CHAPITRE PREMIER
Le Limousin. — Le château et le nom de Cosnac. — Éléonore de Talleyrand. — Mort tragique de Henri de Saint- Aulaire. — François, seigneur de Cosnac. — Transformation politique et sociale. — Conspiration du comte de Chalais, beau-frère de François de Cosnac. — La comtesse de Clialais. — La duchesse de Chevreuse. — Les principaux chefs de la conspiration. — Le cardinal de Richelieu rejoint le roi. — Trahison du comte de Louvigny. — Le jugement, la condamnation et la mort du comte de Chalais. — Mariage du duc d'Orléans, frère de Louis XIIL — Les ancêtres de Daniel de Cosnac attachés à la cour. — Livre de François, seigneur de Cosnac, contre le ministre protestant de Turenne. — Les abbesscs de la maison de Cosnac. — Le cardinal Bertrand de Cosnac nonce en Espagne. — Les évoques de la maison de Cosnac. — Éducation de Daniel de Cosnac. — Le collège de Navarre. — Le caractère de Daniel de Cosnac apprécié par des juges illustres. — Ses degrés à l'Université et à la Sorbonne. — Son entrée dans le monde.
Notre beau pays de France renferme au centre le plus reculé de ses provinces une riante contrée aux paysages de Suisse; on y rencontre d'aussi
fraîches vallées que parcourent des eaux aussi limpides, et ces premières et verdoyantes assises des escarpements montagneux, moins les cimes ardues aux neiges éternelles, .ladis cette contrée fut le théâtre de grands événements : les Sarrasins envahisseurs y soutinrent les chocs des Francs que commandait Charles Martel ; les longues guerres contre les Anglais y firent retentir le glorieux cliquetis des armes; les guerres des catholiques et des protestants ensanglantèrent son sol de leiu^s luttes fratricides ; les partisans de Henri IV et les ligueurs du duc de Mayenne y croisèrent le fer ; la Fronde y fit luire ses épées et entendre ses chansons satiriques. Turgot sillonna cette province d'une grande artère, unissant le Nord au Midi ; aux hruits guerriers du passé, cette route devait faire succéder l'activité qui engendre la prospérité agricole, manufacturière et commerciale. Aujourd'hui nid bruit ne réveille les échos silencieux des vallées ; la vie ancienne s'est éteinte, la vie moderne n'a pas commencé. Cette route même tracée par l'illustre intendant qui devint ministre, après avoir vu les lents et nombreux chariots du roulage pesant et les voitures aux roues rapides soulevant la poussière de son ruban argenté, entendu les grelots des chevaux et le retentissement du fouet des postillons, est silencieuse et déserte. Les chemins de fer, en évitant le centre pour toucher à peine
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à quelques points de la circonférence , sont allés porter ailleurs le mouvement, la richesse et la vie. Pourquoi le touriste irait-il, loin de sa patrie /chercher ces émotions devenues rares d'un pays que les progrès de la civilisation moderne n'ont point envahi? En Amérique, il trouverait un élan qui devance le notre; en Afrique, des chemins de fer ouverts par nos propres soldats; en Asie, une station de rail-way le fera bientôt descendre à la porte devenue plus hospitalière de l'hôtellerie où naquit le Sauveur du monde. Il lui reste l'Océanie, peut-être; mais qu'il vienne plutôt visiter la vieille province de Limousin 5 il lui faudra moins de temps, peu de périls à affronter ; et si l'habitant délaissé gémit de l'abandon où est resté son beau pays, le touriste bénira ceux qui lui ont ménagé des émotions et des plaisirs difficiles à rencontrer !
Cette verte et riante province du Limousin fut la patrie de Daniel de Cosnac; le château de Cosnac, placé sur la croupe de l'une de ces arêtes qui découpent la contrée en feuille de fougère, fut son berceau. Cette demeure, rebâtie presque en entier en style moderne sur la fin du règne de Louis XIV, offrait anciennement, avec sa double enceinte de fossés, ses hautes tours carrées découpant sur le ciel la dentelure de leurs créneaux , cet aspect rêveur des constructions
fortes et solides, qui, ayant bravé les efforts du temps, rappellent les souvenirs du passé et portent dans leurs flancs l'histoire d'une famille. L'antique chapelle, aux arcades romanes, servant d'église paroissiale aujourd'hui , se joignait au château par une soudure si étroite subsistant encore que, d'une galerie intérieure du château, au premier étage, on arrive à une tribune donnant sur la nef. Ce mutuel appui de la foi religieuse et de la force de l'autorité laïque, gardant, dans une intime union, leur réciproque indépendance, suivant l'esprit dé l'Evangile, a imprimé à l'ancienne France cette énergie qui lui a permis de résister si longtemps aux plus terribles secousses. Le château de Cosnac et son église restent comme un symbole de cette antique alliance. Ce château, avec la seigneurie qui en dépendait, petite souveraineté féodale jouissant de tous les droits de haute, moyenne et basse justice, était lui-même le berceau de la famille de celui autour de la vie duquel nous grouperons les événements variés dont ce livre réveillera les souvenirs.
Dès le commencement du dixième siècle, des chartes authentiques consacrant de pieuses donations aux abbayes de Tulle et d'Uzerche, constatent que sa famille était en possession de cette seigneurie depuis une époque déjà reculée. Lors que Daniel de Cosnac fit ses preuves de noblesse
pour l'Ordre du Saint-Esprit*, il prouva dix-sept générations suivies, de mâle en mâle, sans mésalliance, sans changement de nom, d'armes, ni de terre; sans compter des aïeux antérieurs dont l'éloignement des temps ne permettait pas de suivre la filiation exacte.
Pour remonter aux étymologies, Conak, en langue orientale, signifie : Seigneur; il signifie encore : demeure, palais, château. Ce nom ne seraitil pas resté comme une trace de l'invasion des Sarrasins, venus d'Espagne? Lorsque, après la terrible défaite de Poitiers, infligée par Charles Martel aux soldats du prophète , les Francs victorieux durent refouler les envahisseurs de provinces en provinces, de forteresses en forteresses, l'un d'eux ne put-il pas s'emparer de la demeure fortifiée de l'un de ces paladins et prendre, avec sa conquête, son nom oriental, double et glorieux trophée à transmettre à sa postérité? Ce ne sont que des coujectures basées sur l'étymologie et sur des probabilités historiques ; mais leur réalité plairait à une famille qui, après avoir conquis sur le sol de France et sur les infidèles ses titres seigneuriaux, sinon sa noblesse, est allée plus tard en Palestine conquérir encore sur les infidèles son blason appendu au-dessus du nom d'Elie de Cos-
* Voyez les Mémoires de Daniel de Cosnac , t. 11.
nac aux lambris historiques des salles des croisades, au château de Versailles.
En i63o, année de la naissance de Daniel de Cosnac, vivait au château de Cosnac le seigneur de cette terre ; il s'était éloigné de bonne heure des agitations politiques de son époque, pour vivre dans une de ces retraites alors possibles, où la main placée sur la garde de son épée, un gentilhomme pouvait avoir la paix , parce qu'il ne refusait pas la guerre. Il avait épousé la petite fille du terrible et brave Montluc , maréchal de France, Éléonore de Talleyrand , fille de Daniel de* Talleyrand, seigneur de Grignols, prince de Chalais , et de Françoise de Montluc , marquise d'Excideuil. Éléonore était restée veuve, à vingt ans, de Henry de Beaupoil de Saint- Aulaire, seigneur de La Grénerie, en Limousin, enlevé bien jeune lui-même, dans son château de La Grénerie, par une émouvante catastrophe : Un poisson, honneur des vastes étangs de sa terre, était servi sur sa table : qui aurait vu là les apprêts d'un repas funèbre ? Une arête entrée par mégarde dans le gosier du jeune seigneur ne peut en être dégagée»; il étouffe, il expire! Avi printemps d'une belle vie, Henry de Saint-Aulaire laisse une jeinie veuve et de jeunes enfants.
Quelle que fût la poignante douleur d'Eléonore, elle ne fut pas inconsolable, et le voile noir de la
veuve fit place encore au voile blanc de l'épousée. Dans la chapelle du château de Saint-Âulaire, en Limousin, le 21 septembre 161 8, la bénédiction nuptiale l'unissait à François, seigneur de Cosnac. Cette alliance fut féconde. Ce n'est pas en vain que de précieuses reliques, passées de générations en générations et conservées encore au château de Cosnac, garantissent aux châtelaines l'heureuse issue de leurs épreuves. De chaque union sortaient de nombreux rejetons. Trois fils et quatre fdles naquirent de celle-ci. L'ahié des fils, Armand, marquis de Cosnac, fut mestre de camp du régiment de Cosnac, infanterie, qu'il commandait au siège de Valence, en Italie ; Clément fut enseigne des gens d'armes du prince de Conti. Il mourut des suites d'une blessure reçue au combat de Solsonne, en Catalogne. La Gazette lui consacra ces lignes : « Le marquis de Cosnac, entre les gens d'armes du prince de Conti, fut dangereusement blessé d'un coup de pistolet dans le col *. » Dans un numéro suivant, elle cite comme s'étant particulièrement distingué « le marquis de Cosnac , enseigne des gens d'armes du prince de Conti, lequel eut aussi un cheval tué sous lui ^. »
La maison de Cosnac paya vaillamment son
* Xumcro du Vô septembre 1655 ' Numéro du 30 septembre 1655.
tribut à la patrie pendant les guerres du règne de Louis XIV : trois cousins de l'archevêque d'Aix périrent encore sur les champs de bataille : François de Cosnac, capitaine de cavalerie, tué à Charlemont, en 1673; Daniel de Cosnac, capitaine de cavalerie au régiment de Firmarçon, tué à La Marsaille, en 1693 ; Claude de Cosnac de La Marque ou La Marck, aide-de-camp du maréchal de Turenne, tué à la journée de Saverne, en 1694*.
Le troisième fils, né du mariage de François de Cosnac avec Éléonore deTalleyrand, fut Daniel, qui reçut son prénom de l^aniel de ïalle^rand, son grand -père maternel, dont il fut le fdleul. Successivement premier gentilhomme de la chambre du prince de Conti, négociateur du traité de paix de Bordeaux, évêque et comte de Valence et de Die, conseiller d'État, premier aumônier de Monsieur, duc d'Orléans, confident d'Henriette d'Angleterre, archevêque d'Aix, président des Etats de Provence, commandeur de* l'ordre du Saint-Esprit, Daniel de Cosnac devait parvenir à la célébrité.
Eléonore de Talleyrand préféra-t-elle sa nouvelle famille aux enfants qu'elle avait eus de son premier mari? Ceux-ci le crurent du moins, d'a-
' Le numéro de la Gazette qui rend compte de la journée de Saverne annonce sa blessure, à laquelle il ne survécut pas.
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près les difficultés d'intérêt qu'ils lui suscitèrent dans la suite *.
On assistait alors à une rapide transformation politique, Richelieu était ministre ! La féodalité, vieille armure d'institutions militaires et de châteaux fortifiés dont laFrance s'était bardée, autant pour se donner une forte cohésion locale par la décentralisation la plus extrême qui ait jamais existé, que pour résister aux invasions du dehors, tombait pièces à pièces en s'éloignant des circonstances qui l'avaient fait naître. La chevalerie, ce corollaire brave, généreux et brillant de la féodalité, avait disparu avec Charles VII, en laissant pour glorieux adieux la France délivrée des Anglais ; finissant, comme une poétique légende, avec Jeanne d'Arc, son héroïne, et s'enlevant dans son apothéose au milieu des éclairs et de la fumée de la poudre, proclamant désormais, de la stridente voix des canons, l'égalité des champs de bataille. Dans une ligne parallèle, le fils astucieux de Charles VII, le maître de l'école de Richelieu, travaillait à cette concentration des pouvoirs, continuée par ses successeurs, qui devait aboutir à l'explosion de la grande révolution française d'où est sortie l'égalité politique.
Après Charles VII, il est vrai, un lambeau de
^ Voyez, sur ces faits, V Histoire généalogique du P. Anselme, art. de Beaupoil de Saint-Aulaire.
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féodalité et un lambeau de chevalerie subsistent encore. A moins d'une révolution radicale, sanglante, le passé ne s'efface jamais que par une plus ou moins lente transition. Les fiefs subsistent de nom ; mais par un système calculé d'appels au roi, permis en prenant le juge à partie, leur juridiction s'évanouit devant la juridiction royale. On voit pour la dernière fois vui roi chevalier, François P', se faisant donner l'accolade par le pommeau d'une vaillante épée dans la main de Bayard, le dernier chevalier.
Henri IV présente le type de transformation du guerrier du moyen âge en militaire des temps modernes. Quant à sa politique, demémequeHugues- Capet, à peine sorti du rang des grands feudataires, fit courber, bien plus profondément que ses prédécesseurs, ses égaux de la veille sous son sceptre du lendemain, le premier des Bourbons devenu roi de France, à peine sorti lui-même du rang des grands vassaux dont il avait été l'un des plus turbulents, frappa sur les vaillants compagnons auxquels il devait d'avoir conquis sa couronne. Le duc de Biron, alors que la hache fatale était levée sur sa tête, bien que coupable, attendait encore sa grâce, ne pouvant croire à tant d'ingratitude. Le vicomte de Turenne, duc de Bouillon, ce protestant fougueux qui avait assisté Henri de Navarre dans tant de combats, ne sauva
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sa vie que par sa fuite eu Savoie. Le bâtard de Charles IX, le comte d'Auvergne, eût vu trancher le fil de ses jours, s'il n'eut été le frère utérin de la marquise de Verneuil ; mais il passa douze ans à la Bastille, d'où il ne sortit qu'après la mort de Henri IV.
Autoiu' du nom de ce monarque est restée cette auréole de popularité qui s'attache à ceux qui triomphent par les armes après avoir traversé de difficiles épreuves, à ceux qui ont la répartie spirituelle et française, à ceux qui ont certains défauts ([ue l'on pardonne; mais Henri IV' fut plutôt un grand roi qu'un hou roi; les libertés de toutes sortes lui étaient antipathiques ; il les atteignait en haut en abaissant la noblesse, il les frappait en bas par des atteintes sans nombre aux franchises municipales; il poursuivait un idéal : le pouvoir absolu .
Sully, grand ministre, plus administrateur qu'homme politique, travailla avec succès à l'ère de prospérité matérielle qui devait être une des raisons d'être du mode de gouvernement dans lequel l'autorité royale entrait à pleines voiles. Il est, parmi les hommes d'État, le père de l'économie politique, et de l'économie politique la mieux comprise, puisqu'il donnait à l'agriculture la prééminence sur toutes les autres sources de la richesse.
Sous Louis XIV, Colbert, trop vanté, en voulant favoriser l'industrie et le commerce au détriment de l'agriculture, fit tomber celle-ci dans un état de décadence inconnu jusque-là. Elle se relève depuis quelques années par un heureux retour des esprits et des capitaux ; il faut espérer que le libre échange, dont l'expérience se fait , ne viendra pas arrêter ce mouvement de régénération.
Lorsque Louis XIII, après Henri le Grand, monta sur ce grand théâtre de l'histoire, timide plutôt que faible , ce fut par un autre qu'il y fit remplir son rôle. Richelieu couvre sa robe de cardinal de l'hermine royale; mais sous cette blanche fourrure, la toge écarlate qui ne doit rappeler à celui qui la porte que sa résignation à subir le sort des martyrs, s'il le faut pour la défense de la foi, se montrait, au contraire, teinte du sang de ses victimes. Auparavant, la politique se déroulait surtout sur les champs de bataille ; le cardinal-ministre en transporte la scène dans son cabinet; et c'est le drame qu'il préfère.
Le comte de Bouteville et le comte des Chapelles, provocateurs, en plein jour et sur la place Royale où ils tirèrent leurs épées, du marquis de Beuvron et du comte de Clermont de Bussy d'Amboise, expièrent par la mort la faute d'avoir enfreint le nouvel édit contre les duels; mais ne
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furent point des victimes politiques. Richelieu, implacable surtout pour ceux qui s'attaquaient à son pouvoir, leur eut fait grâce, sans doute, s'il n'eût été entraîné par les nécessités d'un' système qui, voulant imposer l'autorité par la terreur, se fut nnputé l'indulgence comme une faiblesse. A voir les sévérités qui atteignaient les coupables contre les seules lois civiles, on pouvait prévoir celles qui seraient réservées à ceux qui voudraient briser la faveur du ministre, Pour en avoir fait la périlleuse tentative, le jeune et inconsidéré comte de Clialais, le maréchal de Marillac, le brave duc de Montmorency, Cinq-Mars et le vertueux de Thou, périrent sur l'échafaud.
Entre ces diverses tentatives de la noblesse impatiente d'un joug que chaque règne appesantissait déplus en plus sur elle, et rendu plus intolérable encore par Richelieu, celle de Henri de Talleyrand , comte de Chalais , beau-frère de François de Cosnac, arrêtera quelques instants notre récit.
Le comte de Chalais, jeune encore, étourdi, amoureux des beautés qui brillaient à la cour, semblait peu fait pour être le chef d'une entreprise dont le but était de changer la politique de l'Etat; mais il était connu par son audace, sa bravoure dans les guerres de cette époque. Au siège de Saint-Jean d'Angély, il avait été renversé par une
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terrible blessure; à celui de Montauban, il s'était distingué dans cet escadron de noblesse qui, après que les troupes avaient fui, ayant mis pied à terre et montant à l'assaut, s'était intrépidement maintenu sur le rempart. Il s'était signalé enfin dans ces duels si fréquents alors, où son épée avait acquis une vaillante renommée. H fut mis en avant par de plus habiles ; si le succès lui eût valu de hautes récompenses, un bâton de maréchal peut-être, les premiers eussent saisi les rênes du char après la chute de son conducteur. Du reste, il pouvait bien se faire ilhision, peut-être même ne pas se tromper dans ses ambitieuses espérances. Luynes, qui n'avait ni sa réputation de bravoure, ni sa haute origine, après avoir débarrassé Louis XIII d'un ministre que haïssait ce prince, n'était-il pas devenu connétable, chef du conseil, sans autre titre que celui de favori !
Dans cet événement, s'entre-mêlent le roman, la politique, le drame.
Chalais était marié; en même temps il était . amoureux de la belle duchesse de Chevreuse. 11 avait épousé la jeune veuve de Charles de Chabot, comte de Charny, Charlotte de Castille, dont le père était Castille, receveur du clergé, et la mère Charlotte Jeannin, fille du président Jeannin qui avait été ambassadeur en Espagne ; son frère, Jeannin de Castille, avait succédé à sou père dans la
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charge de receveur du clergé. Le père de la comtesse du Chalais avait quelque prétention de descendre des rois de Castille ; ce qu'il y a de plus certain, c'est qu'il était mort le 6 juin 1607, seigneur, comme le disait de lui-même le financier Zamet, sous Henri IV, de plus de trois cent mille écus, somme très-considérable pour ce temps. Alors commençait pour la noblesse, dont la richesse territoriale déclinait avec la puissance féodale, cette recherche de riches mariages destinés à donner à de grands noms l'éclat d'un cadre doré. Du reste, la comtesse avait d'autres avantages que ceux de la fortune qui avaient fait d'elle un des partis les plus recherchés à la cour. Elle était au nombre des beautés que célébraient les poëtes. Lorsque le comte de Charny avait réussi à obtenir sa main, Malherbe écrivit pour lui ces stances :
Eiitiu ma patience et les soins que j'ai pris Ont, selon mes souhaits, adouci les esprits Dont l'injuste rigueur si longtemps m'a fait plaindre ;
Cessons de soupirer, Grâces à mon destin je n'ay plus rien à craindre.
Et puis tout espérer, etc.
Une mort prématurée ayant ravi au comte de Charny son double trésor, le comte de Chalais, moins par de poétiques soupirs, que par l'éclat de
sa naissance et de sa valeur, devint à son tour, en décembre 1623, l'heureux époux de Charlotte de Castille. Nous avons parlé de son courage; sa naissance le rattachait aux comtes souverains du Périgord, dont l'un, à Hugues-Capet qui lui demandait: a Qui t'a fait comte?» ripostait par cette fière réponse : « Qui t'a fait roi? » Si Chalais eût réussi : au nom de la noblesse, une conversation de ce genre se fût sans doute établie avec la royauté, et le filet, soigneusement tissu par les successeurs de Hugues-Capet pour envelopper la France dans les mailles du pouvoir absolu, se fût déchiré.
La possession d'un trésor n'est pas sans péril, surtout lorsque le possesseur, non content du sien, court à d'autres conquêtes. Madame de Chalais fut-elle un peu légère? sans marcher sur le terrain perfide des représailles sérieuses, voulait-elle seulement parfois rappeler son mari des expéditions lointaines pour le ramener à la défense de son propre domaine? ou bien encore l'attrait involontaire de sa personne attirait-il des adorateurs qu'elle ne recherchait pas î Nous n'abordt'rons pas avec notre plume la solution délicate de ce triple problème, puisque le comte l'aborda luimême avec son épée sans peut-être le parfaitement éclaircir.
D'Esguilly, frère du comte de Lude, le grand-
maître de la Meilleraie, Roger de Daillon , baron de Pontgibaud, (^hrisJtophe de Lévy, comte de Brion, duc d'Amville, un prince du sang, le comte de Soissons, s'efforcèrent de plaire à la comtesse. Parmi eux, Pontgibaud était connu pour un des hommes les plus beaux qu'on ait jamais vus. Sa flamme, célébrée par une chanson rendue publique, devint plus particulièrement désagréable au comte; un jour qu'il le rencontra sur le Pont-Neuf, il lui fit mettre l'épée à la main, et le tua.
Ce fut une amoureuse intrigue qui conduisit à son tour le comte de Chalais à la mort. Il aimait, nous Pavons dit, la duchesse de Chevreuse, Marie de Rohan, veuve du connétable de Luynes, qui avait épousé, en secondes noces, le duc de Chevreuse, de la maison de Lorraine. Madame de Chevreuse est au premier rang parmi les femmes qui ont joué un rôle politique dans un temps où la plupart de celles qui avaient de l'esprit et de la beauté cherchaient à se donner une influence sur la marche des événements. Cette école des femmes politiques date de la régence de Catherine de Médicis, qui prétendit lutter contre les obstacles et en triompher par l'ascendant peu moral d'un séduisant essaim de jeunes femmes et déjeunes filles de la noblesse, détournées de la vie simple, traditionnelle, patriarcale des vieux châteaux, pour l'existence
brillante,mondaine et périlleuse de la cour. Cette princesse, imbue des idées faciles de sa patrie, créa l'institution des fdles d'honneur, ces pages féminins de la reine dont les services trop souvent compromettaient un titre qui aurait dii rester immaculé. Plus d'une, sans doute, resta pure en traversant cette atmosphère ; mais, parmi celles-ci, combien encore, devenues jeunes femmes, ne se souvin rent que trop desimpressions premières qu'elles y avaient reçues ! Madame de Chevreuse était l'amie de la reine Anne d'Autriche, qui ne connaissait de la part du triste Louis Xlll que l'indifférence de l'époux et la rigueur du monarque. Richelieu entretenait ces dispositions; la reine le savait, parce que le ministre redoutait, sur le roi, tout autre ascendant que le sien. La reine offensée voulait donc perdre le ministre. Son amie la secondait de tout son pouvoir. Lorsqu'à une situation de ce genre vient se joindre l'intérêt, toujours si grand parmi les femmes, d'un mariage à faire ou à rompre, on comprend quelle ardeur dut être portée à l'entreprise.
Un mariage projeté compliquait, en effet, la situation : une compagne à donner au jeune frère durci, Gaston, encore duc d'Anjou, depuis duc d'Orléans. La reine-mère pressait pour un mariage; mais le roi n'ayant pas d'enfants, Anne d'Autriche redoutait le mariage de son beau-frère
qui, (levant faire passer la couronne à sa descendance, attirait de son côté le prestige de la royauté. Le roi avait cédé à sa mère. Richelieu, incertain d'abord, s'était contenté de montrer les avantages et les inconvénients; mais il appuyait définitivement le mariage, parce qu'il s'agissait de Mademoiselle de Montpensier, d'une branche cadette de la maison de Bourbon, héritière d'une immense fortune, il est vrai; mais non d'une princesse étrangère, qui eiit donné au prince un appui extérieur pour une politique contraire à celle du ministre.
Renverser Richelieu, rompre le mariage de Monsieur, tel fut le programme! Il ne pouvait qu'être agréable aux princes et à la noblesse. La maison de Condé était peu empressée pour le mariage de Monsieur ; la première sur les marches du trône, il lui répugnait de descendre les degrés. Trois branches collatérales arrivées légitimement à la couronne depuis cent vingt-huit ans seulement, les d'Orléans avec Louis XIL les d'Angouléme avec François T*^ , les Bourbons avec Henri IV, offraient l'exemple d'un avenir possible et flatteur. La noblesse voyait le mariage projeté avec déplaisir, non pour lui-même, comme les Condé; mais, parce que, comptant sur le duc d'Anjou comme sur un chef à opposer aux tendances de la politique royale, elle désirait pour
lui une alliance puissante. J^rinces et gentilshommes, d'accord pour rompre le mariage, bien que par des motifs différents, étaient dans une identité de vues plus complète encore pour renverser le ministre.
La reine, les princes, la noblesse, se rencontrèrent ainsi dans une commune entente, sans concert préalable; mais celui-ci naquit, sans tarder, de la situation même. Pour donner à une tentative, dès lors inévitable, non l'apparence ou le fait d'une conspiration, mais une couleur et une réalité même que nous qualifierions de légalité , en moderne langage, il était habile d'envelopper dans la sphère de l'action le roi lui-même et son frère ; on l'essaya.
Ni les désirs, ni les répulsions de la reine, ne pouvaient être des motifs pour Louis XIII de se laisser glisser sur la pente où cette princesse eût voulu l'entraîner. Il fallait arriver par d'autres voies. Sous le règne de plus d'un de ses prédécesseurs, la politique de Catherine de Médicis eût pu être tentée ; mais Louis XIII, qui n'aimait pas la reine, n'aimait nulle autre femme, car on ne saurait donner le nom d'attachement à ce penchant timide que le roi manifestait pour Mademoiselle de Lafayette, fille d'honneur, à laquelle ses compagnes disaient en riant : « Ma commère, tu n'auras rien, le roi est sainct. » Sous Henri III, on se
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lut adressé à un mignon emprisonné dans son juste-au-corps étroit et dans sa haute collerette, à Caylus, à Joyeuse ou à Maugiron ; sous Louis XIII, il fallait s'adresser à un favori. Ce monarque en tutelle se révoltant en secret contre le joug qu'il subissait, que le maître véritable fût Concini ou fut le cardinal, avait besoin de s'épancher; s'il avait eu du cœur, il se fût épanché dans le cœur d'un ami; mais il n'en avait pas : égoïste et froid, il lui suffisait d'un favori. Dans son adolescence, Luynes lui avait plu par son talent à dresser des faucons pour la chasse, il devint favori. Le favori, après avoir débarrassé le roi de Concini, devint le maître. Richelieu ayant saisi le pouvoir, Chalais, qui ne lui portait pas ombrage, fut nommé grand-maître de la garde-robe et put devenir favori. Favori, triste rôle auprès de tous les monarques, mais plus triste encore auprès de Louis XIII confident sans être aimé, holocauste toujours prêt à livrer au cardinal ; et, pour tout intérêt du monarque, au moment suprême, quelques questions curieuses sur la grimace du mourant, ou quelque réflexion barbare comme celle-ci : « A l'heure qu'il est, M. le Grand* passe mal son temps. » Ce prince était naturellement cruel; vainement, dans son enfance, essaya-t-on de le corriger pour son fé-
' Cinq-Mars, grand écuyer.
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roce passe-temps à faire souffrir les animaux, et pour avoir voulu faire tuer un gentilhomme qu'il n'aimait pas : un lâche flatteur, afin de satisfaire ce barbare caprice , avait tiré sur ce gentilhomme une arquebuse chargée à poudre. Chalais ne portait pas ombrage au cardinal, parce que celui-ci ne le jugeait capable ni d'une haute ambition , ni d'un rôle politique ; il plaisait au roi par ses prouesses; car depuis ses expéditions contre les protestants, Louis XJII se piquait de valeur guerrière. C'était donc sur le comte de Chalais qu'il fallait agir, pour agir par lui sur le roi; dès lors, l'amie de la reine, la duchesse de Chevreuse, développa son art de sirène pour séduire le favori.
Quant à Gaston, pour le détourner de son mariage avec Mademoiselle de Montpensier, on y réussit facilement par l'intermédiaire du maréchal d'Ornano, son gouverneur.
Ces projets, ces moyens d'action pour arriver au renversement du cardinal, grandissaient, se fortifiaient, pendant un voyage de la cour de Paris en Bretagne, où le roi se rendait pour présider les États. Par un concours favorable de circonstances, le cardinal n'était pas auprès du roi. Le ministre, en outre, devait avoir contre Chalais d'autant moins de méfiance que celui-ci venait de l'informer d'un complot pour l'enlever dans sa maison
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de Fleury, et avait déterminé Louis XIII à lui envoyer les trente chevau-légers et les trente gendarmes qui firent échouer la tentative.
Ce fait démontre que le comte de Chalais était loin d'avoir préparé de longue main sa périlleuse entreprise; la séduction exercée sur lui par la duchesse de Chevreuse le décida, et il se trouva placé par elle au centre de la trame dont il devint le nœud. Autour de lui se groupent le prince de Marcillac, le comte d'Egmont, le duc de Montmorency, que la fatale destinée devait aussi conduire un jour sous la hache de l'exécuteur, le comte d'Aubeterre, Boisdanemets , Sauveterre, Baradas et bien d'autres; nous nommons seulement les plus compromis. Les deux bâtards de Henri IV, le duc de Vendôme et le Grand-Prieur, toujours acquis au parti des mécontents, sont prêts à marcher avec eux. Le prince de Condé et le comte de Soissons les secondent; à l'intérêt politique qui les unit tous deux se joint, pour le comte de Soissons, un intérêt de cœur ; il prétend lui-même à la main de Mademoiselle de Montpensier, et la rupture du mariage de Monsieur est son vœu le plus cher. Des émissaires sont envoyés aux gouverneurs des provinces pour les avertir de se tenir prêts à soutenir un mouvement contre le cardinal. La Motte Fénelon se rend en Périgord. Cette portion de la (luyenne, avec les provinces qui l'envi-
roilnent, couverte de châteaux, patrie des plus illustres noms delà noblesse française, est le centre indiqué d'une tentative féodale ; dans cette contrée, sous le règne suivant, expirera, avec la Fronde, son dernier effort. En cas d'échec, les chefs de l'entreprise se ménagent sur la frontière de France une place de retraite et de sûreté; d'Obazine est envoyé dans ce but au duc d'Épernon, gouverneur de Metz. On dépêche La Louvière à son frère, le cardinal de La Valette, ce guerrier prélat qui commanda des armées et qui préludait alors, par l'opposition la plus vive contre Richelieu , à l'obséquiosité et au dévouement qui le feront nommer plus tard par le duc d'Epernon, son père, \e cardinal-valet.
Le roi lui-même fut-il difficile à séduire? nous ne le croyons pas. Il détestait son ministre, qui nous a confié, dans ses Mémoires, qu'il ne conservait son ascendant sur le roi qu'avec une peine infinie : « Ma puissance, disait-il à Du Tremblay, est plus fragile qu'elle ne paraît, parce que le roi ne m'aime pas, qu'il faut le convaincre pour le gouverner , et travailler sans cesse sur nouveaux frais. » Louis XIII dut écouter avec faveur des ouvertures qui le flattaient, les motifs étaient identiques à ceux qui l'avaient poussé à se défaire du maréchal d'Ancre. Pour gouverner par lui-même, il avait abattu ce Florentin parvenu; il était do-
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miné de nouveau, donc il fallait abattre encore. La perte du ministre paraissait d'autant plus assurée que, par la politique habile de ceux qui la poursuivaient, tout complot disparaissait avec ses douteuses et périlleuses chances, pour faire place à un acte de la volonté royale qui aboutirait à un changement de ministère plus ou moins violent, suivant les nécessités ou le hasard des circonstances. Il n'est pas probable que Chalais, par prudence, ait initié le roi à tous les détails des projets concertés; toutefois, en cherchant à réveiller les griefs qui sommeillaient dans son cœur, il lui en dit trop peut-être ; car si le roi haïssait Richelieu, il aimait sa politique; et il put entrevoir que l'entreprise ne menaçait pas seulement le ministre, mais devait entrahier la chute de sa politique même.
Sur ces entrefaites, on apprend que Richelieu va rejoindre la cour. Quelques pressentiments nés des bruits vagues que tout projet, même secret, répand autour de lui, le motif tout naturel de la tenue prochaine des États de Rretagne , le ramènent auprès du roi. L'inquiétude grandit à son approche : vient-il renverser sous ses pieds les conjurés avec la conjuration ? vient-il lui-même se faire prendre au piège tendu par ses ennemis ? On ne sait. Tout dépend de l'attitude que va prendre le roi.
l6 SOIJVENIRS
Deux mesures inattendues augmentent les alarmes : on apprend qu'à Paris, Riclielieu a fait arrêter et enfermer à Vincennes le maréchal d'Ornano; en même temps, Louis Xlll lui-même fait arrêter à Blois et conduire au château d'Amboise le duc de Vendôme, gouverneur de Bretagne, et son frère, le Grand -Prieur, qui sont venus au-devant de lui. La cour, sous ces impressions peu rassurantes, quitte Blois et arrive à IN an tes au miheu de l'anxiété la plus vive. Le cardinal y rejoint Louis XIII ; aussitôt le comte de Chalais est déclaré prisonnier.
A ces coups de vigueur, on reconnaît la main du ministre et l'on ne peut plus douter qu'il n'ait reconquis son ascendant sur le roi. Louis XIII, comme l'écolier qui a retrouvé son maître et qui ti^emble d'être puni pour s'être émancipé pendant son absence avec un" condisciple étourdi , est trop heureux de livrer son favori à la vengeance du ministre pour apaiser son courroux. Richelieu peut, sans obstacle, faire passer de la théorie à la pratique le système que, deux années auparavant, il a exposé au Conseil : « d'avoir pour maxime de toujours abaisser les grands, quand même ils se gouverneraient bien ; comme si leur puissance les rendait si suspects, que leurs actions ne dussent point être considérées. » Ajoutant : « Que c'était chose injuste que devou-
loir donner Texemple par la punition des petits, qui sont arbres qui ne portent point d'ombre*. » Il y avait d^ la logique dans cette politique : la noblesse avait un esprit d'indépendance qui ne pouvait concorder avec la marche d'un gouvernement sans contre-poids ; il eut été néanmoins plus dans l'intérêt de la grandeur monarchique et de sa durée, et surtout dans l'intérêt de la France, de discipliner la noblesse trop guerrière, dans les cadres d'un gouvernement représentatif régulier, que de l'anéantir politiquement ; mais la tendance était de marcher au pouvoir absolu, en conservant quelques courtisans sans puissance, comme simple ornement du trône par l'éclat de leurs noms. N'avoir plus qu'à régner sur ces petits tant prônés, parce qu'ils sont arbres qui ne portent point d'ombre, semblait alors une facile tâche. Les rois et. leurs ministres voulaient se ménager les loisirs d'un gouvernement commode. Tout grand politique qu'était Richelieu, il ne soupçonnait même pas la puissance future de la démocratie. Quand les grands chênes de la forêt ont été abattus, le taillis , grandissant à son tour , a présenté d'ombreuses profondeurs ; l'antique monarchie s'y est égarée!
* Voyez dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, l'exposition de sa conduite au conseil après la disgrâce de la Vieuville.
a 8 SOUVENIRS
Le roi, ou plutôt Richelieu, fait expédier le 8 juillet 1626 une commission au garde des sceaux Marillac pour informer des faits de^onjuration et de lèse -majesté dont Chalais est accusé. Cette commission est suivie de lettres patentes portant institution d'une chambre de justice criminelle; lettres enregistrées le 5 août au parlement de Rennes. Cette chambre se compose de membres pris dans le Conseil d'État et de membres pris dans le parlement de Bretagne; parmi les premiers, on remarque : Fouquet, Machault, Criqueville ; parmi les seconds ; Cussé, premier président du parlement, Bry, second président. Descartes et Hay, doyen et sous-doyen. Marillac préside ; en ce jour, mstrument docile du ministre, lui aussi doit plus tard compter au nombre de ses victimes, et expirer dans une prison, tandis que son frère, le maréchal, sera décapité.
Une commission de juges choisis par un gouvernement, n'est autre chose pour l'accusé que la certitude d'une condamnation.
Le roi désavouant son favori, cette commune entente, qui n'eût été qu'une aspiration permise à un changement de ministère, était une conspiration manifeste. Les fds en sont faciles à saisir; le comte de Louvigny, frère du maréchal de Cramont, en a livré la trame. Louvigny était soupçonné de ne pas être à son coup d'essai en fait de
félonie. On rapportait que, se battant en duel contre le maréchal d'Hocquincourt, il lui avait dit : « Otons nos éperons; » et profitant du moment où son adversaire se baissait, il le transperça d'un coup d'épée dont il fut six mois à la mort *. Jl était cependant l'ami de Chalais, qui lui avait rendu de nombreux services , et qui s'était efforcé de rétablir sa réputation compromise par ce duel; il en avait fait son plus intime confident dans cette entreprise contre Richelieu. Louvigny révéla tout; il chargea même son ami le plus qu'il lui fut possible, en déposant devant la commission, que Chalais avait formé le projet de tuer le cardinal et d'entraîner Monsieur dans une guerre contre le roi.
Les artifices de la duchesse de Chevreuse furent, d'après les mémoires du temps, particulièrement ceux de Madame de Motte ville, la cause involontaire de la perte de Chalais. Prenant trop au sérieux sa politique de réussir par la séduction, la duchesse ne s'était pas bornée à vouloir soumettre le comte de Chalais à son tendre joug, tant elle était femme à ne rien négliger. Louvigny avait eu sa part de coquetteries et d'espérances ; mais s'apercevant qu'il était moins bien partagé que son
* Voyez les Mémoires du maréchal de la Force, et les Historiettes de Tallemaiit des Kéaux.
3o SOliVENlRS
ami, celui-ci devint un rival à ses yeux, et la jalousie lui fit trahir l'amitié.
Le duc d'Anjou se laissa entraîner sans peine à cette conduite de faiblesse, d'indifférence et d'abandon qui débute à ces malheureuses circonstances pour continuer, pendant le cours de ce règne , à faire de ses amis autant de victimes du cardinal. Il se résout à la célébration de son mariage avec Mademoiselle de Montpensier. Par lui raffinement barbare, on permet que la nouvelle en soit portée à Chalais dans sa prison. Ce prélude peut lui faire entrevoir le sort qui l'attend. Surpris par cette nouvelle, il ne peut s'empêcher de reconnaître l'habileté du ministre qvii l'a terrassé, et s'écrie : « Voilà une action de haut biseau, d'avoir non-seulement dissipé une grande faction, mais, en ôtantle sujet, avoir anéanti l'espérance de la rallier. Il n'appartenait qu'à la prudence du roi et de son ministre d'avoir fait ce coup-là ; il est bien employé qu'ils aient pris Monsieur entre bond et volée. Oh! roi trois fois heureux de se servir d'un si grand ministre ! O grand ministre digne d'un si grand roi! M. le prince, quand il saura ceci, en sera bien marri, bien qu'il ne le dise pas, et M. le comte* en pleurera avec sa mère. » Cette douloureuse exclamation de Cha-
* Le Comte de SoisSons.
lais fut rapportée au garde des sceaux et signée par Lamont, exempt des gardes écossaises, préposé à la garde du prisonnier '. Monsieur avait su se ménager de belles conditions en retour de sa faiblesse; il avait demandé l'Orléanais, le pays Chartrain, le Blaisois et la Touraine; voici ce qui lui fut accordé : les duchés d'Orléans et de Chartres; le comté de Blois jusqu'à concurrence de cent mille livres de rente, avec tous droits sans en rien retenir, sauf les foi, hommage-lige, droit de ressort et de suzeraineté, la garde des églises privilégiées ou de fondation royale, la connaissance des cas royaux; droit de présentation au roi pour tous bénéfices, excepté aux évéchés; plus cent mille livres de pension sur la recette générale d'Orléans, et, par autres lettres-patentes, un brevet de cinq cent soixante mille livres de pension sur l'épargne royale. Tel fut le prix du sang! Il est à remar(|uer toutefois à quel point, au milieu de ces prodigalités, la prévoyance de Richelieu apparaît dans ces abandons qui ne constituent plus un de ces apanages d'autrefois, vrais démembrements de la couronne, mais une simple concession de revenus et de droits honorifiques.
La condamnation de Chalais par la commission instituée pour le juger n'était pas douteuse; elle
* Mémoires du cardinal de RichelieUi
fut prononcée. Restait pour ses amis l'espoir de la grâce; il fut déçu. Richelieu n'était pas porté à pardonner quand il s'agissait de sa vie, peut-être; à coup sur de son autorité. Louis XIII n'était pas un prince à priver sa mélancolie des douloureux récits de la mort d'un favori. On tenta de soustraire la victime au supplice, à défaut d'un exécuteur. Par un dessein combiné, on le fit disparaître. Le comte ne devait pas échapper à son sort ; un mercenaire inexpérimenté fut trouvé, un cordonnier, qui, par sa maladresse, fit du supplice un plus hideux spectacle encore, en le rendant plus douloureux.
Les jours de Chalais furent tranchés le ig août 1626; il n'avait que vingt-six ans^ Il ne laissait de son mariage avec Charlotte de Castille qu'une fille qui est morte religieuse à Montmartre. Le comte de Chalais avait un frère ahié, Henry, père d'Adrien Biaise, prince de Chalais, premier mari de la princesse des Lrsins que nous verrons dans la suite appeler auprès d'elle Angélique de Cosnac, nièce de Daniel de Cosnac.
Ce coup de viguein^ de Richelieu dissipa la con-
' i\(tus avons cciit sur cette mort émouvante du citmte de Chalais une tragédie que nous avons offerte au Théàtre-Franeais. La vei-sification laissait à désirer sans doute, mais l'action était dramatiquement ménagée. M. Emile Augier, alors diiVcteur, nous conseilla de convertir la pièce en un drame en prose. Nous n'avons pas encore donné suite à ce conseil.
DU RÈGNE DK LOL'IS XIV. 33
juration formée contre son pouvoir, en atterrant ses ennemis, qui n'eussent jamais soupçonné tant de résolution et d'audace. Le cardinal manifestait pour la première fois ce qu'il serait désormais. La veille, il était seul contre tous; et, le lendemain, tous étaient réduits à trembler devant lui. A la nouvelle de l'arrestation de Chalais, le maréchal d'Ornano avait succombé à la Bastille, de saisissement, disent les uns, d'une mort violente, soupçonnèrent beaucoup d'autres. La reine, mandée devant le roi et le cardinal, fut en butte à une scène émouvante de reproches, et reçut la défense de se mêler des affaires de l'État; l'entrée de ses appartements fut interdite aux hommes lorsque le roi n'y serait pas. Richelieu avait donné à entendre à Louis XIII, pour le détacher des projets de ses ennemis, que leur but était de se défaire du Monarque lui-même et de faire ép.ouser la reine par Monsieur. Le comte de Soissons quitta la cour à la hâte. La duchesse de Chevreuse, se séparant avec larmes de la reine, s'enfuit furtivement vers l'Espagne. Habillée en homme et accompagnée d'un gentilhomme qui ignorait son déguisement, elle fit à cheval ce long trajet, à travers tous les incidents que comportait cette situation difficile * .
Cette fin funeste du comte de Chalais estl'expli-
' Voyez Tallemant des fiéaux.
34 souvEJvms
cation que donne Daniel de Cosnac de la retraite dans laquelle ses parents s'étaient confinés dans leur château, loin de la cour. Aucun document historique, nulle phrase dans les Mémoires àe Daniel de Cosnac, ne donnent lieu de penser que son père ait participé à l'entreprise de son beau-frère ; mais, par sa parenté, il dut toujours être soupçonné d'une connivence plus ou moins directe. Sa présence à la cour, sous les yeux d'un ministre soupçonneux, n'était plus possible ; en outre, après un tel événement, elle ne pouvait être agréable à lui-même.
Bien que sa maison aj)partint surtout à cette forte race des gentilshommes du vieux temps qui, maîtres et honorés chez eux, préféraient le séjour de leurs domaines à des situations plus élevées, mais dépendantes, auprès des rois, se bornant à accomplir auprès d'eux le service militaire de leurs fiefs, tels que Guillaume de Cosnac, chevalier, qui, en i223, servit vaillamment Louis Vlll dans la guerre contre les Albigeois, quelques-uns de ses ancêtres avaient cependant figuré dans leur entourage.
Louis de Cosnac, chevalier, seigneur de Cosnac, était l'un des cent gentilshommes du roi François 1". Nous parlerons au chapitre suivant de sa mission en Espagne. Il avait épousé Claude de Beynac, de la puissante maison deBeynac, dont l'an-
tique château, avec le fief qui en dépendait, était une des quatre grandes baron nies du Périgord. Son testament est lui témoignage de ses pieux sentiments et de ceux de son époque ; après avoir prescrit sa sépulture à côté de celle de ses ancêtres, dans la chapelle du château de Cosnac, il y ordonne neuf cents messes à dire au jour de son enterrement, au service des trente jours et au bout de l'an*.
Clément de Cosnac fut gentilhomme de la chambre de Henri 111 ; il fut , en outre , lieutenant de roi du gouvernement de Soissons. On le comptait au nombre des lames les mieux affdées de cette guerrière époque. Ce ne fut point sur lui champ de bataille qu'il perdit la vie, mais dans ime de ces rencontres devenues si fréquentes et si adoptées par la coutume, que les édits les plus sévères étaient impuissants à les empêcher. Sa rencontre avec le comte de Montrevel est citée par Tallemant des Réaux^ au nombre des duels •célèbres. Gravement insulté par Montrevel, il lui avait froidement adressé ce vers :
Pour une moindre injure on passe l'Aeliéron;
Ils se battirent sur l'emplacement du palais des
* Voyez les Mémoires de Daniel de Cosnac, ses preuves pour l'Ordre du Saint-Esprit.
* Voyez Tallemant des Réaux, édit* de M. de Monmerquci
ïournelles démoli, comme un importun et triste souvenir, par Catherine de Médicis, après la mort de Henri II, emplacement qui servait de marché aux chevaux^ et qui est devenu la place Royale entourée par Henri IV de constructions régulières. Clément de Cosnac fut mortellement hlessé. On voyait jusqu'en 1790, au couvent des Grands-Cordeliers, son nom et ses armes que ces religieux avaient placés dans leur cloître en reconnaissance des dons qu'il leur fit en mourant. Il avait épousé Philippe dii Prat, dame d'Assy, de la famille du célèbre chancelier de France, fdle de François du Prat, baron de Thiers, et d'Anne Séguier.
Plus qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé, Daniel de Cosnac était destiné à jouer un rôle à la cour de nos princes et de nos rois.
Confiné dans son château par le triste événement qui avait fait rejaillir jusqu'à lui la disgrâce royale, le père de Daniel de Cosnac ne s'occupa plus désormais que de l'éducation de ses enfants, du soin de ses vassaux, d'une pratique exacte des devoirs de la religion. Les progrès du protestantisme qu'il avait combattu les armes à la main dans les armées de Louis XHI assombrissaient seuls les joies de sa paisible vie. Le pasteur delà petite ville de Turenne ayant attaqué le dogme de l'Eucharistie dans une lettre publique, il ne put contenir l'élan de sa foi. Il n'y avait plus de guerres alors
contre les protestants : d'ailleurs, tenter de convaincre par le raisonnement, n'est-ce pas l'arme la meilleure, la seule même qu'on dût employer? car le triomphe de la force n'a jamais rien prouvé. Après avoir combattu dans son jeune temps, ce fut ainsi qu'il se prit à penser sur ses vieux jours; prenant la plume, il écrivit un livre.
Sa préface ne manque pas d'intérêt sous plus d'un rapport : ^
« Au lecteur.
« Mon cher lecteur, vous trouverez estrange qu'une personne de ma condition, qui doit avoir plus de commerce avec les armes qu'avec les livres, et à qui la plume est mieux séante au chapeau qu'à la main,ozenéantmoins entreprendre d'escrire des controverses sur le plus haut et le plus auguste de nos sacrements. Sancla sanctisy criait autrefois le diacre aux approches de ce redoutable mystère. Comme les choses saintes ne doivent estre maniées que par les saints, ainsi les choses doctes ne doivent estre traitées que par les doctes.
« J'avoue que cette considération m'auroit arrêté, si je n'avois esté animé par cette autre, que nul n'est dispensé de crier ou de courir à l'eau, quand il voit que le feu dévore la maison de son père. Lorsque les pirates attaquent un navire, ce ne
sont pas seulement les pilotes et les matelots qui combattent, mais encore les passants et les voyageurs qui s'y sont embarquez, et on arme même jusques aux forçats. Aujourd'hui, dans ce déclin des siècles, où la vieillesse de la nature rend nos corps plus sujets aux maladies qu'ils n'étoient autrefois, ce ne sont pas les seuls pharmaciens qui dispensent les remèdes, les familles particulières se les sont rendus domestiques et familiers; et, en temps de peste, il n'est presqu 'aucun qui ne compose son antidote. Quoique saint Augustin improuve en d'autres matières la démangeaison d'escrire, il l'approuve néantmoins en celle de controverse. Il est à souhaiter, dit-il, que là où les hérésies régnent on escrive en foule, quelque peu de talent que l'on ait, encore que les autheurs doivent se rencontrer non-seulement en mesme sujet, mais encore en mesmes conceptions ; que les uns prennent un essor généreux et que les autres rampent, cela ne doit pas estre un motif de rebut. Une armée n'est pas toute composée de capitaines. Tous les peintres ne sont pas des Apelle, ni tous les philosophes des Platon et des Aristote. Lorsque Moyse dressa le Tabernacle, il receut indifféremment tous ceux qui portaient pour l'orner et pour reml>ellir ; et du mesme cœur qu'il accepta la pourpre, l'or et les pierreries des mains des riches, il accepta les poils de chèvre et les
DU RKONE DE LOTUS XIV. 3g
peaux (le mouton des mains des pauvres. Etnostre Seigneur mesme en son Évangile loue cette pauvre veuve qui n'avoitmis que deux oboles dans le trésor du Temple, et les préfère aux riches offrandes des autres. Ainsi, mon cher lecteur, vostre bonté me persuade que vous ne dédaignerez ce petit ouvrage d'où il parte ; et que si vous estes catholique, il vous servira à vous confirmer en la sainte foy; et à vous y réduire, si vous estes de la religion prétendue. C'est ce que je demande au Ciel avec toute sorte de passion et de zèle *. >>
Un père qui avait les sentiments d'une piété si sincère, ne pouvait voir qu'avec satisfaction un de ses fils se consacrer à l'Église ; d'ailleurs, sa maison avait vu, presque à chaque génération, quelque membre adopter cette vocation. Parmi les femmes, on comptait, avant son époque : une abbesse du couvent de la Règle, à Limoges, et deux abbesses du couvent de Coiroux, auprès d'Aubazine ; parmi les hommes : un cardinal, deux évêques,un savant jurisconsulte en droit canon.
Bertrand de Cosnac , docteur en théologie , prieur de Brive, en i34i, évéque de Commin^es en i354> avait été un saint évêque et un diplo-
^ Défense du livre des Vérités eucharistiques^ enseignées par Notre Seigneur Jésus-Christ, contre la lettre du sieur Bout in y ministre de Turenne. Par le seigneur de Cosnac. Imprimé à Brive, chez A. Al vitre, en 1050. Avec approbation.
4o SOUVENIRS
mate habile ; s'il eût écrit des mémoires, comme son arrière-neveu, ils 'eussent été également d'un grand intérêt historique. En l'année i356, le i^' juillet, sous le pontificat d'Innocent VI, il ménagea une transaction sur les difficultés existantes entre le chapitre de l'église cathédrale d'Avignon et les habitants de la ville de Tarascon. A la fin de la même année, envoyé en Espagne en qualité de nonce du Saint-Siège, il en revint en i364, et assista, en i368, au concile de Lavaur. En 1^70, le pape Urbain V le renvoya nonce en Espagne. L'année suivante, le pape Grégoire XI lui conféra la pourpre romaine ; et, bien que l'usage fut que le souverain pontife ne remît la barette rouge que de sa propre main, afin de ne pas la lui faire attendre, par une exception qui fut remarquée, il la
• lui envoya en Espagne. Bertrand de Cosnac remplit, dans le cours de cette légation, deux missions d'une haute importance : il pacifia les graves différends qui divisaient les rois de Castille et d'Aragon ; ensuite il aplanit les difficultés sérieuses et délicates qui s'étaient élevées entre Pierre , roi d'Aragon, et le clergé de Catalogne. L'archevêque de Tarragone et les autres prélats de cette province accusaient le roi de violer leurs immunités. Le concordat qui fut la suite de cet accord, fut signé à Barcelone, en iSya, entre le cardinal de Cosnac
. et la reine Eléonore, fondée de pouvoirs de son
époux. L'autorité de cet acte fut si grande el si durable que Baluze dit qu'il était encore observé dans le temps où il écrivait, en 1698, et que, traduit de la langue latine en langue espagnole, il faisait partie des constitutions du droit municipal de cette province. Après avoir conduit à une si heureuse fin et d'une manière si remarquable les négociations dont il avait été chargé, le cardinal de Cosnac reprit, en la même année 1372, le chemin d'Avignon. Bien qu'ayant reçu le chapeau , il n'était que cardinal-prétre parce que les titres ne se donnent qu'aux cardinaux qui font partie de la cour pontificale. Ainsi, même de nos jours, tous les évéques-cardinaux français ne sont que cardinaux-prêtres. Aussitôt arrivé à Avignon, le pape Grégoire XI lui conféra le titre de Saint-Marcel, c'est-à-dire le fit cardinal-évêque. Il mourut, en 1374, à Avignon, où il fut enterré dans l'église des Dominicains. Baluze, dans son Histoire des papes d Avignon^ a écrit sur lui un chapitre intitulé : Rertrandus de Cosnnco, cardinalis * . Dans le même ouvrage, il consacre un autre chapitre à la maison du cardinal, sous ce titre : Cosnacorum Genealo-
* Voyez édit. mdcxciii, t. I, p. 428, i06«. Voyez aussi, sur Bertrand de Cosnac , son article et-son portrait gravé , dans V Histoire des cardinaux français^ par Duchène.
gia ^ Le cardinal Hugues Rogier, neveu du pape Clément VI, Pierre Rogier, et oncle de Pierre Rogier, cardinal de Beaufort, qui devint pape sous le nom de Grégoire XI, avait institué son parent, le cardinal de Cosnac, un de ses exécuteurs testamentaires. Baluze rapporte ces dispositions testamentaires dans un chapitre intitulé : Tnvenùirium pecuniœ numeratœ quse inventa est in arca Hugonis Rogierii, cardinalis, post ejus mortem'^. Curieux chapitre qui constate la forme embarrassante et dangereuse d'une immense fortune mobilière, à ime époque où le placement de l'argent était défendu de toute autre manière qu'en acquisitions territoriales ; du reste, un pieux emploi était assigné dans le testament à cet immense trésor, particulièrement la fondation d'une église collégiale à Saint-Germain, près de Masseret, en Limousin.
Le cardinal Bertrand de Cosnac eut deux neveux, qui furent successivement évéques de Tulle : Bertrand de Cosnac, qui occupa ce siège de 1 371 à 1376; Pierre de Cosnac, qui l'occupa de 1376 à i4o2. Le cardinal institua l'évéque Pierre de Cosnac son exécuteur testamentaire; un acte de i38i, rapporté dans \^^ Preuves de Daniel de Cosnac pour
^ Voyez édit. mdcxciii, 1. 1, p. 1433. Cette prénéalogie est écrite dans la forme de celle de N.-S. Jésus-Christ. * 'Vo>ez édit. de mdcxciii, t. ÏI, p. 702.
t Ordre du Saint-Esprit^ est la quittance donnée à l'évéque par l'abbé de Solemniac de la somme de trois cent huit florins d'or légués par son oncle le cardinal, à l'abbaye. Les deux évéques de Tulle eurent un troisième frère également engagé dans les ordres sacrés, Raymond deCosnac, archidiacre d'Aure, au diocèse de Comminges, savant jurisconsulte en droit canon. Il assista, en cette qualité, au concile tenu à Paris, en iSqî, pour la déposition de l'anti-pape Benoît XIII. Baluze nous a conservé le discours qu'il prononça dans cette assemblée \ dont il détermina les suffrages.
Cette pieuse tradition de la maison de Cosnae de compter quelques-uns de ses membres au service des autels, s'est perpétuée. Après Daniel de Cosnae, successivement évêque et comte de Valence et de Die, archevêque d'Aix, Gabriel de Cosnae et Gabriel-Joseph de Cosnae furent évéques et comtes de Die. Sous la restauration , Jean -Joseph -Marie -Victoire de Cosnae, évéque de Meaux , fut nommé , par Charles X , archevêque de Sens, peu de temps avant la révolution de i83o.
Suivant l'usage de la province du Limousin,
* Histoire de Tulle, par BalQze. Le chapitre vi est intitulé ; De Bertrando et Petro de Cosnaco, episcopis. Le discours de Raymond de Cosnae est rapporté p. 209, édit. de 1717.
ainsi que Daniel de Cosnac le rapporte dans ses Mémoires, son frère aîné était destiné à recueillir presque tout le bien de sa maison ; le second ayant peu d'attrait pour les lettres, l'éducation du troisième fut, dès ses jeunes années, dirigée du coté de l'état religieux. Il était, en outre, d'assez délicate complexion, et dans un temps où un gentilhomme devait, ou porter les armes, ou se consacrer à Dieu, sa carrière était tracée. La direction de l'éducation et des études a toujours la plus grande influence sur les vocations ; aussi Daniel de Cosnac, arrivé à l'âge où l'on se détermine par soi-même, sans ressentir cependant aucun de ces entraînements irrésistibles pour quelques-uns, accepta, comme toute naturelle, la voie qui s'ouvrait devant lui, voie dans laquelle sa vocation le confirma sans hésiter, car, à l'époque du mariage du prince de Conti, il était si peu engagé dans les ordres, qu'à l'exemple du prince auquel il était attaché, il lui eût été facile de renoncer à l'état ecclésiastique. Bien que, dans sa famille, il y eût d'anciens et brillants exemples de hautes positions dans l'Eglise, un motif d'ambition pour leur fus n'avait point été le mobile de ses parents pour le guider dans cette carrière. Ils étaient, on le sait, en disgrâce à la cour, et, depuis le concordat de François V qui avait enljBvé aux églises l'élection aux bénéfices et aux dignités ecclésiastiques, pour
remettre les nominations au roi, avec approbation des nominations parle souverain pontife, on n'arrivait aux évéchés que par la faveur royale. Les modestes vues de ses parents pour leur fils consistaient uniquement dans la succession probable des bénéfices de cinq ou six mille livres de rente possédés par son oncle Clément de Cosnac, bachelier de Sorbonne, prieur de Croixe et archiprétre de Brive.
Daniel de Cosnac passa ses premières années dans la maison paternelle ; mais dès qu'il fut en âge d'apprendre, il fut mis à Brive, d'abord, ensuite au collège de Périgueux, où il continua ses études jusqu'à la classe de philosophie. En 1644, ses parents l'envoyèrent à Paris au collège de Navarre; il avait alors quatorze ans. Ce collège était un des plus renommés de l'Université de Paris, qui jouissait elle-même en France et dans toute l'Europe d'une célébrité méritée. A notre époque, les sciences sont arrivées à un développement alors inconnu; dans ce temps elles ne faisaient que naître; mais l'étude des langues mortes, les lettres anciennes, étaient autrement apprises qu'aujourd'hui; le moindre écolier parlait le latin et comprenait le grec; maintenant, il faut se tenir pour satisfait si nos meilleurs comprennent le latin, et lisent le grec sans le comprendre ; et même quand ils en sont arrivés là, beaucoup égalent ou sur-
passent même la science de leurs professeurs. Il est juste de dire qu'ils ont employé à ce beau résultat huit ou dix des plus belles années de leur vie.
Cette célèbre Université de Paris , composée d'écoles éparses, n'avait commencé à former un corps qite sous saint Louis. Le savoir était alojs désigné sous le nom général de clergie, qui rappelle que le clergé était le dispensateur du savoir littéraire et scientifique; car le mot clerc était devenu à peu près synonyme de savant, [.es études se divisaient en deux parts désignées sous les noms, un peupédantesques, de^/vV/V/z/z et de qaadrivium^ du nombre des branches d'études qu'ils embrassaient. Le irwium comprenant : la grammaire, la rhétorique, la dialectique; le qiiadriviuni : l'arithmétique, l'astronomie, la géométrie et la musique; réunis, ils formaient ce que l'on appelait les sept arts libéraux. Aprèsl'étude des lettres, les sciences, dans la mesure des connaissances du temps, et les arts d'agrément étaient donc loin d'être négligés. La bifurcation, dont le succès a été fort éphémère, heureusement, n'avait pas encore été inventée. On n'avait pas l'idée de retrancher aux écoliers l'étude d'une partie essentielle des connaissances humaines, sous le prétexte d'avoir des hommes plus précoces à offrir au service de la patrie. Aussi nous voyons aujourd'hui,
DU RKGNÉ DE LOLIS XIV. 47
les uns, magistrats par exemple, si une question de géométrie, de physique, de science quelconque se présente à leur appréciation, faire preuve, parfois, d'une déplorable ignorance qui peut nuire à l'exercice même de leurs fonctions; les autres, militaires, étrangers quelquefois à l'orthographe même de la patrie qu'ils défendent, le sont encore plus, dans ce cas, à la littérature. Ne pourrait-on pas reporter les études spéciales pour les carrières, et par suite l'entrée des carrières ellesmêmes, à un âge où l'éducation serait complète, solide et forte? Avec les progrès que le temps a fait faire aux sciences, avec les richesses littéraires qui s'augmentent des apports de chaque siècle, à quels résultats n'arriverions-nous pas? On formerait ainsi des hommes et surtout des caractères ; au lieu que les générations sont étiolées par les connaissances à haute dose, quoique incomplètes, qu'elles doivent approfondir avant maturité. Les caractères sont énervés par cette précoce fatigue ; le jugement lui-même est faussé le plus souvent, parce que l'on a trop appris avant d'avoir réfléchi.
Le collège de Navarre était situé sur la montagne Sainte-Geneviève, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par l'école Polytechnique ; ce collège avait été fondé, en i3o4, par Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel. Il fut ruiné pendant les
troubles funestes des factions des Bourguignons et des Armagnacs, et rétabli par Louis XI, en 1464. On j professait les principes de l'Église Gallicane, si en honneur dans la vieille Université, à la Sorbonne, dans tout le clergé séculier, dans les parlements et dans toute Tancienne France; principes remis par saint Louis dans un jour plus éclatant, garantis par sa Pragmatique-Sanction; plus tard par celle de Charles YJI, et par le concordat de François F". Ces principes peuvent avoir cessé d'avoir leur raison d'être aujourd'hui que les circonstances politiques sont si profondément changées; mais constatons, poiu^ l'éternel honneur de notre Église Gallicane d'autrefois, que tandis qu'elle sauvegardait l'unité religieuse par une profonde union avec le Saint-Siège dans les questions de foi et de dogme,, en proclamant, d'autre part, l'indépendance politique des nations et de leurs chefs, au point de vue temporel, elle a sauvé la France des schismes déplorables de l'Angleterre et d'uiie partie de l'Europe.
Au quinzième siècle, un des proviseurs du collège de Navarre, Nicolas Clémengis, docteur de Sorbonne, publia des écrits dans lesquels il se ])Osa en zélé défenseur de ces doctrines. Il fut enterré dans la chapelle du collège au-dessous de la lampe qui brûlait devant l'autel; suivant l'esprit du temps, on ne manqua pas de faire ressor-
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tir cette circonstance dans l'inscription gravée sur la pierre du tombeau :
Qui lampas fuit Ecclesiœ, sub lampade jacet.
Jean de Launay a écrit Tliistoire de ce collège. Le célèbre Ctuv Coquille raconte, dans son histoire du Nivernais, que le fils aîné du roi de France est le premier boursier; mais comme la place restait inoccupée, le revenu de la bourse était employé à l'achat de verges pour la correction des écoliers.
T/ usage de ce moyen violent était un vice de l'ancienne éducation; on ne le ménageait même pas pour les jeunes princes qui devaient un jour porter la couronne. Henri IV le fit fréquemment infliger et l'infligea lui-même à Louis XIIL Sous Louis XIV, le duc de Montausier, gouverneur du grand Dauphin, dont Bossuet fut le précepteur, chargé de cette fonction, se qualifiait en riant : l'exécuteur des hautes œuvres.
Au collège de Navarre, on avait jadis porté jusqu'à l'abus l'emploi des ressources extraordinaires que procurait la munificence royale. On dut y remédier : un arrêt du parlement du 27 janvier 1576, condamna à la suspension pendant un an, à soixante livres de dommages envers l'écolier, à la prison jusqu'à parfait payement, un sous-maitre,