‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 2)Chapitre 32 sur 55 · GASTON · texte numérisé non relu

GASTON

« Anne de GONZAGUE.

« Marie de ROHAN. »

Ces conventions une fois arrêtées , le coadjuteur appuie ouvertement auprès du parlement et des Frondeurs une requête de la princesse de Condé pour la mise en liberté des princes , requête basée sur le motif que leur captivité est une violation flagrante des principes de la déclaration du 24 octobre 1648. Le parlement se prononce en faveur de leur liberté , d'abord sous la forme adoucie de très-humbles remontrances à la reine ; mais dans une soirée, au Palais-Royal, le cardinal Mazarin , contre ses habitudes de prudence ordinaire, ayant laissé échapper quelques paroles comparant le coadjuteur à Cromwell et le parlement de Paris au parlement d'Angleterre , un ai'rét, rendu à une forte majorité, supplie la reine d'éloigner le cardinal Mazarin de ses conseils.

L'importance attachée au propos tenu par Je

cardinal Mazarin mérite d'être relevée. D'abord , elle caractérise parfaitement l'esprit qui animait la Fronde, esprit de liberté, mais aussi esprit de monarchie. La France était profondément attachée à ses souverains, elle voulait seulement tempérer le pouvoir absolu qu'ils tendaient à s'arroger ; mais un parti dont le but eût été le renversement de la royauté ou qui en eût été seulement soupçonné , un parti qui eût demandé la tête du monarque et l'établissement d'une république , eût été un parti perdu. Il était donc très-important, pour le parlement de Paris, de repousser toute assimilation de vues avec le parlement d'Angleterre. Cette observation sur l'attachement de la France à la monarchie se complète par ce fait que, pendant toute la durée de la Fronde, ses chefs sont toujours partis de cette réalité ou de cette fiction , que le jeune roi étant en quelque sorte captif d'un ministre étranger et jeté par lui hors des voies du gouvernement traditionnel , ils voulaient le délivrer de cette influence ; aussi les levées d'impôts et de troupes, tous les actes publics, étaient-ils faits par eux au nom de l'autorité royale. La seconde observation est celle-ci : le rapprochement en toutes choses entre le parlement d'Angleterre et le parlement de Paris, était encore le résultat de ces équivoques de mots qui formaient la base si peu sérieuse des préten-

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tions du j)arlemeiit, la même dénomination appartenant à ces deux corps si différents , l'un uniquement politique et représentatif de la nation, l'autre corps uniquement judiciaire, recruté par la transmission ou par la vente des charges. Cette confusion avec le parlement anglais^ non moins que la confusion avec l'ancien conseil royal de France ou parlement, aidait puissamment la magistrature à faire illusion au public et peut-être à elle-même sur son prétendu mandat politique. Plus nous croyons nécessaire de faire ressortir tout ce qu'il y avait d'anormal dans l'usurpation politique du parlement de Paris, plus la vérité nous impose le devoir de dire qu'il n'y a jamais eu dans le monde, au point de vue judiciaire, de magistrature plus digne, plus intègre, plus respectée. La transmission des charges par succession ou par vente, consacrée par l'impôt de la Paulette et qu'un mot à acception trop étendue désigne sous le nom de vénalité des charges , ne portait nidle atteinte à l'honorabilité incontestée de ce corps , car il ne suffisait pas à un prétendant de posséder l'argent nécessaire pour acheter une charge , il fallait encore qu'il possédât les conditions de probité, d'aptitude, de situation sociale dignes de le faire agréer. Il en résultait que les charges ne pouvaient être exercées que par des hommes , la plupart fort riches, mais tous au moins fortau-des-

SUS du besoiu. Les magistrats, dégagés des préoccupations pénibles des nécessités de la vie , ne faisant nulle recherche des faveurs du pouvoir pour avancer dans leur carrière , avaient une indépendance qui relevait leur dignité. Malgré ces avantages , la vénalité des charges pouvait avoir ses inconvénients; mais les gouvernements démocratiques modernes sont tombés dans un excès contraire certainement plus funeste , non-seulement pour la magistrature, mais pour les fonctions publiques de toute nature qui dépassent le niveau du simple employé. Comme une fortune suffisante n'est pas une des conditions demandées pour les obtenir, il faut que les appointements soient assez élevés pour procurer au fonctionnaire le moyen de tenir son rang, d'élever sa famille dans une situation analogue , et de faire même des économies pour l'avenir. Un tel fardeau ne passe- t-il pas les devoirs et les obligations de l'Etat? Il est la source des budgets écrasants et des déficits qui nécessitent de ruineux emprunts, et malgré ces lourdes charges, des plaintes incessantes se produisent sur l'insuffisance des traitements. Le peuple, proprement dit, qui ne parvient jamais directement à ces fonctions, devient la victime par les impôts qu'il paye sous toutes les formes d'un système qui ne profite qu'à la petite bourgeoisie insuffisamment douée ])ar la

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fortune. ]Ne serait-il pas infiniment plus démocratique, en conservant le principe de l'admissibilité de tous aux fonctions publiques , sauf les conditions de capacité ou d'aptitude, de faire, excepté pour l'armée et pour quelques carrières spéciales, d'une fortune suffisante, une des conditions d'aptitude? Ce système serait infiniment plus démocratique , puisqu'il n'établirait aucun privilège de naissance, la fortune étant accessible à tous, et qu'il profiterait à la masse entière par l'allégement des impôts. Ceux qui ont besoin d'acquérir la fortune, au lieu de la chercher dans les fonctions de l'Etat qui ne sont pas faites pour la procurer, la chercheraient d'une manière bien autrement avantageuse pour le pays ou pour eux-mêmes, dans l'agriculture, dans le commerce, dans l'industrie , dans les arts ; plus tard , quand ils auraient obtenu cette fortune par des voies honnêtes, eux-mêmes, ou leurs enfants, pourraient arriver aux fonctions publiques. L'Etat, parmi les hommes doués de la fortune à divers degrés et trop souvent inoccupés, trouverait avec de moindres émoluments, et souvent gratuitement , une pépinière de fonctionnaires égaux aux premiers pour la capacité, celle-ci restant toujours la condition première, et supérieurs par l'éducation , par l'indépendance , par la dignité de la vie. De tels choix contribueraient à augmenter pour

l'autorité le relief si essentiel de la considération. Bien entendu , nous ne voulons porter en rien atteinte au respect dont est digne la pauvreté noblement portée. Ce système de places peu rétribuées calmerait cette soif de fonctions publiques qui fait du peuple français un peuple de solliciteurs , et devient une des causes les plus dangereuses des révolutions modernes; à de certains moments , la foule se précipite comme pour une curée. Comme les capacités hors ligne se sont fait jour dans tous les temps ; même sans la fortune , elles trouveraient encore à se produire sous ce régime nouveau; quelques exceptions ne nuisent pas aux règles; on écarterait seulement les médiocrités besoigneuses : où serait le mal?

Après cette digression, revenons au parlement de Paris, investi de pouvoirs politiques. Les concessions qui lui avaient été faites par la royauté, l'appui de la bourgeoisie et du peuple, l'alliance de la noblesse depuis l'emprisonnement des princes, avaient rendu ce corps de magistrature omnipotent. La reine, se sentant réduite à l'impuissance en présence d'une coalition si formidable, se résigne à céder; elle consent au départ du cardinal Mazarin et à la délivrance des princes, Anne d'Autriche et son ministre remettent leur réunion nouvelle à de plus favorables conjonctures. Mazarin s'éloigne à regret; mais, afin de se

ménager des retours de fortune, il passe par le Havre , pour ouvrir lui-même aux princes les portes de leur prison. Il se présente devant le prince de Condé , avec bassesse , et en est reçu avec une hauteur insultante. Ils se séparent : le même jour, les princes prennent la route de Paris, et le cardinal le chemin de l'exil. Cet exil vient même de cesser d'avoir le mérite d'être en quelque sorte volontaire; car le parlement, enhardi par le départ du cardinal, a rendu contre lui un arrêt d'expulsion hors de France.

Lorsque la nouvelle de l'arrivée des princes s*est répandue dans Paris, le duc d'Orléans, lieutenant -général du royaume, accourut à leur rencontre jusqu'à Saint-Denis , avec le duc de Beaufort et le coadjuteur; les amis du jour ont oublié leurs dissentiments de la veille. Le prince de Condé devenait le maître véritable de la situation : la reine était humiliée; Mazarin sorti du royaume; les Frondeurs, naguère ses ennemis, s'étaient faits ses plus zélés défenseurs. Le renversement définitif du pouvoir absolu , l'établissement d'un pouvoir monarchique, dans lequel les éléments divers de la nation auraient eu leur représentation périodique et régulière, étaient un programme indiqué par la situation et préparé par les événements. La Fronde , ce creuset en ébullition, où tant d'ambitions en jeu avaient jus-

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qu'alors tenu en suspens le métal, semblait d'ellemême se séparer des scories, pour laisser au fond l'or pur d'une constitution, telle que n'a pu devenir aucune de celles sorties de nos modernes révolutions, et qui eut donné satisfaction à cet esprit français avide à la fois d'ordre , de liberté , de distinctions, d'égalité. La constitution impériale actuelle est mise à part de cette observation ; la perfectibilité successive qu'elle admet, devant ouvrir aux améliorations la porte que les révolutions brisent quand elles la trouvent fermée.

L'ordre eût été assuré par la continuation du principe héréditaire de la plus durable et de la plus glorieuse race de souverains qui ait paru dans le monde ; la liberté garantie par les assemblées représentatives votant les impôts et les lois ; les distinctions conservées, mais sur d'autres bases que la féodalité, institution surannée et qui dès lors existait à peine, par le maintien de cette noblesse à laquelle la France est redevable, pour la plus grande part, de cette réputation de politesse, de générosité, de valeur qui fait sa renommée dans l'univers. Cette noblesse rendue plus accessible au mérite qui s'élève, en l'admettant dans ses rangs, eut conservé son ancienne et incontestable popularité; enfin l'égalité eut trouvé sa seule satisfaction raisonnable , en vertu de la nécessité

sociale de la distinction des classes qui se maintient même dans les démocraties , par l'égalité des charges publiques , par l'égalité devant la loi pénale , par l'admissibilité de tous aux emplois , par le concours légal des divers ordres et avec une semblable autorité à l'élection de leurs chambres respectives pour la représentation nationale.

Le prince de Condé montra dans cette conjoncture, d'une manière plus irrécusable encore que dans aucune autre, que le grand homme d'épée était un nain politique. L'idéal du gouvernement était à ses yeux le pouvoir absolu exercé par un seul; son unique aspiration était de devenir premier ministre, roi peut-être, et il ne sut devenir ni l'un ni l'autre. Le cardinal de Retz nous a conservé l'opinion de ce prince sur les états généraux : « M. le Prince m'avoit dit vingt fois avant sa prison, qu'un roi ni des princes du sang n'en dévoient jamais souffrir. » Ce prince n'avait cependant qu'une mission rationnelle à remplir : se placer à la tête des états généraux pour établir une monarchie représentative régulière. Loin de là, il repoussait cette mission pour fomenter une agitation stérile pour lui-même et pour sa patrie. Satisfait par la seule vanité de son triomphe du moment, sans système, sans prévoyance du len-

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demain , il laissa glisser dans ses mains la puissance pour le bien que la Providence venait d'y placer.

Les divers éléments de la Fronde triomphante se trouvant ainsi en présence sans un chimiste politique qui sut les combiner, donnèrent, par leurs antipathies, le spectacle de la destruction de l'œuvre si péniblement conduite depuis trois années. Combien eussent été différents les résultats de cette réaction contre un pouvoir despotique anormal, s'il se fut trouvé un homme d'État sachant en grouper les éléments divergents pour les faire concourir à un but commun !

La magistrature , la première , faillit à la régénération commencée. Sa jalousie contre l'ordre de la noblesse fut le motif de sa défection.

La noblesse s'était formée en assemblée régulière : huit cents princes , ducs , gentilshommes , chefs de famille, envoyés en députation de toutes les provinces, se réunissaient au couvent des Cordeliers. Les séances avaient lieu trois fois par semaine , et se passaient avec un ordre , un calme , une régularité, qui faisaient contraste avec le tumulte des séances du parlement. Deux présidents, renouvelés tous les quinze jours , préparaient les matières des discussions et les dirigeaient; deux secrétaires , le marquis de Choulot et d'Annery , rédigeaient les procès-verbaux. La réforme des

abus introduits dans le gouvernement et la convocation des états généraux, pour arriver à cette réforme , étaient le but que se proposait l'assemblée.

Le parlement, qui n'admettait plus d'autre tempérament au pouvoir monarchique que sa propre autorité; qui ne trouvait rien de préférable à la déclaration du a 8 octobre , renfermant toute la satisfaction que réclamaient l'amour - propre et l'ambition de ses membres, s'alarma de l'assemblée de la noblesse et menaça de rendre contre elle un arrêt.

Le clergé , alors réuni à Paris pour une des assemblées périodiques de son ordre, au couvent des Grands-Augustins , se rangea du côté de la noblesse, pour demander la convocation des états généraux. L'évéque de Comminges s'éleva contre les magistrats « qui avaient renversé l'ancienne constitution du royaume , d'après laquelle la France était un corps composé de trois membres : l'ecclésiastique, la noblesse et le tiers état; un quatrième membre ne pouvait se joindre à ce corps parfait sans qu'il en résultât un monstre horrible. »

Si le tiers-état n'avait pas en quelque sorte abdiqué, par l'habitude qu'il s'était faite de voir dans le parlement une représentation de ses intérêts, tandis que cette représentation ne pou-

vait résider en réalité qu en la personne de députés élus, et non dans celle de magistrats qui avaient acheté leurs charges , et dont la mission n'était que judiciaire, il eût réclamé avec instance la convocation des états généraux. Cette confusion dans les idées que la monarchie avait créée , en acceptant, en provoquant même le contrôle du parlement, porta ses fruits pour le triomphe momentané des prétentions de celui-ci, et, en définitive, pour le maintien du pouvoir absolu.

La noblesse, outrée des menaces du parlement et trouvant superflus des discours sans effet, voulut enfin donner à ses résolutions une sanction vigoureuse, et arrêta : « de se transporter au parlement pour le châtier de son insolence , et jeter dans la rivière le premier président Mole et M. de (>hamplatreux, son fds. »

La situation devenait critique ; le prince de Condé, toujours si disposé à se mettre en avant, proteste cette fois de sa neutralité et se retranche derrière les pouvoirs, du duc d'Orléans. Celui-ci , dans la conjoncture , penchait du côté de la reine , qui ne connaissait que les maximes espagnoles de l'absolutisme ; il déclare qu'il marchera avec des troupes contre l'assemblée de la noblesse, si elle ne se dissout. La noblesse qui, par tradition hiérarchique , ne prenait les armes qu'avec ses chefs naturels, les grands feudataires,

que les princes du sang royal avaient remplacés dans les nouvelles habitudes, et privée de l'appui de ceux-ci, crut devoir se soumettre, mais sans dissimuler son indignation. Elle obtint cependant, avant de se séparer, une déclaration royale portant convocation des états généraux pour le 8 septembre suivant, date astucieusement choisie par ses adversaires, pour que le roi, majeur la veille , ne fût pas lié par la promesse donnée en son nom. Toutefois , en prévision de ce piège tendu à sa bonne foi, l'assemblée exigea et obtint de la reine une déclaration complémentaire qui autorisait la noblesse à se réunir à l'époque fixée, quelque ordre contraire qui pût alors être donné.

Le fait suivant prouve à quel point la magistrature voulait s'opposer à toute tentative de réunion des états généraux pour mieux maintenir son pouvoir usurpé , et de quel aveuglement était atteinte la bourgeoisie abdiquant volontairement en faveur du parlement. La noblesse du bailliage de Chartres s'était réunie le 17 août, sous la présidence du marquis de Maintenon , grand bailli, pour l'élection des députés à envoyer aux états promis pour le 8 septembre, lorsque les lieutenants civils et criminels, dont la prétention de siéger dans l'assemblée avait été justement repoussée, s'introduisirent de vive force dans la salle,

accompagnés de bourgeois armés d'arquebuses. Ceux-ci tirèrent sur les gentilshommes qui n'avaient que leurs épées ; ils en tuèrent plusieurs. Vainement une députa tion, dont Brisée, seigneur de Denonville , fut l'orateur , obtint de la reine que les magistrats coupables seraient appelés pour rendre compte de leur conduite; l'appui du parlement , l'antipathie de la cour pour les états généraux et la continuation des troubles laissèrent cet attentat impuni.

Le parlement obtint aussi un succès contre le clergé en obligeant la reine à signer une déclaration interdisant l'entrée du conseil aux étrangers et même aux cardinaux français , lesquels , soumis à un serment particulier d'obéissance au Saint-Siège, pouvaient être amenés à méconnaître leurs devoirs de citoyens; manière indirecte de rendre, en même temps, impossible la rentrée au ministère du cardinal Mazarin. Cette déclaration avait soulevé de vives oppositions. Le clergé dont l'assemblée périodique durait encore, protesta contre un acte qu'il considérait comme une atteinte d'autant plus considérable portée à ses droits, qu'il formait l'un des trois corps politiques de l'État. L'exclusion prononcée ne plaisait pas davantage à certains ennemis déclarés du cardinal Mazarin, tels que le coadjuteur et Châteauneuf •,

' Charles de l'Aubespine, marquis de Chàteauneuf, créature

garde des sceaux. Le coadjuteur ambitionnait le cardinalat et le ministère ; Châteauneuf, en possession du ministère, et bien que laïque, ambitionnait le cardinalat. Pour le plus grand dommage de la religion, depuis Richelieu, ia pourpre, qui sied mieux à un saint évéque qu'à un politique ambitieux , était considérée en quelque sorte comme le costume obligé d'un premier ministre. Le respect religieux que ce costume était fait pour inspirer et que, cependant, les ministres qui le portaient s'inquiétaient peu de compromettre, était envisagé, par la politique royale, comme un moyen puissant pour faire mieux accepter le pouvoir absolu.

En réalité, c'était la reine qui allait triomplier par le fait de ces divisions favorables au rétablissement de son autorité sans contrôle. Elle revint à cet espoir toujours caressé, quoique toujours différé , de se défaire à la fois de ses alliés les Frondeurs et du prince de Condé. Elle fit entrer au ministère, sans consulter le duc d'Orléans qui manifesta son mécontentement sans être écouté, des hommes favorables au cardinal Mazarin , et

du cardinal de Richelieu, connu par ses intrigues et sa galanterie. Il passa sa vie, soit en prison, soit à entrer au ministère ou à en sortir. Juge dans les commissions devant lesquelles furent traduits le maréchal de Marillac et le duc de Montmorency, dans les deux procès il avait opiné pour la mort.

poussant loin l'adresse, afin de donner le cliange au prince de Condé sur ses intentions, l'un de ceux qu'elle appela, mais un seul, Chavigny*, était dévoué au prince. Les sceaux furent retirés à Châteauneuf ; sa jalousie contre le cardinal Mazarin, dont il redoutait le retour, était particulièrement antipathique à la reine ; Mole les reçut à sa place en gardant le poste de premier président; Séguier fut nommé chancelier. A l'époque de l'alliance éphémère entre le cardinal Mazarin et les Frondeurs, résultat de la captivité des princes, Séguier avait du sortir du ministère pour faire place à Châteauneuf, dont le choix était agréable aux frondeurs; il était naturel qu'il y rentrât lorsque Châteauneuf en était expulsé^.

Le cardinal Mazarin s'était retiré à Brouel, château et petite ville sur les bords du Rhin , à une lieue de Cologne, où l'électeur lui avait offert un asile. Quoique éloigné, il veillait de près aux événements. Il dirigeait la reine de ses conseils par sa correspondance et ses émissaires; et sachant combien cette princesse était impatiente de son retour , il s'appliquait à modérer son ar-

* Charles-Léon Bouthillier de Chavigny; il avait déjà fait partie du conseil, ayant succédé à son père comme ministre des affaires étrangères, mais il avait été disgracié en 1643.

^ Pierre Séguier, lorsque sa charge de chancelier lui avait été retirée, en 1650, avait reçu, comme compensation, le titre de duc de Villemor.

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deur plutôt qu'à l'exciter, mettant en avant son abnégation et son dévouement à la chose publique, et se disant prêt à se résigner à un exil plus lointain encore. Il voulait, en réalité, ne point s'exposer à revenir à l'aventure ; mais seulement lorsqu'il se sentirait assez fort pour triompher de ses ennemis.

La lettre suivante, écrite à M. de Lyonne, ministre secrétaire d'État , renferme l'expression curieuse de sa politique.

Lettre du cardinal Mazarin à M. de Lyonne.

«Le 4 juillet 1651.

a Quoy que dans mes deux dernières despesches, je vous ay mandé mes sentiments et à quel point j'estime nécessaire l'union de la maison Royalle et toutes les diligences et facilités du costé de la Reyne pour cet effect , néantmoins ayant ouvert encore plus particulièrement mon cœur au S"* Ondedei, je vous prie de lui donner entière croyance à ce qu'il vous dira de ma part sur ce subject et sur ma pensée de m'esloigner d'icy vers le lieu que vous m'avez escrit avec dessein d'aller encore plus long. Il vous dira que ma plus grande passion est de pouvoir contribuer à ladite union avec le sacrifice de ma personne et de tous mes interests et voiez que cela vient du cœur, et qui ne pouvant servir présentement en rien sera l)eau-

coup de gloire pour moy de le faire par le moyen que je viens de dire. Il a ordre de voir la Reyne et luy dire la mesme chose , luy ayant pour cet effect donné une lettre de croyance pour Sa Majesté. H y a trois ou quatre mois que le S*^ Ondedei * me fait instance d'aller à Rome, et luy en ayant donné la permission, il prend le chemin de Paris pour ajuster l'intérest de son abbaye , et pour voir si avec votre assistance il pourra mestre en bon estât l'affaire que vous savez, et pour laquelle vous m'avez escrit que prétendiez travailler avec M. Brisannet avec l'espérance de la terminer bien tost.

a Je vous prie et tous mes amis de ne vous mettre plus en peine de moy, car j'ay résolu la retraite sans que rien m'en puisse destourner et en lieu que les jalousies, les vacarmes et les appréhensions cesseront. Hannibal voyant qu'il faisoit peine partout aux Romains, se résolut à la mort et prenant le poison, finit disant : Libère mus hac cura Populum Romanum; et moy je me contente de délivrer ceux qui me veullent du mal à Paris et à qui je cause de l'inquiétude, en me retirant bien long avec dessin de servir toujours la France comme je dois et mes persécuteurs mesme. « Le cardinal Mazarin. »

* Ondedei était un Italien, créature du cardinal Mazarin, que celui-ci fit plus tard évèque de Fréjus.

Cette lettre est accompagnée de cette déclaration :

« De Brouel, 4 juillet 1651.

« Je soubsigné déclare par ce présent escrit qu'ayant donné pouvoir à l'abbé Ondedei de traicter de quelques intérests qui me regardent avec diverses personnes, je tiendray et exécuteray ponctuellement tout ce qui m'engagera à l'esgard de qui que ce puisse estre , sans y apporter le moindre délay ou changement.

« Le cardinal Mazarin. »

Arrêtons-nous sur cette lettre curieuse à plus d'un point de vue, sans compter le mérite que nous lui croyons d'être restée inédite jusqu'à ce jour^ Le style, la comparaison avec x\nnibal dé-

* Nous avons trouvé cette lettre parmi les papiers de Lenet, t. V, conservés à la Bibliothèque impériale. Les motifs qui nous fout penser qu elle est restée inédite jusqu'à ce jour, sont qu'elle n'est pas comprise dans les anciennes éditions des Mémoirts de Lenet y non plus que dans l'édition de la collection Petitot et Montmerqué, et qu'elle ne fait pas partie de l'édition plus récente de la collection Michaud, dans laquelle une troisième partie est consacrée aux pièces originales réunies par Lenet comme matériaux qu'il destinait à la continuation de ses Mémoires. Enfin, cette lettre ne fait pas partie de la collection des lettres du cardinal Mazarin, publiée par M. Ravenel, pour la Société de t' Histoire de France, où sa présence eût été cependant d'autant plus précieuse, que la lettre comprise sous le numéro 19, du cardinal Mazarin à la reine, datée du 6 juillet 1651, renvoie précisément la reine à ce que le cardinal a écrit à Lyonne dans notre dépèche du 4 juillet.

notent les prétentions littéraires connues du cardinal pour son talent épistolaire; comme pensées, on y voit Texpression des meilleurs sentiments : les plus sages conseils d'abord pour l'union de la famille royale; ensuite, en ce qui le concerne, l'abnégation et le sacrifice de l'intérêt personnel au bien public poussés jusqu'à la résolution de s'éloigner pour toujours, enfui le sentiment si chrétien de désirer de faire du bien à ses ennemis eux-mêmes, sentiment porté même au-delà de la limite du pardon des injures.

Cette lettre est évidemment un portrait de la physionomie morale du cardinal , peint de sa main, pour être exposé aux regards dans une galerie ; mais le peintre s'est trahi , et les traits involontaires tracés par son pinceau ne l'ont fait que plus ressemblant. On voit dans ce portrait ces dehors affectueux, séduisants, qui étaient l'enveloppe ordinaire du ministre ; et sous l'amas des couleurs, le trait du dessin fait découvrir sans peine l'égoïsme qui se prêtera, à la première occasion, à toutes les ambitieuses combinaisons.

Pourquoi ce portrait fardé dans une lettre dont le caractère était intime? A cette question la réponse est facile :

Cette lettre pouvait tomber en la possession de personnes hostiles; c'est précisément parmi les

papiers de Lenet qu'elle se trouve en société ennemie. A voir les précautions que prenait le cardinal Mazarin pour que sa correspondance ne fût pas interceptée, à remarquer dans ses lettres le soin avec lequel il indique le départ et le mode d'envoi de celles qui ont précédé, on s'aperçoit qu'il veut tenir ses correspondants en éveil sur les lettres qui auraient manqué. Celle-ci auraitelle été. du nombre des lettres qui ne seraient pas parvenues à destination ; aurait-elle été dérobée au courrier de l'ordinaire qui en était porteur, par force ou par adresse? On pourrait le croire, puisqu'elle est en quelque sorte, même encore aujourd'hui, prisonnière de guerre dans le camp de Condé. Le cas était prévu , et les sentiments exprimés sont de nature à calmer les inquiétudes de ses ennemis, presque même de nature à les désarmer. On serait même autorisé à former , avec quelque vraisemblance, une troisième conjecture : le courrier aurait laissé cette lettre s'égarer à dessein , pour obéir à quelque secrète instruction. Il est à remarquer, ce qui pourrait confirmer cette conjecture , qu'elle ne contient aucun mot en chiffres , contre l'habitude du cardinal dans sa correspondance. Cette lettre enfin , dans l'hypothèse qui semblerait cependant la plus probable, où elle aurait été simplement écrite

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pour son destinataire, avait également besoin de ces piémes dehors empruntés; le cardinal Mazarin soupçonnait Lyonne de le trahir.

tin rapprochement intéressant qui nous apporte la preuve de ce soupçon du cardinal, se trouve dans ce passage de sa lettre à la reine, écrite deux jours plus tard, le 6 juillet i65i' :

« Je commencerai cette seconde lettre en vous priant de bien considérer ce que j'ai écrit dans ma dépêche du 4? au Correspondant^, par l'ordinaire , et ce que je lui mande par ce porteur. Si vous avez pris la peine d'en faire de même des précédentes, vous y aurez trouvé tout ce qu'il y avoit à faire, quelque chose qui fut arrivée; mais je crains qu'on ne retranche les choses que le Correspondant ne voudra pas que vous sachiez. C'est un grand malheur pour moi d'être contraint à me servir d'un canal qui empoisonne tout ce qu'on y met dedans ^ »

Suivent de longues récriminations contre le secrétaire d'État qu'il accuse, entre autres choses,

* Cette lettre porte le n" xix des lettres du cardinal Mazarin, publiées par M. Ravenel. Voyez la note précédente.

' Dans ces lettres, des noms de convention ou des chiffres indiquent les personnes; le mot de Correspondant désigne Lyonne, d'après la clef donnée par M. Ravenel. Le même personnage est aussi désigné, dans cette lettre, par le chiffre 68.

' Le soupçon de trahison contre Hugues de Lyonne ne peut être plus vivement formulé.

d'avoir fabriqué une fausse lettre signée de lui cardinal, pour perdre Le Tellier.

C'est ce même Hugues de Lyonne accusé par cette lettre , qui racontait malicieusement que le cardinal de Richelieu , la première fois qu'il présenta le cardinal Mazarin à la reine , lui dit : « Madame, vous l'aimerez bien, il a l'air de Buckingham. » On sait que Richelieu, soutenu par Louis XIII, avait pris vis-à-vis de la reine Anne d'Autriche une attitude et un ton qui peuvent ne pas rendre invraisemblable ce hardi propos.

Les conseils du cardinal Mazarin à la reine , dans ces diverses correspondances, roulaient sur toutes les affaires du moment, et, en particulier, sur les projets dont il s'efforçait de la détourner de tout son pouvoir : de rétablir le prince de Condé dans ses charges et gouvernements, en ajoutant même au gouvernement de Bourgogne le gouvernement de la Guyenne; de donner le gouvernement de Provence au prince de Conti ; celui d'Auvergne au duc de Nemours ; la place de Blaye au duc de La Rochefoucauld; en outre, tous les régiments portant les noms des princes de la maison de Condé devaient être remis sur pied ; enfin , des sommes considérables allouées au prince pour ses pensions et pour l'entretien de ses troupes. A ces conditions , le prince de Condé, donnant la preuve manifeste qu'il n'avait

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jamais poursuivi d'autre but que la satisfaction d'une ambition étroite et personnelle, promettait de donner les mains au retour du cardinal Mazarin.

Toutes ces concessions étaient dictées par l'impatience qu'éprouvait la reine du retour de son ministre favori ; impatience attribuée, suivant les appréciations, à des motifs- bien différents : pour les uns, par une paresse naturelle, la reine voulait simplement se décharger du soin pénible des affaires, sur un ministre de confiance ; pour les autres, cette princesse, au lieu de céder au désir du repos, avait au contraire l'intention de relever par une volonté inflexible , son autorité méconnue ; en outre , elle voyait dans Mazarin le seul homme d'État capable de continuer l'œuvre de Richelieu si chère à la politique royale. D'autres appréciateurs moins bienveillants ont cru pouvoir attribuer ce désir extrême du retour du ministre à des sentiments d'une nature plus tendre que la raison d'Etat; et parmi ceux-ci, quelques-uns, pour justifier des apparences un peu compromettantes, ont prétendu qu'il existait un mariage secret entre la reine et le cardinal ; rappelons que celui-ci ne fut jamais revêtu du caractère sacerdotal.

Le ton général de la correspondance dont nous détachons encore quelques passages, peut justifier l'une ou l'autre des deux dernières opinions; fai-

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sons observer toutefois , car l'impartialité est le premier devoir de l'historien, que le style de cette époque était empreint généralement d'une exagération qui laisse la valeur réelle des mots au-dessous de leur signification apparente :

«De Broëlh, le il mai 1651.

(c Mon Dieu! que je serois heureux et vous satisfaite si vous pouviez voir mon cœur et si je pouvois vous écrire ce qu'il en est, et seulement la moitié des choses que je me suis proposé. Vous n'auriez grand'peine, en ce cas, à tomber d'accord que jamais il n'y a eu une amitié approchante à celle que j'ai pour vous. Je vous avoue que je ne me fusse pu imaginer qu'elle allât jusqu'à m'ôter toute sorte de contentement lorsque j'emploie le temps à autre chose qu'à songer à vous; mais cela est à un tel point, qu'il me seroit impossible d'agir en quoi que ce put être, si je ne croyois d'en devoir user ainsi pour votre service.

(c Je voudrois aussi vous pouvoir exprimer la haine que j'ai contre ces indiscrets, qui travaillent sans relâche pour faire que vous m'oubliez , et empêcher que nous ne nous voyons plus. En un mot, elle est proportionnée à l'affection que j'ai pour vous. Ils se trompent bien s'ils espèrent de voir en nous les effets de l'absence : et si cet Es-

pagnol (la reine) disoit que les montagnes de Guadarrama avoient grand tort de se mettre au milieu de deux bons amis,... etc. »

Les réponses de la reine étaient tout à fait de nature à calmer les inquiétudes du cardinal Mazarin ; cet autre passage d'une lettre du cardinal à la reine, en date du 1 5 juin 1 65 1 , en est la preuve :

« Il y a des. endroits, dans votre lettre, si obligeants que rien plus; car l'on voit bien que c'est le cœur qui parle. Le mien sera toujours à vous sans aucune réserve, et désormais j'estime superflu de vous rien dire là-dessus, etc. »

Le cardinal enfreignit plus d'une fois sa résolution de ne. plus parler des sentiments de son cœur ; dans une autre lettre à la reine , datée de Hay, le 24 octobre i65i, ces passages échappent à sa pliîme :

« Le confident (Bartet) de 34 (la princesse Palatine) a fort bien 'reconnu la passion de 26 (Mazarin) pour la personne que vous savez ; mais, en étant plus informé que qui que ce soit, je vous puis dire qu'elle est incompréhensible, et je sais de bon lieu que H (Mazarin) se meurt pour Zabaot (la reine), ne pouvant être autre chose que. Si 26 (Mazarin) avoit le moyen de vous envoyer son cœur, il y verroit des choses qu'il est impossible d'imaginer, etc. »

Dans une autre lettre, celle qui peut appuyer

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l'opinion d'un mariage secret, le cardinal dit que « Zabaot (la reine) , et Conorit (Mazarin) , sont unis ensemble par un lien que rien ne peut rompre*. »

Ces documents n'ont pas seulement l'intérêt d'une curiosité frivole, ils appartiennent à l'étude des mœurs de l'époque et à l'histoire sérieuse sur laquelle la lumière se fait plus vive par le soin apporté de nos jours à la recherche des documents originaux; car si, par un motif ou par un autre, la reine, loin de souhaiter avec ardeur le retour de son ministre, fût restée indifférente à son éloignement , comme Mazarin était le seul politique du moment capable de reprendre la politique de Richelieu, il paraît indubitable que la Fronde eût abouti aux conséquences logiques des idées et des besoins qui l'avaient prctvoquée. Si l'histoire n'eût pas eu probablement à tracer les brillantes pages du règne de Louis XIV, éclat que rendait plus facile à obtenir cette force de concentration qui résumait l'État dans lui seul homme, elle n'eût pas eu non plus à voiler les défaillances de son règne et surtout du règne suivant , où l'absolutisme ne respectait rien , parce qu'il prétendait que ses débordements mêmes devaient être respectés ; et l'arrière-petit-fils de ces mo-

* Lettres publiées par M. Ravenel pour la Société de r Histoire de France,

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narques n'eût pas été la victime innocente d'une horrible expiation.

Quel que fut le désir de la reine d'aplanir les voies pour le retour du cardinal Mazarin, celui-ci eut la prudence de se refuser à son rappel aux conditions proposées, acceptées cependant par la reine sans nulle hésitation. Il ne voulait revenir que sur un terrain solide, et ce terrain eût été miné à l'avance sous ses pas par des avantages qui grandissaient contre lui la puissance de son rival. Il dissuada la reine de souscrire à des arrangements après lesquels, lui fit-il savoir, il ne restait plus qu'à conduire Monsieur le Prince à Reims pour lui poser la couronne sur la tête. Il lui donna le conseil de ne rien conclure d'important , mais de leurrer le prince de Condé par des espérances qui le rendissent suspect aux Frondeurs. En conformité de ces avis , le prince obtint seulement l'échange du gouvernement de Bourgogne pour celui de Guyenne, à la place du duc d'Épernon ; pour le surplus, la reine fit miroiter des espérances. A l'aide de ce mirage trompeur, elle obtint la rupture du mariage arrêté entre le prince de Conti et Mademoiselle de Chevreuse. Ce mariage avait, il est vrai, pour ce prince plus d'un coté fâcheux : Mademoiselle de Chevreuse, élevée à l'école de sa mère , ne passait pas pour avoir dégénéré. Si ces considérations eussent été la

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cause réelle de la rupture, elles eussent cependant été assez légitimes pour la justifier; mais elles n'en furent que le prétexte. La reine, et son secret conseiller le cardinal, n'avaient d'autre but que de brouiller les princes avec la Fronde parlementaire; le prince de Coudé n'en poursuivait nul autre que celui d'obtenir de la cour des avantages personnels et d'empêcher un mariage de son frère , quel qu'il pût être , afin de le ramener au cardinalat. Le prince de Conti était sérieusement captivé ; chaque soir, il allait souper à l'hôtel de Chevreuse pour faire sa cour avec plus d'assiduité. Dans la crainte que des difficultés ne rompissent son mariage, il avait recommandé au président Viole , chargé de dresser les articles du contrat, de céder sur tous les points qui pourraient être contestés. Le prince de Coudé entreprit d'éteindre cette flamme par l'emploi d'un irrésistible moyen. Quelques plaisanteries mordantes, telles que ce prince savait les faire, sur Mademoiselle de Chevreuse et sur ses liaisons avec le coadjuteur, avec Noirmoustier^, avec Caumartin*, dégoûtèrent sans peine le prince de Conti de l'alliance projetée. Cette rupture, au point de vue politique , était d'une gravité extrême : elle était

* Louis de La Trémoille, marquis de Noirmoustier.

* Louis-François Le Fèvrc de Caumartin, confident du coadjuteur. Il devint intendant de Champagne et conseiller d'État.

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un manque de parole aux plus solennels engagements , la promesse de ce mariage ayant été la condition de l'alliance parlementaire qui avait valu aux princes leur liberté. Le coadjuteur, qui avait ainsi ménagé le rapprochement des princes, de la noblesse et du parlement, qui acquittait envers Mademoiselle de Chevreuse sa dette de reconnaissance pour son amitié, en lui procurant un si haut parti , voyait toutes ses combinaisons renversées et se trouvait pris pour dupe. Ce coup habile de la politique royale rompit en même temps le mariage de raison qui s'était fait entre la Fronde ( des princes et de la noblesse, et la Fronde des parlements et de la bourgeoisie.

La complication des intrigues les plus bizarres sortit de cet événement. Le coadjuteur et Madame de Chevreuse , laissant de côté leurs visées frondeuses , se résolurent à un rapprochement à tout prix avec la cour, afin de tirer vengeance de la perfidie dont ils accusaient le prince de Condé. La reine et le cardinal Mazarin prêtèrent volontiers l'oreille à un concert d'efforts dont le résultat devait être la perte d'un prince qui avait causé à leur politique de si périlleux naufrages. Cette entente, pour réussir, devant être couverte du plus profond mystère, le coadjuteur commença par déclarer que, fatigué des agitations mondaines, il voulait se renfermer désormais dans les de-

voirs de son ministère. On ne le vit plus sortir de l'archevêché. Cette retraite simulée est effrontément appelée par lui-même un pas de ballet. Quand la nuit a étendu ses sombres voiles sur les rues désertes de la cité, un galant cavalier sort de l'archevêché pour se rendre au Palais-Royal, où la reine l'attend. Ce cavalier, mis avec recherche, est le coadjuteur lui-même, qui veut tenter s'il ne pourrait pas, dans ces conférences politiques auxquelles il est convié, obtenir quelque ascendant sur la reine par des voies semblables à celles qui ont fait la faveur du cardinal Mazarin , en cherchant à lui plaire. La reine communique au coadjuteur une lettre du ministre exilé, et que Retz , dans un élan un peu naïf pour un homme aussi roué, qualifie d'admirable. Dans cette lettre bien connue, rédigée dans l'esprit d'abnégation personnelle de la lettre du 4 juillet, à Hugues de Lyonne, il disait à la reine que plutôt que de la voir céder aux exigences du prince de Condé , il préférerait lui voir donner sa place de premier ministre à son capital ennemi , le coadjuteur. « Faites-le cardinal , donnez-lui ma place , mettez-le dans mon appartement. Il sera peut-être plus à Monsieur qu'à Votre Majesté, mais Monsieur ne veut point la perte de l'État, ses intentions, dans le fond, ne sont pas mauvaises. Enfin, tout, Madame, plutôt que d'accorder à Monsieur

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le Prince ce qu'il demande. S'il l'obtenoit, il n'y auroit plus qu'à le mener à Reims. » La reine, aussitôt, propose le ministère au coadjuteur. Celui-ci, tout flatté qu'il était, démêla un piège dans ce trop grand empressement : on ne voulait l'employer que pour conjurer les difficultés présentes ; mais s'il acceptait le ministère avant d'avoir le chapeau , le cardinal Mazarin reprendrait infailliblement la première place. Le coadjuteur refusa donc le ministère, trouvant plus sûr, avant d'y entrer, que la pourpre l'eut fait l'égal de Mazarin ; mais il accepta l'offre du chapeau, et promit à la reine tout le concours de son influence pour la perte du prince de Condé et pour le retour du cardinal Mazarin, se réservant, pour ne pas perdre son crédit parmi les frondeurs, la faculté de parler librement contre ce dernier. Il ne manqua pas d'user largement de cette faculté, qui lui permettait, en toute sécurité, un double jeu, dont il pouvait tirer parti à l'occasion. Ces conventions furent consacrées par un traité signé entre le cardinal Mazarin, Châteauneuf, le coadjuteur et la duchesse de Chevreuse. Ce traité contenait aussi une clause de consolation pour l'union manquée de Mademoiselle de Chevreuse : son mariage était arrêté avec Mancini, neveu du cardinal, auquel un duché et un gouvernement étaient assurés'. ^ Voyez le texte de ce traité à V Appendice.

Un changement dans le ministère était le corollaire de cette entente nouvelle : Mole avait dû résigner les sceaux , comme ayant contribué à la mise en liberté du prince de Condé ; Chavigny avait dû se retirer en raison de son attachement connu pour ce prince ; le vieux Châteauneuf était entré au pouvoir comme satisfaction à donner aux frondeurs, mais avec le secret engagement, qu'il comptait tenir le moins possible, de travailler au retour du cardinal. Le Tellier, Lyonne et Servien, qu'on appelait par plaisanterie les sous-ministres ou ininistraux, conservèrent leur poste.

Dans les nocturnes conférences qui se renouvelèrent entre la reine et le coadjuteur, s'agitait le sort à réserver au prince de Condé : la prison ou la mort. La mort ne pouvait être que le résultat d'un assassinat, et la reine repoussait ce moyen avec horreur, malgré le tempérament d'une attaque à main armée proposé par le maréchal d'Hocquincourt. La pensée de l'arrestation prévalut; mais comme elle présentait de graves difficultés, elle resta en suspens.

Le prince de Condé, par l'adresse de la politique de ses adversaires et par l'inhabileté de la sienne, se trouva réduit à l'abandon du plus grand nombre de ses amis. Son aversion pour les états généraux lui aliénait en partie la noblesse; la rupture du mariage de son frère lui fjusait perdre

tout crédit parmi les Frondeurs, (le prince se trouva ainsi réduit à vivre dans la plus pénible défiance. Quelque rumeur des projets tramés contre sa personne arrivèrent jusqu'à lui par une indiscrétion de Hugues de Lyonne, qui parla au maréchal de Gramont des conférences nocturnes du Palais-Royal ; et le maréclial , qui avait des amis dans les deux partis, en parla à Chavigny. Coudé craignit que la reine, par une résolution soudaine, ne le fit enfermer de nouveau dans quelque donjon. Son appréhension devint telle, que, sous l'impression d'une sorte d'hallucination , il s'enfuit à Saint-Maur de la manière la plus étrange.

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