LA GARDE PRÉTORIENNE
Magnan, témoin à charge, le même qui, en l8Si, commanda l'armée de Paris et qui fut depuis maréchal; il savait donc qu'on avait offert à ce colonel iOO,000 francs, argent comptant, pour traliir ses devoirs, et 300,000 francs en cas d'insuccès et de destitution. M. Hagnan avait refusé avec indignation, et on pouvait croire qu'il était resté incorruptible dans son nouveau grade; mais le système était-il abandonné? Tous les officiers étaient-ils aussi austères que M. Magnan? Presque toute la fortune patrimoniale du prétendant avait passé en sportules. Ses ressources personnelles épuisées, il^avait emprunté de grosses sommes pour la même destination, puisqu'il restitua pendant sa présidence 324,000 francs au prince Pallavicino, 500,000 francs au maréchal Narvaez, un million, à titre d'à-comple, à miss Howard, qui figura dans les versements opérés par la liste civile pour un total de 5,449,000 francs. Le commandant Fleury, qui fut depuis général et directeur des haras, partant pour l'Afrique, où il allait recruter des amis pour l'ancien conspirateur de Boulogne, avait essayé vainement de négocier quatre traites de 10,000 francs chacune, créées par le président de la République, dont la signature n'avait plus cours sur la place de Paris. Celte pénurie de Louis-Napoléon, et sa cause, n'étaient un secret pour personne.
M. Changamier l'ignoraitril ? En tous cas, il dut perdre ses dernières illusions sur l'impossibilité de faire marcher une escouade contre l'Assemblée nationale, quand il lut la circulaire suivante adressée le 28 octobre par le général Saint-Arnaud, ministre de la guerre, aux généraux de l'armée de Paris :
(( Plus que jamais dans le temps où nous sommes» disait le ministre, le véritable esprit militaire peut assurer le salut de la société.
» Mais cette confiance que l'armée inspire, elle la doit à sa discipline ; et, nous le savons tous, général, point de discipline dans une armée où le dogme de l'obéissance passive ferait place au droit d'examen .
9 Un ordre discuté amène l'hésitation ; l'hésitation, la défaite.
» Sous les armes, le règlement militaire est l'unique loi.
» La responsabilité, qui fait sa force, ne se partage pas : elle s'aiTôte au chef de qui Tordre émane; elle •couvre à tous les degrés l'obéissance et l'exécution. »
L'attentat.
Le 1®' décembre 1831, il y eut, comme d'habitude, réception à TÉlysée. Le président ne quitta pas les salons, causa avec les visiteurs de choses indifférenles, donna même quelques rendez-vous pour le lendemain. L'observateur le plus attentif, dit un historien du coup •d'État, n'aurait pu découvrir ni sur son front un nuage, ni dans ses paroles une préoccupation.
tt Vers dii heures, Louis-Napoléon, s'étant adossé à une cheminée, appela d'un signe le colonel Vieyra, nommé la veille chef d'état-major de la garde nationale: — Colonel; lui dit-il en souriant, êtes-vous assez maître de votre visage pour n'y rien laisser paraître d'une grande émotion ? — Je le crois, mon prince, répondit M. Vieyra.
» — Fort bien alors! et avec un sourire plus épanoui :
» — C'est pour cette nuit, dit-il à demi-voix. Vous n'avez pas bougé ; c'est bien, vous êtes fort. Pouvezvous me répondre que demain le rappel ne sera battu nulle part et qu'aucune convocation de garde nationale n'aura lieu? — Très-facilement, pourvu que j'aie assez d'ordonnances à ma disposition. )> (H. Yieyra usa d'un procédé très-simple; il fit enlever ou même crever la peau des tambours.) a — Voyez le ministre de la guerre, continua le président. Mais ne partez pas surle-champ, on croirait que je vous ai donné un ordre. »
» Et; prenant le bras de l'ambassadeur d'Espagne qui s'avançait, le prince quitta la cheminée... »
Le dernier visiteur parti, il expédie les ordres suprêmes. Les agents indispensables étaient à leur poste, sans connaître l'heure, ni le plan, ni le but, car le coup d'Ëtat eut beaucoup de complices et peu de confidents* M. de Saint-Georges, directeur de l'Imprimerie nationale, était absolument sûr. M. Carlier, qu'on écarta au dernier moment pour le remplacer par un homme de coup de main, propre surtout à transmettre des ordres sans les discuter, avait organisé une police façonnée à l'obéissance passive, et totalement débarrassée du préjugé de la légalité. L'armée de Paris avait à sa tête des généraux et des colonels de fraîche création, qui avaient à justifier un avancement inespéré , scandaleux pour quelques-uns, et à se créer des droits pour de nouvelles faveurs. M. de Morny, qui travaillait pour lui-même, en se dévouant au prince Louis-Napoléon, tenait tous les fils. Jamais complot mieux organisé, ni plus facilité
par la position inouïe faite à son chef. 11 n'y eut qu'à donner la chiquenaude. Tout marcha en cadence comme une cérémonie bien refilée. Le gros de la besogne fut fait» et bien fait, entre trois et sept heure» du matin.
La ville, en s'éveillant, trouva les rues qui avoisinent l'Elysée et le Palais-Bourbon encombrées de troupes. M. Tbiers, les généraux Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, €hangamier, le colonel Charras, avaient été pris dans leur lit, poussés dans un fiacre, et conduits de toute la vitesse des cjjevaux à la prison de Mazas.
Cela fut connu partout en iin clin d'œil, sans qu'on puisse s'expliquer comment. On racontait même les détails. Lorsque les agents se présentèrent chez Cavaignac, qui devait se marier dans quelques jours, il écrivit deux lettres, l'une à sa fiancée, l'autre à la mère de sa fiancée, pour leur rendre leur parole ; puis il se déclara prêt à partir. Un personnage à figuré sinistre, la main droite constamment cachée sous son gilet, se tint à ses côtés pendant qu'il écrivait, et se plaça devant lui dans le fiacre. « Je devine votre mission, lui dit froidement Cavaignac, mais je ne vous donnerai pas l'occasion de la remplir. » Il ne prononça pas d'autres paroles. On racontait chez Goudchaux, quelques heures après, que Charras s'était jeté sur ses pistolets, qui, depuis plusieurs nuits, ne quittaient pas son chevet, mais qu'ik avaient été désarmés la veille par une main inconnue ; que plusieurs autres députés, dont on disait les noms, étaient servis depuis assez longtemps par des agents de police déguisés. Le général Changamier, animé de tous les sentiments qui peuvent pousser aux résolutions extrêmes, s'avança sur les
agents, un pistolet à la main prêt à iaire feu ; le commissaire de police se glissa derrière lui et lui saisit les deux bras. Un fiacre escorté de cavaliers, le sabre au poing, le conduisit à Hazas quelques minutes après à travers la ville encore silencieuse. Lamoricière, en passant devant le poste de la Légion d'honneur, se jeta à la portière, se nomma, appela les soldats à la défense de leur général : le commissaire de police qui l'accompagnait le rq>oussa violemment vers le fond de la voiture, et, tirant un b&iilon de sa poche, nenaça de le lui mettre dans la bouche*
Le colonel Espinasse, qui devait être appelé peu de temps après à un rôle plus éclatant, était chargé de s'emparer du Palais législatif. Il range silencieusement ses hommes le long du mur qui borne le jardin de la présidence, et sonne lui-même à la grille placée quelques pas plus loin. On ouvre : il repousse le gardien, entre vivement par cette porte entre-bâillée ; ses sapeurs le suivent et le reste de la troupe. Un bataillon de son régiment était de garde au palais cette nuit-là ; le commandant, en voyant son colonel et les hommes qui se pressent en foule à sa suite, devine ce qui va se passer. Il s'écrie qu'on le déshonore et brise son épée avec rage. Il veut appeler ; on l'arrête, on étouffe sa voix. Espinasse court à la chambre du commandant du palais,' le lieutenant-colonel Niol, qui, entendant du bruit, mettait à la hâte ses vêtements. Dès la porte, il saute sur l'épée de H. Niol, déposée sur une chaise; M. Niol s'avance p&le de rage : a Vous faites bien de la prendre, car je vous l'aurais passée au travers du oorp». 9 On n'inquiéta pas le président Dupin, qu'on
n'avait pas daigné consulter, et qu'on ne daignait pas craindre.
L'arrestation des deux questeurs, M. Baze et le général Le Flô, qui tous les deux logeaient au palais, fut difficile et presque tragique. En même temps que M. Espi • nasse, avaient pénétré dans le palais les deui commissaires de police chargés de s'emparer des questeurs. L'un, en entrant dans l'appartement du général Le Flô, trouve son fils, enfant de sept ans, qui d'abord prend peur. Le commissaire le rassure, a C'est pour un message du président I » L'enfant le mène à son père. Le général lutta corps à corps, dans sa chambre, dans l'escalier, dans la cour du pjdais. On assure qu'un officier supérieur, qui assistait immobile à cette lutte déplorable, eut le courage de l'Injurier. « Allez, nous en avons assez, des généraux avocats, et des avocats généraux. » M. Baze ne déploya pas moins d'énergie. Sa femme s'arracha, du lit pour le défendre ; un agent de police mit la main sur elle» M. Baze prolongeait la résistance, ne pouvant pas croire à l'abandon de tout ce qui l'entourait. On l'emporta de vive force, se débattant encore contre les soldats et les hommes de police, et criant à la trahison jusqu'au poste ae la rue de Bourgogne, où il put enfin se vêtir avant d'être jeté en fiacre et dirigé sur Mazas.
Plusieurs représentants appartenant au parti avancé, MH. Beaune, Nadaud, Lagrange, Yalcntin, Cholat, Miot, Greppo, furent arrêtés celte même nuit dans leur domicile. Par quel caprice inscrivit-on M. Roger (du Nord) sur cette liste ? Est-ce comme ami de M. Thiers? ou faut- il croire que M. de Morny, qui connaissait
rai*deur généreuse de son caractère, le fit arrêter, comme il s'en vanta plus tard, pour Tempècher de se compromettre? Les arrestations de citoyens, commencées dans la nuit, se poursuivirent sans relâche pendant les trois journées suivantes.
La force armée occupait les bureaux et les ateliers des journaux hostiles, dont les plus importants furent supprimés. Il y avait un canon dans la cour au Natio^ nal. Le directeur, H. Gaylus, ancien préfet de la République, désigné dès lors pour la transportation, parvint i déjouer les recherches de la police et à quitter la France.
Le long des rues et des boulevards^ les murs disparaissaient sous de nombreuses affiches, imprimées et placardées pendant la nuit. Ces documents, destinés à apprendre au pays ce qu'on entendait faire de lui, étaient au nombre de quatre. Le premier était ainsi conçu :
a Au nom du peuple français, ^
» Le président de la République décrète :
» Article premier. — L'Assemblée nationale est dissoute.
» Art. 2. -•• Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est abrogée.
» Art. 3. — Le peuple français est convoqué dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant.
» Art. 4. — L'état de siège est décrété dans l'étendue de la première division militaire.
» Art. s. — Le conseil d'État est dissous.
» Art. 6. — Le ministre de l'intérieur est chargé, etc. »
Ce décret est contre-signe par M^ de Mo^ny, nommé dans là nuit même ministre de Finlérieur.
Venaient ensuite, deux proclamations du président de la République, publiées sans contre-seing de ministre, Tune au peuple flrançais, l'autre à l'armée, et une autre du nouveau préfet de police, M. de Maupas, aux habir tants de Paris.
La proclamation du prince au peuple français portait en tête ces mots : « Appel au Peuple, » qui sont encore aujourd'hui le signe de ralliement du parti bonapartiste. H. Bonaparte y représente l'Assemblée comme ayant attenté à son pouvoir (probablement à cause de celte innocente loi des questeurs), et ce qui est plus extraordinaire, il accuse l'Assemblée constituante de 1848 d'avoir conspiré contre lui avant qu'il fût président. 11 est clair que les six millions de suffrages qu'il a obtenus sont, à ses yeux, une consécration du dogme de la légitimité dans la dynastie impériale ; qu'il se croit élu non pour jurer la Constitution et la faire respecter, mais, pour la briser. Dictateur et empereur depuis le 10 décembre 1848, il souffrait au-dessous de luj, par condescendance, une Assemblée qu'il aurait pu accepter comme instrument, mais qu'il devait supprimer dès qu'elle devenait obstacle.
Voici les passages les plus significatifs de cette proclamation, qui explique la pensée du règne, celle du coup d'État et des deux fameuses expéditions de Strasbourg et de Boulogne.
a L'Assemblée, qui devait être le plus ferme appui de l'ordre, est devenue un foyer de complots. Le patriotisme de trois cents de ses membres n'a pu arrêter ses
fatales tendances... Elle attente au pouvoir que je tien directement du peuple; je Tai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi.
» La Constitution, vous le savez, avait été faite dans le but d'affaiblir d'avance le pouvoir que vous alliez me confier. Six millions de suffrages furent une éclatante protestation contre elle, et cependant je Tai fidèlement observée. Mais aujourd'hui que les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies veulent me lier les mains afin de renverser la République, mon devoir est de déjouer leurs perfides projets, de maintenir la République et de sauver le pays, en invoquant le jugement du seul souverain que je reconnaisse en France, le Peuple. »
La proclamation indiquait ensuite les bases d'une Constitution conforme, disait-elle, au système d'organisation politique créé par le Premier consul au commencement de ce siècle, et qu'elle résumait en ces termes :
« 1® Un chef responsable nommé pour dix ans;
» ^ Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul;
9 3® Un conseil d'État préparant les lois et en soutenant la discussion devant le Corps législatif;
9 4® Un Corps législatif discutant et votant les lois, nommé par le suShige universel, sans scrutin de liste qui fausse l'élection;
» 5^ Une seconde Assemblée formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques.
i> Pour la première fois depuis 1804, disait M. Bonaparte, vous voterez en connaissance de cause, sachant bien pour qui et pour quoi. »
La proclamation à Tarmée débutait ainsi :
. « Soldats^
» Soyez iiers de votre mission. Vous sauverez la patrie, car je compte sur vous, non pour violer les 1<hs, mais pour faire respecter la première loi du pays, la souveraineté nationale, dont je suis le légitime représentant.
9 Depuis longtemps vous souffriez comme moi des obstacles qui s'opposaient et au bien que je voulais vous faire, et aux démonstrations de votre, sympathie en ma faveur. Ces obstacles sont brisés. L'Assemblée a essayé d'attenter à Tautorité que je tiens de la nation entière : elle a cessé d'exister... 9
H. Bonaparte donnait aux soldats sous les armes le droit de voter:
« En 1830 comme en 1848, on vous a traités «n vaincus. Après avoir flétri votre désintéressement héroïque, on a dédaigné de consulter vos sympathies et vos vœux^ et cependant vous êtes Félite de la nation.
» Aujourd'hui, en ce moment solennel, je veux que l'armée fasse entendre sa voix... »
Le préfet de police disait de son côté:
a Le président de la République, par une courageuse initiative, vient de déjouer les machinations des partis et de mettre un terme aux angoisses du pays,
9 C'est au nom du peuple, dans son intérêt, et pour le maintien de la République que l'événement s'est accompli.
» C'est au jugement du peuple que Louis-Napoléon Bonaparte soumet sa conduite.
» Lorsque l'élu de six millions de suffrages appelle le peuple entier à exprimer sa volonté, des factieux seuls pourraient vouloir y mettre obstacle.
» Toute tentative de désordre sera donc promptement et inflexiblement réprimée. »
Ces divers actes et tout le plan du coup d^Ëtat étaient préparés de longue date. Le président les gardait toujours près de lui dans un paquet cacheté, sur lequel il avait écrit de sa main ce seul mot : Rubicon. Les ouvriers de Flmprimerie nationale travaillèrent toute la nuit, surveillés chacun par deur gendarmes. Ordre était donné de fusiller quiconque s'approcherait des fenêtres ou tenterait d'avoir communication avec le dehors. On avait poussé la précaution jusqu'à couper et émietter la copie de manière à la rendre in-intelligible ; celui qui recueillit les paquets et fit la mise en pages en connut seul le contenu. Les placards furent immédiatement portés chez le préfet de police, qui avait sous la main une légion d*afBcheurs, dont le travail fut surveillé et protégé par de nombreux agents. Tout était achevé à sept heures, au moment où le jour :ommençait à poindre.
Il faisait un peu de pluie. Des cercles se formaient autour des affiches et se renouvelaient rapidement. On échangeait peu de paroles. Dès ce moment on pouvait juger que lés ouvriers resteraient inactifs, qu'ils suspendraient leurs résolutions. Ils avaient, depuis le 31 mai, une rancune mortelle contre l'Assemblée. Les Montagnards, d'accord en cela seulement avec la Société du 10 décembre, club bruyant et agissant, où s'élaborait à ciel ouvert la propagande bonapartiste, leur répétaient chaque jour que la droite voulait rétablir la monarchie, qu'elle leur ramènerait Louis-Philippe ou Chambord, que là était le danger.
Michel (de Bourges) le leur avait dit la veille du haut de la tribune. Ceux d'entre eux qui étaient socialistes, et c'était certainement le grand nombre , pouvaicnt^ils oublier que Napoléon avait écrit VExtinction du paupérisme? qu'il avait été leur idole? que toutes les émeutes de 1848 s'étaient faites sous l'invocation de son nom? Us n'avaient pas lu son livre, qui n'est qu'une brochure ennuyeuse et médiocre, mais le titre n'avait pu être choisi que par un socialiste. Dans les proclamations qu'ils avaient sous les yeux, il parlait d'appel au peuple, de restauration du suffrage universel, de maintien de la République. Les ouvriers en blouse^ avec le pain de la journée sous le bras et le compas tout ouvert dans la poche, lisaient d'un air grave, sans étonnement, sans colère. Quelques-uns laissaient échapper un mot d'approbation et semblaient croire que ces événements étaient une revanche du peuple contre la bourgeoisie. Les bourgeois étaient divisés; le parti de la force respirait : il lui faut toujours, en tout et à tout prix, la paix. Les politiques se sentaient envahis par une colère furieuse; c'était le gi-and nombre, le trèsgrand nombre. Trouvant les bureaux de journaux fermés, ils couraient chez les hommes qui avaient l'habitude de les recevoir, chez Goudchaux, chez Landrin, chez Delestre, chez Crémieux, chez Marie. Je ne parle que des républicains. Les autres avaient aussi leurs lieux de réunion ; les amis de M. Odilon Barrot remplirent sa maison dès le matin. On se comptait ; tout absent passait pour être à Mazas. Les nouvelles se croisaient, vraies ou fausses. Faut-il avouer que, dans les prévisions des attentats où le vainqueur se porterait dès
le lendemain I tout le monde restait au-dessous de la vérité? On commentait le coup d'Ëtat en termes enflammés; on cherchait les moyens de résistance; on se disait que le peuple des ateliers se réveillerait, qu'il comprendrait. Le président déclarait dans ses proclamations, ses affidés répandaient partout qu*il n'était pas Tagresseur, qu'il opposait la force à la force; qu'il se levait pour anéantir un complot monarchique, pour rendre au peuple ses droits. Hais les réponses sautaient aux yeux! Le piège était trop grossier!
Les manœuvres des partis, le complot, les tendances funestes de l'Assemblée, tout cela se résumait dans on mot : l'Assemblée, par la loi des questeurs, avait voulu pourvoir à sa propre sûreté. Le bon sens lui en faisait un devoir, la Constitution lui en donnait le droit.
Loin d'empiéter sur le pouvoir du président, elle l'avait subi à l'excès; elle avait poussé l'abnégation, on pouvait môme dire l'obéissance passive, jusqu'à la faiblesse, jusqu'à la lâcheté.
Le président l'accusait d'avoir fait la Constitution contre lui, cette Constitution qu'il avait jurée, cette Constitution faite dans une Assemblée dont il était membre, avant qu'il fût candidat, et dans un temps où l'on ne croyait pas qu'il eût jamais l'audace de l'être ! 11 se plaignait de n'avoir pas en main le pouvoir absolu ! « On ne s'est appliqué qu'à affaiblir par avance le pouvoir que vous alliez me confier ! » Cet inconnu, ce médiocre auteur de pamphlets socialistes, ce conspirtteur risible de Strasbourg et de Boulogne, élevé à la première dignité de l'Ëtat par la vertu de la légende impériale, si différente de l'histoire de l'Empire, se
plaignait de n'être pas encore à sa place. Cétait un dictateur, un César ravalé à la basse et humiliante condition de président de la République !
On deyait reconnaître qu'il était plus près de la vérité, quand il accusait TAssemblée d'avoir attenté au suffrage universel* Mais n'avait-il pas tr^npé dans la loi du 31 mai? Aurait-elle été faite sans lui? H se vantait dans sa proclamation de rétablir le suffrage universel. Que lui donnait-il à faire, au suffrage universel rétabli? Une Chambre sur deux. Et cette Chambre, il la diminuait, il la bridait, il la subordonnait au président, au Sénat, au conseil d'Ëtat ! N'était-ce pas railler ceux qu'on dépouillait, que de parler dans ces conditions du rétablissement du suffrage universel? Voilà ce que nous disions; qu'aurions-nous dit si nous avions pu prévoir que ce qui restait du suffrage universel allait être détruit et avili par le système des candidatures officielles ?
n répétait partout, dans son décret, dans ses deux proclamations, dans la proclamation de son préfet de police, qu'il voulait le maintien de la République. Après avoir, pendant trois ans, juré chaque jour fidélité à la Constitution, il commençait un nouveau j^le, en jurant qu'il voulait maintenu* et sauver la République. Mais il ne voulait, il ne rêvait, il n'avait jamais voulu et rêvé que l'Emphre.
Il parlait d'appel au peuple: le peuple, après le coup d'État, si le coup d'Ëtat réussit, n'aura le choix qu'entre Napoléon et la guerre civile. Quoi ! prendre tous les pouvoirs, tout le pouvoir ; prendre l'armée et les fonctionnaires, en leur inculquant par surcroit le dogme de l'obéissance passive, empoigner comme des malfai-
leurs les plus grands personnages du pays, M. Thiers, M. Cavaignac; fouler aux pieds ses serments, déchirer la Constitution, mettre les députés en prison, fairevioler la salle des délibérations par un régiment ; dire, dans des proclamations : Que les méchants tremblent ! et essayer ensuite de faire prendre l'appel au peuple au sérieux? Quand Philippe Auguste disait: a Que le plus digne prenne la couronne I d on savait bien que c'était pure rhétorique : il n'y avait pas de tragédie sous cette comédie. Mais le traître, le parjure, le conspirateur, le tout-puissant, qui tenait la France agonisante sous sa botte, lui dire: « Votez librement! Je m'en irai si vous votez autre chose ! Je ne serai qu'un humble et pacifique citoyen de la République que vous aurez faite, ou un sujet soumis du roi que vous vous serez donné! » Nous pensions alors, dans notre colère, que parler ainsi à un grand peuple, c'était se jouer de la justice divine.
La résistance légale.
Un certain nombre de députés et d'hommes politiques, réunis chez H. Odilon Barrot, avaient signé la protestation dont voici la teneur :
« Vu l'article 68 de la Constitution,
» Considérant que, violant ses serments et la Constitution, Louis-Napoléon Bonaparte a dissous l'Assemblée, et employé la force publique pour consommer cet attentat ;
Les membres de l'Assemblée, soussignés^ après avoir constaté la violence qui est apportée, par les ordres du président^ à la réunion légale de l'Assemblée, et l'arrestation de son bureau et de plusieurs de ses membres ;
» Déclarent que l'article 68 de la Constitution trace i chaque citoyen le devoir qu'il a à remplir ;
46 SOUVENIRS DU QITJlTKK SEPTEMBRE
9 En conséquence, le président est déehuié déchu de ses fonctions.
« La haute cour de justice est convoquée. Défense est faite à tout citoyen d'obéir aux ordres du pouvoir déchu, sous peine de complicité.
a Les conseils généraux sont convoqués et se réuniront immédiatement; ils nommeront une commission dans leur sein, chargée de pomrvoir à l'administration du département et de correspondre avec TÂBsemblée dans le lieu qu'elle aura choisi pour se réunir.
« Tout receveur général» ou percepteur, ou détenteur quelcon<iuc des deniers publics qui se dessaisirait des fonds qui sont -dans ses caisses sur un autre ordre que celui émané du pouvoir régulier constitué par l'Assemblée, sera responsable sur sa propre fortune et, au besoin, puni des peines de la complicité. »
Suivent de nombreuses signatures. Je remarque MM. Odilon Barrot, de Tocqueville, Gustave de Beaumont, Lanjuinais, Passy, le duc de Broglie, Duvergier de Hauranne, et parmi les membres de l'Assemblée actuelle, MM. Dufaure, Oscar de Lafayette, de Corcelles, Bocher, Vitet, Mathieu de la Redorte, Victor Lefranc, etc. Les représentants réunis chez M. Crémieux furent arrêtés en un seul coup de filet, et conduits à pied à la Conciergerie. L'extrême gauche nomma un comité de résistance. M. Victor Hugo, l'un de ses délégués, rédigea un appel aux armes qui fut imprimé immédiatement, répandu dans la foule, et même affiché dans certains quartiers. Quarante ou cinquante députés pénétrèrent dans le Palais-Bourbon par une porte de
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service qu'on avait oublié de fermer. Ils s'installèrent dans la salle des séances, et rédigèrent sur-le-champ une protestation et un décret de déchéance. Ils commençaient à le signer quand M. de Horny donna ordre de les expulser. Des soldats les arrachèrent de leur siège. H. Monet essaya de leur lire l'article 68 de la Constitution : € Toute mesure par laquelle le président de la République dissout l'Assemblée nationale, la .proroge, ou met obstacle à l'exercice de son mandat, est un crime de haute trahison. Par ce seul fait, le président est déchu de ses fonctions, les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance. » Les soldats ne voulaient ni écouter ni comprendre. Leur chef ne cessait de répéter : a J'ai mes ordres. > On traîne les représentants dans la salle CasimirPérier, grande et belle galerie qui sert de péristyle à la salle des séances, et les soldats y entrent avec eux, les poussant toujours la baïonnette dans les reins. A ce moment arrive le président, M. Dupin, que deux ou trois députés amenaient de force, et qui, dans l'incertitude du lendemain, ne voulait ni adhérer au coup d'État, ni le condamner. On lui passa, malgré lui, son écharpe. Il ne dit qu'un mot, qui était une vérité et une lâcheté, a Nous avons le droit; c'est évident ; mais ces messieurs ont la force : allons-nous-en. » Chassés enfin du palais, ces députés se répandirent sur la 'place et dans les rues avoisinantes. Quelques-uns, parmi lesquels M. Toupet des Vignes et le général Radoult-Lafosse, voulurent haranguer la foule; ils furent arrêtés et conduits prisonniers au ministère des affaires étrangères. Les autres se rendirent rue de Lille, au diHnicile de M. Daru, vice-président de l'Assemblée,
qui avait été arrêté dans la matinée. Ils y trouvèrent une grande affluence de membres de la droite. Là, on résolut de faire une nouvelle tentative pour se faire ouvrir la salie des séances. Plus de cent cinquante députés descendirent la rue de Lille, ayant à leur tête deux vice-présidents, M. Benoistd'Azy et M. Yitet; mais ils ne purent franchir la grille; les soldats croisèrent la baïonnette devant eux. Ils se replièrent sur la mairie du \^ arrondissement, dont le général Lauriston, membre de l'Assemblée et colonel de la X* légion, leur fit ouvrir les portes.
Dans cette salle de mairie fut tenue la dernière séance 'de l'Assemblée législative. Il en existe deux comptes rendus, qui furent publiés à cette époque, et ne diffèrent l'un de l'autre que sur des points de détail. M. Ténot, dans son livre intitulé : Paris en décembre 4851, a reproduit celui qui semble le plus complet. Tout le monde devrait avoir dans les mains le livre de M. Ténot. Il faut y lire ce compte rendu. J'en donnerai, par quelques extraits, une idée.
Il était onze heures du matin. On était deux cent vingt membres.
C'était assez pour délibérer va ablement dans les circonstances où l'on se trouvait. Parmi les députés présents, je remarque les deux présidents de l'Assemblée actuelle, MM. Grévy et Buffet; des ministres anciens et futurs, le duc de Broglie, père de M. de Broglie, aujourd'hui vivant, M. Dufaure, M. Casimir Périer, M. de Larcy, environ quarante-cinq membres de l'Assemblée de Versailles.
Toutes les opinions y étaient représentées. M. Marc
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Durraisse, M. Tamisier, M. Pascal Duprat y côtoyaient M. Vitet, M. de Vogué, M. de Falloux ; cependant la droite y était en immense majorité. M. Benoist d'Azy présida. On vola d'abord à l'unanimité un décret rédigé par Berryer, et qui proclamait la déchéance de Bonaparte. Tous les membres présents y apposèrent leur signature.
M. Pascal Duprat, persuadé que la troupe obéirait au président de la R^nblique, sans tenir compte de la déchéance légalement prononcée, et que, par conséquent, les lois que l'Assemblée allait faire n'auraient que la valeur d'une protestation si elle n'opposait une force à la force en appelant le peuple à la défense de la représentation nationale, proposa d'envoyer des députés dans toutes les parties de Paris, et principalement dans les faubourgs, pour soulever la population.
« Cest votre seul moyen de salut, dit-il, vous ne vous défendrez que par la révolution. » M. Berryer lui répondit : « Nous nous défendrons par le droit. » Et l'on cria de toutes parts : « £t la loi, la loi ! pas de révolution ! 9
La révolution était faite pendant qu'on criait : a Pas de révolution! j> Elle était faite, non par l'Assemblée, mais contre elle, par le président.
Le président, appuyé sur Tarmée, qui le suivait sans hésiter dans cette voie, déchirait la Constitution, s'emparait, lu vertu de sa propre volonté, sans mandat quelconque et par un acte de violence sans justification ni préte3kte,de la totalité des pouvoirs publics. L'Assemblée ne pouvait penser qu'il lui suffirait, pour se défendre, de constater la violation du droit, qui était aussi évi-
dente que la lumière du jour, et de rendre des décrets qu'elle ne pouiTait ni faire exécuter ni même promulguer au dehors. Comptait-elle sur la garde nationale, c'est-à-dire sur le peuple ? Alors elle devait écouter H. Pascal Duprat. £spérait-elle que l'armée désobéirait au président? que la déchéance prononcée dans cette salle de mairie serait connue et acceptée?
L'espérait-elle, après Satory, après les discours prononcés par le général Magnan devant son état-major, après la circulaire du général Saint-Arnaud, après les événements de la nuit et de la matinée? On put juger dans cette séance même, de ce que peuvent la loi contre la force, et la raison contre l'obéissance passive!
A peine M. Pascal Duprat avait-il fini de parler, que les députés placés au fond de la salle s'écrièrent : a Un monte ! on monte!» Un profond silence s'établit: <f Pas un mot. Messieurs, dit le président. Gardez vos places. Songez que l'Europe entière vous regarde. » L'Europe entière allait voir qu'après avoir prononcé illégalement la dissolution de l'Assemblée issue du suffrage universel, Louis-Napoléon Bonaparte envoyait pour la dissoudre de fait un sergent d^infanterie suivi de douze fusiliers.
M. Vitet, vice-président de l'Assemblée, accompagné de H. Cliapot, secrétaire, de M. Grévy et de quelques autres députés, s'avance vers lui. Surlesobser^^ationsdeM.Vilet, il consent à se retirer pour aller chercher son capitaine. Le capitaine arrive. M. Vitet, M. Gré>7 parlementent encore avec celui-ci, qui se tient en dehors de la porte et ne leur répond que parées mots, répétés avec obstination : *' J'ai mes ordres. » Cependant, il reste dans le couloir