‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 2)Chapitre 34 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le prince de Condé organise ses forces dans la Guyenne et dans les provinces limitrophes. — Mort du dac de La Force. — Chefs principaux : le duc de La Rochefoucauld, le prince de Tarente, le comte du Dognon. — Le baron de Yatteville et la flotte espagnole. — Le conseiller Lenet. — La princesse de Condé, la duchesse de Longueville, le prince de Conti quittent Montrond. — Daniel de Cosnac rejoint, à Coutras, le prince de Conti. — Le comte d'Harcourt choisi pour combattre le grand Condé. — La maison de Lorraine et la maison d'Harcourt. — Le prince de Conti envoyé à Agen. — La cour se rend à Poitiers. — Rentrée en France du cardinal Mazarin. — Les nièces du cardinal. — La tète du cardinal mise à prix par le parlement de Paris. — Les envoyés du parlement reçus par une charge de cavalerie. — Commencement de la guerre en Guyenne. — Prise de plusieurs villes. — Échec sous les murs de Cognac. — Les tours de la Rochelle , horrible massacre du gouverneur. — Retraite du prince de Condé sur Tonnay-Charente. — Il passe la Charente à La Bergerie. — Un pont de bateaux rétabli par le comte d'Harcourt livre passage à son avant-garde. — Jonction du comte de Marsin. — Départ du duc de Nemours pour prendre le commandement de l'armée de Flandre. — Lettre du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin. — Lettre du roi au comte d'Harcourt. — Mouvement offensif du prince de Condé entre la Charente et la Boutonne. — Autre lettre du comte d'Harcourt. — Probabilité d'un coup de main hardi, projeté par le prince de Condé pour enlever le roi à Poitiers. — Nouvelle lettre du comte d'Har-

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court. — Lettre du marquis de Montausier. — Retraite du prince de Coudé sur la Dordogne. — Échecs pendant la retraite. — Le comte d'Harcourt repoussé à Saint - André de Cubzac. — Entrée à Bourg du prince de Condé. — Le comte d'Harcourt repoussé. — La campagne paraît terminée.

(Années 1651—1652.)

Nous avons laissé Daniel de Cosnac allant remplir une mission auprès du prince de Condé ^ Il le rejoignit à x\gen. Ce prince, au lieu de le renvoyer auprès du prince de Conti, le garda pour l'accompagner dans la visite qu'il faisait des villes de son gouvernement de Guyenne, véritable revue de ses forces avant de commencer la guerre ^.

Une mort et une défection dans une province limitrophe, lui enlevaient en ce moment un concours qu'il avait jusque-là envisagé comme .certain. Le vieux maréchal de La Force s'éteignait; le bâton de maréchal donné à son fils, le mariage de la fille de celui-ci avec le maréchal de Turenne, laissèrent indécise la province de Quercy.

Les dispositions de la province de Guyenne pour le prince de Condé, son gouverneur, étaient favorables ; mais la bonne volonté de la masse

* Chap. vu, p. 299.

• Daniel de Cosnac se borne, dans ses Mémoires, à énoncer sa mission auprès du prince de Condé sans entrer dans aucun détail, non plus que sur les événements de la Guyenne, avant le siège de Bordeaux ; nos recherches nous ont amplement permis de combler cette lacune.

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pacifique des habitants d'une contrée ne vaut pas une armée. Les vieilles et bonnes troupes de Condé, formées des régiments qui portaient son nom et ceux des princes de sa maison , étaient bien loin, aux environs.de Stenay, jointes à l'armée d'Espagne. Ces troupes provisoirement placées sous les ordres du comte de Tavannes étaient du reste destinées à opérer luie diversion puissante, d'autant plus que le prince de Coudé s'était flatté, jusqu'au jour où la vérité contraire parut trop clairement à ses yeux, que le maréchal de Turenne consentirait enfin à en prendre le commandement.

En Guyenne, le prince de Condé possédait surtout les sympathies prononcées de la ville de Bordeaux, appui populaire de peu de ressource dans une campagne ; il fallait donc improviser une armée. Une vaillante noblesse s'offrait de toutes parts; luiiquement avec de nouvelles levées sous ses ordres, elle ne pouvait cependant former que des troupes médiocres. Le prince espérait que le comte de Marsin, abandonnant son gouvernement de Catalogne, lui conduirait quelques troupes pour former un cadre aguerri ; mais ce secours avait encore les Pyrénées à franchir.

En Poitou, dans l'Aunis et dans la Saintonge, se trouvaient des éléments de lutte plus militairement organisés. Une grande partie de ces pro-

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vinces était acquise par le triple concours du duc de La Rochefoucauld, du prince de Tarente et du comte du Dognon.

Nous connaissons déjà le dévouement du duc de La Rochefoucauld à la cause des princes et l'immense influence de sa maison dans la province de Poitou; cependant, depuis le premier siège de Bordeaux, la reine s'était appliquée et s'appliquait encore à détruire cette influence par tous les moyens , par la ruine même : le château de Verteuil avait été démantelé et la division introduite dans la famille. Le comte d'Estissac, oncle du duc, gagné à la cour et revêtu des charges enlevées à son neveu, prenait les armes pour la cause royale * .

Henri-Charles de la Trémoille, prince de Tarente*, s'était jeté dans le parti de la Fronde pour quelques griefs personnels contre la cour. Il apportait au prince de Condé l'appui de son illustre maison, puissante en ces contrées, et la ville forti-

^ Voyez, à Y Appendice, l'ordre donné peu de temps après à M. de Chalesme de se saisir des châteaux de La Rochefoucauld, de Verteuil et de La Vergue.

^ Fils de Henri, duc de La Trémoille, et de Marie de La Tour, fille du vicomte de Tiirenne, premier duc de Bouillon de sa maison. Le prince de Tarente avait épousé, en 1648, Amélie de Hesse, fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel. En 1670, le prince de Tarente abjura le calvinisme entre les mains de l'évèque d'Angers; il mourut, en 1672, avant son père, laissant des Mémoires qui ont été publiés par le P. Griffet.

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fiée de Taillebourg dont il était seigneur. Un traité signé entre le prince de Condé et lui, portait que le prince soutiendrait la maison de la Trémoille dans les droits qu'elle prétendait comme représentant la maison d'Aragon par le fait du mariage de Charlotte , fille de Frédéric d'Aragon , roi de Naples, et d'Anne de Savoie, héritière du royaume de Naples, avec Guy de Laval; Anne de Laval, leur fille, ayant épousé François de la Trémoille. Le titre de prince de Tarente porté par Henri- Charles de la Trémoille, avait lui-même pour base cette prétention. En outre, le prince de Condé s'engageait à secourir en personne avec toutes ses forces Taillebourg , si cette place était assiégée. En retour, Henri-Charles de la Trémoille devait faire revenir auprès de lui deux régiments, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qu'il avait dans l'armée du roi, et lever dans la province trente compagnies d'infanterie et huit de cavalerie. Le prince de Condé lui garantissait un subside de mille francs par compagnie d'infanterie, et de six mille par compagnie de cavalerie. En exécution de ce traité, le prince de Tarente fit prévenir les officiers de ses deux régiments qui s'empressèrent d'accourir avec le plus de soldats qu'ils purent emmener avec eux. Il s'assura par de secrètes intelligences que les villes de Saint-.leand'Angély et de Saintes lui ouvriraient leurs portes

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à la première démonstration ; mais pour Foiitenay et Niort, des détachements de troupes royales envoyés en toute hâte firent échouer les négociations semblables sur lesquelles il avait cru pouvoir fonder des espérances certaines.

Le comte du Dognon apportait de son côté des forces organisées; car il entretenait de fortes garnisons dans les villes de son gouvernement de Brouage. Fidèle à ses promesses, le comte avait fait ceindre à ses soldats l'écharpe de la couleur distinctive des troupes de Coudé. A cette époque oii les armées ne portaient point d'uniforme, où la cocarde n'était pas encore inventée, l'écharpe seule les distinguait. On en vit de cinq couleurs différentes paraître dans ces luttes : l'écharpe blanche pour les troupes royales, l'écharpe Isabelle pour les troupes des princes , l'écharpe bleue pour celles du duc d'Orléans, l'écharpe rouge pour les Espagnols, enfui l'écharpe verte pour les troupes du cardinal Mazarin que nous verrons bientôt entrer en ligne. Ces écharpes étaient généralement de la couleur des livrées. Dans nos, armées modernes, les trompettes de la cavalerie, les tambours et les clairons de l'infanterie, conservent les gal'ons de diverses couleurs, tradition des livrées d'autrefois.

Louis de Foucault, cpmte du Dognon, présente

une figure assez particulière et assez caractéristique des errements de sou époque pour mériter de fixer un instant notre attention. Il s'était institué gouverneur de Brouage pour le roi, de sa seule autorité; voici comment : Appartenant à une famille de petits gentilshommes, ses parents avaient trouvé une situation d'a\ enir pour lui, en le plaçant comme page dans la maison du cardinal de Richelieu. Celui-ci l'avait mis plus tard comme une sorte de gouverneur auprès du duc de Maillé, son neveu, qu'il fit duc pour amoindrir la disproportion du mariage de sa sœur, (^.lémence de Maillé, avec le prince de Coudé. Le duc de Maillé, nommé gouverneur de Brouage, prit du Dognon pour lieutenant. Lorsque le duc de Maillé fut tué en Italie, au combat d'Orbitelle, du Dognon, quittant l'armée et devançant la nouvelle de sa mort, rentra dans Brouage comme lieutenant et s'y maintint comme gouverneur. De cette place, il dominait la contrée depuis Nantes jusqu'à Bordeaux. 11 entretenait les fortifications de ses places de guerre, ses troupes, des navires armés, avec le produit des salines de Brouage et des prélèvements sur les recettes royales dont il se faisait délivrer une part à sa convenance. Le comte avait plusieurs motifs pour arborer l'écharpe de Coudé : son attachement à la maison

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de Maillé; le nom de sa mère Jeanne l^oussard du Visean *, de la famille de la belle Mademoiselle du Vigean; enfin le désir de conquérir sur la' cour le titre régulier de gouverneur de Brouage.

L'étendue considérable des cotes de France dont le comte du Dognon était en possession, rendait son adhésion d'autant plus précieuse , que le récent traité conclu par le conseiller Lenet avec rEspagne* commençait à recevoir son accomplissement. Le baron de Vatteyille^, amiral d'Espagne, mettait à la disposition du prince de Coudé une flotte et quelques troupes de débarquement. (]ette armée navale présentait un état de forces considéral)le ^.

' On trouve le nom du père de Jeanne de Vigean parmi ceux des députés de la noblesse aux états généraux de 1614 : Messire Henri Poussart, seigneur et baron de Fors et du Vigean, élu par la sénéchaussée de Basse-Marche.

* Charles, baron de Vatteville, d'une famille de Franche- Comté , était sujet espagnol par la raison que sa province natale était alors une [)Ossession de l'Espagne. Il fut dans la suite un des plénipotentiaires de cette puissance aux conférences qui précédèrent la paix des Pyrénées. Plus tard, ambassadeur à Londres, Louis XIV exigea son rappel, parce qu'il avait pris, dans une cérémonie publique, le pas sur l'ambassadeur de France.

Son frère, Jean de Vatteville, après une aventureuse vie, devint pacha en Turquie, obtint du pape l'absolution de son apostasie , fut pourvu de l'abbaye de Baume, et mourut doyen du chapitre de Besançon, ayant prétendu vainement à l'archevêché de cette ville.

• Nous avons tiré cet état des papiers de Lenet, conservés à

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