‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 2)Chapitre 33 sur 55 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

•Cause de la fausse alerte du prince de Condé. — Réunion à Saint-Maur des principaux chefs du parti des princes. — Présentation de Daniel de Cosnac par le duc de La Rochefoucauld. — La duchesse de Chevreuse et sa fille publiquement insultées. — Trois ministres congédies. — La reine envoie au parlement un acte d'accusation contre le prince de Condé.

— Orageuse séance, où le prince et le coadjuteur, avec leurs partisans en armes, sont en présence. — Déclaration solennelle de la majorité de Louis XIV. — Amnistie en faveur du prince de Condé. — Déclaration contre le cardinal Mazarin.

— Conseils du duc de Bouillon à Daniel de Cosnac. — Les princes se rendent à Montrond. — Une erreur de route fait échouer un accommodement. — Le conseil des princes décide la guerre. — Vues ambitieuses du prince de Condé. — Échec de son projet d'alliance avec Cromwell. — Traité avec l'Espagne. — Les princes quittent Montrond. — La duchesse de Longueville retient Daniel de Cosnac auprès du prince de Conti. — Il est envoyé en mission auprès du prince de Condé.

— Défection du duc de Bouillon et du maréchal de Turenne.

— Tentative d'enlèvement du coadjuteur. — Le premier président Mole se lie au parti de la cour. — Violence du prince de Conti à l'égard du maire de Bourges. — Le prince

•de Conti et la duchesse de Longueville obligés de sortir de cette ville. — Accidents causés par la destruction de la grosse tour de Bourges.

(Année 1651.)

Le prince de Condé avait dirigé vers le château de Saint-Maur sa retraite précipitée; ce château,

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situé sur les bords de la Manie, non loin des confins du bois de Vincennes, était une des somptueuses demeures de la maison de Condé. Auprès, s'élevait ce couvent savant et célèbre, chef d'ordre de la conîjréjîation des Bénédictins.

Les circonstances de la panique qui conduisit le prince de Condé à se réfugier dans cette résidence, le 6 juillet i65i, sont bizarres. La nuit précédente, il reposait dans l'hôtel de Condé, situé près du f.uxembourg sur le terrain aujourd'hui traversé par les rues de Condé et de l'Odéon, lors(|ue Vigneul, un des gentilshommes de sa maison , vint l'éveiller pour le prévenir que deux compagnies des gardes de la reine , parties du Palais-Royal , s'avançaient vers le faubourg Saint-Germain. Ce détachement de troupes n'avait d'autre mission que d'aller à la porte Saint- Jacques, empêcher l'introduction en fraude de voitures de vin. Le prince, sous l'empire des préoccupations qui l'assiègent, ne prend pas le temps de s'assurer des dispositions de cette troupe ; il monte à cheval avec précipitation, et, suivi de sept personnes seulement, s'élance dans les rues à toute vitesse. Il sort de Paris par la porte Saint- Michel, et ne s'arrête qu'en rase campagne pour attendre le prince de Conti , qui avait été moins alerte. Xu bout de quelques instants , un bruit de chevaux plus considérable que ne pouvait être ce-

lui du prince de Conti et de sa petite suite, se fait entendre. Le prince de Condé croit qu'un escadron le poursuit ; il pique des deux et ne s'arrête une seconde fois qu'au château de FJeury, près de Meudon. Les informations qu'il recueille lui apprennent que le bruit devant lequel il a fui n'est autre que celui d'une troupe de coquetiers, de femmes et d'enfants se rendant au marché, montés sur des ânes. Pour le vainqueur de Rocroy, l'aventure était piquante; mais comme il n'était pas alors d'humeur à la prendre en plaisanterie, elle le rendit furieux. Craignant le ridicule de rentrer à Paris immédiatement après cette panique, il se retira à Saint-Maur.

Le prince de Conti, la duchesse de Longueville et la duchesse de Nemours, les ducs de Nemours, de La Rochefoucauld , de Richelieu , les fidèles Marsin et Lenet , Bouteville , Tavannes et bien d'autres s'empressèrent de rejoindre le prince de Condé ; le duc de Bouillon et le maréchal de Turenne vinrent aussi; mais les deux frères ne témoignaient plus leur empressement accoutumé, et ne firent que paraître.

A cette réunion au château de Saint-Maur, autour du prince de Condé , des princes et princesses de sa famille et de ses principaux partisans, se rattache la présentation par le duc de La Rochefoucauld, à défaut du duc de Bouillon,

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de Daniel de Cosiiac, pour être attaché à la personne du prince de Conti. Le choix d'un tout jeune homme pour mettre auprès d'un prince aussi jeune et aussi inexpérimenté lui-même, surprenant peut-être au premier aperçu , était au fond politique. L'attitude du prince de Condé dans la question des états généraux , et par suite vis-à-vis de l'autorité royale qu'il allait combattre en rebelle, du moment qu'il cessait de le faire au nom du retour à l'ancienne constitution représentative du royaume, avait occasionné dans les rangs des gentilshommes du parti des princes de nombreuses défections. Cet abandon se manifestait même dans ce noyau de la France féodale et militaire, où les guerres des Anglais possesseurs de la Guyenne, et des protestants plus tard, avaient entretenu le plus vivement dans les familles Tesprit dfe chevalerie et les traditions de l'épée. Le Limousin, le Périgord, le Poitou, provinces qui seules ont fourni Ja moitié peut-être des familles illustrées de la noblesse de France, étaient chancelants ; le duc de Bouillon lui-même se retirait du parti. AccueilHr le jeune abbé de Cosnac, qui appartenait à une des plus anciennes familles de ces provinces, pouvait donc n'être pas inutile ; cet accueil était en outre une satisfaction donnée à la fois au duc de Bouillon , qu'on regrettait et qu'on espérait voir revenir, et au duc

de La Rochefoucauld, dont le zèle, qui ne se démentait pas, méritait toute considération. Appeler le neveu du comte de Chalais, qui voulait renverser Richelieu, alors qu'on aspirait à ruiner sans retour le cardinal Mazarin, était une coïncidence qui ne pouvait pas déplaire. Ce jeune homme, en outre, était plein d'esprit et montrait des talents précoces ; enfin , il était tout juste assez peu engagé dans les ordres pour que sa situation cadrât avec celle du prince de Conti , prince ecclésiastique sans être prêtre, général d'armée, ballotté par les événements entre la pourpre romaine et le mariage. La récente rupture avec Mademoiselle de Chevreuse et les vues du prince de Condé faisaient, en ce moment, souffler le vent du côté du cardinalat.

Ce congrès de partisans de la maison de Condé, tenu à Saint-Maur, fut appelé par la cour, sur un mot du maréchal de Gramont qui, pour plaire à la reine voulut le tourner en ridicule , les États de la Ligue,

Le parlement tenta de s'entremettre pour empêcher la guerre civile ; des négociations furent entamées et traitées en séance , pour concilier les prétentions diverses. Le prince de Conti s'y rendait assidûment pour soutenir les intérêts de son frère ; on remarquait l'assiduité non moins grande de la duchesse de Chevreuse et de sa fille ,

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dans les tribunes de la grand'chambre, appelées les lanternes. Le prince de Conti, qui, avec sa mobilité ordinaire, avait passé de l'adoration pour Mademoiselle de Chevreuse à des sentiments tout contraires, trouvant dans la présence de la mère et de sa fille l'intention de le braver, dans un moment d'étourderie sans doute, se laissa emporter à provoquer une scène peu digne d'un galant homme. Dans la salle qui précède celle des séances , Maillard , un savetier à ses gages pour crier dans Paris, assaille au passage, avec vingt ou trente misérables, ces dames par des huées, par des injures, dans lesquelles le nom du coadjuteur est outrageusement mêlé. La mère et la fille, couvertes de confusion et en larmes, se dérobent à la hâte et regagnent leur hôtel. Le coadjuteur, furieux, demandait du sang de Bourbon pour venger l'injure de celui de Lorraine. Montrésor, quand cet emportement fut calmé , parvint à lui faire accepter, pour le lendemain , une vengeance plus douce et cependant éclatante. Ces dames reparurent au palais avec une escorte de quatre cents gentilshommes et de quatre mille bourgeois ; le prince de Conti, surpris sans être accompagné, dut, en passant, les saluer respectueusement , et devant lui , sur les degrés du palais , Maillard reçut la correction qu'il méritait.

Après plusieurs séances, le parlement opina,

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comme moyen de conciliation, au renvoi des ministres, Servien, Le Tellier et de Lyonne, soupçonnés d'être les créatures du cardinal Mazarin , à la condition que le prince de Gondé rentrerait dans Paris et rendrait ses hommages à la Reine. Anne d'Autriche consentit à se séparer» des trois ministres; il est probable qu'après les soupçons que le cardinal Mazarin lui avait inspirés sur l'un d'eux, elle le sacrifia avec un secret plaisir. Hugues de Lyonne, par une conduite difficile à éclaircir, à tort ou à raison, était devenu suspect a^ix deux partis. Le cardinal fit parvenir à la reine un avis favorable à cette concession , la considérant comme un moyen de compromettre davantage le prince de Condé, qu'il prévoyait ne pas devoir se contenter de cette satisfaction , et dont les exigences incessantes seraient mises de plus en plus à découvert. Après ce renvoi, le prince revint un instant, fortement accompagné, se rendit au parlement et au Palais-Royal, où une glaciale entrevue avec la reine ne fit qu'accroître les ressentiments.

Une situation si tendue ne pouvait avoir d'issue que par une crise nouvelle. Lorsque le prince fut de retour à Saint -Maur, au milieu de ses amis , les conseils les plus modérés cédèrent devant les plus hardis que prônait la duchesse de Longueville , passionnée pour les aventures, où

elle aimait à jouer le rôle des héroïnes de roman. Il fut décidé que Ton se préparerait à la guerre. Le prince de Condé, après quelque hésitation, s'était rangé à cet avis ; il envoie ses fidèles dans toutes les directions : les uns, comme le vicomte de Tavannes, pour prendre, au milieu de l'armée royale même , le commandement des régiments de cavalerie et d'infanterie de Condé, d'Engliien, et de Conti, formant un corps de huit mille hommes ; les autres , comme Arnault et Boutte ville , pour assurer la défense des villes et des places de ses gouvernements. Les princesses partent aussi : Mesdames de Longueville et de Nemours, pour Bourges ; la princesse de Condé , pour le château de Montrond; Lenet se. rend en Espagne pour négocier un traité.

Le prince de Condé se croyait certain qu'un quart environ de l'étendue du royaume, depuis les Pyrénées jusqu'à la Loire, se prononcerait pour lui. Gouverneur de la Guyenne et du Berry, il considérait ces provinces comme son propre domaine; le Limousin et la Marche lui paraissaient assurés; l'Auvergne lui était promise par le marquis de Lévi; le Bourbonnais, par La Palisse, marquis de Saint-Geran ; le Périgord, par le comte de Biron ; le Rouergue , par le comte d'Arpajon ; le Quercy , par le maréchal de La Force ; l'Aunis et les îles de la côte , par le comte

du Dognon ; enfin la Saintonge, le Poitou et l'Angoumois , par le prince de Tarente et le duc de La Rochefoucauld.

Pour répondre aux conférences de Saint-Maur, la reine , qui ne songe qu'à précipiter une lutte où elle pense que sa politique s'est assuré d'avance tous les avantages , envoie au parlement un acte d'accusation contre le prince de Condé, motivé sur les atteintes qu'il n'avait cessé de porter à l'autorité royale depuis sa sortie de prison, et sur ses intelligences avec l'Espagne. Le duc d'Orléans avait promis à la Reine de se rendre à la séance du parlement pour soutenir cette accusation ; mais la veille, cédant à sa pusillanimité, il se mit au lit et se fit saigner, pour ne pas paraître.

Le prince de Condé , averti du danger qui le menace , accourt de Saint-Maur à Paris ; il comprend toute l'importance de faire repousser par le parlement une accusation qui, si elle était suivie d'un arrêt confirmatif le mettant au rang des rebelles et des criminels d'État, porterait à sa cause un coup dont elle se relèverait difficilement. Il se rend d'abord au Luxembourg, chez le duc d'Orléans, et par la frayeur qu'il lui inspire, lui arrache un écrit qui dément les accusations de la Reine, et le justifie. Du Luxembourg, il va droit au Palais avec une formidable es-

corte. Le coadjuteur qui, avec la Fronde parlementaire , soutenait la Reine depuis l'alliance nouvelle, s'arrachant volontiers à la solitude de rarchevéché, s'était aussi rendu au Palais avec quelques gentilshommes de son parti, et surtout avec force bourgeois en armes. Il avait fait saisir à l'avance les postes les plus avantageux dans l'intérieur du Palais , de manière à prendre en flanc et en queue l'escorte du prince de Condé; par ses soins , un formidable approvisionnement de grenades avait été déposé dans une des buvettes. Les partis, en entrant, se comptent et se mesurent d'un air menaçant; bientôt, dans la grand'chambre , les deux rivaux sont en présence. Le prince de Condé se plaint de voir les salles du Palais ressembler à un camp plutôt qu'au temple de la justice, et relève ce fait étrange que le coadjuteur a l'audace de lui disputer le haut du pavé ; il ajoute qu'il saura bien le lui faire quitter; le coadjuteur réplique que ce ne sera pas aisé. Cette réponse* soulève un tumulte indescriptible; les présidents et les conseillers se jettent entre les deux rivaux pour les prier de congédier leurs partisans armés. Le prince de Condé qui a jugé d'un coup d'œil que sa position n'est pas la plus forte et qui sent le ridicule même d'une victoire sur le coadjuteur dans une lutte armée, donne l'ordre sans hésiter. Le coad-

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juteur, qui ne peut faire moins, sort pour donner le même mot de retraite à ses partisans; mais lorsqu'il veut rentrer dans la grand'chambre , il se trouve pris, le cou serré entre les deux battants de la porte poussés et maintenus par le duc de La Rochefoucauld. Dans cette posture étrange et dangereuse, il courait le risque d'être étranglé, si Champlâtreux, fds du président Mole, ne fût accouru à son secours et ne l'eût dégagé de cette étreinte. Sur ces entrefaites, dix heures du matin, heure à laquelle les conseillers quittaient la discussion des affaires publiques pour aller dans leurs chambres s'occuper des procès , sonnent à l'horloge du Palais ; tous s'empressent à cet appel , trop heureux de laisser sans solution une séance commencée sous de si terribles auspices.

Une consternation générale se répandit dans Paris avec la nouvelle des événements qui avaient failli éclater le matin au Palais. Le coadjuteur luimême avoua qu'il ne songeait depuis qu'en frémissant à son -imprudence , si , ce qu'il pouvait souhaiter de plus heureux en cas de lutte engagée, la défaite et la mort du prince de Condé en fussent résultées. Tout ce jour, les artisans ne travaillèrent qu'en gardant leur mousquet chargé à côté de leur établi. La Reine apprit avec joie ces nouvelles de la lutte engagée entre son ennemi dé-

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claré et son ami nouveau qu'elle n'aimait guère; elle n'eut pas été fâchée même de la voir se renouveler et aboutir à un résultat plus décisif; mais elle fut obligée de céder à la pression de l'opinion générale, qui voulait qu'une nouvelle rencontre ne fut plus possible, et envoya un capitaine des gardes défendre au coadjuteur de reparaître au parlement. Celui-ci qui ne siégeait que par tolérance, le droit de séance appartenant exclusivement à son oncle, l'archevêque de Paris, reçut avec bonheur une défense qui le tirait honorablement d'un si mauvais pas.

Le lendemain, le hasard fit rencontrer les deux rivaux dans une rue de Paris; le coadjuteur conduisait une procession. Une collision entre les fidèles de la procession et la suite du prince paraissait imminente, lorsque le prince, descendant de son carrosse, se mit à genoux pour recevoir la bénédiction du prélat. Celui-ci la lui donna d'abord, puis, ôtant son bonnet, lui fit un profond salut.

Le prince de Condé continua à se rendre au parlement les jours suivants, pour obtenir un arrêt de justification ; mais cet arrêt fut ajoin né par des longueurs calculées.

Le roi mineur entrait dans sa quatorzième année. En raison des difficultés de la situation, il parut d'autant plus nécessaire à la Reine- mère

d'environner la déclaration de la majorité d'une pompeuse solennité. Anne d'Autriche espérait , comme l'événement le prouva , devenir d'autant plus puissante pour abattre les factions et pour gouverner par elle-même ou par son ministre favori , qu'elle devait continuer à n'avoir qu'un enfant à diriger, et qu'elle allait néanmoins couvrir ses propres volontés de toute la force de celles d'un roi majeur. Le 7 septembre i65i, un somptueux cortège de noblesse et de gardes accompagna le jeune Louis XIV, avec sa mère , du Palais -Royal au parlement, où la Régente prononça quelques mots pour remettre le pouvoir à son royal fils. L'absence du prince de Condé à cette cérémonie fut vivement remarquée ; le prince de Conti seul s'y était rendu. Néanmoins, comme un acte de clémence et d'oubli doit être l'aurore qui fait bien inaugurer du jour d'un règne qui commence, le greffier du parlement , par ordre du roi , fit lecture de cette déclaration :

(c Que tous les avis donnés touchant de prétendues intelligences, dedans et dehors du royaume, contre le service du Roi , ayant été trouvés faux et artificieusement supposés , Sa Majesté , pleinement convaincue de l'innocence et de la fidélité de son cousin, vouloit que tous les écrits envoyés sur ce sujet , tant au l^arlement qu'aux autres

Cours du royaume et à la bonne ville de Paris, demeurassent supprimés, sans que ors ni à Tavenir il pût être rien imputé au prince de Condé des faits contenus en iceux. »

Une déclaration plus fallacieuse parut le surlendemain. Après avoir énuméré tous lès maux du temps , et en avoir rejeté la responsabilité tout entière sur le cardinal Mazarin , cette déclaration continuait en ces termes :

« C/étoit par une juste punition de tant de crimes que ledit cardinal Mazarin avoit été banni du royaume; cependajit, depuis son départ, il n 'avoit cessé de continuer ses pratiques ordinaires avec aucun de ses amis et affidés.

« A ces causes le Roi, de l'avis de la Reine, sa mère, du duc d'Orléans, du prince de Condé, et autres ducs, pairs et officiers de la couronne, et encore de sa pleine puissance , certaine science et autorité royale, faisoit de nouveau expresses défenses et inhibitions audit cardinal Mazarin, à ses alliés et domestiques, de jamais rentrer dans le royaume et terres de France, à peine d'être poursuivis comme criminels de léze- majesté et perturbateurs du repos public. »

Cette déclaration déguisait si bien par la force de ses termes les véritables sentiments de la cour, que le cardinal Mazarin s'y méprit et s'en alarma jusqu'au moment des explications rassurantes qui

lui furent données. Toutefois, dans la crainte que cet acte ne laissât contre lui des impressions nuisibles pour l'avenir, il trouva que la Reine l'avait comblé au-delà de ses désirs par l'excès de ses bonnes intentions.

Sans confiance dans l'amnistie dont il était l'objet, et dans les promesses de la cour, le prince de Condé continuait à Saint-Maur, avec le prince de Conti , ses derniers préparatifs de départ pour aller rejoindre ses partisans déjà sous les armes.

Daniel de Cosnac, au milieu de ces événements, qui se succédaient avec rapidité depuis son entrée récente dans la maison du prince de Conti, se sen • tait déjà pris de dégoût pour une existence où, simple témoin , il n'était mêlé à rien ; ce n'était pas le compte de cette dévorante activité qui le possédait et dont il devait donner tant de preuves dans le cours de sa vie. Il était même tenu à l'écart avec intention; car il était devenu promptement suspect, dit-il dans ses Mémoires, comme ayant été donné par le duc de Bouillon , auquel les princes reprochaient amèrement de persister, malgré leurs pressantes instances, dans l'abandon de leur parti, défection d'une grave portée, car le duc en avait été jusqu'alors le soutien le plus éclairé, le plus énergique et le plus puissant. Sa présentation, il est vrai, avait été faite par le duc

de La Rochefoucauld, persévérant encore à ajouter quelques pages à son chevaleresque roman avec Madame de Longueville, qu'il devait si brusquement terminer; mais, ajoute-t-il, M. de La Rochefoucauld n'était que la cause seconde de son entrée, et ne suffisait pas pour le faire prendre en confiance. Il songeait donc à se retirer. Cette disposition lui fit recevoir avec une sorte de joie un témoignage de méfiance du prince de Conti, désirant se faire de ce procédé une justification vis-à-vis de lui-même pour le projet qu'il méditait. Le prince, partant pour Montrond, distribua ses ordres à chacune des personnes de sa suite; Daniel de Cosnac fut le seul auquel il ne dit rien ou ne fit rien dire. Sa résolution fut prise à l'instant; mais n'osant y céder sans la participation du duc de Bouillon, il alla le trouver pour prendre ses conseils. Il raconte en ces termes l'avis qu'il reçut; cet avis renferme l'explication curieuse donnée par celui qui avait été jusque-là le premier chef militaire de la Fronde, Condé ne l'avait pas été encore , de la vacillante politique de tous ces princes, ducs et gentilshommes qui, privés de boussole pour marcher vers un noble but, se ménageaient volontiers avec tous les partis, réduits à ne poursuivre chacun que le succès d'un intérêt particulier :

a Sitôt que je le vis, il me dit que la considéra-

tion de mon établissement devoit m'empêcher de me laisser emporter si vite à mes premiers mouvements ; que c'étoit encore une chose douteuse de quel coté pencheroient ses affaires ; qu'il n'étoit pas si fort assuré des bonnes intentions de la Reine qu'il ne put se rengager dans les intérêts de MM. les princes ; et qu'en ce cas , il seroit bien aise de me trouver dans un lieu où il pourroit ne m'étre pas inutile; et que, s'il demeuroit à la cour, il me donnoit sa parole de m'y appeler aussitôt que sa fortune l'auroit mis en état de contribuer à la mienne ^ »

Au moment où le duc de Bouillon conseillait son jeune parent, il était préoccupé du soin de concilier ses engagements passés vis - à - vis du prince de Condé avec ceux qu'il voulait prendre vis-à-vis de la cour; et, pour y parvenir, il travaillait à une réconciliation entre le prince et la reine; il obtenait pour le prince la plupart des satisfactions désirées, particulièrement le gouvernement de Blaye ; mais celui-ci , froissé de l'attitude du duc, ne voulut rien entendre et prétendit, avant d'accéder à nul arrangement, que le duc de Bouillon vînt le rejoindre et que le maréchal de Turenne allât prendre le commandement de ses troupes , ainsi qu'ils en étaient précédemment

• Mémoires de Cosnac, t. 1, p. 9.

convenus. Ces exigences consommèrent la rupture.

Le conseil du duc de Bouillon , donné avec tant de franchise et de bienveillance, ne permettait plus au jeune abbé de Cosnac de donner suite à la pensée de se^etirer ; il partit pour aller rejoindre à Montrond le prince de Conti.

Le château de Montrond, en Berry, où s'est écoulé une partie de l'enfance du prince de Condé et de son frère , était , entre les châteaux nombreux de la riche et puissante maison de Condé, son plus fort donjon militaire. U formait le centre de ses approvisionnements et de ses ressources, l'arsenal où étaient réunis non -seulement les engins de guerre nécessaires à la défense de la place, mais ceux encore qui pouvaient armer de nombreuses troupes en campagne. L'illustre Sully, surintendant des finances et grandmaître de l'artillerie de France , avait été propriétaire de ce château et de bien d'autres, que l'auteur des Économies royales avait acquis en Berry sur ses économies domestiques. L'habileté probe qui les signala fut son meilleur titre à la direction des finances de l'Etat. Il avait travaillé avec amour et avec art à ses fortifications, si bien que ce château passait pour luie des plus fortes places du royaume. Lorsque l'heure des retours d(^ fortiuie eut sonné pour Sully avec

ravénement de Louis Xllï, le prince de Coudé, gouverneur du Berry, jeta un œil d'envie sur cette forteresse , qui pouvait ajouter un redoutable appoint à sa puissance dans la province ; il lui en demanda l'acquisition. Sully, vieux et disgracié, n'était pas en état cklopposer un refus à un désir qui était un ordre; il dut céder avec une amertume qu'il ne dissimule pas dans ses Mémoires. Ce château nous est déjà connu ; nous en avons vu partir, pour aller soutenir le premier siège de Bordeaux . la princesse de Condé , accompagnée des ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld.

Après Saint-Maur , résidence ouverte et trop proche de Paris, Montrond était le rendez-vous choisi par les chefs pour y continuer la tenue des États de la Fronde, Le prince de Condé était d'abord allé à Trie, trouver son beau-frère, le duc de Longueville, afin de l'entrauier avec lui; mais ce prince, tout juste assez capable pour sentir une infériorité qui le plaçait toujours au dernier rang, se dégoûtait de courir de nouvelles aventures, et de s'exposer encore au ridicule trop prolongé de soutenir le parti de sa femme; il répondit par des promesses et des conditions évasives, qui étaient un refus déguisé.

En s'éloignant de Paris , le prince de Condé, que ces défections rendaient hésitant, avait écrit

au duc d'Orléans qu'il remettait ses intérêts entre ses mains pour un accommodement, ayant soin de le prévenir qu'il voyagerait lentement et attendrait une réponse au château d'Augerville*, chez le président Pérault, intendant des affaires de sa maison. Le duc d'Orléans, fatigué peut-être de la continuation de tant de troubles politiques qui , s'ils avaient été un attrait de sa jeunesse , pouvaient lasser son âge mur, parut se prêter avec empressement à la négociation : ayant obtenu de la reine des conditions présumées satisfaisantes, il dépécha en courrier Monsieur de (^roissy au prince de Coudé. Soit inadvertance réelle , soit faute volontaire , le duc d'Orléans lui-même est accusé par quelques historiens d'avoir agi sans franchise et d'avoir fait la leçon au messager, Croissy se trompa et se rendit à Angerville, bourg sur la route d'Orléans. Quand il eut reconnu son erreur, l'envoyé ne trouva plus le prince de Condé au château d'Augerville ; il ne put le rejoindre qu'à Bourges et le suivit à Montrond.

Ce milieu était peu favorable pour faire accepter des propositions d'accommodement. Le prince s'y trouvait entouré des plus fougueux partisans de la guerre civile ; en outre, les propositions ap-

* On sait que ce château appartient aujourd'hui à rillustre M. Berryer.

portées, excellentes si la sincérité ne pouvait en être suspectée, étaient peu de son goût : la reine promettait la convocation prochaine des états généraux , et nous savons quels étaient les sentiments du prince à l'égard de ces assemblées. Le duc d'Orléans lui faisait observer cependant que ces Etats , s'ils étaient convoqués , ne pourraient pas manquer de se prononcer en faveur des princes du sang contre le cardinal Mazarin ; que si, après l'expression formelle du sentiment des États et la promesse solennelle de la reine, cette princesse venait à y contrevenir et à rappeler le cardinal, ce manque de foi ferait tomber la France entière aux pieds de Condé, pour demander un libérateur !

Ces propositions d'accommodement, discutées entre les princes, les princesses et leurs principaux adhérents, furent unanimement rejetées ; la guerre fut une seconde fois décidée. Condé, cependant, ne fut pas le plus ardent à adopter cette suprême résolution, car il prononça ces paroles 1 te Souvenez-vous bien que vous l'avez voulu ; vous nie forcez à prendre les armes, vous les quitterez avant moi! » Telle n'était pas la pensée de son conseil ; car en présence des hésitations du prince, qui leur faisaient craindre son abandon , la duchesse de Longueville , le prince de Conti , les

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ducs de Nemours et de La Rochefoucauld , le présidentViole*, signèrent un traité secret par lequel ils s'engageaient « à rester unis entre eux sans leur chef ou même contre leur chef, si celui-ci s'accommodoit avec la cour. » La suite des événements nous montrera ceux qui voulaient persévérer, se lassant les premiers, et celui qui paraissait plus disposé à prêter l'oreille à un accommodement, rester de beaucoup le dernier à déposer les armes. Le grand (]ondé avait fatalement raison.

Au moment où ce prince va se jeter dans une lutte armée contre la couronne, il n'est pas sans intérêt de récapituler tous les titres, toutes les dignités, toutes les charges dont il avait été investi par la couronne elle-même, les uns simplement honorifiques , mais les autres lui donnant une puissance effective qu'il allait retourner contre elle. Il était :

Grand maître de France,

Gouverneur de la province de Guyenne,

Gouverneur de la province de Berry,

Bailli de Berry,

Capitaine et gouverneur de la grosse tour de Bourges,

* Le président Viole, du parlement de Paris, appartenait à une famille de robe et d'épée. C'était un magistrat d'une conduite assez désordonnée.

'2C)'l SOUVENIRS

Capitaine des chasses du Berry,

Capitaine et gouverneur de la ville d'Jssoudun,

Capitaine et gouverneur du château de Dijon,

Gouverneur de la ville de Sarre,

Gouverneur de la ville de Saint-Jean de Losne,

Gouverneur de la ville de Verdun , en Bourgogne,

Capitaine des chasses d'Auxerrois,

Capitaine des chasses de Bourgogne, en Bresse,

Gouverneur de la citadelle de Clermont, en Argonne,

Gouverneur de la ville et de la citadelle de Stenay,

Capitaine et gouverneur du château de Jametz * .

Puisque le prince de Condé et les siens rejetaient les bases véritables de la pacification de la France, la convocation des états généraux, assemblée qui eût offert les divers avantages d'indiquer les remèdes aux maux de la situation, d'empêcher le retour du cardinal Mazarin par une protestation contre les tendances du pouvoir absolu, et par conséquent contre tout ministre personnifiant en lui ce système de gouvernement , on se demande au nom de quelle idée, de quel principe, le prince de Condé allait prendre les armes?

* Nous reproduisons cette énumération telle que nous l'avons trouvée dans les papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque impériale.

La réponse est accablante pour le caractère politique de cet illustre guerrier; elle montre en sa personne, non point un prince cherchant à arracher son pays aux étreintes d'une administration vicieuse, pour le rendre prospère; mais un ambitieux qui poursuit la possession du pouvoir, de préférence même avec tous ses vices , pour Texercer plus absolu. Il n*avait que deux moyens de s'en emparer : le premier, en sujet rebelle, qui dompte son roi et règne sous son nom; c'était aller plus loin que Richelieu , dont l'ascendant était volontairement accepté par Louis XIII; le second, en usurpateur, qui arrache d'un front une couronne pour la poser sur le sien. Il n'est pas douteux que le premier moyen fut sa pensée primitive ; mais, en admettant que sa pensée n'allât pas au delà, le succès du premier pas amenait inévitablement à faire le second pas ; le vainqueur de Rocroy et de Lens, le héros intrépide couvert des lauriers de tant de batailles, prince lui-même du sang royal, devait être le roi !

Soit que dans le cours de ces troubles il ait été le protecteur de la cour ou son ennemi, cette aspiration vers la conquête du pouvoir ne se démentit jamais chez ce prince sous des apparences plus ou moins déguisées ; mais le refus opposé aux propositions royales fait tomber tous les voiles. Il n'est même pas besoin, pour reconnaître la vé-

rite, d'invoquer le témoignage des Mémoires du comte de Coligny qui disent sans détour que le dessein du prince de Condé était de détrôner Louis XIV. Traître envers son roi et sa patrie, Condé fût devenu, sans plus de scrupule, traître à sa religion , si l'avantage qu'il en attendait etit pu se réaliser. Il fit proposer à Cromv^^ell de se faire protestant, s'il voulait le soutenir de son alliance et de l'envoi d'une armée. Cromwell refusa sur le rapport d'un émissaire envoyé en France , qui lui dit qu'il n'y avait pas possibilité d'y faire renaître un parti protestant, les adhérents de cette religion étant même satisfaits de l'exactitude que le cardinal Mazarin avait toujours apportée à l'observation des édits. Cromwell informé, en outre, que des espions autour du prince de Condé rapportaient au cardinal ces négociations, voulut les rompre pour ne pas compromettre sa politique extérieure. Il tint à Stoupe, de retour de sa mission, ce propos sur le prince de Condé : « Stultus est et garruluSy et vendltur a suis Cardinali * . » Nous verrons cependant ces négociations avec l'Angleterre reprises pendaiit le second siège de Bordeaux.

Du côté de l'Espagne, les efforts du prince de Condé furent plus heureux, si l'on peut qualifier

* Histoire de mon temps^ par Burnet, traduite par Lapillonière.

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ainsi des succès de cette nature. Cette puissance soutenait, avec des péripéties diverses, une longue guerre avec la France ; elle ne manqua pas d'entrer avec empressement dans une alliance qui divisait ses ennemis et lui donnait pied dans l'intérieur même du royaume, puisque cet espoir l'avait empêchée d'adhérer au traité de Westphalie.

I.enet, envoyé du prince, signait à Madrid un traité dont voici les conditions principales :

« Que Sa Majesté catholique et S. A. le prince de Condé ne concluroient point la paix sans obtenir satisfaction pour les intérêts de tous les deux; que Sadite Majesté catholique remettroit cinq cent mille écus à Monsieur le prince pour lever des troupes et lui fourniroit en nature des armes, des canons, des munitions ; qu'il enverroit à l'embouchure de la Gironde une flotte de trente vaisseaux avec quatre mille hommes de débarquement ; que Monsieur le prince livreroit un port de mer pour la sûreté de la flotte espagnole, lequel port le roi d'Espagne rendroit à la France lors de la paix générale ; que partout où le prince de Condé se trouveroit en personne, il commanderoit aux troupes coalisées * . »

* Voyez à V Appendice le texte entier de ce traité , tiré du Portefeuille du prince de Condé à la Bibliothèque impériale ;

Ce traité nous retrace toute l'économie de la campagne méditée par le prince de Condé : une marche convergente sur Paris , du sud-ouest et du nord-est , ayant pour base d'opérations , à l'intérieur, Bordeaux et Stenay, avec l'espoir d'un soulèvement en Provence; pour base extérieure, l'Espagne et la Flandre. Le prince se réservait le commandement de l'armée de Guienne , et destinait au vicomte de Turenne , qu'il espérait toujours voir revenir à son parti , le commandement de l'armée du Nord. Ce commandement permettait au maréchal, comme opération accessoire, de reprendre Sedan, gage important pour sa maison, puisque la cour tardait indéfiniment à tenir les brillantes promesses faites en échange de cette place; cette perspective, dans la pensée du prince, devait, à plus forte raison, ramener aussi le duc de Bouillon, remis en situation de dicter ses volontés à la cour.

Toutes ces dispositions étant arrêtées, le marquis de Parsan est préposé à la défense du château de Montrond , et les membres de la conférence se dispersent pour se rendre chacun au poste qui lui est assigné. Le prince de Condé se dirige vers la Guienne; le prince de Conti se rend à Bourges, pour mettre cette ville en dé-

il est très-intéressant à connaître pour l'appréciation de la suite des événements.

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fense contre l'armée royale, qui s'avançait vers elle.

Daniel de Cosnac avait été froidement accueilli à Montrond, et, pendant les conférences, n'avait joué qu'un rôle effacé et inutile. La résolution de se retirer lui revint plus forte que jamais, de sorte que mettant de coté les conseils du duc de Bouillon, lorsque le prince de Conti fut au moment de son départ pour Bourges , il se présenta pour prendre un congé définitif. Ce congé ayant paru accepté par le prince sans trop de répugnance, il se disposait à quitter le château. La duchesse de Longueville, avertie de son projet, le fit appeler. Nous laissons la parole à Daniel de Cosnac, pour raconter cette conférence :

« Soit qu'elle considérât que le peu de satisfaction que j'avois reçue pourroit donner quelque déplaisir à Monsieur le duc de Bouillon, qu'elle vouloit encore ménager, soit qu'elle vît que la guerre civile devoit commencer dans une province où j'avois des parents considérables, et qui pourroient servir à ce parti, elle résolut de ne rien oublier pour m'engager de nouveau avec Monsieur son frère*. »

Les désirs exprimés par une femme jeune et

' Mémoires de Cosnac , t. I, p. iO.

belle, quand, en outre, elle est princesse du sang royal, cette princesse surtout étant la spirituelle et séduisante Madame de Longueville , sont bien irrésistibles pour un jeune homme , portât-il le petit collet, et il n'avait encore reçu que la consécration légère de la simple tonsure. Faut-il donc s'étonner que ce jeune homme qui avait une première fois cédé aux conseils du duc de Bouillon , cédât une seconde fois, plus facilement encore, aux sollicitations flatteuses de la princesse? Elle voulut qu'il allât immédiatement rejoindre à Bourges le prince de Conti, et il partit. La duchesse lui remit une lettre pour son frère , sans lui en faire connaître le contenu ; mais elle produisit le changement le plus complet. Il était plus de minuit lorsque Daniel de Cosnac , arrivé à Bourges, fut introduit dans l'appartement du prince; celui-ci, après avoir pris connaissance de la lettre, fit retirer tout le monde et lui commanda de rester : « Dès qu'il se vit seul, il me fit des caresses si extraordinaires, me témoigna tant d'envie que je m'attachasse à lui, qu'elles suspendirent tout mon chagrin, et qu'elles m'engagèrent à y répondre par les protestations les plus vives et les plus respectueuses*. » De ce jour, Daniel de Cosnac se crut

* Mémoires de Cosnac, t. I, p. H.

tout à fait décidé à s'attacher à la personne du prince de Conti ; nous verrons cependant se produire des irrésolutions nouvelles.

Le prince de Conti passait avec, une rapidité inouïe par les changements les plus divers : tour à tour pacifique ou guerrier, dévot ou voluptueux, prince do TEglise ou prince du monde; un caractère si mobile était peu fait pour rendre facile et sure la position d'un favori. La compensation à ces ennuis se trouvait dans l'esprit charmant de ce prince, enjoué, cultivé, aimant autour de lui les hommes d'esprit et les gens de lettres, et faisant de sa cour, au milieu des troubles et des hasards de la guerre civile, un lieu charmant de réunion.

Le premier témoignage de confiance du prince de Conti pour Daniel de Cosnac fut de lui donner une mission. Il l'envoya en Guyenne, au prince de Condé , son frère , porter des lettres importantes adressées de Provence par ses émissaires le président de Gallifet, du parlement d'Aix, et l'abbé 'de Sillery chargés d'y soulever les populations et d'assurer un passage sur le Rhône ; une autre partie de sa mission était de faire connaître au grand Condé l'état de la province du Berry.

A ce moment apparut la défection définitive du duc de Bouillon et du maréchal de Turenne.

3oO SOUVENIRS

Depuis le départ du prince de Condé, les deux frères vivaient fort retirés à, Paris, disposés à s'accommoder avec la cour, mais ne voulant le faire qu'à de bonnes conditions. Celles qui leur furent proposées et qu'ils acceptèrent, furent pour le duc de Bouillon, en échange de Sedan, les ratifications nécessaires pour la cession régulière des duchés d'Albret et de Château-Thierry, le titre d'altesse et d'autres avantages; pour le maréchal de Turenne, le commandement des armées royales. Le duc d'Orléans qui avait entrepris la tâche de tenir la balance égale entre la cour et le prince de Condé, continuant , pour être quelque chose , l'effort de toute sa vie de hausser sa nullité qui retombait toujours, prévenu du dessein des deux frères de quitter Paris pour rejoindre la reine , envoya son capitaine des gardes, le vicomte d'Autel, frère du maréchal du Plessis, pour les arrêter. Bien que le coadjuteur fut le conseiller du duc d'Orléans depuis la disgrâce de l'abbé de La Rivière \ il leur

* Louis Barbier de La Rivière, né en lo9o, dont le père avait été commissaire de l'artillerie en Champagne. L'abbé de La Rivière, d'un esprit agréable et très-insinuant, s'était emparé du duc d'Orléans, dont il était le premier aumônier, au point de le dominer entièrement. Sa trop grande ambition lui fit perdre sa faveur : il voulait être cardinal et premier ministre. 11 entra dans le cabinet; mais comme il s'était rapproché des intérêts du prince de Condé, le duc d'Orléans lui avait retiré sa confiance et l'avait disgracié. H trouva moyen plus tard de se relever de

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 3oi

donna, par un principe de point d'honneur et probal)lement beaucoup aussi à cause de son entente avec la reine, le moyen d'échapper à cet ordre. Le duc de Bouillon et le maréchal lui avaient confié le secret de leur négociation avec la cour ; le coadjuteur craignit, non sans raison, s'ils étaient arrêtés, de passer pour avoir trahi leur confiance; il les fit prévenir en toute hâte de la mission du capitaine des gardes. Lorsque le vicomte d'Autel se présenta, il ne les trouva plus.

L'attitude plutôt expectante que favorable du duc d'Orléans était loin d'approcher du concours actif que le prince de Condé en espérait; n'ignorant pas que, pour attirer définitivement ce prince à son parti, il fallait le soustraire à l'influence du coadjuteur, son ennemi, il voulut entreprendre de faire enlever le fougueux prélat. Le succès de cette entreprise, outre l'alliance indubitable du duc d'Orléans, lui promettait un autre avantage, celui d'un rapprochement avec le parlement de Paris. Le coadjuteur conservant toujours l'implacable rancune de la rupture du mariage de Mademoiselle de Chevreuse, employait toute son influence à nourrir et à accroître les préventions de ce corps contre le prince de Condé. Le duc de La Rochefoucauld se chargea de cette mission d'enlèvement par

cette chute, et, sans parvenir an cardinalat, devint évèque et duc de Langres.

l'intermédiaire de Gourville, alors attaché à sa personne et qui lui était tout dévoué. Le coadjuteur devait être conduit à Damvilliers , pour y être enfermé sous bonne garde. La Roche-Corbon, major de la place, se rendit à Paris, avec soixante gardes, pour exécuter ce coup de main. Entrés par des portes différentes de la ville, et séparément, pour ne pas éveiller l'attention , ces soldats se réunissent deux soirs consécutifs, sous les ordres de Gourville et du major, à l'heure où ils savent que le coadjuteur a l'habitude de sortir en carrosse, avec peu de suite, de l'hôtel de Chevreuse, pour retourner à l'archevêché. Le premier soir, les conjurés le manquent, parce qu'il pleuvait, et que Madame de Rhodes ^ craignant de se barbouiller dans son carrosse de deuil tout neuf, obligea le coadjuteur à la reconduire dans le sien à l'hôtel de Rrissac, où elle demeurait; cette politesse le fit passer par la rue Saint-Honoré au lieu de suivre le quai, où l'escouade était postée. La soirée suivante, le coadjuteur s'étant rendu chez Madame de Pommereu^, auprès des Blancs-

* Louise de Lorraine, fille naturelle de Louis, cardinal de Guise, et de Charlotte des Essarts, qui avait été maîtresse de Henri IV. Louise de Lorraine était la seconde femme de Claude Pot, seigneur de Rhodes, grand -maître des cérémonies.

2 Denise de Bordeaux, fille de Guillaume de Bordeaux, intendant des finances, seconde femme de François de Pommereu ou Pommereuil, président au grand-conseil.

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Manteaux, les conjurés se dirigent de ce coté. Us placent près de la porte de l'hôtel, une sentinelle chargée de les prévenir de la sortie du coadjuteur; l'attrait d'un prochain cabaret détourne celle-ci de sa consigne et le coadjuteur échappe encore. Quelque imparfaite que h'it la police de Paris, à cette époque, l'éveil se fit sur ces tentatives; le surlendemain La Roche-Corbon fut arrêté et mis à la Bastille ; négligemment gardé, il ne tarda à s'en échapper.

A une époque où il était prudent de ne pas trop pousser ses ennemis, les partis étaient si changeants, le coadjuteur fut le premier à demander qu'on ne fit pas le procès de La Roche-Corbon. Il tourna même l'affaire en plaisanterie, suivant l'esprit du moment. Le lieutenant-criminel insistant pour le procès dans le cabinet du duc d'Orléans, le coadjuteur s'exprima ainsi, en s'adressant au prince :

« Il est si beau, si honnête et si extraordinaire. Monsieur, à des gens qui font une entreprise de cette nature, de hasarder de la manquer et de se perdre eux-mêmes par une action aussi difficile qu'est celle d'enlever un homme qui ne va pas la nuit sans être accompagné , et de le conduire à -soixante lieues du royaume; il est si beau, dis^je, de hasarder cela plutôt que de se résoudre à l'assassiner, qu'il vaut mieux, à mon sens, ne pas

pénétrer plus avant, de peur que nous ne trouvions quelque chose qui dépare une générosité qui honore notre siècle. »

Le coadjuteur raconte qu'à ce discours tout le monde se prit à rire ; et , s'adressant au lecteur , ajoute : « peut-être en ferez-vous de même^ »

Gourville fut arrêté à Montlhéry par le lieutenant du prévôt de l'Ile-de-France; mais il était homme d'expédients, ayant des intrigues de tous les cotés, et avec la cour elle-même. Il n'était pas depuis trois heures entre les mains des archers, qu'un ordre du premier président Mole lui faisait rendre la liberté. C'était un bien singulier personnage que Gourville ; toujours au troisième plan, mais en rapport avec ce qu'il y avait de plus haut placé , il n'est pas un événement de cette époque où il n'ait pris une part active. Les plus périlleuses aventures étaient l'élément qu'il aimait et dont, en se jouant, il sortait toujours avec avantage. Il avait été domestique dans la maison de La Rochefoucauld^. D'après les usages féodaux, les grands seigneurs, les gentilshommes même d'un certain rang, avaient une maison calquée, dans des proportions plus ou moins réduites, sur la cour des rois et des princes ; la qualité

^ Mémoires du cardinal de Retz.

* Voyez chap. ii, p. 60, rexplication donnée sur la valeur du mot domestique.

(les personnes de la suite diminuait sans doute suivant la qualité du maître ; mais un petit gentilhomme s'attachait volontiers à la personne d'un grand seigneur. Gourville n'était cependant pas gentilhomme , il s'était élevé à la qualité de domestique d'une condition inférieure, car il avait commencé par être valet de chambre du duc de La Rochefoucauld; mais son intelligence et son dévouement l'avaient fait appeler aux fonctions de secrétaire. Son amabilité séduisante le rendait éminemment propre aux négociations ; il y fut employé toute sa vie. Il monta graduellement encore, devint secrétaire du prince de Condé, puis intendant des vivres à l'armée de Catalogne , pourvu enfin de la recette générale de la* province de Guyenne. Ami de Fouquet, il fut inquiété par Colbert, et dut, après la chute du surintendant, se réfugier en Angleterre. Rentré en grâce auprès de Louis XIV, il reçut des missions diplomatiques en Allemagne et en Espagne.

Le premier président Mole , nommé à propos de . Gourville , était un de ceux dont l'alliance avec la cour enlevait au parti des princes un de ses plus solides soutiens. 11 avait jusque-là imprimé aux protestations contre le ministre détesté, par sa ferme et calme attitude au milieu des plus grands désordres venant expirer à ses pieds comme des flots impuissants, un certain

3o6 SOUVENIRS

caractère de légalité. Son cliangement provenait, selon les uns, de ce que, ayant une médiocre fortune et une famille nombreuse, il avait jugé nécessaire de se rapprocher de la reine dans l'intérêt de rétablissement de ses enfants; selon les autres, et cette version se lie seule à son grand caractère, voyant l'impuissance de la Fronde à établir un gouvernement régulier et mis en deiheurede choisir entre l'anarchie et le pouvoir absolu , il avait opté pour le second parti.

Pendant cette infructueuse tentative de l'enlèvement du coadjuteur à Paris et tandis que le prince de Condé organise ses forces dans la Guyenne et dans les provinces environnantes, le prince de Conti prépare la résistance dans la vieille capitale du Berry. Cette ville est entourée d'assez faibles remparts , il est vrai ; mais les deux rivières qui l'enlacent de leur cours, la protègent par une défense naturelle. Les souvenirs de son père, ancien gouverneur, la gloire et l'autorité de son frère, gouverneur actuel de la province , sa propre enfance passée dans cette ville, avaient créé entrç la maison de Condé et la ville de Bourges de réciproques rapports de respect, de bienveillance et d'attacliement; le prince, en conséquence, comptait y trouver de vives sympathies. La duchesse de Longueville vint le rejoindre, accompagnée du duc de Nemours, apportant, l'une, le secours de sa

gracieuse influence ; l'autre, la bouillante ardeur d'un courage souvent inconsidéré. Les habitants de Bourges témoignèrent d'abord la joie la plus expansive de l'arrivée des princes; ce n'étaient que témoignages empressés d'un dévouement à toute épreuve ; mais lorsqu'ils s'aperçurent qu'il faudrait en arriver à soutenir une lutte longue et sérieuse, leurs bonnes dispositions se refroidirent. Le maire de la ville entretenait avec adresse cette tendance nouvelle des esprits, mais pas avec assez de secret pour qu'il n'en revint quelque bruit aux oreilles du prince de Conti. Ce prince, furieux de ce qu'il considérait comme une trahison , l'ayant rencontré, se jeta sur lui et, le saisissant au collet, le poussa dans la grosse tour de Bourges, où il donna ordre de l'enfermer, en criant que c était un Mazaviii qui voulait faire re\>enir le cardinall Montant à cheval aussitôt après cette arrestation, le prince parcourut les rues en jetant de l'argent au peuple et en lui adressant quelques vives paroles pour réchauffer son enthousiasme pour la Fronde. Les échevins, mécontents des procédés violents du prince à l'égard de leur premier magistrat, firent sous main prévenir la reine que leur ville n'était pas en état de se défendre, et que si elle avançait avec un corps de troupes, les habitants se déclareraient en sa faveur. Cet avis décida la reine à quitter Fontainebleau avec le jeune

roi. En passiint par Montargis et Gien, elle s'avança vers Bourges avec quatre mille hommes commandés par le maréchal d'Estrées. A son approche, le prmce de Conti faisant, comme tant d'autres, l'épreuve de la fragilité singulière de la popularité , jugea , d'après les dispositions des habitants , toute résistance impossible , et quitta précipitamment la ville avec sa sœur^ en emmenant avec lui le maire prisonnier.

Sur une simple sommation, Bourges ouvrit ses portes à la reine, et la reçut, le 8 octobre i65i, avec les mêmes acclamations prodiguées naguère à la duchesse de Longueville et au prince de Conti. Depuis Louis XIll , la royauté aimait , après chaque succès obtenu , à laisser comme enseignement quelque visible trace en démantelant les châteaux et les villes fortifiées. Le vieux donjon de Bourges reçut cette destination . Du reste , il avait été bâti autant pour tenir la ville elle-même en respect , que pour servir à sa défense contre l'ennemi du dehors ; les donjons remplissaient , dans l'ancienne fortification , un rôle analogue à celui des citadelles dans la fortification moderne. A ce titre , il déplaisait aux habitants , et sa destruction devait être un acte populaire de nature à faire bien accueillir le retour sous l'autorité royale. Cette énorme tour, construite par Philippe-Auguste, avait cent deux pieds d'élévation

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depuis le rez-de-chaussée jusqu'au sommet, et quatre vingt-dix pieds de circonférence; ses murailles avaient dix-huit pieds d'épaisseur ; des piliers intérieurs soutenaient les voûtes superposées à chaque étage. La destruction de cette masse n'était pas sans offrir des difficultés matérielles considérables. On s'y prit avec une innocence de moyens qui prouve que nos aïeux étaient peu familiarisés encore avec les effets terribles de la poudre à canon. On accueillit pour cette entreprise les propositions d'un Allemand nommé Daniel Lesgat. Celui-ci fit creuser trois mines au fond de la tour, au-dessous des trois piliers qui la soutenaient, plaça douze quintaux de poudre dans les deux premières mines et laissa la troisième inoccupée. Le 12 novembre i65i, il y mit le feu; mais la tour fut simplement fendue du haut en bas et les fondements fracassés. L'Allemand se met au travail sur nouveaux frais. Cette fois, il creuse deux mines à l'étage au dessus dans les fentes produites par l'explosion ; il les charge de huit quintaux de poudre, la meilleure qu'il put trouver, et place six quintaux dans la mine souterraine, restée sans emploi la première fois. Le 9 décembre fut choisi pour le jour de l'explosion. Les habitants furent prévenus à son de trompe que les avenues de la tour seraient gardées pour prévenir les passants du péril; mais un grand

JIO SOLVE^'IIIS

nombre d'habitants se postèrent aux alentours pour jouir du spectacle. A trois heures après midi , Lesgat mit le feu à la mèche aboutissant aux amorces. En se retirant, il alluma une mèche de pareille longueur qu'il tenait à la main, et dont la combustion, d'après sa pensée, devait le prévenir du moment de l'explosion ; il avait calculé qu'elle devait avoir lieu à quatre heures environ. L'heure se passe , la mèche est consumée tout entière entre ses mains, et le donjon est encore debout. Persuadé que le feu de la mèche placé dans la tour a été étouffé, il quitte sa place suivi des spectateurs ; mais à peine a-t-il fait quelques pas qu'une explosion formidable retentit. Il n'avait pas songé que la mèche qu'il tenait à la main, se consumant à l'air libre, devait brûler plus vite que la mèche placée dans la tour. L'explosion, comme un cratère de volcan , lança dans toutes les directions des pierres d'une grosseur prodigieuse; vingt-cinq personnes furent tuées, une trentaine furent blessées. Parmi les premières on compta deux chanoines de l'église cathédrale de Saint-Etienne, les sieurs Barré et Berthomé, qui regardaient à une fenêtre à deux ou trois cents pas de la tour; le sieur de la Croix, prieur de la même église, cinq écoliers du collège des Jésuites et un maître d'école dans son jardin.

Ce terrible résultat ne fut cependant pas com-

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plet ; la moitié de la tour seulement avait été enlevée, l'autre moitié subsistait encore. On s'en tint là,' pour éviter de nouveaux malheurs, il faut le croire ; mais comme l'autorité tient, en tout temps, à avoir raison, on eut soin de publier qu'on lais- I • sait subsister cette moitié du donjon, pour « ser- 1 vir de monument éternel de la fidélité et affection

des habitants de Bourges au service de Sa Majesté *. »

* Nous avons tiré du numéro de la Gazette du 6 janvier 1652, ce fait curieux passé sous silence par les auteurs de Mémoires et les historiens, qui se contentent de signaler la démolition de la tour de Bourges.

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