Paris n'auraient pas teni» cinq minutes contre le peuple; mais un coup de feu* tiré, qui i)Ouvait en prévoir les suites? Il suffisait d'u» ordre mal compris, d'un mouvement de colère, powp occasionner un massacre. Or, ce qu'il fallait éviter avant tout; c'était la guerre civile, la lutte des Français entre eux, pendant l'envahissement du sol. C'était l'opînioii de la gauche, qui voyait d'ailleurs que le trône était ù terre; et c'était aussi l'opinion de la majorité, qui comprenait que le trône ne pouvait plus être défendu, et qui avait cessé de souhaiter qu'il pût Tetre.
Ce fut sans doute cette pensée, qu'il n'y avait plus d'Empire et que le suprême devoir était d'éviter une collision, qui porta des députés de la majorité à demander l'éloigncment des troupes. Le général Caussade, qui avait la garde de FÂssemblée, sollicité par des membres du centre, remplaça les soldats par la garde
a70 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
nationale. Quelques-uns répètent à présent : c Cest œ qui a tout perdu! » S'ils parlent sérieusement* il faut qu'ils n'aient jamais vu une révolution. Quand la foule se compte par centaines de mille, c'est à peine si on peut lui résister avec du canon. Les douze cents hommes du général Caussade, ou auraient été massacrés, ou auraient levé la crosse en l'air, comme fit une compagnie oubliée dans la cour d'honneur jusqu'au dernier moment.
Nous savons par les déclarations des ministres qu'ofifrciers et soldats étaient hésitants dès le matin. lis avaient appris que la République avait été proclamée à Lyon et à Marseille, que Tarmée avait fraternisé avec le peuple. Les soldats en auraient fait autant à Paris, rien n'est plus certain. Le général Soumain, ayant envoyé à la caserne Napoléon, dans la matinée du dimanche, pour savoir comment les choses allaient, le général (M. de Maupion) répondit : « Toute ma caserne est fort agitée; il y a tout autour des gens qui crient : «Vive la République! et les soldats répondent par les fenêtres par les mêmes cris. » A deux heures et demie, un régiment qu'on avait envoyé sur la place de l'Hôtel de Ville se débanda et mit la crosse en l'air. On ne le revit plus. Le général de Maupion fit prévenir la place que les officiers gardaient les postes a parce que tous les hommes se sauvaient. » Quand le général Lebreton, questeur du Corps législatif, se rendit chez le gouverneur pour le supplier d'intervenir, il vit, sur la place de la Concorde, un régiment mettre la crosse en l'air. Les gardiens du Corps législatif déclarent, dans leurs dépositions, qu'ils savaient depuis plusieurs jours « qu'on
ne pouvait pas compter sur les soldats ». Il n*y avait plus que la garde nationale qui pût être une protection pour TÂssemblée.
Malheureusement, la majorité de la garde nationale était irritée contre les députés qu'elle accusait, non sans raison, de solidarité dans les fautes du gouvernement déchu. Un ministre de l'Empire a dit dans l'enquête : <c Je vis parmi les gardes nationaux M. Laurier, le frère de M. Picard, le frère de H. Ferry : nous étions bien gardés I » Il semble qu'on doive entendre que MH. Laurier, Picard et Ferry étaient là pour pousser à l'insurrection, ce qui est contre le bon sens et la vérité, et qu'on avait choisi leur bataillon de préférence. Qui donc 'avait choisi? Le commandant de la garde nationale, sans nul doute, c'est-à-dire le général de la Motterouge. Tous ces menus détails, que la haine a grossis comme des montagnes, ne sont rien et ne prouvent rien. La gauche n'avait ni donné ni connu aucun mot d'ordre ; elle n'avait aucun rapport avec les chefs de bandes qui pouvaient se trouver mêlés à la foule; ces che& avaient pour le moins autant de haine et de colère contre les membres de l'opposition que contre la majorité; si la gauche avait des amis dans la foule, si elle en avait dans la garde nationale, ces amis pensaient comme elle que, dans l'état des choses, le désordre pouvait nuire à la cause républicaine et ne pouvait pas lui servir; elle ne disposait ni par elle, ni par ses amis, de la troupe, qui était sous le commandement du ministre de la guerre et du général Soumain, et de la garde nationale, qui obéissait au général de la Motterouge. Loin de désûrer l'envahissement de la Chambre, elle le redou-
tait; et elle en fournit, dans cette journée même, une preuve éclatante, puisque personne ne lutta avec plus de courage que M. Gambetta, M. Crémieux, H. Pelletan, M. Picard, pour obtenir de la foule qu'elle laissât aux députés le temps et la liberté de délibérer.
Dans le bureau de la Chambre où nous étions assemblés, la conversation ne roula que sur la proposition de déchéance, déposée en notre nom par M. Jules Favre pendant la séance de nuit. Quelques membres de la réunion se plaignirent avec une certaine amertume qu'on eût, dans cette môme séance, consenti à l'ajournement, disant que nous l'aurions emporté si on avait insisté pour un vote immédiat. Nous mettions beaucoup d'importance à ce que la déchéance fût prononcée. Ce n'était pas pour des raisons de parti, car le gouvernement impérial nous paraissait perdu, et il Tétait en effet dans l'esprit de tous; que pouvait ajouter, à cette déchéance réelle et profonde, irrémédiable, et à ces trois semaines pendant lesquelles le pouvoir impérial agonisant avait donné le spectacle d'un souverain promenant son impuissance et sa nullité au milieu des plus grands et des plus sinistres événements, que pouvait y ajouter un vote arraché à une Assemblée qui s'était associée à toutes ses fautes, et qui, plus d'une fois, notamment dans les derniers temps, l'avait fait les yeux ouverts? Nous ne voulions ni faire proclamer la République par une telle Assemblée, ni compromettre dans les événements qui allaient suivre le nom et l'avenir d*une cause qui nous est chère. Mais le mot de déchéance nous paraissait nécessaire pour apaiser la colère publique, si elle pouvait être apaisée, pour éviter
par conséquent une révolution, dans laquelle la société, dont nous avions grand souci* pouvait être compromise en même temps que le gouvernement, qui nous inspirait moins de tendresse, et parce qu'enfin on ne pouvait plus espérer qu'aucune autorité fût obéie si le peuple ^tait fondé à croire qu'elle était la couverture du pouvoir impérial et qu'elle en faisait Yintérim.
Pendant que nous délibérions, les autres groupes songeaient aussi aux moyens de remplacer le gouvernement impérial,, sur lequel tout le monde comprenait qu'on ne pouvait plus s'appuyer. M. Buffet , M. Daru, M. Kolb- Bemard, quelques autres membres de la majorité s'étaient rendus le matin chez l'impératrice pour obtenir son assentiment à la formation d'une commission executive élue par la Chambre. L'impératrice elle-même ne résistait plus. Les ministres avaient d'abord songé à séparer le gouvernement en deux : une partie serait resiée à Paris, l'autre aurait accompagné la régente à Orléans ou à Tours. Cette résolution , qui pouvait donner naissance à la guerre civile, ayant été sagement écartée, le cabinet se résolut à accepter la proposition que nous avions faite le 9 août, c'est-à-dire l'élection d'un conseil de gouvernement par le Corps législatif; mais il voulut que l'Empire se retirât derrière cette commission sans abdiquer définitivement, et quoique une pareille idée fût tout à fait irréalisable, on ne peut s*étonner, dans sa situation, qu'il ait tenté de la faire prévaloir. La proposition devait donc être faite au nom de la régente et si- ^ée par elle; et elle devait stipuler que les ministres, nommés et dirigés par la commission du Corps législatif, auraient à leur tête c un lieutenant général de la
régence » y qui serait le comte de Palikao. Tel était le projet arrêté» dans sa dernière délibération, par ce qui avait été le gouvernement impérial.
Quelques moments avant d*entrer en séance, les ministres comprirent eux-mêmes qu'on ne pouvait plus parler de la régence ni de Fimpératrice, que ces mots seraient très-mal accueillis, non-seulement au ddiors, mais dans la Chambre.
a Beaucoup de députés leur déclarèrent, dit H.DréolIe, que si ces mots étaient maintenus, ils voteraient la motion Thicrs (la motion Thiers était la proposition de h gauche, adoucie dans la forme) et non la motion ministérielle.
9 Chaque membre du cabinet se vit pressé de sollicitations et invité à céder.
» H. Brame fut le premier qui passa du cdté des adversaires du mot régence. M. Busson-Billault vint après lui. M. le baron Jérôme David reconnut à son tour qu'en présence d'aussi nombreuses réclamations, on pouvait céder sans inconvénients. »
On peut dire que les ministres supprimèrent la régence de leurs propres mains. M. Clément Duvemois courut aux Tuileries pour avoir le consentement de Timpératrice, qui le donna.
Malgré ce retranchement, la proposition, divulguée avant la séance, ne trouvait pas faveur dans cette majorité naguère si dévouée. On se disait avec raison que c'était une précaution vaine d'effacer le nom de la régente, quand on confiait lu haute main dans le pouvoir
exécutif au dernier ministre de la monarchie. D'un autre côté, on rougissait de voter notre proposition. Prononcer la déchéance de l'Empire, n'était-ce pas, pour cette Assemblée, prononcer la sienne? Un grand nombre de députés songèrent à un moyen terme, qui consistait à s'approprier notre rédaction, en supprimant ou en remplaçant ce seul mot, qu'ils ne pouvaient, croyaient-ils^ subir sans déshonneur.
Ils s'adressèrent à M. Thiers, à qui tous les partis avaient recours. M. Thiers voyait de trop haut pour ne pas être persuadé que les propositions nettes sont les meilleures, et que nous étions seuls dans la vérité; mais il sentait le prix du temps, et la nécessité de faire disparaître au plus tôt ce fantôme de gouvernement impérial qui paralysait Faction du pouvoir. Il vint nous trouver dans le bureau où nous étions réunis, et nous donna ses raisons, auxquelles nous opposâmes respectueusement les nôtres. On parla de dire : « Vu la vacance du trône, la Chambre nomme une commission de gouvernement... n Il fut à peu près convenu que nous nous rallierions à cette formule. Elle fut changée quelques instants après . par M. Thiers qui, sur les instances des députés de la majorité, et pour avoir un plus grand nombre de signatures, supprima les mots : a La vacance du pouvoir » et les remplaça par ceux-ci qui ne disaient rien : a Vu les circonstances. » Même parmi nous, beaucoup de bons esprits pensaient que la Chambre pouvant être envahie d'un instant à l'autre^ il fallait se résigner à cette rédaction effacée, et la voter le plus vite possible.
Quelques instants avant d'ouvrir la séance, M. Schnei-
der nous fit demander, M. Jules Favre, H. Picard et moi, par notre collègue H. Hagnin, qui était membre du bureau de la Chambre. Dans une très-courte conversation, il nous pria de ne pas maintenir le mot de déchéance. Hais nous tenions à le conserver, dans un intérêt très-politique, sauf à ne pas insister et à voter subsidiairement la proposition de H. Thiers^ car la nécessité de se hâter devenait de plus en plus évidente, et tous ces pourparlers ne nous avaient fait perdre que trop de temps.
Il était une heure et quart quand la séance fut ou verte. M. de Palikao proposa son projet de loi, dont voici le texte :
a Art. !•'. — Un conseil de gouvernement et de défense nationale est institué. Ce conseil est composé de cinq membres. Chaque membre de ce conseil est nommé à la majorité absolue par le Corps législatif.
» Art. 2. — Les ministres sont nommés sous le contreseing des membres de ce conseil.
» Art. 3. — Le général comte de Palikao est nommé lieutenant général de ce conseil. >
Sur le moment, on ne vit que le troisième article, et le fait est qu'il effaçait les deux autres. Il était à lui seul toute la loi. Il y eut sur un grand nombre de bancs un mouvement très-prononcé de colère. Le compte rendu -officiel n'en donne aucune idée ; et, en général, ce • compte rendu est incompréhensible quand il décrit un moment de grande émotion. Il n'a que deux ou trois mots : mouvement^ interruption^ agitation prolongée^ pour indfquer la place de scènes tumultueuses qui ont souvent
plus d'importance que les discours. Dans cette occasion , il ne donne pas même une de ces indications banales. M. Jules Favre, en quelques mots très-courts, demanda la priorité pour notre projet et H. Thiers déposa le sien, en le faisant précéder de ces paroles : « Mes préférences personnelles étaient pour le projet présenté par mes honorables collègues de la gauche, parce que, à mon avis, il posait nettement la question, dans un moment où le pays a besoin d'une très-grande clarté. Mais comme je mets au-dessus de mes opinions personnelles le grand intérêt de l'union, j'ai fait abstraction de mes préférences, et j'ai formulé un projet qu'ont signé avec moi quarante-six ou quarante-sept députés pris dans toutes les parties de la Chambre. »
Ce projet était conçu en ces termes :
« Vu les circonstances, la Chambre nomme uïie commission de gouvernement et de défense nationale.
D Une Constituante sera convoquée dès que les circonstances le permettront. »
Deux détails sont à relever dans la séance. Au moment où H. de Palikao lisait le second article de son projet : « Les ministres sont nommés sous le contreseing des membres du conseil », H. Jules Favre l'interrompit en disant : « Par qui nommés? » Le ministre répondit : o Par les membres du conseil. » Autre incident : après la lecture du projet de M. Thiers qui annonçait la convocation prochaine d'une Constituante, le comte de Palikao se leva et fit à haute voix cette déclaration : « Le gouvernement admet parfaitement que le pays sera consulté lorsque nous serons sortis des
embarras pour lesquels nous devons réunir tous nos efforts. »
La Chambre prononça l'urgence sur les trois propositions et se retira immédiatement dans ses bureaux, pour noftimer à la hâte une commission, qui devait se réunir sur l'heure et faire son rapport sans désemparer. On pouvait croire qu'à trois heures la proposition de H. Thiers serait votée par la Chambre et que la commission de gouvernemenl, dont on prononçait déjà les noms« prendrait aussitôt en mains les affaires du pays. A ce moment de la journée du 4 Septembre (2 heures de Taprèsmidi), la déchéance était un fait consommé, et l'union était complète entre les partis. H. le comte Daru exprime parfaitement cette situation dans son rapport, « M. Thiers conseillait, dit-il, de former au sein du Parlement une commission élue, qui serait revêtue de^ attributions du pouvoir exécutif. Se serrer autour des représentants de la nation pour défendre la France envahie, s'élever au-dessus de la défaite par un noble et patriotique oubli des dissensions, des haines de parti, tel était le devoir imposé par la gravité des événements. Sur ce point, tout le monde était à peu près d'accord dans la nuit du 3 au 4 septembre. » Le rapporteur pouvait dire que tout le monde, sans exception, était d'accord. Mais il restait dans certains esprits un scrupule assez déplacé pour un moment pareil, et que M. Daru expose ^en ces termes : c II s'agissait seulement, dit-il, de savoir si le Corps législatif s'emparerait du pouvoir par une sorte de coup d'Etat parlementaire ; ou si, au contraire, il chercherait à s'entendre avec le gouvernement, pour que la transmission du pouvoir, des mains de l'impéra-
trice régente dans les mains de l'Assemblée, se fît régulièrement. »
Cette idée de transmission régulière ne pouvait venir qu'à ceux qui croyaient à la légitimité du gouvernement impérial; elle ne pouvait préoccuper que quelques députés encore embarrassés de leur dévouement de la veille. Le reste de l'Assemblée, et au dehors la population tout entière, ne songeaient plus au gouvernement impérial dont la ruine était consommée. On se demandait seulement avec une anxiété véritable si quelqu'un aurait assez de dévouement et de courage pour prendre en main l'autorité, et assez de fermeté pour se faire obéir.
On dit à présent que les envahisseurs de la Chambre ont renversé le gouvernement impérial dans un moment où il était nécessaire à la France, où ses adversaires mêmes devaient l'accepter ou le subir par patriotisme. L'impératrice voyait plus juste quand elle écrivait, quinze jours avant la révolution, que si l'Empereur tentait de revenir, il n'entrerait pas vivant aux Tuileries. Les envahisseurs de la Chambre, — que du reste, je n'ai pas à défendre, — n'ont pas renversé le gouvernement impérial, qui n'existait plus quand la Chambre a été envahie, dont personne ne voulait plus, dont le nom ne pouvait plus être prononcé, même par ses ministres. Si la Chambre, par impossible, l'avait conservé ou plutôt restauré, elle n'aurait fait qu'ajouttT à nos autres malheurs, le malheur de la guerre civile. Après avoir été la force, — la force brutalement opposée au droit, — l'Empire n'était plus, le lendemain de Sedan, qu'un obstacle au rétablissement de l'ordre. Son seul nom, que le premier
ministre n*osait plus prononcer devant ce Corps législatif où tout l'impérialisme de la France s'était réfugié, aurait ôté toute autorité au commandement. On ne pouvait relever l'autorité en France, à cette heure suprême, qu'à la condition d'effacer les derniers vestiges de ce gouvernement néfaste, qui était né du parjure et de la violation des lois et qui s'effondrait dans une invasion. Telle est l'absolue, l'inexorable vérité, que tous ceux qui voyaient les événements, à quelque parti qu'ils appartiennent, retrouvent dans leurs souvenirs, et contre laquelle aucun mensonge ne saurait prévaloir. Que la prétendue nécessité du gouvernement impérial après Sedan s'en aille avec le prétendu dévouement de l'Empereur, qui s'est sacrifié, dit-on, pour sauver Tarmée! Nous sommes trop près de l'histoire pour qu'il y ait place à la fable.
L'envahissement.
t Vers dix heures et demie, dans la matinée dû 4 septembre, dit le général Soumain, commandant de la place de Paris, je vis défiler sur la place Vendôme Tavantgarde de Témeute, les voyous, les blouses blanches, criant : Déchéance! déchéance! Ces bandes, que l'on remarque souvent à la tête et en queue des régiments lorsqu'ils vont en manœuvre, m'inquiétaient peu. Vers midi et demie, je vis des messieurs en redingote, coiffés de képis, suivis de gardes nationaux en uniforme, d'abord sans armes, puis armés, marchant en bon ordre, précédés par leurs officiers; je crus alors à une manifestation. Derrière eux, arrivèrent en armes des bataillons qui ne proféraient pas un cri et qui s'acheminaient en bon ordre vers la place de la Concorde et vers Té-
tat-major de la place. Je commençai à croire à une révolution. x>
Des témoins entendus dans l'enquête parlementaire affirment que les képis, portés par des individus en boorgeoiSy— képis neufs pour la plupart et paraissant achetés pour la cîrconstancer-étaient un signe de commandement; qu'on voyait, dans la foule, les porteurs de képis s'agiter, donner des ordres; ils citent les noms de plusieurs personnes, connues à des titres divers, qui ont été aperçues au milieu delà foule et jusque dans la salle des séances, après l'envahissement. C'est une opinion très-répandue qu'il s'y trouvait même des membres importants de la majorité actuelle.
Je ne vois pas ce qu'on en peut conclure. Tout le monde sait que les foules révolutionnaires sont composées d'un très-petit nombre de meneurs, ayant un but déterminé; d'un nombre plus grand de mécontents, qui ne sont dans le secret de rien et se laissent aller à l'impulsion du moment; et enfin d'une infinité de curieux, sans lesquels il n'y aurait probablement ni révolutions ni émeutes. Il faut bien qu*on se rappelle que toute la population de Paris était sur pied au 4 septembre; qu'elle était tout entière décidée à ne pas supporter l'Empire un moment de plus ; que la bourgeoisie était animée, à cet égard, des mêmes sentiments que le peuple; qu'il n'y avait pas un conservateur qui ne crût le pays définitivement perdu si on le laissait plus longtemps aux mains des insensés et des incapables qui avaient causé notre ruine; que cette unanimité fut le caractère de la révolution du 4 septembre ; qu'elle aurait rendu toute résistance impossible si quelqu'un avait songé à résister;
qu'elle nous préserva des désordres et des violences inséparables jusque-là de toute grande commotion politique. La place de la Concorde fut remplie tout le jour de citoyens ordinairement paisibles, qui, dans d'autres circonstances, s'abstenaient avec soin de se mêler aux émotions populaires, qui, cette fois, à bout de patience et de résignation, voulaient assister à la chute de cette dynastie dont la destinée fatale est de commencer par des coups d'État, de régner par la violence et de finir par l'invasion.
Qu'il y eût des meneurs répandus dans cette foule, que personne, si ce n'est le terrible écho de la bataille de Sedan, n'avait rassemblée, il est absolument impossible d'en douter. Comment expliquer sans cela la présence de bataillons de gardes nationaux en armes? comment supposer que les orateurs de clubs, qui faisaient de l'agitation depuis un an, ne fussent pas là? Quand est-ce que H. Blanqui, ou H. Delescluze, ou H. Félix Pyat, présents à Paris, avaient laissé faire une manifestation sans y mettre la main? Ils étaient là, très-certainement, puisqu'on les retrouve trois heures après à l'flôtel de Ville. Est-il admissible qu'ils y fussent comme simples spectateurs? Ceux qui avaient projeté la manifestation du 36 octobre, qui plus tard avaient comploté de prendre le convoi de Victor Noir pour signal d'une révolution et avaient si violemment reproché à H. Rochefort de n'y avoir pas consenti ; les auteurs du coup de main delà Villette, qui avaient formé un plan pour s'emparer des armes des pompiers, qui même avaient pour cela recruté une armée à prix d'argent, puisqu'il en coûta à Granger 18,000 francs, toute sa fortune ; les hardis aven-
turîers qui, le 9 août, avaient déjà escaladé le jardin do Corps législatif au coin de . la rue de Boui^iogne et n'avaient reculé que devant la ferme attitude de H. Ferry; qui, tout récemment, dans la nuit du 3 au 4 septembre, avaient tenté de soulever la population pour la conduire soit aux Tuileries, soit à la Chambre; qui, dès les premières heures de la journée du 4 septembre, avaient pris les devants sur la foule et envahi les points les plus rapprochés de la Chambre, tous ces émeutiefs de profession qui firent ensuite le 6 octobre, le 31 octobre, le 32 janvier, le 18 mars, étaient, è n'en pas douter, parmi les envahisseurs : inconnus ou même odieux à la plupart, divisés peut-être entre eux, mais marchant à la même destruction, sinon au même bat, poussant en avant cette multitude agitée d'une légitime colère, voulant la déchéance d'abord, la République ensuite, et tout aussitôt la Sociale, dont ils espéraient bieo être les chefs.
Il fallait d*abord franchir le pont, qui était barré, do côté de la place, par des gendarmes à cheval, et du côté de la Chambre par des gardes municipaux, ayant en outre derrière eux un poste nombreux de sergents de ville. On ne laissait passer au commencement que les gardes nationaux en uniforme ; puis, le commissaire de police ayant constaté que l'uniforme était un moyen de s'introduire dans Tenceinte du palais pour des gardes nationaux qui n'étaient pas de service, le général Lebreton, questeur de l'Assemblée, donna l'ordre de refuser le passage à ceux qui n'avaient pas leur fusil. A peine l'ordre élait-il donné que tous les gardes nationaux se présentèrent avec des armes. On leur en prêtait dans
L'ENVAHISSEMENT 3a>
toutes les maisons. Ils vinrent bientôt par escouades, puis par compagnies. Un bataillon de garde nationale, non commandé de service, arrivé avec ses officiers et ses tambours, parlementait pour obtenir le passage, quand le général de Caussade donna Tordre à la troupe de se retirer. Il ne fit probablement que prévenir une défection. M. Bellanger, le commissaire de police, homm(t énergique, qui a déployé ce jour-là de l'activité et du courage, dit, dans sa déposition, qu'il avait placé luimême les gardes municipaux à la tête du pont; qu'il avait eu quelque peine à le faire ; a que les hommes n'obéissaient presque plus. » Des curieux, qui étaient restés assez longtemps tout près des gendarmes à cheval, ont dit aussi que a sûrement les gendarmes n'auraient pas tiré, qu'ils étaient aussi irrités que le peuple. » M. Guyot-Montpayroux avait traversé le régiment qui stationnait sur la place. On disait dans les rangs : a C'est un député de la gauche. ^ Les soldats retenaient avec peine l'expression de leur sympathie. Ce n'était pas, comme on l'a cru au ministère de Tintérieur, les nouvelles de Lyon qui les troublaient. Non, c'étaient les nouvelles de Sedan ; c'était cette capitulation qui, suivant les bruits drjà répandus, avait livré à l'ennemi une. armée de 80,000 hommes. Ces vieux soldats, puisqu'il faut dire le mot, avaient honte. Ils ne se souciaient plus de défendre un gouvernement qui se défendait si mal. Le général de Caussade donna donc l'ordre de se retirer, et le bataillon de la garde nationale se mit à traverser le pont.
11 y eut un moment de terrible anxiété, parce qu'on vit le bataillon de la garde de Paris (infanterie), qui lon-
fesii le jardin du président, courir aux faisceaux, pendant que les gardes nationaux criaient : a Vive la ligne ! » L'alarme ne fut pas de longue durée. Les soldats mirrat la crosse en l'air. La foule, qui avait suivi le bataillon de garde nationale et couvert le quai en un instant, cria : « Vive la lignai » avec un enthousiasme immense.
Restait la grille, qui était fermée, et derrière laquelle se tenaient les hommes de service de l'Assemblée, avec ordre de n'ouvrir à qui que ce fût. Les spectateurs des tribunes, les journalistes, les anciens représentants, les clubistes qui avaient pénétré dans l'enceinte, soit par billets, soit en accompagnant des députés, se répandirent sur les degrés et sous la colonnade, en une masse compacte, poussant des acclamations auxquelles répondaient celles de la foule qui stationnait au dehors. La porte s'ouvrait souvent pour des privilégiés, et chaque fois plusieurs personnes se faufilaient, malgré les gardiens, qui n'étaient déjà plus maîtres d'exécuter leur consigne. A la fin, on livra passage aux gardes nationaux, et il devint impossible de refermer la grille.
Ce fut le signal d'une escalade générale ; les murs, la grille furent franchis; la cour, les deux jardins, tous les couloirs, toutes les salles furent envahies ; on se précipita dans les escaliers, qui tremblèrent sous le poids. Les hommes déjà accumulés dans les tribunes, et que poussait sans miséricorde la foule des survenants, n'eurent que la ressource de sauter dans l'enceinte réservée aux députés, au risque de se rompre les os^ ou se laissèrent glisser le long des colonnes. Ils remplirent ainsi le pourtour, montèrent sur les banquettes et sur les pu-
pitres, tandis qu'on ébranlait la porte du fond, qui finit par voler en éclats, et qu'on frappait également à coups de crosses la porte qui donne accès au couloir par lequel arrivent les députés. M. Dorian barrait résolument le passage, et réussit, pendant quelque temps, à retenir les assaillants ; mais ceux qui étaient entrés par les tribunes et par la salle des Conférences accoururent au bruit, et ouvrirent du dedans la porte que M. Dorian défendait. Les cris : A bas l*Empire I A ba^ le Corps législatif! Vive la République I La hépublique est proclamée ! retentissaient de toutes parts. Les vitres, les glaces tombaient avec un bruit strident. C'était une inextricable confusion, un ineffable vacarme, qui rappela, pendant une heure, les grandes scènes révolutionnaires.
Pendant que la Chambre était ainsi forcée, les députés, retirés dans leurs bureaux, nommaient la Commission qu'on appela depuis la Commission de déchéance ; de sorte que les premiers envahisseurs, en débouchant dans les tribunes publiques, n'aperçurent pas quinze membres dans la salle. H. le comtedePalikaoétait à son banc. H. Schneider monta au fauteuil et s'y tint longtemps debout, attendant le silence, n'y comptant pas, résolu de tenir t^te à l'orage et de résister, s'il le fallait, à des violences personnelles.
On a dit, par erreur, que les sténographes n'avaient pas pu rester dans la salle après l'envahissement. Nonseulement plusieurs y sont restés, mais ils ont continué leur service pendant l'interruption de la séance, et c'est d'après les notes qu'a bien voulu me communiquer M. L.-A. Martin, l'un d'entre eux, que je reproduis tous ces incidents.
a M. Gambetta monte à la tribune au milieu des cris de: Vive la République! la déchéance! qui, pendant plusieurs minutes, l'empêchent de parler. Le sQence se rétablit peu à peu.
]> Ce que je réclame de vous, citoyens, dit M. Gam-betta, c'est que vous sentiez comme moi la gravité suprême de la situation, et que vous ne m'interrompiez ni par des cris ni par des applaudissements... (Bravos, Tumulte.) A l'instant même vous violez la règle...
» Voix DANS les tribunes. — ^Nous voulons la République.
» Une voix. — Il faut en appeler à la souveraineté nationale.
» H. Gambetta. — Il faut. Messieurs, de la régularité. Nous sommes les représentants de la souveraineté na« tionale. Je vous prie de respecter cette investiture que nous tenons du peuple. (Réclamations et interpellations diverses.)
» Écoutez, Messieurs, je ne puis pas entrer en dialogue avec chacun de vous, mais laissez-moi exprimer librement mon opinion. (Parlez! parles!) Eh bien, mon opinion, la vojci : c'est qu'il incombe aux hommes qui siègent sur ces bancs de reconnaître que le pouvoir qui a attiré tant de maux sur le pays est déchu (Oui! oui! Applaudissements prolongés) ^ et à vous. Messieurs, de faire en sorte que cette déclaration, qui va être rendue, ne puisse paraître arrachée aux députés par la violence. (Très-bien!) 11 faut donc que les députés reviennent prendre leur place, et que la séance ait lieu dans les conditions ordinaires avec la liberté de discussion la plus entière, afin de rendre plus solennelle et plus irré-
firagable la déclaration de déchéance. {Oui! oui! Applaudissements.)
» Une voix. — La déchéance ! on ne la discute pas. Nous la voulons! (Tumulte.)
y> H. Gàmbettâ. — Donnons le spectacle de l'union et du calme. C'est au nom de la patrie et de la liberté, et comme représentant de la révolution française^ qui saura se faire respecter au dedans et au dehors, que je vous adjure d'assister avec calme au retour des députés sur leurs bancs. {Bravos et applaudissements répétés.) »
H. Crémieux, qui déjà, ainsi que M. Picard, H. Cochery et plusieurs autres, avait harangué la foule dans les vestibules et essayé de la contenir, s'adressa aux citoyens qui remplissaient les tribunes : c Je suis le citoyen Crémieux, disait-il; nous nous sommes engagés envers la Chambre, moi et les députés de la gauche, à faire respecter la liberté de ses délibérations... » Hais on n'entendait pas sa voix, et les cris de: Vive la République ! La déchéance! continuaient sans interruption. M. Gambetta remonte à la tribune.
a M. Gambetta. — ^^ Citoyens !.. . {SiUnce! silence!) dans le cours de l'allocution que je vous ai adressée tout à l'heure, durant la suspension de la séance, nous sommes tombés d'accord qu'une des conditions premières de l'émancipation d'un peuple, c'est l'ordre et la régularité. Voulez-vous tenir ce contrat? {Oui! oui!) Voulez- vous que nous fassions des choses régulières? (Oui! oui!)
» Puisque se sont là les choses que vous voulez, puisque se sont là les choses qu'il faut que la France
Veuille avec nous... (Oui! oui /), il y a un engagement solennel qu'il tous faut prendre envers nous, et quil faut prendre avec la résolution de ne pas le violer à l'instant même. Cet engagement, c'est de laisser la délibération qui va avoir lieu se poursuivre en pleine liberté.
» Dans les tribunes : — Oui ! oui ! »
En ce moment se produit une nouvelle poussée dans les tribunes. Un des survenants agite au-dessus de l'Assemblée un drapeau tricolore portant cette inscription : — 73® bataillon, 6® compagnie, 12® arrondissement. —
« M. Gambetta. — Citoyens! un peu de calme!
» Dans les circonstances actuelles. . .
» Quelques VOIX. — La République! là République !
» M. Gambetta. — Dans les circonstances actuelles, il faut que ce soit chacun de vous qui fasse l'ordre. Vous pouvez donner un grand spectacle et une grande leçon. Le voulez-vous? {Ouil oui! vive la République!) Eh bien, si vous le voulez, je vous adjure d'accueillir ma recommandation . Que dans chaque tribune il y ait un groupe qui assure l'ordre pendant nos délibérations. (Bravos et applaudissements dans presque toutes les tribunes,)
» Le travail de la Commission chargée de l'examen des propositions de déchéance et de constitution provisoire du gouvernement s'apprête, et la Chambre va en délibérer dans quelques instants. »
M. Schneider peut alors prendre la parole. « Messieurs, dit-il, M. Gambetta, qui ne peut être suspect à aucun de vous, et que je tiens, quant à moi, pour un
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(les hommes les plus patriotes de notre pays, vient de TOUS adresser des exhortations au nom des intérêts sacrés de la patrie. Croyez-moi, en ce moment la Chambre est appelée à délibérer sur la situation la plus grave. Elle ne peut que le faire dans un esprit conforme aux nécessités de la situation, et s*il en était autrement, H. Gambetta ne serait pas venu vous demander de lui prêter Fappui de votre attitude. {Approbation mêlée de rumeurs daiis les tribunes.)
)) M. Gambetta . — Et j'y compte, citoyens !
« M. SciiNEmER. — Comme M. Gambetta, je ne saurais trop vous dire qu'il n'y a de liberté vraie que celle qui est accompagnée de l'ordre. {Assentiment dan^t plusieurs tribunes. Exclamations et bruit dans d'autres)... »
Les spectateurs placés dans les tribunes entendaient; mais ceux qui étaient dans les couloirs et les escaliers n'entendaient pas. Ils continuaient ii pousser en avant et à crier. Le tumulte empêcha le président de se faire comprendre. Les députés, en certain nombre, qui étaient entrés dans la salle pendant le discours de M. Gambetta et le général de Palikao, se retirent. On crie de la salle au président: « Couvrez-vous !» M. Schneider se couvre et fait un pas en arrière du fauteuil sans descendre de l'estrade. Quelques instants après, sur les instances de plusieurs membres, il reprend place au fauteuil et se découvre.
Le public, peu au courant des usages parlementaires, ne sait pas que, quand le président se couvre, cela veut dire que la séance est suspendue; que, quand il se découvre, cela signifie que la séance est reprise : ou s'il le sait, il n'en tient nul compte.
M. Girault prononce quelques paroles pour recommander l'union et le calme. D'autres députés montent au pourtour, et de là s'adressent aux citoyens qui remplissent les tribunes. H. Gambetta et M. de Kératry se rencontrent ensemble à la tiibune. M. Gambetta reprend de nouveau la parole en ces termes :
« M. Gabibetta. — Citoyens... (Bruit) il est nécessaire que tous les députés présents dans les couloirs et sortant de leurs bureaux où ils ont délibéré sur la mesure de la déchéance aient repris place à leurs bancs H soient à leur poste pour pouvoir la prononcer.
D II faut aussi que vous, citoyens, vous attendiez dans la modération et dans la dignité du calme la venue de vos représentants à leur place. On est allé les chereber; je vous prie de garder un silence solennel jusqu'à ce qu'ils rentrent. {Ouil oui!) Ce ne sera pas long. (Applaudissements prolongés.) »
C'est a ce moment, comme le comte de Paiikao venait de rentrer dans la salle, que la grande porte, placée au haut de Thémicycle, en face de !a tribune, est enfoncée, et que la foule, entrant par cette porte, ou descendant le long des colonnes, se précipite sur les bancs réservés acfx députés. M. Schneider, à coté duquel se tenait H. Magnin, descend lentement l'escalier qui conduit au fauteuil, et sort de la salle en même temps que M. de Paiikao. La foule, alors, se précipite de toutes parts, ouvrant les pupitres, marchant sur les banquettes, escaladant la tribune, où cinq ou six orateurs à la fois prononcent des discours que personne n'essaie d'entendre, se bissant par la force de^r poignets jusqu'à Testrade du président, parce que les deux escaliers
sont encombrés de monde^ faisant pleuvoir sur la tête des citoyens qui remplissent l'hémicycle les procèsverbauxy les listes d'inscriptions, tous les papiers des secrétaires. Deux jeunes gens se disputaient, s'arrachaient le fauteuil du président, sur lequel un d'eux finit par monter debout. L'autre, ayant mis la main sur le levier de la sonnette, l'agitait convulsivement.
De toutes parts on demande pourquoi les députés ont laissé leur président presque seul ; un orateur crie au milieu du tumulte : a Le président est à son poste ; il est étrange que les députés ne soient pas au leur. » Cela est sans doute très-regrettable. M. Gambetta et plusieurs de ses collègues s'étaient épuisés en efforts dans les couloirs et à la tribune pour obtenir des envahisseurs du calme et de la patience. Ils n'avaient pas obtenu le calme, qui évidemment était impossible, mais la foule attendit assez longtemps pour que la Commission pût rentrer et faire son rapport. On commit ce jour-là une série de fautes. Il aurait fallu prendre un .parti et nommer la commission executive dans la séance de nuit; c'est la faute la plus louixie. Cette première faute commise, il fallait s'ajourner à neuf heures et non à midi. Personne n'y pensa. On aurait dû an moins siéger à midi; on n'entra en séance qu'à une heure et quart, comme si on avait voulu donner aux envahisseurs le temps d'arriver. Les bureaux avaient été vite en besogne. A l'exception du premier bureau, où la discussion se prolongea, tous les autres avaient nommé leurs commissaires. La Commission s'était réunie, elle avait accepté la proposition de M. Thiers à l'unanimité ; elle avait nonmiéM. Martel rapporteur. Je crois, sans pouvoir l'as-
surer^ parce qu'il s'agit ici d'une question de minutes, qae si la Commission s'était rendue en hâte à la salle des séances pour faire un rapport verbal, elle aurait encore trouvé M. Schneider au fauteuil. Elle ne le fit pas. Elle y serait parvenue, avec une volonté bien déterminée. J'avoue que cela était difficile. Les couloirs, jusque dans les parties les plus reculées du palais, étaient envahi^ par une foule compacte. Les députés étaient confondus au milieu de cette foule. Les membres de la Commission poussèrent, s'avancèrent de leur mieux, furent arrêtés dans les corridors par des collègues qui se retiraient, par des donneurs de nouvelles, par des groupes d'envahisseurs, et ne parvinrent ainsi aui abords de la salle que quand M. Schneider s'était retiré. J'étais moi-môme membre de la commission. J'arrivai plus vite que la plupart de mes collègues, car je vis encore M. Schneider au fauteuil. Deux ou trois députés m'entourèrent : « Où est la Commission? A-telle fini son travail ? Qu'elle vienne , qu'elle vienne ! » Je retournai sur mes pas, pour dire à mes collègues de se presser ; mais une fois dans cette foule, ou n*était plus maître de ses mouvements. Nous nous cherchions les uns les autres sans pouvoir nons rencontrer ; et quand je réussis, assez peu de temps après, à rentrer de nouveau dans la Chambre, M. Schneider n'y était plus. D'ailleurs je n'avais pas retrouvé la Commission. Jamais, dans cette journée, le gouvernement ni le Corps législatif ne surent être prêts.
Plusieurs hommes que je ne connaissais pas m'abordèrent en criant : a Que faites-vous ici? La gauche est à l'Hôtel de Ville. Vous devriez y être, m Je pensai que
je n'y étais pas nécessaire, et je me retirai dans la salle Casimir-Périer, qui se désencombra peu à peu, parce que le courant se dirigeait alors vers l'Hôtel de Ville. M. Grévy était dans cette salle. Je me promenai avec lui pendant un quart d'heure. Puis vinrent quelques députés et des curieux cherchant des nouvelles. Il me parut que personne, parmi les survenants, ne savait rien, excepté que la Chambre avait été envahie, et que les envahisseurs s'étaient reportés vers l'Hôtel de Ville, emmenant avec eux quatre ou cinq de nos collègues. C'était tout ce que nous savions nous-mêmes. Au bout de quelque temps^ des messagers commencèrent à revenir de l'Hôtel de ville. On me dit que M. Jules Favre me demandait, que mes collègues m'appelaient pour délibérer avec eux. Je me regardais comme solidaire de mes amis; nous étions habitués et résolus à agir toujours de concert. D'ailleurs, ils étaient en danger. Je partis donc à pied pour aller les rejoindre, avec M. Carnot et M. Corbon, que je rencontrai en sortant du Palais.
Si la Commission de déchéance était arrivée à temps, c'est-à-dire avant le départ de M. Schneider, et que M. Martel eût fait son rapport, aurait-on échappé à la formation d'un gouvernement en dehors du Corps législatif? Cela paraît plus que douteux. Il aurait été à peu près impossible de réunir un nombre suffisant de députés ; ceux qu'on aurait réunis auraient siégé pêle-mêle avec les envahisseurs, qui n'auraient jamais consenti à céder la place. Leur décision, prise dans ces conditions, et sous une pression pareille, n'aurait eu aucune valeur. Au premier mot prononcé, on aurait exigé la proclamation de la République. Les députés, je le crois, l'auraient
a96 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
votée, sauf à protester plus tard. Gela aurait toujours mieux valu, en fait, sinon en droit, qu'une République décrétée révolutionnairement; et il ne tint ni à moi ni à mes amis que le Corps législatif ne fttt appelé à siéger et à voter. Quant à l'élection au scrutin d*unecommis8Î0D de gouvernement, il est évident qu'on n'y aurait procédé dans aucun cas. Le peuple aurait imposé des ncMns ; c'est aussi clair que le jour : des noms de députés ou des noms de clubistes. Certes, les députés n'auraient accepté que les noms de leurs collègues; mais alors, si une coOision avait eu lieu^ et on peut dire qu'elle était inévitable, qui peut prévoir quelles en auraient été les conséquences? J'admire qu'on ait parlé de tout cela un an après, comme si le gouvernement, ou la Chambre, ou l'opposition, avaient été maîtres des événements I Lors même qu'on serait par\'euu à imposer aux envahisseurs présents le silence et l'abstention, qu'aurait-on fait des envahisseurs survenants? Plus de 30,000 hommes voulaient s'engouffrer dans cet entonnoir, qui n'en contient pas 3,000. Tour ma pari, je regarde comme chimériques toutes ces idées de délibération au beau milieu d'une émeute. Pouvait-on repousser la foule? Non. Donc on ne pouvait délibérer. Je regrette qu'on ne l'ait pas tenté. J'affirme qu'on n'aurait pas réussi.
Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa dans la salle après le départ de H. Schneider, pendant que j'essayais vainement de rejoindre les membres de la commission, je ne puis mieux faire que de suivre le récit publié par les secrétaires-rédacteurs.
€ M. Jule^ Ferry passe à travers les rangées de gardes nationaux installés sur les degrés de l'escalier de
gauche du bureau, et, avec l'aide de quelques-uns d'entre eux, fait sortir du fauteuil présidentiel les deux jeunes gens qui s'y sont assis, et interrompt le bruit de la sonnette, toujours agitée par celui qui s'en est emparé.
9 On peut remarquer que la plupart des gardes nationaux qui portent des shakos en ont arraché les aigles en cuivre fixées au-dessus de la visière.
» M. Gambetta, qui, après avoir conféré avec quelquesuns de ses collègues de la gauche, est rovenu à la tribune et s'y rencontre d'abord avec M. Steenackcrs, puis avec M. de Kératry, s'efforce d'en dégager les abords en conjurant les citoyens non ^-ardes nationaux de s'en écarter.
» — Voyons, citoyens, dit-il, il ne faut pas violer l'enceinte. Soyez calmes : avant un quart d'houic, la déchéance sera votée et i)roclamée. Voyons, reculez ! Est-ce que vous n'avez pas confiance en votre représentant? (Si! si! nous avo7}s confiance»)
» Eh bien, reculez quand je vous le demande, et soyez sûrs que nous allons proclamer la déchéance.
» Un citoyen. — Et la République? h
(Scène d'agitation et de confusion, durant laquelle M. Gambetta descend encore de la tribune, cause avec quelques-uns de ses collègues des premiers bancs de la gauche, et y remonte de nouveau, accompagné de M. de Kératry, qui se tient à côté de lui.)
II se fait un instant de silence.
« M. Gambetta. — Citoyens... {Chut! chut! écoutez!)
r> Attendu que la patrie est en danger ;
9 Attendu que tout le temps nécessaire a été donné à
la représentation nationale pour prononcer la déchéance;
9 Attendu que nous sommes et que nous constituons le pouvoir régulier issu du suffrage universel libre ;
» Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France. (Explosion de bravos et salve générale â^appkMdisstments. — Bruyante et longue approbation.) »
Si la voix de M. Gambetta avait pu percer les murailles, les applaudissements ,qui répondirent dans la salle à cette proclamation de la déchéance auraient éclaté avec la même unanimité au sein de cette foule immense où tous les rangs et toutes les opinions étaient confondus, et qui couvrait la place de la Concorde, Tes quais, les rues , impatiente d'obtenir cette première satisfaction pour la plus légitime de toutes les colères. La France entière, l'Europe même, par compassion pour un grand peuple indignement sacrifié, auraient applaudi. Six mois plus tard, une Assemblée issue du suffrage universel, du véritable suffrage universel appliqué pour la première fois depuis vingt ans, délibérait à Bordeaux sur ce fatal ti*aité de paix, signé à Versailles par M. Thiers et M. Jules Favre, et qui devait encore, pour être valable, recevoir la signature des représentants du pays. M. Bamberger, député de Metz, protestait à la tribune. Hélas ! pourquoi protester contre le nécessaire et l'inexorable? « Un seul homme, disait-il, devrait signer le traité de paix ; c'est Napoléon III ! n. Des acclamations unanimes, enthousiastes, couvrirent ses paroles. Unanimes, non. Un homme se leva, M. Conti, le confident, l'ami de l'ex-Empereur. Il essaya, au milieu d'un tumulte dont les foules révolutionnaires elles-mêmes ne donnent
aucune idée, de défendre Tautcur de la guerre, l'organisateur de notre défaite. Il parla d'années glorieuses. a Dites honteuses! s'écria M. Vitet. Honteuses! honteuses! Oui, honteuses à jamais, pour nous, qui les avons subies !» M. de Franclieu dit à M. Conti : a Descendez de la tribune. Les bourreaux n'ont pas le droit d'oflenser leurs victimes! » De tous côtés, sur tous les bancs, sans exception, on commença à crier : La déchéance! Le même cri s'éleva, tiTrible, dans les galeries. Quand M. Thiers obtint à gi*and' peine un instant de silence, on entendit, sur les places et dans les rues environnantes, des milliers de voix qui criaient aussi : La déchéance! la déchéance! « Je vous ai proposé une politique de paix, dit M. Thiers ; mais lorsque ce passé se dresse devant le pays, lorsqu'il semble se jouer de nos malheurs, dont il est l'unique cause, au moment môme où nous courbons la tétc sous ses fautes, sous ses crimes... » A ces mots, les acclamations recommencent et se prolongent, c Savez-vous, continua M. Thiers en s' adressant directement à M. Conti, savez-vous ce que disent en Europe les princes que vous représentez? Je l'ai entendu de la bouche des souverahis. Ils disent que ce n'est pas eux qui sont coupables de la guerre ; que c'est la France. Eh bien, je leur donne un démenti à la face de l'Europe (Applaudissements). Non, la France n'a pas voulu la guerre. (Non! non!) C'est vous, qui protestez, c'est vous qui l'avez voulue! (Oui! oui!) » II fallut suspendre la séance. A la reprise, M. Target déposa sur le bureau une proposition signée par MM. Target, Paul Bethmont, Jules Buisson, René Brice, Charles Rolland, Talion, le duc de Marmier, Pradié, Ricard, Girerd,
Lambert de Sainte-Croix» Wilson, Charles Alexandre, Baragnon, Léon Say» Victor de Laprade, Farcy, Marcel Barthe, comte d'Osmoy, Wallon, Ch. Rivet, comte de Brettes-Tburin, Villain. On aurait pu avoir les signatures de toute la Chambre. En voici le texte :
(ï L'Assemblée nationale clôt Tincident, et dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie, en face de protestations et de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon lll et de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel , et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France. »
Quelques voix demandent le scrutin, a Non ! non ! pas de scrutin ! l'unanimité. »
La proposition est mise aux voix. Un petit nombre de membres se lèvent à la contre-épreuve.
« M. CocHERY. — Je constate que cinq membres si'Uleraent se sont levés à la contre-épreuve.
» M.Daniel Wu.son. — 11 y en a six, pas un de plus; je demande que cela soit constaté au Moniteur. »
La France était unanime le 1"^ mars 1871, comme elle l'avait été le 4 septembre 1870, auquel je reviens. Quand M Gambetta prononça la déchéance, le 4 septembre 1870, le Corps législatif venait d'être dispersé. Il parvint à se rallier quelques heures après. Dans cette réunion, présidée jiar M. Thiers, M. Pinard, M. Buffet et M. Daru parlèrent seuls de protester contre la violence faite au Corps législatif. Le président écarta ces propositions par quelques paroles très-dignes ; leurs auteurs n'insistèrent pas. Je crois qu'ils parlaient de l'envahis-
sementy et non de la fondation du gouveraement nou-^ veau. En tout cas, la réunion ne protesta pas contre la déchéance : au contraire, elle se déclara prête à la proclamer. Cette Assemblée d'anciens candidats officiels savait, comme le pays tout entier, que l'Empire était mort et ne pouvait renaître.
La foule qui entourait M. Gambetta lorsqu'il prononça ces mots : « Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France», voulait quelque chose de plus. Elle voulait la proclamation immédiate de la République. Je reprends la suite du récit des secrétaires-rédacteurs :
« Un citoyen, agitant le bras. — Et la République?
» Un autre crroYEN, debout sur un banc de la salle à droite. — Nous voulons deux choses : la déchéance d'àix)rd, la République ensuite.
D Une voix. — Et surtout plus d'Empire !
» Un jeune homme, qui paraît être un étudiant. — Il est tombé, tombé pour toujours; (Oui! oui ! vive la République!) tombé avec son chef, qui n*a même pas su mourir !
(Le tumulte, tant dans l'intérieur de la salle que dans les tribunes publiques, est général et indescriptible.)
» En ce moment, M. Jules Favre, entré par la porte du côté de la salle des Conférences, parvient dans l'enceinte. M. Gambetta va au-devant de lui, et tous deux, fendant la foule des gardes nationaux et du peuple, qui s'efface pour les laisser passer, montent à la tribune au milieu des cris : « Vive Jules Favre ! vive Gambetta I »
» — Un garde national. — Tambours, battez aux champs !
» M. Jules Ferry. — Laissez parier Jules Favre. »
(Pendant quelques instants , aux adjurations que MM. Gambetta et Jules Favre adressent à la foule pour obtenir le silence, la foule répond par les cris répétés de : Vive Jules Favre t Vive Gambetta I)
9 Le tambour bat à la porte du couloir de droite.
» Une intermittence de silence se fait.
» M. Jules Favre. — Voulez-vous ou ne voulez- vous pas la guerre civile?
» Voix nombreuses. — Non! non! pas de guerre civile! Guerre aux Prussiens seulement !
» M. Jules Favre. — Il faut que nous constituions immédiatement un gouvernement provisoire.
» Quelques voix. — A THôtel de Ville alors !
» M. Jules Favre. — Ce gouvernement prendra en main les destinées de la Finance; il combattra résolument Tétranger; il sera avec vous, et d'avance chacun de ses membres jure de se faire tuer jusqu'au dernier.
» Cris nombreux. — Nous aussi! nous aussi! — Nous le jurons tous ! — Vive la République !
» Un citoyen. — Oui, vive la République! mais vive la France d'abord !
» M. Jules Favrè. — Je vous en conjure, pas de journée sanglante. (Non I non!) Ne forcez pas de braves soldats français^ qui pourraient être égarés par leurs chefs, à tourner leurs armes contre vous. Ils ne sont armés que contre Tétranger. Soyons tous unis dans une même pensée, dans une pensée de patriotisme et de démocratie. {Vive la République!) La République, ce n'est pas ici que nous devons la proclamer.
» — Si! si! vive la République!
» Un citoyen. — Et les Prussiens, qu'en faites-vous?
» Un jeune homme s'élance à la tribune en criant : La République ! la République ! ici !
9 Quelques gardes nationaux veulent le faire descendre. Il se débat eji criant toujours : La République! la République ! tout de suite !
» Cris nombreux. — Vive la République !
» M. Gabibetta. — Oui, vive la République I Citoyens, allons la proclamer à THôtelde Ville!
» MM. Jules Favre et Gambetta descendent de la tribune en répétant : A l'Hôtel de Ville ! à l'Hôtel de Ville ! Un certain nombre de personnes les suivent, et une partie de la multitude s'écoule par le couloir de gauche.
» Un citoyen. — A l'Hôtel de Ville ! et nos députés k notre tête! {Ouit oui!)
» Un autre citoyen. — Non ! c'est ici qu'i faut proclamer la République. Nous la proclamons.
» La République est proclamée.
» Un garde national. — Non ! non ! il faut dire : La République est rétablie!
» Cris confus. — A l'Hôtel de Ville! A bas TEmpire! Vive la République ! Vive la France ! Vive la garde nationale! Vive la ligne!
» (Le cri : à THôlel de Ville! qui a déterminé la sortie d'une partie de la foule à la suite de MM. Jules Favre et Gambetta, n'étant pas entendu ou suffisamment compris de tous, des citoyens étalent en l'air, en élevant les bras, de grandes feuilles de papier qu'ils ont prises
sur le bureau ou dans les pupitres des députés, et sur lesquelles ils ont écrit à la main en gros caractères : A l'Hotkl de Ville ! »
Ce compte rendu, écrit sous le coup des émotions de la journée, est saisissant. Une chose me frappe, c'est le silence des meneurs. M. Gambetta d'abord, M. Jules Favre ensuite, parlent seuls, et toujours pour recommander le calme. Il y a des cris nombreux pour demander la proclamation de la République; par qui sont-ils proférés? Le compte rendu dit : Un citoyen, Un garde national, Un étudiant. Cependant les chefs étaient là, les chefs connus, populaires. Quand on ne le saurait pas par les témoignages, on pourrait l'affirmer à coup sûr; mais H. Bellanger, le commissaire de police, cite Ranvier, Peyrouton, Millière. a Tous y étaient, je les connais bien. Pensez donc que j'ai assisté à plus de cent vingt-cinq réunions publiques avec mes insignes. > D'autres témoins signalent Lefrançais, Cavalier, Briosne. Le commissaire Simonncau dit : a lis étaient tous là ; j'en parle sciemment, je les ai vus, à midi, au Corps lé^istif. » Moi-même, j'aperçus un instant Régère, qui entra dans la commission de déchéance, d'où je le fis sortir. Je le connaissais pour l'avoir vu deux fois dans la salle des Pas-Perdus, où il demandait M. Larrieu. C'était un électeur de Bordeaux, je ne sais trop s'il y votait; grand catholique et grand révolutionnaire, plus véhément que violent, et aimant surtout, comme plus d'un, la mise en scène des révolutions. Cette circonstance m'était sortie de l'esprit. C'est M. Daru, membre de la commission d'enquête, et qui avait, comme moi, fait partie de la Commission de déchéance, qui me Ta rap-
pelée. On avait affiché dans la cour d'honneur, tout à c6té du premier bureau, une immense pancarte évidemment préparée d'avance et sur laquelle étaient écrits ces mots :
« La République est proclamée. »
Elle me sauta, pour ainsi dire, aux yeux, comme je sortais de la commission. Qui avait fait cela? Les dubisteSy les meneurs; ceux qui dirigeaient, non pas la foule, mais la petite portion affiliée et enrégimentée de la foule. Ils avaient remplacé sur le fronton delà Chambre le drapeau tricolore par le drapeau rouge; on ne^ s'en aperçut que le soir. Pendant qu'à l'Assemblée les envahisseurs demandaient incessamment la proclamation de la République, qui ne fut faite par personne à la tribune, le bruit se répandit avec une rapidité extrême, dans la ville entière, que la République avait été mise aux voix et votée, non par 1(^ assaillants, non par une fraction de la Chambre, mais par le Corps législatif. Ce n'était pas une de ces rumeurs vagues dont l'origine demeure inexplicable; c'était une manœuvre préméditée et organisée , puisqu'on disait qu'il y avait eu 213 votants, que 180 députés avaient voîé pour la République, que 33 avaient voté contre. Des papiers portant ces chiffres imprimés circulaient du main en main dans la foule. Des industriels vendaient de petits drapeaux tricolores sur lesquels étaient peints les chiffres 180-213. Tous ces indices révèlent à ne pas s'y méprendre la présence de manœuvriers exercés. Ils se turent constamment dans la salle. Ils laissèrent la parole ù Gambetta et à Jules Favre, dont l'écrasante popularité les réduisit au silence. Devant les accla-
mations qui couvraient chacune de leurs paroles, quand ils demandaient à la foule d'éviter la guerre civile, de ne pas faire une journée sanglante, et enfin de partir pour THdtel de Ville, ils comprirent que leur quart •d'heure n'était pas encore venu ; il sentirent la néces- .sité de s'effacer quelques instants, d'attendre un autre théâtre moins voisin de la tribune, où Jules Favre et «Gambetta régnaient en maîtres.
Quand les députés arrivèrent à l'Hdtel de Ville, ils les y trouvèrent ; mais là, décidés à prendre le pouvoir, ou s'ils ne pouvaient le prendre tout seuls, à le partager.
L'Hôtel de Ville.
Après les dernières paroles prononcées par M. Jules Favre, il y eut dans la foule un grand mouvement pour partir du Corps législatif et se diriger vers l'Hôtel de Ville. On apprit ainsi au dehors que la révolution était consommée. Une acclamation immense s'éleva au moment où les députés parurent. Les quais, autant que la vue pouvait s'étendre, toute la place de la Concorde, et dans le lointain le péristyle de la Madeleine, étaient couverts d'une multitude innombrable. M. Jules Favre, qui s'avançait en donnant le bras à M. Jules Ferry, était obligé de s'arrêter à chaque instant pour répondre à des félicitations, pour serrer les mains qui se tendaient vers lui. Quelques gardes nationaux l'aidaient à fendre la foule. Il y avait dans toute cette population une exubérance de contentement qu'on a peine à s'expliquer, dans la
situation où était le pays. La dominaticMi impériale avait été si humiliante et si lourde, les derniers éyénements avaient rendu ce gouvernement si impopulaire, même parmi ses anciens défenseurs, qu'on ne songeait, dans ce premier moment, qu'au bonheur de la délivrante. Ceux qui n'oubliaient pas les Prussiens se disaient que l'Empereur avait fait la guerre malgré le pays; que, lui tombé, la paix serait facile; que les peuples ne se faisaient plus de guerre d'extermination. M. Jules Favre raconte que le sentiment qui l'envahit en sortant du Corps législatif, et au premier aspect de la foule, ce fut celui du consentement unanime à la révolution qui s'accomplissait. Un spectateur moins passionné que lui, je dirais plus désintéressé si le désintéressement était possible dans des situations pareilles, M. Francisque Sarcey, rend aussi témoignage de cette joie du peuple de Paris dans Taprès-midi du 4 septembre.
tt D'autres conteront, dit-il, l'histoire de cet eflTondrement d*un Empire qui avait été, un mois auparavant, confirmé par huit millions de votes. Je ne m'attacherai, moi, qu'à saisir la physionomie de Paris après ces révolutions successives.
» Jamais, dussé-je vivre mille ans, je n'oublierai les émotions de ce jour étonnant. On avait appris, la veille au soir, le plus terrible désastre dont jamais un peuple ait pu être affligé; on avait aperçu avec certitude la saisissante réalité du siège devenu imminent ; on avait plongé, sous ce coup de massue, jusqu'au fond de l'abime, et l'on s'était couché désespéré. Le lendemain, c'était un dimanche, jour de fétc pour la population parisienne. Un soleil éclatant resplendissait au ciel, et
Ton baignait en quelque sorte ses yeui dans la lumière et la chaleur d'une de ces premières journées d'automne qui sont si belles en France. Il semblait que toutes les noires visions de la nuit se fussent envolées à la clarté de ce malin charmant. Le peuple de Paris était descendu tout entier aux boulevards, où la foule se pressait en longues ondulations sur Tun et l'autre trottoir. L'allégresse était peinte sur tous les visages; on causait, on riait. A tout instant, des bataillons de la garde nationale, les uns armés, les autn^s sans armes, passaient en chantant sur la chaussée. Ils s'interrompaient pour crier de temps à autre : Vive la République ! Et d'immenses acclamations leur répondaient : Vive la République!
» Le bruit se répandit bientôt qu'elle venait d'être officiellement proclamée au Palais législatif. Toute cette foule, — et Dieu sait pourtant qu'elle n'était pas composée que de républicains, — l'accueillit comme une vieille amie, sur le retour de qui l'on comptait depuis longtemps et qu'on est heureux de revoir enfin. C'était dans les rues l'animation paisible d'un peuple qui a de la joie plein le cœur. Point de grossiers tumultes; point de bruyantes poussées ; point de manifestations furieuses. Non, c'était une gaieté expansive et spirituelle qui pétillait de toutes parts, en serrements de mains, en félicitations mutuelles, en propos railleurs. On ne voyait qu'ouvriers ou gardes nationaux, perchés sur de longues échelles, qui abattaient à coups de marteau les N se relevant en bosse sur les enseignes des fournisseurs officiels. La foule s'amassait autour du grand justicierdémolisseur. Elle lui adressait ses exhortations, qu'il renvoyait sous forme de quolibets. Et c'étaient de part
et d'autre de kMigs éclats de rire. Les cafés étaient pleiiis et débordaîent de coDsommateurs qui, tout en bavant des liqueurs, suivaient des yeux cette scène inouïe et contribuaient au spectacle, en prenant ]ear pari de la joie générale.
» Et les Prussiens? Et le siège prochain? Eh ! c'était bien des Prussiens et du siège qu'il s'agissait ! On avait dit trêve aux soucis. J'entendis en passant un ouvrier dire à l'un de ses camarades :
» — Ils n'oseront plus venir, maintenant que nous l'avons !
» Ils^ c'étaient les Pru£siens; nous fatm», ils voulaient parler de la République. Ne riez pas ; ce fut pour une heure la folie de toute la population parisienne... »
On n'oubliait pas seulement les Prussiens. Personne dans cette foule, ne se demandait si l'impératrice était encore aux Tuileries ; s'il restait, dans les casernes, quelque régiment aux ordres d'un colonel dévoué à l'ïlmpire ; si cette puissance si redoutable et si dure aurait une agonie. Non. Tout le monde savait, depuis Sedan, que l'Empire ne se relèverait pas, qu'il ne serait pas défendu; qu'il n'avait plus de soldats ni de partisans ; qu'il était abandonné par ceux mêmes qui l'avaient soutenu pendant si longtemps avec un si parfait dédain de tous les droits de la liberté. Dans la journée, la foule s'était portée à la Chambre, en passant devant le Palais, par la rue de Rivoli et les quais. Un petit nombre de curieux avaient stationné à la grille qui donne sur le Carrousel : mais le grand flot humain qui remontait jusqu'à la place de la Concorde ne s'était ni arrêté ni détourné. Il ne s'arrêta pas non plus, quand il reflua
de la Chambre à l'Hôtel de Ville, Il passa soiis l'ombre de ce palais, sans que personne levât les yeux pour regarder aux fenêtres s'il y apercevrait la figure tremblante d'un chambellan. L'impératrice nous avait fait bien du mal. £lle avait poussé à la guerre avec un aveuglement déplorable. Elle avait, dans les deux derniers ministères, donné son appui aux mesures qui nous perdaient. Elle était à la tête de ce parti des ultras dont l'influence a tant contribué à notre ruine. Mais si «lie avait eu le tort et le malheur d'être mêlée à la politique, à- laquelle, en sa qualité de femme et d'étrangère, elle n'entendait rien, c'était moins à elle qu'on «n voulait qu'au principe monarchique si fatalement ressuscité par les Bonaparte après la Révolution, et qui avait remis nos destinées entre ses mains inexpérimentées et impuissantes. On savait vaguement, mais on savait qu'elle avait été du moins courageuse pendant la guerre; qu'elle était tombée avec dignité ; qu'au dernier moment elle avait consenti à la déchéance ; qu'elle n'avait pas songé ù résister par les armes. Elle n'aurait pas trouvé un soldat pour la défendre ; mais elle croyait,, «t elle devait croire qu'elle en trouverait : elle n'essaya pas d'en chercher. Elle avait fait appeler le préfet de police, qui quitta son poste en ce moment [>érilleux pour aller aux Tuileries lui conseiller la fuite, et partit lui-même quelques instants après elle. Elle reçut les adieux du petit nombre d'amis qui lui restaient, monta dans un fiacre avec une de ses dames et disparut.
Au moment même où elle s'apprêtait pour la fuite, M. Jules Favre passait sur le quai des Tuileries, escorté de tout un peuple. On l'aperçut, ou on crut l'aperce-
voir du château. « Il avait un fusil sur Tépaule, » dit un témoin oculaire, qui évidemment ne Ta jamais vu. H. Jules Favre n'avait pas de fusil , et les fusils des gardes nationaux qui marchaient autour de lut dans la foule portaient des bouquets de fleurs.
Le cortège avait rencontré M. le général Trochu à la hauteur du pont de Soiférino. Il était à cheval, en uniforme, et se dirigeait du coté de la Chambre avec ses officiers. M. Jules Favre lui apprit que la troupe avait mis la crosse en Tair et s'était retirée, que la Chambre avait été envahie, que lui même se rendait à THAtel de Ville avec ses collègues pour y constituer un gouvernement provisoire. Cette communication faite au milieu d'une foule composée d'éléments très-divers, qui, par instants, couvrait la toit de M. Jules Favre et mêlait ses observations aux siennes, ne permit au général que de saisir les deux faits principaux : la troupe s'était retirée; la Chambre était dissoute. Qu'avait-il besoin d*al- 1er plus loin ? 11 n'avait pas un soldat à ses ordres; il n'avait plus d'Assemblée à protéger. Il se serait compromis sans utilité, ce qui, pour un homme nécessaire, est une grande faute. Le général resta un moment immobile, puis il salua sans répondre et tourna la bride de son cheval. On cria : a Vive Trochu ! )^ et les députés continuèrent leur route, qui ne fut qu'une longue ovation. Toute cette population s'imaginait que, par cela seul que l'Empire n'existait plus et que le pays allait se gouverner lui-même, le pays était sauvé. Tout avait un air de fête. Les omnibus continuaient à circuler, et ceux qui s'y trouvaient saluaient gaiement lés députés et leur cortège. L'horloge de l'Hôtel de Ville marquait quatre
heures moins cinq minutes lorsque MM. Jules Favre, Jules Ferry et Kératry débouchèrent sur la place avec la colonne qui les accompagnait. MM. Picard, Gambetta, Pelletan, Wilson, Glais-Bizoin avaient suivi les quais de la rive gauche. En arrivant sur la place, ils aperçurent un bataillon d'infanterie sous les armes ; mais les soldats levèrent immédiatement la crosse en l'air et s'avancèrent avec les citoyens qui les entouraient audevant des députés, en criant : a Vive la République ! » Jamais révolution ne s'était faite avec tant de douceur. Le danger était à l'intérieur de l'Hôtel de Ville.
M. Minière, revenu en hâte du Corps législatif, était là avec ses hommes. M. Delescluze n'arriva que plus tard. Aucun témoin, que je sache, ne signale la présence de M. Blanqui, de M. Félix Pyat ; ils y étaient pourtant, soit en personne^ soit par leurs affidés. Peut-être se tenaient-ils dans un café voisin, qui, en toutes les occasions semblables, leur a servi de première étape et de poste d'observation. M. Jules Favre, en entrant dans la grande salle et rien qu'en jetant les yeux autour de lui, eut la conviction que les hommes du coup de main de la Villette et de l'envahissement de la Chambre étaient là. Les amis qui Tentouraient, et qui connaissaient mieux que lui le personnel des clubS; le lui dirent et lui indiquèrent même quelques noms. M. Millière avait déjà, avant son arrivée, dressé plusieurs listes de membres du gouvernement, et il était en train, selon l'usage, de jeter ces listes par les fenêtres aux citoyens qui étaient restés sur la place. On en porta quelquesunes au Corps législatif, tandis que j*y étais encore. Les noms de Blanqui, de Delescluze, de Flourens, de FéUx
Pyat, de Rochefort s'y trouvaient, mêlés à deux ou trois des plus connus parmi nos collègues. Les auteurs de ce plébiscite avaient, sans perdre de temps, envoyé des délégués pour ouvrir les prisons et pour ramener de Sainte-Pélagie M. Rochefort, qu'on voulait proclamer maire de Paris. Par leur ordre, des omTiers étaient montés sur le campanile et s'occupaient à remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rouge. On ne leur laissa pas le temps d'exécuter leur dessein. M. Millière ne quittait pas des yeux IT. Jules Favre, tout prêt, dès qu'un seul nom serait prononcé, à proposer aussi ceux qu'il s'était chargé de faire prévaloir, et ne doutant pas d'obtenir assez d'acclamations pour être autorisé à les inscrire sur la liste définitive. Les députés étaient pris au dépourvu, n'ayant pensé jusqu'au dernier moment qu'à faire élire une Commission de gouvernement par la majorité de la Chambre. Ils n'avaient préparé aucune liste . Quelqu'un s'écria : Les députés de Paris membres: du gouvernement! Des acclamations enthousiastes éclatèrent aussitôt et rendirent toute opposition, toute compétition impossibles. Sans cette heureuse pensée, nous avions peut-être la Commune ce jour-là, et les Prussiens dans Paris huit jours après.
M. Rochefort, député de Paris, devenait d emblée membre du gouvernement ; mais, dangereux au dehors, on pensa qu'il serait inoffensif au dedans, et la suite prouva qu'on avait bien jugé. On convint de considérer comme députés de Paris MM. Picard, Gambetta et Jules Simon, qui avaient opté pour l'Hérault, pour les Bouches-du-Rhône et pour la Gironde, et d'adjoindre au gouvernement le général Trochu. Toutes ces résolutions
furent prises sans discussion par les députés présents, proposées et acclamées séance tenante. H. Etienne Arago, qui était arrivé un des premiers à THôtel de Ville, et dont le nom et la personne étaient très-populaires, fut nommé maire de Paris avec les mêmes applaudissements. Quand M. Rochefort arriva quelque temps après dans une voiture oniée de drapeaux rouges, et entourée d'une foule qui criait : « Rochefort maire de Paris! )> H. Etienne Ârago avait déjà pris possession de ses fonctions. M. Harion fut envoyé à Tlmprimerie nationale, où M. Hauréau le remplaça deux jours après ; M. Steenackers aux télégraphes; M. Rampont aux postes. H. Glais- Bizoin, M. Wilson partirent pour aller chercher le général Trochu, négociation assez difficile, dont le succès paraissait plus que douteux. M. Picard rédigea sur un coin de la table une proclamation, dont voici le texte :
« Français !
9 Le peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour sauver la patrie en danger, il a demandé la République.
» Il a mis ses représentants, non au pouvoir, mais au péril.
»La République nous a sauvés de rinvasiondel792« La République est proclamée.
» La révolution est faite au nom du droit, du salut public.
» Citoyens, veillez sur la cité, qui vous est confiée. Demain vous serez, avec Tarmée, les vengeurs de la patrie, 9
jk ^iaat par là ^acû iuiïaiiaMg «is la âinètR
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^îÎj» à i^XiiTUter 'iani» an !iii)ini«iic paraL T^xifies les iaili»^ tous Lei •^ooloir*. Ii» 'nuirs» jes ■aca.'iers rrajr- ^ff^aûmt dit nuMXfie : «^ la piacv* <çL*ja sçeroe^âit par «tetb^ étroite ânukre. resB^^nibbit à ïnie ^jonnilièrv.
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toujours présents à THdtel de Ville, qu'ils ne lâchaient pas d'une semelle, on aurait une lutte à l'instant même. Un seul coup de fusil tiré dans la ville remettrait tout en question. Le gouvernement n'avait de chances de durée que si le parti de l'ordre se rangeait de son côté : le ferait-il? La majorité de la Chambre, dispersée à deux heures, pouvait se réunir quelque part, faire un manifeste : aussitôt le peuple croirait la République menacée, il prendrait parti pour les violents, et nous serions dévorés comme un brin de paille jeté dans un incendie. Ces hommes qui nous avaient , combattus aux dernières élections générales, qui nous avaient condamnés dans leurs clubs, qui chaque jour nous vilipendaient dans leurs journaux, qui avaient tant travaillé dans les réunions publiques ou secrètes, organisé tant d'émeutes, poussé si résolument à l'insurrection depuis le 9 août, et envahi le palais législatif dans la journée du 4 septembre, malgré les efforts des députés de l'opposition, qui, après avoir été annulés à la Chambre par l'ascendant de MM. Jules Favre et Gambetta, venaient de subir un nouvel échec à THôlel de Ville, ambitieux, résolus, fanatiques, guettaient le moment propice pour se jeter sur le pouvoir, et ne cessèrent jamais pendant tout le siège d'épier le moindre incident et de se tenir prêts à en profiter. Je donne sur-le-champ un détail qui fera juger de la situation. D'abord il faut se rappeler l'immensité de THôtel de Ville, qui contenait non-seulement les bureaux de la préfecture de la Seine, avec les salles de séance du Conseil municipal et du Conseil de préfecture, mais un appartement complet pour la famille du préfet, peut-être des logements pour d'autres
fonctionnaires, une vaste bibliothèque, et les galeries des fêtes dont la magnificence et retendue 'étaient proverbiales. II fallait beaucoup de temps pour connaftre tous les dégagements du palais, qui avait un nombre infini de corridors, d'escaliers dérobés, des issues secrètes, et qui même communiquait avec la caserne Napoléon par un souterrain. C'était en somàie une forteresse très-difiicile à garder pour un gouvernement qui n'en connaissait pas à fond tous les détours, le lieu du monde le mieux fait pour faciliter une surprise. Le service militaire fut fait le 8 septembre par le 2® bataillon de la garde nationale, commandant KoUer, et la compagnie des francs-tireurs Harrisson. Cet troupes occupèrent les cours et le rez-de-chaussée. M. Franchetti, qui s'était mis à notre disposition avec ses édalreurs, nous fournissait, au bas du perron, quelques hommes pour le service d'estafette, et à la porte du Conseil, trois plantons. Le gouvernement n'avait pas d'autre force que ces trois plantons entre lui et la foule qui remplissait sans cesse les grands appartements. Les tirailleurs de M. Flourens venaient à tout moment se promener en armes sur la place de l'Hôtel de Ville, en quête d'occasions. A une certaine heure de la journée du 6 septembre, M. Rodrigues, un des compagnons de Franchelti, se trouvait seul pour représenter la force publique dans la salle qui précédait immédiatement la salle du Conseil, quand il vit sur la place un bataillon de tirailleurs avec ses fusils et ses officiers, et dans la salle à côté de lui Flourens, Millière, Tibaldi, Rabuel et quelques autres dont il donne les noms, et qui, à leurs rmes, à leurs propos, à leurs gestes, montraicntbienqu*ils
n'étaient pas là pour des pourparlers ou de simples promenades. H. Rochefort, appelé par eux, vint conférer à voix basse. Il y eut d'abord une altercation, qui peu è peu s'apaisa. M. Rochefort les engageait évidemment à se retirer. H. Rodrigues entendit Rabuel donner des (Mrdres en prenant le titre de .commandant provisoire de IHôtel. Il l'interpella vivement, et il s'ensuivit une scène violente qu'il prolongea à dessein, parce qu'il avait trouvé le moyen dès le commencement de faire prévenir M. Franclietti, en jetant un papier, par la fenêtre, à un éclaireur, M. Delamare. Le commandant arriva enfin, avec ses hommes, dont la présence suffit pour rendre le coup de main impossible. Voilà où nous en étiotls, ou plutôt voilà où en était la société. Pendant près de cinq mois, nous avons c6toyé la guerre civile ; jamais plus que dans ces premières heures.
C'est ce qui nous détermina. Tous, nous acceptions le fardeau avec une profonde douleur; quelques-uns avec une sorte de désespoir. C'est aussi ce qui détermina H. Trochu.
La position personnelle du général était fort épineuse. Un sait qu'il n'avait accepté de défendre Paris qu'à condition que l'Empereur y rentrerait et que l'armée du maréchal Mac-Mahon couvrirait la place. L'Empereur n'était pas venu, l'armée avait marché au Nord-Est, et le gouverneur de Paris s'était vu dès le premier jour suspect à l'impératrice et au comte de Palikao. Il pensait à donner sa démission; en tout autre temps il l'aurait fait. Le ministre, de son côté, avait voulu le remplacer par M. de Wimpffen. N'y ayant pas réussi, il le gênait et l'écartait autant que possible. Le conflit était presque
public. On en parla plusieurs fois à la tribune. Le ministre prétendit un jour que le gouverneur n'avait d'autorité qu'aux remparts, qu'il n'était pas chargé de reiller sur la Chambre. Il appliqua cette théorie en donnant directement ses ordres, pour le 4 septembre, BU général Soumain, commandant de la place, qui régulièrement ne devait en recevoir que du gouverneur. Le président de la Chambre, M. Schneider, agit de même. Il s'entendit avec le ministre de la guerre et le général Soumain, et sembla oublier qu'il y avait un gouverneur de Paris. Seul, le général Lebreton, questeur de l'Assemblée, eut l'idée de s'adresser au général Trocfau, à une heure assez avancée de la journée du 4 septembre. La cause était à peu près perdue, puisque les soldats avaient levé la crosse en l'air^ et il n'y avait que le général Trochu qui pût essayer, avec quelques chances, d'arrêter l'invasion, c Je fus introduit immédiatement, dit le général Lebreton. On a dît qu'il m'avait fait attendre longtemps; cela n'est pas.
9 Je lui racontai ce qui se passait, et lui déclarai qu'il était nécessaire qu'il se montrât; que lui seul, avec la popularité immense dont il jouissait en ce moment, pouvait nous tirer d'affaire. Il me répondit que c'était impossible, qu'il n'avait depuis plusieurs jours aucun commandement, qu'on le mettait complètement de côté. Il se répandit en plaintes contre le ministre de la guerre: — Il a voulu m'amiihiler complètement, il y a réussi. —
» Enfin, il se décida. Lorsqu'il descendit le perron pour monter à cheval, il fut acclamé avec une unanimité et une frénésie dont je n'ai jamais vu Fexemple. »
Ainsi parle le général Lebreton ; mais il faut bien que
l'on sache que ce général si acclamé, et si réellement populaire, s'il avait voulu, une demi-heure après, arrêter la marche de H. Jules Pavre qu'il rencontra au pont de Solférino, aurait été bousculé par la foule et aurait perdu sa popularité en un clin d'œil. c S'il avait poussé jusqu'au Corps législatif, il y aurait trouvé, dit M.Daru, deux cents députés qui avaient la volonté et à qui il ne manquait que la force. » Et en supposant qu'il restât deux, cents députés dans la salle, ce qui est bien peu vraisemblable, quelle force leur aurait donnée M. Trochu? Le Corps législatif, jusqu'au dernier moment, avait eu une chance, — une chance douteuse, — de conquérir une certaine popularité, en proclamant la déchéance. Le 4 septembre, jusqu'à* deux heures, il aurait peut-être pu faire accepter une commission de gouvernement élue par lui, à condition ce jour-là d'y mettre en totalité, ou en grande majorité, des membres de l'opposition. Le nom des membres de l'opposition, et non l'autorité du Corps législatif, aurait sauvé la commission. Mais après cette invasion, pc^ndant laquelle il n'avait pas donné signe de vie, laissant M. Jules Favre et M. Gambetta seuls en présence de la foule, après la déchéance prononcée, après le départ pour l'Hôtel de Ville, n'ayant plus les députés de l'opposition dans son sein, le Corps législatif ne pouvait plus rien, que commencer une lutte qui aurait abouti à la guerre civile, sans lui donner le pouvoir. H. Trochu, passant de son côté, rendait la guerre civile inévitable et dangereuse; il ne la supprimait pas. Bien plus, si H. Jules Favre s'était laissé persuader de retourner sur ses pas avec le général, il n'aurait pas sauvé la situation. Le parti violent prenait immédiatement
le dessus et commençait la lutte avec des chances sérieuses de succès. On peut contester cela à présent, quand on ne sait pas un mot de la situation des partis au moment de la Révolution, quand on n'a aucune connaissance des foules 9 aucune expérience des hommes, et quand on oublie que le Corps législatif, justement décrié par son origine, par sa longue et misérable docilité, par sa complicité notoire dans las fautes de la guerre, ne pouvait prendre quelque empire sur les masses qu'en leur donnant la déchéance, quand elles ne la tenaient pas encore, et en restant étroitement uni avec les membres de l'opposition. Tout cela était fini au moment où M. Jules Favre et M. Trochu se rencontrèrent. Personne ne pouvait revenir sur le passé, recommencer te qui aurait été possible vingt minutes auparavant. C'est ce que le général comprit par instinct sur le pont de Solférino, ce que les délégués du gouvernement n'eurent aucune peine à lui démontrer deux heures plus tard, et ce qui l'amena au milieu de nous. Il se dit qu'il ne pouvait refuser son concours sans compromettre un double intérêt, celui de Tordre et celui de la défense; que les Prussiens allaient camper sous Paris; que les révolutionnaires expulsés de THôtel de Ville allaient essayer de prendre leur revanche; qu'il fallait relever le pouvoir et entreprendre la lutte contre les dangers du dedans et ceux du dehors; que si les conservateurs luttaient entre eux, si seulement ils hésitaient, c'en était fait de la liberté et du pays.
C'est avec une immense joie que nous vîmes entrer le général dans la petite chambre où nous étions réfugiés. (J y étais arrivé quelques instants avant lui.) Nous nous dîmes que le danger de la guerre civile s'éloignait,
et nous prîmes dès lors la résolution de tout faire pour ne pas la ramener. Le général nous demanda avant tout si nous étions défenseurs résolus de la famille, de la propriété et de la religion. Cela prouve bien qu'il ne nous connaissait ni personnellement, ni par nos écrits, ni par nos actes. Ayant de fortes convictions religieuses, et, pour toute opinion politique, un grand amour de la liberté et de Tordre, il avait employé les loisirs que sa profession lui laissait aux belles et savantes études militaires qui avaient jeté tant d'éclat sur son nom. Il a dit dans sa déposition que, quand il avait rencontré M. Jules Favre sur le pont de Solférino, il ne le connaissait même pas de vue; il se trompait; M. Jules Favre était allé chez lui, comme la plupart des députés. On y allait aux nouvelles ; on vit bien vite qu'il n'était pas renseigné. Moi-même, je l'avais visité, en compagnie de deux de mes collègues. Il nous reçut poliment, parla à peu près seul, et se borna à des généralités très-honnêtes, qu'il exposait d'ailleurs d'une manière brillante. Mon impression fut qu'il n'avait aucune idée de ce que nous étions, et qu'il nous connaissait à peine de nom. Naturellement il connaissait le nom et l'illustration de M. Jules Favre ; mais il put très-bien avoir oublié une visite unique, dans laquelle on n'avait échangé aucune confidence. Ce qui a été dit, par quelques esprits passionnés et aventureux, d'une entente antérieure entre lui et nous pour préparer la révolution, est une fable. Quand nous l'eûmes rassuré sur la sincérité de nos principes conservateurs, il nous déclara qu'il était ù nous, en ajoutant qu'il ne se regarderait comme engagé qu'après avoir rendu compte de ses motifs et de sa
conduite du comte de Palikao» son supérieur. II ne songeait, en ce moment, qu'au ministère de la guerre, et, de notre côté, nous ne pensions pas à lui offrir d'autres fonctions. Il nous dit en revenant du ministère, avec beaucoup de simplicité, en homme qui savait qu'il ne s'agissait point d'ambition ni de vanité, mais seulement de sacrifice, que son adjonction au gouvernement ayant pour but de nous assurer le concours de l'armée, il était nécessaire qu'il eût le premier rang parmi nous. Nous avions déjà nommé président H. Jule» Favre, qui ne nous consulta même pas, et répondit sans hésiter que la condition était acceptée.
La fin du Sénat cl du Corps législatif.
Pendant que le général Trochc. se rendait au ministère de la guerre, nous reçûmes une députation de nos collègues de la Chambre, qui nous proposaient de reprendre la séance du Corps législatif au point où elle avait été interrompue, et de nous réunir à eux pour nommer une commission de gouvernement, comme si aucun événement ne s'était passé dans Paris. Il y avait dans cette députation M. Grévy, qui nous présidait encore la veille, M. Barthélémy Saint-Hilaire, M. Garnier-Pagès, qui était déjà à son insu membre du gouvernement, M. Cochery, M. Martel, M. Lefèvre-Pontalis, et deux membres de la m^ijorité, HH. de Guiraud et Johnslon. M. Grévy porta la parole. Il donna, en peu de mots, des raisons qui toutes étaient excellentes, et qui avaient déterminé notre propre conduite tant que nous avions pu espérer de les taire prévaloir. Il n'y avait pas
êM , sorresiEs do qcatke scftembei
on de nous qui ne ngrtoài amciuatal que la danibre s'eAt pat pris aiant deux heures les rtwJntinns qu'elle Tenait de prendre à cinq. Maintmant il était trop tard. 5oos ne ponrions ni effiler les &iu arromplii, ni demander à la popolatiûD qoi remplissait rSâlel de Tnie, la place, les quais, les boulefards, de suspendre sa joie et d'attendre que nous nous fussions cxiooertés arec h majorité du Corps législatif. Si nous avions pris œ parti, les masses en auraient immédiatement oondu que nous trahissions la République; elles se seraient retournées contre nous, et nous n'aurions £ût que lirrer immédiatement Paris à la domination des futurs organisateurs de la Commime. J'ose dire que, si les membres de la députation araient été à l'Hôtel de VOle depuis seulement ime heure, ils auraient partagé notre amviction à cet éganL Au moment où ils nous pariaient, la proclamation du gouvernement était déjà imprimée; nous en avions un exemplaire sur la table. M. Picard et M. Gambetta étaient an ministère de rintérieûr et au ministère des finances. Voici les termes de la réponse de H. Jules Fa\Te, telle qu'il la rapporte dans son li\Te :
« Je répondis à notre honorable collègue que, profondément touché de sa démarche, je ne pouvais lui laisser i^^brcr que, dans ma pensée, elle ne pouvait aboutir à aucun résultat. Elle ressemblait à toutes les mesures que Ton prend lorsqu'on a manqué Toccasion et qu'on est éclairé par un événement qu'on s'est longtemps obstiné à nier. Je lui rappelai avec quelle infatigable abnégation nous avions, pendant un mois, supplié la Chambre de prendre le pouvoir pour éviter une révolution. Elle s'en avisait quand la révolution était