PREMIEREMENT
A I.a Palisse :
La Concorde, le Lion-Roui^e, U Adam et Ei>e, Saiiit-Charles , Sainte-Barbe, deux frégates biscaynes de dix à douze canons; *
A Saint-Sébastien :
Tragaleguas, Salnt-Yago de Cristin, deux pataches à faire brusleaux ; A Tallemont :
La Gloire, Sainte-Agnès ;
A Blaye :
Quatre biscaynes de six à dix pièces de canon et les deux pinasses ;
A Roque :
Saint-Ignace ;
De\ant Bourg :
Notre-Dame d'Atoche, la Conception, Saint- Salvador, la Natix^ité de Notre-Dame, Las Virginès, Saint-Philippe, El Principe d'Orange, plus
la Bibliothèque impériale ; le baron de Vatteville l'a signé de la lettre initiale de son nom.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV, '5qlI
deux grands vaisseaux servant de brusleaux, l'un nommé Saint-Antoine de Naples et l'autre Saint- Antoine de Padoue.
Plus il attend quatre grands vaisseaux d'Espagne et six frégattes de vingt-quatre à trente pièces de canon qui lui viennent d'Ostende.
Il a nouvelle de deux cents matelots qui lui viennent de Saint-Sébastien et encore de huit cents à mille hommes d'infanterye.
Conformément aux stipulations du traité, le prince de Condé fit la remise de la ville de Bourg aux Espagnols qui avaient demandé un port de refuge et un point d'appui en France pour leurs opérations militaires.
Le succès de cette négociation avec l'Espagne était dû à l'habileté de Lenet. Si la Fronde armée trouvait ses représentants naturels parmi les hommes d'épée, la Fronde parlementaire et diplomatique devait avoir les siens parmi les hommes de robe. La participation de la magistrature au mouvement, ayant pour effet, par suite des raisons précédemment exposées, de lui imprimer une sorte de caractère légal, il en résultait que le dévouement de Lenet à la cause de Condé était pour ce prince de la plus haute importance.
3^1 SOUVEJVIRS
Un attachement de vieille date liait la famille de Lenet à la maison de Condé ; par la protection qu'il en avait reçue, lui-même avait obtenu une charge de conseiller au parlement de Dijon et un brevet de conseiller d'Etat. Quoique magistrat, il était éminemment doué pour plaire au prince de Condé sympathique aux hommes d'esprit et aux gens actifs et décidés. Madame de Sévigné a dit de Lenet qu'il avait de l'esprit comme douze; elle ajoutait, il est vrai, que cet esprit était un peu grossier; ce qu'il faut entendre évidemment, quand on connaît sa participation aux événements de Bordeaux, dans le sens de rudesse de caractère, car il avait plutôt l'esprit subtil et délicat*.
La qualité de magistrat dont Lenet était revêtu avait pour effet utile de ménager au prince de Condé quelques amis dans un milieu où il n'en comptait guère. Déjà Lenet, pendant la captivité
* La lettre qu'il adressait', en collaboration avec le comte de Bussy-Rabutin, au marquis et à la marquise de Sévigné prolongeant leur séjour en Bretagne au grand désespoir de leurs amis, lettre dont nous citons seulement les premiers vers, pour la rappeler au lecteur, donne un aperçu du genre de son esprit :
Mars 1646.
Salut il vous , gens de campagne , A vous, immeubles de Bretagne, Attachés à votre maison, Au-delià de toute raison :
des princes, avait entraîné le parlement de Bordeaux, mal disposé à accorder un asile à la princesse de Condé; il pouvait rendre encore d'immenses services en intervenant auprès des divers parlements du royaume.
Pierre Lenet était apte à des emplois très-divers; car il remplissait encore des fonctions équivalentes à celles d'intendant des armées du prince et de trésorier de ses finances. En outre, froid, tenace , soupçonneux , il surveillait de près les dévouements douteux toujours disposés à passer au parti contraire ; infatigable au travail , il entretenait une immense correspondance , dans laquelle il s'occupait des choses importantes comme des détails les plus minutieux. On comprend qu'avec tous ces précieux avantages, rehaussés par une fidélité sans bornes, le prince de Condé lui accordât toute sa confiance ; il fut, pendant cette guerre, le ministre de ses affaires.
En quittant Bourges, le prince de Gonti et la duchesse de Longueville s'étaient retirés à Montrond. La reine, pour faire tomber ce nid d'aigle de la maison de Condé, donna ordre au comte de Palluau * de s'avancer avec des troupes pour entreprendre le siège de la place. La princesse
* Philippe de CIcrcmbault) comte de Palluau, depuis mare" « hal de France.
3 1*4 SOLVENlllS
de Coudé avec son jeune fds , la duchesse de Longueville, le prince de Conti, de crainte de se trouver isolés du mouvement général de leur parti par un blocus, s'empressèrent de sortir de Montrond, dont ils laissèrent la défense au marquis de Persan, avec une garnison de deux mille fantassins et de trois cents chevaux, munie de tout ce qu'il fallait pour soutenir un siège d'une année, et ils se dirigèrent vers la Guyenne. Ils étaient restés à Montrond huit jours seulement, temps employé à réunir un corps de sept cents cavaliers pour former l'escorte avec laquelle ils quittèrent la place, à la faveur d'une fausse démonstration sur le poste de Charenton , petite ville à une demi-lieue où se trouvait le centre des quartiers des troupes royales. Le prince de Conti, les princesses et leur cavalerie, après avoir passé le Cher à Montrond, durent rester toute la nuit et toute la journée suivante en marche et sous les armes, harcelés par les troupes du comte de Palluau. Ils franchirent la Creuse à Argenton et la Gartempe près de Magnac; remontant ensuite vers le nord, sur la rive droite de la Vienne, pour chercher un passage qu'ils trouvèrent à l'Ile-Jourdain. En passant à Bellac, petite ville de la Marche limousine du coté du Poitou, quelques habitants tirèrent sur le carrosse de la duchesse de Longueville. Le prince de Conti et le duc de
Nemours faisant mettre pied à terre à leurs gens d'armes et à leurs chevau-légers , menacèrent d'emporter la ville; mais les habitants demandèrent quartier et conduisirent eux-mêmes les coupables à la potence. Le prince leur fit grâce. Aux environs d'Angouléme seulement les princesses et leur escorte purent prendre un peu de repos, après une marche de quatre-vingt-quatre lieues pendant laquelle on ne faisait que deux heures de halte de quinze heures en quinze heures.
Daniel de Cosnac se sépara du prince de Condé aussitôt que lui parvint la nouvelle de l'arrivée en Guyenne du prince de Conti, et s'empressant d'aller à sa rencontre, il le rejoignit à Coutras. il en reçut un parfait accueil et fut traité obligeamment ; mais ces procédés simplement bienveillants restaient au-dessous de ce qu'il ambitionnait. En temps de guerre , sa profession le rendant assez inutile, il ne pouvait jouer un rôle qu'en devenant un ami et un confident ; or il était bien difficile à un nouveau venu d'inspirer un tel degré de confiance. La suite des événements nous montrera comment il y put parvenir et prendre sur la direction des affaires et pour la conclusion de la paix un ascendant décisif.
Tandis que la reine, toujours à Bourges où elle
s'était établie avec la cour, avait en quelque sorte sous les yeux les opérations du corps d'armée destiné, sous les ordres du comte de Palluau, à s'emparer de Montrond, elle en formait un autre plus considérable pour opposer au prince de Coudé. Elle en donna le commandement au comte d'Harcourt. Le choix d'un général à placer en face du grand Condé n'était facile à aucun point de vue, soit pour les talents militaires, soit pour la garantie d'une fidélité certaine, en raison du prestige exercé par le prince sur tous les hommes de guerre. Le maréchal de Turenne seul peutêtre eût pu remplir la première condition ; mais pour la seconde, son accommodement avec la cour était trop récent pour qu'il eut pu donner encore des gages suffisants ; tandis que la reine n'avait pas oublié qu'il avait marché à la tète d'une armée pour la contraindre de rendre aux princes leur liberté. Il avait paru plus sûr de l'envoyer sur un autre terrain commander l'armée opposée à l'armée d'Espagne.
Le comte d'Harcourt n'avait rien de commun avec la maison de ce nom dont les services illustres ne font pas oublier un souvenir funeste : un d'Harcourt, à la cour d'Edouard Hl, fit prêter contre sa patrie au monarque anglais, ce fatal vœu du héron, qui devait couvrir la France d'une
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. Say
si longue suite de guerres et de calamités *. Le comte d'Harcourt choisi pour commander l'armée royale ne portait ce nom que par un droit de possession de fief; mais il appartenait à un sang plus illustre encore et plus récemment fatal à la monarchie que la Ligue avait ébranlée jusque dans ses fondements ; il était de la maison de Lorraine *. Seul cependant il offrait les conditions voulues pour un général tel qu'il le fallait pour opposer au prince de Condé. Bien que trèsinférieur au maréchal de Turenne, il avait acquis une sérieuse réputation militaire en Italie, particulièrement par la prise de Turin ; et il avait surtout donné des gages positifs en se compromettant vis-à-vis du prince d'une manière qui paraissait irréconciliable, ayant consenti à devenir son geôlier lors de la translation de Marcoussy à la citadelle du Havre ; aussi Condé l'avait-il ainsi chansonné :
• Voy»'z les Coutumes de la Chevalerie, par Sainte-Palaye.
* Le comte d'Harcourt était le troisième fils de Charles de Lorraine, Il« du nom, duc d'Elbeuf, et de Catherine-Henriette, fille légitimée de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées. Il avait épousé Anne d'Ornano, fille de Henri-François-Alphonse d'Ornano, premier écuyer de Gaston, duc d'Orléans, et de Marguerite de Montlaur. Sa descendance masculine s'éteignit en 1705, à la mort de son arrière -petit -fils. Son arrière -petite -fille épousa, en I72o, Emmanuel-Théodore de La Tour-d'Auvergne, duc de Bouillon. Voyez l'Histoire généalogique du P- Anselme.
Cet homme gros et court ,
Si fameux dans l'histoire,
Ce grand comte d'Harcourt
Tout rayonnant de gloh^e , Qui secourut Gazai et qui reprit Turin, Est maintenant recors de Jules Mazarin.
Le prince de Condé qui organisait ses forces, réparait ses châteaux et ses villes fortifiées, particulièrement Bergerac pour en faire une de ses plus fortes places d'armes, fut interrompu dans ses préparatifs par la marche offensive de l'armée royale. Il était alors à Bordeaux avec le prince de Conti ; il envoya ce prince à Agen pour y établir la base de ses opérations et le centre de ses approvisionnements, ce point étant le plus éloigné du théâtre probable de la guerre ; lui-même s'avança à la rencontre du comte d'Harcourt en Poitou, province dont une partie des habitants lui était dévouée. La reine, de son coté, se rendit à Poitiers, pour se mieux assurer, par sa présence, de la fidélité de cette province.
Pendant que les forces s'ébranlaient, de part et d'autre, pour se mesurer dans de prochains combats, il se passait à la cour un fait considérable, imprudent, de nature à redonner à la Fronde toute l'ancienne vigueur qui lui faisait défaut dans cette troisième phase, et qui pouvait
perdre à jamais 1^ reine et sa politique. L'insuccès l'eût très -certainement condamnée, comme sa belle -mère Marie de Médicis, à aller finir ses jours sur le sol étranger. Le cardinal Mazarin était rappelé !
La reine, dit Talon dans ses Mémoires, désirait le retour du cardinal « avec chaleur et impatience féminine ». Tenace et persévérante, cette princesse ne reculait jamais que pour prendre un élan qui la rapprochât mieux de ses fins; il ne li suffisait pas, par une correspondance active, (\\ gouverner d'accord avec son ministre réel, ^ivn que disgracié en apparence et condamné par des arrêts solennels, elle voulait l'avoir auprès d'elle; il lui parut donc opportun de choisir le moment où, loin de la pression du parlement de Paris et des émeutes populaires, elle était environnée d'une armée.
Le cardinal Mazarin était devenu au moins aussi impatient que la reine ; il redoutait qu'une absence trop prolongée ne lui fit perdre son ascendant sur cette princesse. Ce nouvel Annibal, pour emprunter sa propre comparaison * , qui s'était déclaré prêt à se sacrifier lui-même pour rendre le repos à ses ennemis, mais d'une manière chrétienne, par un lointain exil, rejetait alors vo-
* Voyez, chapitre ti , sa lettre du 4 juillet 1651 .
33o SOUVENIRS
Ion tiers ce masque emprunte d'abnégation. Le cardinal avait un intérêt personnel à risquer un retour imprudent pour ne pas se laisser oublier ; la reine, au point de vue du jeune roi et de la France , avait un intérêt tout contraire. La Fronde allait s'éteindre faute d'aliment. L'alliance du prince de Condé avec l'Espagne la transformait en guerre étrangère , car le patriotisme national ne pouvait manquer d'enlever au prince tous ses partisans français; cette guerre perdait alors la plus grande partie de son importance et de son danger, car il ne pouvait être difficile de rejeter les Espagnols hors du territoire de la Guyenne où ils n'auraient trouvé que des populations ennemies. L'autorité royale se serait trouvée rétablie par la force des choses, avec le cardinal Mazarin en moins et les états-généraux en plus, conséquence naturelle, et ceux-ci eussent réglé, de concert avec la coiu'onne, les questions intérieures. La rentrée de Mazarin changeait toute la face de la situation : la France entière, qui avait rejeté un ministre étranger et antipathique, n'était pas écoutée, la noblesse qui avait tiré l'épée était bravée , le parlement qui l'avait banni par des arrêts était bafoué, la royauté qui avait rendu contre ce ministre une déclaration solennelle, se prenait elle-même en flagrant délit de palinodie. Ces fautes redonnaient à la Fronde un
caractère national, et plus que jamais son triomphe fut devenu certain si elle avait eu un chef politique ; mais elle n'avait qu'un chef exclusivement militaire, qui, par son alliance avec l'étranger et ses idées de pouvoir absolu , ne pouvait qu'achever, au milieu même des plus favorables conjonctures, la perte du parti qui lui avait confié ses destinées. Ainsi, les ennemis du cardinal, par un bonheur qui signala toute sa vie, conspiraient malgré eux à ses succès. Cependant, il est à remarquer, pour mieux faire ressortir la gravité de ce retour inopportun, que, lorsque la royauté voulut faire disparaître tous les obstacles à son rétablissement complet et à sa rentrée dans Paris, Mazarin dut , une seconde fois , prendre le chemin de l'exil.
Depuis son départ de France, le cardinal Mazarin n'avait pas cessé de se faire secrètement parmi certains membres de la noblesse, des amis favorables à son retour. Pour augmenter le nombre de ses partisans, il ne manqua pas d'avoir recours à la politique adroite et intéressée des mariages, qui a joué un si grand rôle dans le cours des événements de cette époque. H était pourvu, pour pratiquer cette politique, de ressources exceptionnelles. Les unions fécondes de ses deux sœurs lui avaient procuré un formidable essaim de jeunes nièces cju'il fit successivement venir d'Italie. Deux seule-
ment, Mesdemoiselles de Mancini, avaient paru à cette époque. Il s'était déjà servi de l'aînée, Laure- Victoire, pour gagner à ses intérêts la maison de Vendôme, en lui faisant épouser le duc de Mercœur, second fils du duc de Vendôme ; il forma le projet de marier la seconde au fils aîné du duc de Bouillon.
Le cardinal, après s'être préalablement assuré des sommes d'argent considérables, franchit lafrontière de France, accompagné d'un petit corps de troupes formé de levées de soldats faites en son nom. Les maréchaux d'Hocquincourt * et de La Ferté-Senneterre^, les comtes de Navailles^ et de Broglie*, se joignirent à lui avec leurs troupes. Fabert^,
* Charles de Monchy, marquis d'Hocquincourt. Un opuscule de Charleval, Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye, fait connaître sa bravoure autant que sa failjlcsse de caractère. Après avoir soutenu le parti de la cour, ramené le cardinal Mazarin, combattu le prince de Condé à Bléneau, quand la Fronde fut terminée, il se joignit à ce prince pour combattre la France dans les rangs espagnols, où il fut tue au siège de Dunkerque.
* Gouverneur de la province des Trois-Évèchés.
' Philippe de Montant, depuis duc de NavaiU'es, maréchal de France et gouverneur du régent.
* François -Marie, comte de Broglie, ancien page du prince Maurice de Savoie, s'attacha à la fortune du cardinal Mazarin ; il est le premier de sa maison qui se soit établi en France, où sa famille devait acquérir une si grande illustration.
^ Abraham Fabert, gouverneur de Sedan, depuis maréchal de France. Il avait reporté sur le cardinal Mazarin son ancien dévouement au cardinal- de Richelieu.
DU Ri:(.iNi: DE LOUIS XIV. 333
Beaujeu*, Manicamp-, Vaubecourt^ et les autres gouverneurs des places frontières donnèrent leur concours en détacliant une partie de leurs garnisons. Le cardinal se forma ainsi une petite armée de huit mille hommes dont le maréchal d'Hocquincourt prit le commandement, et à laquelle, par une flatterie insigne, il fit ceindre l'écharpe verte. Ce cortège en armes, passant par Sedan, se dirigea sur Reims.
Une indicible émotion s'empara du parlement de Paris à la nouvelle de ce retour armé, et naturellement il se mit à l'œuvre pour rendre des arrêts. L'un , vraiment fiuieste , fut celui qui ordonna la \ente de la précieuse bibliothèque du cardinal. Vainement quarante-cinq mille livres en bloc en furent offertes sous le nom du sieur Violette , trésorier de France à Moulins , afin d'en empêcher la dispersion, le parlement persista pour la vente en détail, qui dissipa ce riche trésor formé d'acquisitions faites dans l'Europe entière *. Un autre arrêt, rendu sous l'inspiration des magistrats les pkis exaltés, mit à prix la tête
* Le baron Beaujeu, de la maison d'Hennezay, en Franche- Comté.
' Achille de Longueval, sieur de Manicamp, dont la fille, Gabrielle, fut la troisième femme du maréchal d'Estrées.
* Nicolas de iNettancourt, comte de Vaubecourt, lieutenant de roi des Trois-Évèchés et gouverneur de Châlons.
* Voyez {'Histoire du cardinal Mazarin, par Aubery.
du ministre. Le premier président Mole, ne voulant plus désormais courir les vicissitudes inutiles de son ancien rôle, avait quitté Paris pour rejoindre la cour, laissant au parlement toute liberté d'agir à sa guise. L'arrêt qui déclarait le cardinal Mazarin et ses adhérents criminels de lèsemajesté, ordonnait aux communes de leur courir sus, et fixait à cent cinquante mille livres la récompense de celui qui livrerait à la justice le cardinal mort ou vif, somme à prélever sur ses biens confisqués et vendus. Un tel arrêt rendu contre un homme qui marchait à la tète d'une armée, demandait une autre armée au moins pour être mis à exécution ; or le parlement n'avait plus son armée de 1649, ^*^? i^ ^^^^ ^^ ^^^^ à la louange de son patriotisme, il refusait de faire cause commune avec le prince de Condé depuis que ce prince avait uni sa cause à celle des ennemis de la France. L'exécution impossible de cet arrêt donna lieu à un simulacre assez ridicule. Les deux conseillers Géniers et Bitaut envoyés en campagne, Técritoire en main et précédés d'un huissier, verbalisaient, chemin faisant, contre les gens de guerre. Jls prouvèrent du reste qu'ils avaient du courage au-dessus de celui que comportait leurs fonctions, et que le parlement avait bien choisi ses messagers. Arrivés à Pont-sur- Yonne, ils se mirent en travers du passage pour
faire rétrograder un corps de troupes et commencèrent une lecture solennelle de l'arrêt dont ils étaient porteurs. Les cavaliers du maréchal d'Hocquincourt rirent d'abord, s'impatientèrent ensuite, et finirent par charger les deux conseillers. Géniers, renversé et blessé par un soldat, se sauva à Sens sur le cheval de ce soldat que son clerc étendit mort d'un coup de pistolet; Bitaut, la robe traversée par quatre balles de mousquet, fui pris et amené au maréclial qui, lui reprochant son imprudence avec douceur, voulut le conduire au cardinal Mazarin ; mais Bitaut soutenant son rôle avec énergie : « Je ne le verrai, dit-il, que sur la sellette pour le condamner à mort, comme déclaré criminel de lèse-majesté par arrêt de cour souveraine. » Cet incident ne retarda même pas d'un instant la marche triomphante du cardinal qui, du jour où il avait remis le pied sur le sol de France, ressaisit ostensiblement, sans attendre qu'il eut rejoint la cour, la direction suprême des affaires. Les opérations militaires commençaient entre le comte d'Harcourt et le prince de Coudé, combattant avec leurs petites armées comme sur un échiquier, dont les pièces principales étaient les châteaux et les places fortifiées qui jouaient un rôle si important dans la stratégie de cette époque; guerres pleines d'aventures , dans lesquelles
rinitiative personnelle, le talent, la bravoure, pouvaient se donner libre carrière. Celle-ci, malgré quelques taclies de cruautés et de pillage surtout causés par l'indiscipline des soldats , fut la dernière guerre d'un caractère chevaleresque et féodal qui faillit se terminer par un échec et mat, à Bleneau.
Le prince de Condé fait avancer ses troupes des bords de la Dordogne sur ceux de la Charente, avec son impétuosité ordinaire. Le prince de Tarente et le duc de La Rochefoucauld conduisent Tavant-garde ; l'un a formé, avec le noyau des officiers des deux régiments qui sont venus le rejoindre, un petit corps composé de trois escadrons de cavalerie et de sept compagnies d'infanterie ; l'autre a réuni trois mille hommes, malgré la défection de son oncle. Benjamin de La Rochefoucauld, comte d'Estissac, qui est allé rejoindre la reine à Poitiers avec mille gentilshommes de la province. Les ducs arrivent sous les murs de Saintes qui se rend sans résistance. La ville de Saint-Jean-d'Angély ouvre ses portes au prince de Tarente. Le prince de Condé jette des garnisons de ses propres troupes dans Talmont et ïaillebourg. Il ne lui manque que la possession de Cognac pour être maître de tout le cours de la Charente depuis son embouchure assurée par la
DU RiONE DE LOUIS XIV. 337
place de Brouage, et pour faire de cette rivière une forte ligne de défense contre Tarmée royale. Cette armée pouvait même se trouver gravement compromise, si le comte du Dognon, après s'être emparé de La Rochelle, comme il avait promis d'en faire la tentative, venait attaquer son arrièregarde et couper la retraite. L'attaque de Cognac et de La Rochelle était la double entreprise dont le succès devait assurer celui de la campagne. Le maintien de ces places sous l'autorité du roi, et une marche en avant au cœur du pays occupé par l'ennemi, formaient le plan que se proposait le comte d'Harcourt.
Le comte de Jonzac*, lieutenant de roi en Saintonge, exerçait en outre les fonctions de gouverneur particulier de la ville de Cognac. Ses dispositions étaient de nature à favoriser singulièrement les projets du prince de Condé ; car il lui fit savoir que s'il s'approchait de la place avec des forces suffisantes, il la lui rendrait après une faible résistance. Il ne demandait qu'à couvrir les apparences. Il ne fut pas aussi maître qu'il le pensait de diriger à son gré l'événement. Une quantité de noblesse s'était réfugiée dans la ville, tant pour , témoigner au roi sa fidélité que pour sauver ses effets les plus précieux contre le maraudage des
* Léon de Sainte-Maure, comte de Jonzac, cousin du marquis de Montausier.
soldats qui couraient la campagne. Ces nouveaux arrivants et les bourgeois de la ville obligèrent le gouverneur à dissimuler et à opposer une résistance réelle. Il apportait toutefois à la défense in)e certaine mollesse; car après huit jours de siège, on remarquait qu'il n'avait encore fait aucune sortie; il se bornait à des canonnades et à des arquebusades derrière les remparts. Les ducs de La Rochefoucauld et de La Trémoille, qui avaient commencé l'investissement de la place avant l'arrivée du prince de Condé, la pressaient vivement, mais avec des dispositions mal prises. Au lieu d'établir le gros de leurs forces sur la rive droite de la Charente, de manière à isoler la ville des secours qui pourraient lui arriver, ils avaient placé leurs quartiers sur la rive gauche et fait passer la rivière à Nort, maréchal de camp, avec cinq cents hommes seulement, en jetant un pont de bateaux pour établir une communication permanente. Une grande crue d'eau emporta ce pont et laissa Nort isolé. Le comte d'Harcourt qui arrivait au secours de la place, prévenu de cet incident, hâte sa marche pour en profiter. Il forme seâ troupes sur deux colonnes : l'une commandée par du Plessis-Bellière ' , lieutenant général; l'auti^c par l^oUeville, maréchal de camp,
^ Jacques de RoUgé, marquis de Plcssis-Bcllièro.
et attaque par les deux flancs opposés les retranchements et les barricades dont la petite troupe de Nort s'était couverte, tandis que Bellefonds, autre maréchal de camp, qui s'était jeté dans la place, fait une sortie vigoureuse et les assaille de front. En un clin d'œil, les obstacles sont enlevés, et les soldats de Nort * massacrés ou faits prisonniers. Le prince de Coudé eut la douleur d'arriver à la tète de deux mille fantassins et de quatre mille chevaux au moment de ce désastre qui frappa ses armes le i4 novembre i65i, et d'en être, de l'autre rive, le témoin impuissant. Il s'en vengea sur les deux ducs par cette mortifiante apostrophe : « Qu'ils avaient maladroitement échoué devant une faible place, tandis que dans un instant, l'ombre et la botte de Marsin l'aurait prise *. »
Après l'échec éprouvé sous les murs de Cognac, le prince de Condé descendit le cours de la Charente; il franchit cette rivière à Tonnay- Charente, pour appuyer le comte du Dognon qui avait promis de s'emparer de La Rochelle. Le
* Nort, fait prisonnier, fut enfermé au château de Saumur* Un ordre du roi à M. de Guitaut , daté de Gien le 12 avril 10o2j lui fit rendre la liberté. Archives du Ministère de la giierre^ vol. cxxxv.
* Le prince de Tarente rejette, dans s^s Mémoires, sur lé conseil de guerre la faute des mauvaises dispositions qui furent prises malgré son avis. '
34o SOUVENIRS
comte d'Harcourt suivait ce mouvement pour se poster entre La Rochelle et l'armée du prince, et y réussit sans peine, ayant à parcourir la ligne la plus courte. Il put former ainsi avec ses troupes un rideau que le prince ne put percer et qui lui déroba les faits qui se passaient à La Rochelle.
L'autorité usurpée, accompagnée d'exactions sans nombre, que le comte du Dognon, gouverneur de Brouage, exerçait dans ces contrées, avait accumulé les animosités ; celles-ci ne deman- * daient qu'une occasion pour éclater et s'affranchir du joug; elles devinrent fatales à la cause du prince. Le comte, maître par une garnison qui lui appartenait, des tours qui commandaient le port de La Rochelle et qui dominaient la ville, se croyait assuré que les habitants n'oseraient refuser d'embrasser son parti ; mais ceux-ci avaient fait prévenir la reine qu'ils soutiendraient le parti du roi, pourvu qu'elle leur envoyât des troupes suffisantes pour tenir les tours en respect. Le baron d'Estissac reçut l'ordre de se rendre à La Rochelle avec quelques compagnies du régiment des gardes. Le comte d'Harcourt, par sa marche pour couper le passage au prince de Condé, se trouva à portée pour soutenir le baron d'Estissac , et l'attag^ue des tours fut décidée.
Deux tours capitulent; la troisième, défendue par des Suisses, résiste énergiquement. Il faut
DTl RÈGNE DE LOUIS XIV. 34 1
employer pour la réduire les moyens réguliers d'un siège. La tranchée est ouverte ; mais à chaque marée montante, les assaillants voient emporter leurs travaux. On se sert alors de la marée ennemie pour en faire un auxiliaire de l'attaque : un bateau, dont le pont est recouvert d'une sorte de cuirasse, monte avec elle jusqu'au pied de la tour ; il porte un mineur qui s'attache à ses flancs pour y introduire avec le pic la poudre qui va la faire sauter. Les grenades et les engins de toutes sortes lancés du haut de la tour, éclatent ou rebondissent impuissants sur la cuirasse qui protège le bateau, et les sons non interrompus du marteau comptent pour la garnison les dernières minutes de la dernière heure. Les cœurs les plus intrépides défaillent parfois lorsqu'il n'y a plus d'espoir; la garnison demande à capituler. 11 se passe alors un fait horrible, indigne des deux nations dont les soldats sont en présence. Le comte d'Harcourt, exaspéré de la longue résistance d'une poignée d'hommes qui méritaient au contraire son estime, les induit au déshonneur, en ne consentant à leur donner quartier que s'ils lui livrent leur chef poignardé. Les Suisses, dans cette extrémité, se jettent sur Basse, c'était son nom. atteint de plusieurs coups et espérant plus d'humanité parmi les Français, Basse se précipite au bas de la tour. Couvert du sang de ses
blessures et des meurtrissures de sa chute, il se traîne aux pieds du comte d'Harcourt et lui demande la vie. Tous les officiers intercèdent; mais le comte impitoyable ordonne qu'on l'achève. Les soldats, plus humains, obéissent malgré eux, en détournant la tête. Neuf pièces de canon trouvées dans la tour, artillerie considérable pour l'époque, vinrent augmenter les approvisionnements de l'armée- royale, et les Suisses prisonniers s'enrôlèrent dans ses rangs. Tout espoir de s'emparer de La Rochelle se trouva ainsi perdu, le 27 novembre i65i, pour le prince de Condé. Un revers non moins grave, éprouvé dans une autre partie de la France, avait atteint la cause du prince et permettait à l'armée royale de recevoir de nouveaux renforts. Le comte de Tavannes *, réuni au général Estevan de Gamarre, avait été rejeté hors de la Champagne par le marquis de Castelnau, qui amène au comte d'Harcourt six mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux rendus disponibles par ce succès. Le comte prend aussitôt l'offensive avec vigueur. Le prince de Condé, qui ne dispose que de troupes moins aguerries et moins nombreuses, évite les engagements et cède le terrain. H se retire sur Tonnay- Charente. Comme cette ville est située sur la rive
* Jacques de Saulx, comte de Busançais et de Tavannes.
droite et qu'il juge qu'il ne peut s'y maintenir, il en fait sauter la tour pour empêcher le comte d'Harcourt de s'en servir comme point d'appui. Il va passer la Charente à la Bergerie, à une demi-lieue, sur un pont de bateaux, afin de se faire du cours profond de la rivière une forte ligne de défense. Ce mouvement habilement exécuté lui coûta cependant la perte du régiment du Dognon, taillé en pièces à l 'arrière-garde par la faute du régiment deRichelieu qui ne le soutint pas.
Le prince de Condé avait ordonné la destruction du pont après le passage de son armée. Cet ordre fut imparfaitement exécuté par un officier j le marquis de Chouppes*, qui commit l'imprudence de délier simplement les bateaux. Le comte d'Harcourt les voyant suivre le fil de l'eau, les fit saisir, et rétablit le pont que franchit son avantgarde. Le prince de Condé, surpris par une agression à laquelle il ne pouvait s'attendre, si les bateaux qui formaient le pont eussent été anéantis, paye d'audace dans la conjoncture. Il joint à la hâte à ses gardes les quelques soldats qui lui tombent sous la main, et court à l'ennemi. Le
* Le marquis de Chouppes a écrit des Mémoires publiés en 17:i3, dans lesquels il parle avec détail de sa liaison avec Daniel de Cosnac et des événements qui s'y rapportent ; ceux-ci trouveront leur place dans le deuxième volume de ces Souvenirs.
comte d'Harcourt, qui ne pensait pas avoir le prince sur les bras, avant que la plus grande partie de son armée eût franchi le pont, et qui croit le prince suivi de toute la sienne, craint de compromettre un plus grand nombre de ses soldats, s'il en fait passer davantage, et suspend son mouvement, heureux d'espérer qu'il ne sacrifie que son avant-garde. Cette erreur et cette faute sauvèrent l'armée du prince de Condé des conséquences d'une surprise désastreuse. Ce prince n'avait même pas assez de monde avec lui pour jeter dans la rivière l'avant-garde ennemie, qui eut la possibilité de se solidement retrancher à la tête du pont. Rallié enfin par le gros de son armée, le prince fait creuser d'autres retranchements qui enveloppent et enserrent ceux de la tète de pont, de manière à ne plus laisser au comte d'Harcourt l'espoir de forcer ce passage.
Pendant trois semaines, le prince de Condé tint le comte d'Harcourt en échec, malgré les forces supérieures dont disposait son adversaire. Le prince occupait encore ce poste, lorsque le comte de Marsin vint opérer sa jonction avec le précieux renfort qu'il avait soustrait à son gouvernement de Catalogne.
Marsin * est un des types particuhers de cette
* Jean-Gaspard-Ferdinand, comte de Marchin ou Marsin. 11
DU RiaiWE DE Loms XIV. 345
époque : c'était un étranger, un aventurier liégeois, sorte de lausquenet, tel qu'on en voyait souvent dans les armées, vivant de leur épée et braves comme elle ; dévoués non pas à une cause, mais au maître adopté. Il devait tout au prince de Condé : ses honneurs, ses grades, sa femme même. On sait que ce prince, prêt à soutenir chaudement en toutes circonstances, pourvu que son intérêt personnel ne fût pas en jeu, ceux qui le servaient avec zèle, mariait ses amis. Son coup de maître, en ce genre, avait été le mariage de Henri de Chabot avec l'héritière de* la fière maison de Rohan. Par une alHance où l'avantage était encore du côté de son ami, il avait fait épouser à Marsin Marie de Balzac d'Entragues. Le comte de Marsin arrivait de Catalogne où il commandait les troupes françaises et gouvernait la province, ne formant plus qu'un vœu d'ambition qui était d'obtenir le titre de vice-roi. La cour, pour se l'attacher, s'était empressée de lui en expédier le brevet. Les circonstances avaient marché si vite qu'il n'attendit pas que cet honneur fut venu le trouver. Lorsqu'il avait appris la sortie des princes de Paris pour commencer la
débuta comme cadet dans le régiment d'infanterie du comte de Tilly ; Marsin racontait qu'ils entrèrent dans ce régiment au nombre de vingt-huit, tous compatriotes, sur lesquels quatorze devinrent généraux ayant commandé en chef. >
guerre civile, il s'était souvenu d'avoir été emprisonné lui-même lors de la captivité des princes, et redoutant une seconde fois le même sort, il s'était hâté d'abandonner son poste pour aller rejoindre le prince de Condé. Il avait entraîné avec lui le plus grand nombre qu'il avait pu d'officiers et de soldats : les régiments de cavalerie de Montpouillan et de Balthazar et deux régiments d'infanterie, formant ensemble trois cents maîtres à cheval et mille fantassins. Parmi les meilleurs officiers qui le suivaient, se trouvaient Montpouillan*, La Marcousse, Lussan d'Aubeterre-, Baltons, le colonel Balthazar ^ Ces troupes vinrent former le noyau, le plus solide de l'armée du prince de Coijdé. Cet abandon de la Catalogne devait entraîner les plus désastreuses conséquences : les Espagnols s'y fortifièrent de nouveau et tous les efforts faits plus tard par la France pour y rétablir sa domination, demeurèrent impuissants. Au même lieu de la Bergerie,
* Le marquis de Moutpuuillanj de la maison de La Force.
* Marié à Julie de Sainte-Maure, fille du comte de Jonzac.
' Le colonel Balthazar, brave officier, dont le nom revient souvent dans les fastes militaires de cette époque, nous paraissait porter un nom de guerre; mais nous avions vainement cherché quel pouvait être son nom do famille, lorsque nous avons trouvé aux Archives du Ministère de la guerre, volume cxxxvui, la minute d'un brevet au nom de Balthazar, ù la date du 5 juillet 1658, portant en marge son véritable nom . Jacques de la Croix,
le comte de Chavagnac * vint faire sa jonction avec des levées faites en Auvergne.
Le prince de Condé éprouvait non-seulement pour le comte de Marsin une vive amitié, mais il plaçait encore en lui la plus grande confiance. Lorsque ce prince fut obligé de quitter la Guyenne pour aller ailleurs commander en personne, il laissa à Marsin la direction de la partie militaire de la Fronde dans cette province; mais son zèle exagéré, son caractère violent et brutal nuisirent plus à la cause du prince qu^ils ne la servirent. Le marquis de Chouppes accuse nettement ce résultat, dans ses Mémoires :
a M. le Prince était tellement prévenu en faveur de Marsin, qu'il préférait ses avis à ceux de tout son conseil et même à ses propres sentiments : voilà ce qui ruina les affairés de Guyenne.
ce Marsin était brave homme, mais incapable d'un bon conseil, étant presque toujours pris de vin. »
Ce jugement est, dans sa vérité même, empreint d'un peu d'exagération. Le marquis de Chouppes, ami de Daniel de Cosnac, qui ne pouvait souffrir Marsin, partageait évidemment les mêmes sentiments qui rendaient ses appréciations sévères.
L'arrivée de ce renfort et de son chef répandit
* Gaspard, comte de Chavagnac, qui a laissé des Mémoires.
une grande joie dans le camp. Marsin était du reste un ami que le grand Condé traitait sans façon ; comme sa naissance était au moins obscure, ce prince gai et moqueur improvisa à table cette chanson, peut-être le soir où il fêtait son retour :
Je bois à toi , brave Marsin ,
Je crois que Mars est ton cousin ,
Et Bellone est ta mère , Je ne dis rien de ton père ,
Car il est incertain , Tin , tin , trelin , tin , tin , tin , tin .
La première pensée du prince de Condé fut d'envoyer Marsin prendre le commandement refusé par le maréchal de Turenne de son armée de Flandre; mais réfléchissant ensuite que les événements pourraient l'obliger lui-même à quitter la Guyenne où il serait opportun de laisser un général de confiance, il changea de résolution. A défaut d'un général de réputation pour son armée de Stenay, il chercha un chef dont le nom fût au moins une force ajoutée à celle des dixhuit mille hommes qui composaient cette armée ; il choisit le duc de Nemours. Ce jeune prince, d'une complexion délicate, après une tentative de traversée par mer, accomplit par terre, pouj' se rendre à son poste, à travers mille obstacles,
DU RKGNE DE LOÙFS XIV. S/jQ
un de CCS .'ivciitureux voyages que la dispersion des armées sur les points les-plus éloignés rendit fréquents pendant les guerres de la Fronde.
Le renfort de bonnes troupes amené par le comte de Marsin permit au prince de Condé, bien qu'il fut encore bien inférieur en forces au comte d'Harcourt, de concevoir le projet de reprendre l'offensive par une marche pleine de hardiesse.
Cette partie de la campagne du grand Condé, en Poitou, est à peine connue; les historiens n'en ont tracé qu'une incomplète esquisse ; le récit qui va suivre découle des sources mêmes, de rapports manuscrits et de lettres inédites. La première lettre est adressée par le comte d'Harcourt au cardinal Mazarin, qu'il félicite sur son récent retour.
Lettre du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin,
« Monsieur,
« Quand je ne vous dirois pas qu'une de mes plus sensibles joyes a esté celle d'apprendre vostre retour auprès de leurs Majestez, je vous croy si bien persuadé de la parfaite estime que je fais de l'honneur de vostre amitié et de la part que je prends à ce qui vous touche, que vous n'en auriez peu douter. C'est ce qui m'obligea ne pas estendre
plus loiiig ce compliment que pour vous asseurer que je seray toute ma vie le mesme que vous m'avez conneu.
« Cependant, Monsieur, vous trouverrez bon s'il vous plaist que nous commencions à jouir de l'avantage que nous avons de vous revoir dans une charge où vous avez si utilement servy l'Estat et dans laquelle j'espère en nioii particulier des marques obligeantes de la bonté que vous m'avez promise.
<c J'ay appris le rendez- vous des troupes qui nous doivent joindre par le controUe que Monsieur le comte de Brienne m'en a envoyé, et M/ du Plessis-Bellière part présentement suivant l'ordre du Roy qui m'en a esté adressé pour les recevoir à Chisay où le munitionnaire fait travailler au pain nécessaire à l'infanterie. J'ay sceu que la plus grande partie est sans armes et que mesme dans le régiment de Grandmont, liégeois, il n'3 a pas un seul mousquet, et quelque soiji que nous ayons eu à en faire chercher dans toutes les villes où il avoit apparence d'en trouver nous n'en avons peu recouvrer en façon du monde, ainsy Monsieur, il est important que l'on en fasse venir de Paris, de Limoges et d'Angers, où Monsieur du Plessîs m'a dit qu'il y en avoit pour armer deux ou trois mil hommes, à qlioy je vous supplie de vouloir tenir la main, puisque vous scavez mieux
que nous, que ce seroit avoir des troupes en painture que de les avoir sans armes.
a Nous nous trouvons un peu embarassez sur les desseins que nous prendrons quand toutes nos troupes seront jointes ; s'en offrant deux qui ont, ce me semble, leurs avantages et leurs inconvénients esgaux.
a L'un est de passer la Boutonne pour tascher à faire repasser la Charente à M. le Prince et ensuite la passer à Cognac avec toute l'armée et chercher au delà les occasions de le combattre, si nous le rencontrons en deçà, ou lui oster la communiquation de la Guyenne.
« L'autre est de passer la Charente à ïonnay- Charente et occuper tous les lieux qui sont depuis le chasteau de la Chaume jusqu'à ce bourg, comme les seuls qui peuvent donner moyen de subsister; ceux qui sont depuis Ponts jusques à Tonnay-Charente au delà de la rivière, ayant esté ruynez par l'armée de M. le Prince.
a L'avantage que nous trouvons au premier est de pousser M. le Prince au delà de la rivière ou de le combattre en deçà, si la situation de son camp nous le peut permettre, ou bien de luy oster la communiquation de Guyenne; et l'inconvénient qui s'y rencontre, c'est que estant en liberté de repasser la Charente du moment que nous passerons la Boutonne, il pourra occu-
per les quartiers de la Cliaume et les autres du costé des isles de la Tremblade et faire subsister longtemps ses troupes sans que nous puissions aller à luy. La situation du lieu estant fort avantageuse comme vous verrez par la carte dont le chevalier de Fourrille est chargé ; ou s'il prend le party d'aller du costé de la Guyenne, il ne nous laissera pour subsister que le pays qu'il aura ruyné en passant.
« Le dernier dessein de passer la Charente par le derrière de M. le Prince nous donne l'advantage de subsister du costé des isles de la Tremblade et de ruyner le gouvernement de Brouage, et favoriser la bonne volonté que Marennes et les dites isles ont de se déclarer pour le service du Roy, comme elles n'attendent pour cet effet que l'arrivée des trouppes; mais l'inconvénient est de laisser à M. le Prince la liberté de courir lé plat pays si nostre marche de ce costé là ne l'oblige à repasser la C^harente comme je croy qu'il ne fera pas, ayant sa retraite libre et asseurée par Xaintes et Taillebourg, outre que nous ne pourrions esviter de hasarder ce poste dont la conservation est importante bien qu'il soit ouvert de toutes parts, et cela me fait souvenir de vous faire remarquer que nous sommes malheureux en ce que nos deux postes plus importants sont la Rochelle et celuy-ci que l'on
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 3d'5
peut à peine conserver que par la présence d'une armée.
'< Je vous avoue que je suis fort combattu sur lequel de ces deux desseins je dois le plus pencher, et comme les sentimens de la Cour nous servent icy d'une loy inviolable, je vous supplie de nous les faire sçavoir par le chevalier de Fourrille qui est assez bien instruit de toutes choses pour vous esclaircir de celles dont vous pourriez douter. Cependant s'il se présente quelque bonne occasion qui fasse changer nos mesures nous en profiterons avec beaucoup de joye.
« Je vous envoyé un mémoire de troupes que l'on me dit que M. le Prince a envoyées à M. de Bourdeilles, ce qui m'a obligé de donner ordre à M. de Sauvebeuf de rester où il est et aux régiments qui se font en ses quartiers, de le joindre pour s'opposer aux desseins du dit S."^ de Bourdeilles. Je m'asseure, Monsieur, que vous ne trou verrez pas cela mal à propos.
« On nous a envoyé, il y a quelques jours, par le commissaire du Fresnoy une quantité de souliers et de bas de chausses que nous ne distribuerons que quand le reste de ce qui a esté projeté sera achevé et que toute nostre infanterie sera arrivée, ainsy je vous supplie d'ordonner que l'on y travaille incessamment.
« Toute Tarmée est persuadée d'avoir cet hy ver cinq deniers monstres comme on luy a fait espérer, et il est bien juste, Monsieur, que la fatigue qu'elle aura soit adoucie par cette grâce que je vous conjure de leur procurer autant qu'elle despendra de vous.
c( Pour ce qui est de Testât de nos autres affaires de finance, je le remettray, s'il vous plaist, à M. Marin et me contenteray de vous dire que comme je le connois fort zélé et fort fidelle au service du Roy, je luy en laisse la disposition toute entière et n'y agis que comme il juge à propos.
« Je ne croiray pas me rendre fort mauvais office de demander la lettre de service de mareschal de camp en faveur de M. de la Vilette, vous connoissez ses services et sa fidélité, et il est de ces gens à qui on ne sçauroit refuser cette grâce pour laquelle je me suis volontiers engagé de vous escrire.
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait la faveur de m 'escrire du xxx décembre à laquelle il ne me reste rien à répondre que sur nos pauvres régitnetis oubliez. Je vous asseure. Monsieur, qu'ils ont bien plus fatigué en Berry, qu'ils n'ont eu moyen de s'accommoder et c'est une médiocre somme qui les feroit servir avec
satisfaction. Faites moy la faveur de croire que je n'eu auray jamais de plus parfaite que de vous témoigner à quel point je suis,
« Monsieur,
ce Vostre très humble et très asseuré serviteur,
« D'Harcourt *.
« A Si-Jean-d'Angely, le premier janvier de l'an 1652. «
(]ette lettre indique que .depuis la tentative avortée du passage de la Charente par le comte d'Harcourt, la position respective des deux armées avait changé. Monsieur le Prince, renforcé- par les troupes de Marsin et de Chavagnac, avait lui-même passé cette rivière en amont de Tonnay-Charente, de manière à se trouver couvert par une autre rivière, la Boutonne, dont le cours est profond depuis son confluent avec la Charente, jusqu'à Saint-Jean-d'Angely. Il avait placé son quartier général à Saint-Savinien, poste qui lui permettait, en cas de nécessité, de repasser la Charente sans éprouver d'obstacles. Ce mouvement offensif, sans réparer entièrement la tentative infructueuse faite pour s'emparer de La Rochelle et l'échec reçu sous les murs de Cognac , pouvait en neu-
* Archives du Ministère de la guerre, voU cxxxiiii
traliser l'effet. Cette dernière place était tournée, ses communications interceptées avec l'armée royale ; à part quelques faibles inquiétudes pour les derrières, elle ne pouvait gêner en rien ni un mouvement de retraite assurée au besoin par Taillebourg ou par Saintes ni luie marche en avant. Placé solidement dans cette presqu'île, ou plutôt cette pointe, que forment la Charente et la Boutonne, en se rapprochant par une ligne oblique jusqu'à leur confluent, le prince de Condé méditait un coup hardi que nous révélera la lettre suivante du comte d'Harcourt. Ce général ne prétendait du reste nullement laisser le prince occuper paisiblement le poste avantageux qu'il avait choisi ; sa lettre indique les deux plans entre le choix desquels il hésitait pour l'en déloger. Le premier était de franchir la Boutonne à force ouverte; après ce passage, se présentaient deux hypothèses : ou le prince culbuté serait obligé de repasser la Charente ; ou, s'il résistait, le comte d'Harcourt, ayant la facilité d'aller à Cognac franchir cette rivière, pouvait tourner le prince et l'isoler de la Guyenne, sa base d'opérations militaires. L'inconvénient que le comte trouve à ce projet, est que, si le prince de Condé veut éviter un engagement, rien ne l'empêche, pendant que l'armée royale franchira la Boutonne, de repasser la Charente et d'aller établir
ses quartiers dans des positions difficiles à attaquer, dans un pays bien approvisionné, appuyé, ce qu'il omet de dire, mais ce qu'il pensait certainement, par la forte place de Brouage et par le voisinage de la mer permettant de recevoir des secours de la flotte espagnole. L'armée royale, au contraire, ne pourrait subsister que dans le pays^ précédemment ravagé par les troupes de Coudé. Le second plan du comte d'Harcourt était de passer la Charente à Ïonnay-Charente, pour aller lui-même occuper ces quartiers avantageux le long de la mer, faciliter Marennes et les îles dans leur projet de se déclarer pour le roi, ruiner enfin le gouvernement de Brouage ; mais l'inconvénient de ce plan est à ses yeux de ne pas entraîner la certitude que le prince de Coudé repassera la Charente, puisqu'il a sa retraite assurée par ïaillebourg et par Saintes , et de laisser à découvert Saint-Jean-d'Angely et La Rochelle, villes importantes à conserver. Enfin le général courtisan, qui a commencé par rappeler au cardinal qu'il lui a fait des promesses personnelles dont il attend la réalisation, préfère, en flattant, se décharger de la responsabilité, et demande au tout-puissant ministre de faire lui-même son choix entre les deux projets. On voit venir le temps de Louvois, où les plans de campagne élaborés dans son cabinet, seront envoyés tout faits aux généraux.
Le comte cVHarcourt au cardinal Mazarin.
« Monsieur,
« Les ennemis sont décampez de S/-Savinien d'hyer au matin, et ont campé cette nuit à Brisambourg, Escoyeux et lieux des environs. Le bruit est qu'ils vont à Chef-Boutonne et nous avons quelque advis que je ne tiens pas pourtant encore fort asseuré qu'ils ont détasché un corps de cavalerie pour aller du costé de Périgord; Mais comme la chose est d'importance, je dépesche ce valet de pied du Roy pour vous en faire part et vous donner moyen de prendre quelque précaution du costé de M/ de Paluau ou ailleurs, si vous jugez qu'elle soit utile. Nous avons des partys sur leur marche pour nous en apprendre la vérité et nous assemblons toutes nos troupes pour les suivre ou leur couper le chemin de la retraite, s'ilz vouloient revenir par Xaintes ou par Taillebourg. Il n'y a que quatre ou cinq régiments des troupes qui nous doivent joindre arrivez à Chisay, d'où M. du Plessis m'a mandé n'avoir encore aucunes nouvelles du reste. Elles ne nous seroient pas inutiles, comme vous pouvez juger; mais nous ne laisserons pas de profiter de l'occasion pour peu
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 3Sç)
qu'elle nous soit favorable, et de faire tout ce que l'on peut espérer de mon zèle et de ma fidélité; je vous conjure de la croire esgale pour vos intérêts particuliers et que je suis très passionnément,
a Monsieur,
« Vostre très humble et très acquis serviteur,
« D'Harcourt ^ »
a L'ordre que j'ay donné ces jours passez à M. de Sauvebeuf de rester aux lieux où il estoit et d'assembler toutes les troupes quel'on y lève, n'a pas esté donné fort mal à propos, et si tout le monde fait bien son devoir, j'espère que ce party des ennemis qui va du costé de Périgord sera fort incommodé dans sa marche.
(c A mon départ de Poitiers, on me remit quelques brevets de maréchaux de camp, les noms en blanc; je demanday permission, il y a quelques jours, d'en donner un au S/ de Forgues, gentilhomme de ce pays fort accrédité, ce qui a esté agréé; mais comme je n'ay point de lettre de service à luy donner non plus qu'à M/ de Montendre, je vous supplie de me les envoyer et que celle de M/ de Forgues soit datée des
* /archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii.
36o SOUVENIRS
derniers jours de l'année passée, liiy ayant fait prendre jour icy dans l'asseurance que j'ay eue que c'estoit une grâce accordée.
« Au camp de SWean-d'Angely, le 4® janvier i6o2. »
Comme le cardinal Mazarin n'était pas encore arrivé à Poitiers et que sa réponse pouvait se faire attendre plus qu'il n'était opportun dans cette conjoncture pressante, le comte d'Harcourt avait pris la précaution d'adresser une dépêche semblable à Le Tellier, qui avait repris son poste de ministre secrétaire d'État spécialement chargé des affaires de la guerre ; la preuve en résulte d'une lettre adressée au comte par le roi lui-même, qui est en même temps une réponse à la lettre écrite au cardinal Mazarin :
Lettre du Roi au comte d'Harcourt,
« Poitiers, 5 janvier 1652.
a Mon cousin, ayant veu par la lettre que vous avez escrite au sieur Le Tellier, secrétaire d'Etat, du 4 de ce mois, comme le prince de Condé a décampé et a logé la nuict précédente à Brisambourg, Escoyeux et lieux voisins, avec bruit dans son armée qu'il alloit vers Chef-Boutonne, sans que vous soyez asseuré de son dessein, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à
le suivre et à chercher l'occasion de le combattre et que vous fassiez pour cette fin tout ce que vous jugerez nécessaire et à propos, espérant avec l'aide de Dieu tout bon succez de la justice et de la force de mes armes et de votre grande conduitte et ne doutant pas que vous ne sachiez bien prendre partout vos avantages. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne
garde.
« Louis *. »
Ces lettres apprennent que le prince de Condé avait quitté ses quartiers de Saint- Sa vinien et qu'il marchait par Escoyeux et Brisambourg sur Chef-Boutonne , et révèlent en même temps le coup de main hardi qui dut être le but secret qu'il se proposait dans le cours de cette campagne, puisque nous le verrons en renouveler ailleurs la tentative. Par cette marche tournante autour de Saint-Jean-d'Angely, quartier-général du comte d'Harcourt, le prince évitait à la fois un engagement général avec l'armée royale que l'état d'infériorité de ses forces eût rendu compromettant, et le passage difficile de la Boutonne, en remontant à Chef-Boutonne où cette rivière prend sa source. Cette marche conduisait en ligne droite sur Poitiers, où se trouvait la cour, avec le
^ Archicei du Ministère de la guerre, vol. cxxxv.
jeune roi. Il ne nous paraît pas douteux que Condé, en s'efforçant de dérober sa marche au comte d'Harcourt et en le devançant, n'ait eu l'intention de surprendre Poitiers et d'enlever le roi. La tentative qu'il fit plus tard à Bléneau et qu'il conduisit plus loin encore que celle-ci , bien qu'elle ait également avorté, suffit pour révéler que, dans les deux circonstances, son projet fut semblable. Sa hardiesse même s'explique par l'état d'infériorité de ses forces, qui ne pouvant lui permettre de vaincre en bataille rangée, l'obligeait à recourir aux manœuvres habiles et aux surprises. Si le prince de Condé se fut emparé de la personne du roi, il terminait la guerre par un coup si heureux; les armées royales devenaient les siennes et il était maître de régler à son gré les destinées de la France. Le comte d'Harcourt ne paraît pas, d'après les termes de sa lettre, avoir soupçonné toute l'étendue du projet du prince de Condé; ce qui se comprend, puisque sa témérité devait le rendre invraisemblable, et que nous-même ne devons qu'à la tentative postérieure de Bléneau, de pouvoir reconnaître la portée de cette marche imprévue sur Chef-Boutonne.
Cependant la lettre du jeune roi prescrivant au comte de suivre pas à pas le prince de Condé, trahit des inquiétudes sérieuses, et le général de
l'armée royale en s'y conformant de point en point, en ne permettant pas, grâce à son exacte vigilance, au prince de Condé de lui dérober sa marche, l'empêcha d'accomplir son hardi projet et rendit au roi et au cardinal Mazarin un service dont la portée allait bien au-delà de ce qu'il pensait.
La crainte manifestée par le comte d'Harcourt, de l'envoi d'un corps détaché, soit du côté du Périgord, soit du côté du Berry, devait être inspirée par un faux avis que lui avait fait parvenir le prince de Condé lui-même. La lettre suivante , du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin, confirme pour nous cette supposition. Condé n'avait pas une armée assez forte pour l'amoindrir ; mais il voulait , par un simulacre, détourner de sa piste tout ou partie de l'armée royale. Cette même lettre nous apprend que l'éveil que le comte d'Harcourt avait eu de la marche du prince de Condé sur Chef-Boutonne , avait obligé ce prince à abandonner son projet et à repasser précipitamment la Charente.
Lettre du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin.
(c Monsieur,
« Les advis que nous avons que M. le Prince a fait repasser la Charente à toutes ses troupes sur le pont de Xaintes, m'obligent à vous dépescher
ce valet de pied du Roy en toute diligence pour vous asseurer qu'il n'a pas tenu à nous que cette guerre n'ayt esté décidée par un combat général. J'ay fait passer la Boutonne à toutes nos troupes dans cette résolution, croyant que M. le Prince nous faciliteroit les moyens de l'exécuter; mais il n'en a pas voulu taster et a changé dans un moment ce beau dessein de nous donner bataille dont il faisoit courir le bruit si hautement dans son armée.
« Je vous proteste. Monsieur, que j'en suis bien fasché sans faire le brave et que j'appréhende bien, s'il se met toujours à couvert des rivières, que nous ne puissions rencontrer d'occasion favorable pour le combattre. INous allons passer la Charente à Cognac avec dessein de rechercher soigneusement celles qui nous pourront donner quelque avantage, et j'ose croire, Monsieur, que vous serez bien caution de l'ardente passion que j'en ay.
« Nous avons appris à nostre arrivée en ce lieu que l'armée de M. le Prince en est décampée avec une précipitation extraordinaire au premier advis qu'il a eu que nous assemblions nos troupes, et on a trouvé mesme quelques bagages qui y ont esté laissez, ce sont des marques qu'il veut faire une guerre de chicane et qu'il fuira autant qu'il pourra les occasions de combattre.
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait la faveur de m'écrire du sixième de ce mois avec les dépesches de M" de Forgues et de Montendre dont je vous rends mille grâces.
« Je vous envoieray par la première occasion un mémoire de toutes les nouvelles levées qui ont joint l'armée, et je suis ravy de la résolution qui a esté prise de révocquer celles qui n'ont pas fait leur devoir.
« L'advis que je vous avois donné d'un corps détasché de l'armée de M."^ le Prince pour aller en Berry n'a eu aucune suitte et je vous l'avois, ce me semble, mandé comme assez incertain; mais je croy qu'à toutes bonnes fins , je ne dois pas manquer de vous faire part indifféremment de toutes choses, de la façon qu'elles viennent à nostre connoissance.
« Je suis avec beaucoup de fidélité et de passion ,
« Monsieur,
a Votre très-humble et très-acquis serviteur,
« d'Harcourt.
« A Brisambourg, le 9" janv. i652.
« Je m'asseure que le commis de l'extraordinaire que nous avons envoyé à Poitiers y recevra,
sans diminution aucune, le fonds destiné pour les dépenses de cette armée. Il est pourtant bon que je vous die qu'il y a plutost occasion de l'augmenter, et que, sans cela, il nous seroit tout-àfait impossible de pouvoir faire faire le service, ne pouvant faire icy aucun fondement sur les contributions que de long-temps * . »
Le comte d'Harcourt, en faisant avorter le coup de main médité, selon toutes les probabilités, sur Poitiers par le prince de Condé, avait fait de la prose sans le savoir, ainsi que sa lettre le démontre surabondamment. Tandis qu'il vient de rendre à la cause royale le plus signalé service , il ne songe qu'à s'excuser de n'avoir pu forcer le prince à livrer bataille et à atténuer ce qu'il a écrit dans une autre lettre sur le détachement de l'armée ennemie envoyé en Périgord ou en Berry, erreur dont il avait été rendu la dupe par ime ruse de guerre.
L'état des esprits dans ces contrées était tel que si la fortune eût permis au prince de Condé de remporter un succès un peu éclatant, il se serait manifesté un entraînement général en sa faveur. Le retour du cardinal Mazarin refroidissait pour le parti du roi ceux mêmes qui s'étaient constamment montrés les plus fidèles. Le marquis de
* Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii.
Monta usier, que nous avons laissé à l'hôtel de Rambouillet tressant la guirlande de la belle Julie, nous fournira les renseignements les plus curieux sur l'impression générale produite par le rappel du ministre favori.
Le marquis, gouverneur de l'Angoumois, avait quitté Paris depuis le commencement des troubles, et résidait à son poste en gardien vigilant. Son dévouement à la cause royale n'était pas suspect, chaque jour il en donnait des preuves, guerroyant même pour son propre compte avec les faibles forces dont il disposait comme gouverneur.
Al une lieue d'Angoulême, le château de la Tranchade, situé dans une position escarpée, entre deux précipices, enveloppés eux-mêmes par des marais, était occupé par un détachement des troupes des princes, composé de cent vingt hommes sous les ordres de trois capitaines. Cette petite garnison était, pour ainsi dire, inexpugnable et commettait de terribles ravages aux alentours. Le marquis s'attacha à surprendre et à détruire les détachements qui s'aventuraient ,au dehors ; une de ses embuscades fut si bien dressée, que la petite colonne de sortie fut détruite en partie et le reste dissipé de manière à ne plus pouvoir rentrer dans la place. Le château se trouvant ainsi dégarni de la plus grande partie de ses défenseurs.
le marquis s'avança avec deux pièces de canon ; la garnison, devenue trop faible, n'attendit pas son attaque, et il put, sans coup férir, prendre possession pour le roi de ces murs redoutés *. Il y plaça un détachement de ses propres soldats ; mais ce château appartenait au marquis de Mortemart, qui demanda à être remis en possession, et obtint à cet effet autorisation de la cour pour y rentrer. Montausier ne se hâta pas d'y obtempérer; il fallut qu'un ordre formel, signé parle roi, l'obligeât à faire cette remise au seigneur du château , qui s'engagea à pourvoir à sa défense au moyen d'une garnison lui appartenant^.
Le marquis de Montausier, qui s'exposait chaque jour pour le rétablissement de l'autorité royale et ne tarda pas à être dangereusement blessé dans une des nombreuses affaires de cette guerre, crut que son dévouement et son devoir l'obligeaient à faire connaître franchement à la reine les dangers nouveaux créés par le retour du cardinal Mazarin ; seulement, pour ne pas la heurter en face, sa lettre, qui devait être communiquée à la reine seule, était adressée à Le Tellier, ministre secrétaire d'Etat. Du reste, la reine, toute à la joie du retour du ministre, sans perdre sa
' Gazette du 6 janvier 1652.
- Lettre du roi, du 2i janvier 1052. Archives du, Ministère de la guerre^ vol. cxxxv.
confiance accoutumée, attendait à Poitiers, les événements ; la Gazette nous l'apprend * :
« Le roy continue à prendre icy ses divertissements au manège et au bal , comme la reine ses dévotions pour le succès de leurs armes. »
La lettre du marquis de Montausier troubla-telle cette quiétude? nous l'ignorons; mais elle offre, sur la plupart des points qu'elle aborde, un vif intérêt. L'auteur demande à son correspondant le secret le plus absolu vis-à-vis de tout le monde, vis-à-vis même des autres ministres ses collègues, il ne fait d'exception que pour la reine seule. Le secret était en effet important à garder dans le moment; mais depuis , nul historien ne l'a trahi. Otte première indiscrétion , commise à plus de deux siècles d'intervalle, ne nuira en rien maintenant, ni au gouverneur de la province, ni aux officiers des troupes sous ses ordres, ni aux habitants d'Angouléme, ceux d'à présent se sont trèscertainement corrigés des défauts de leurs devanciers, ni à leur excellent maire un peu jovial, qui puisait in vino veritas.
* Gazette du 6 janvier \ 652.
Lettre du marquis de Montausier à Le Tellier^,
a Monsieur,
« Comme je ne veux point prendre d'alarme sans sujet, et que n'ayant à en donner qu'avec raison, je n'ay pas voulu [mander à la cour jusques icy, l'émotion qui paroissoit en beaucoup d'esprits de cette ville à cause du retour de Monseigneur le Cardinal, j'ay voulu examiner la chose de plus près avant de vous en parler, et enfin j'ay jugé vous en devoir donner avis. J'ay oiiy dire que M. Paget, intendant de la généralité de Limoges, ayant séjourné icy quelques jours avoit dit à son retour à Poitiers qu'il appréhendoit que cette ville ue prist les armes sur le sujet dont je vous ay parlé ; mais les choses n'en sont pas si avant que cela. Ce qu'il y a de vray, c'est que les esprits s'esloignent peu à peu, sur ce prétexte des sentimens qu'ilz doivent avoir pour le service du Roy, que le peuple murmure de tous costés, et que les bons bourgeois avec la plus part des officiers parlent fort librement de ce retour; et, dans toutes leurs conversations, ils disent que je suis un Mazarin. Il y en a mesme un qu'on ne m'a pas voulu nommer qui fut si insolent que de dire
* Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii.
qu'encore qu'on m'eiist tousjours obéy en toutes choses qu'on ne le feroit peut-être pas en cellecy. Le maire mesme de la ville, zélé pour le service du Roy au-delà de ce qu'on peut exprimer et mon ami très-particulier, en une petite desbauche où je me trouvay le jour des Roys, fut assez fou ou assez eschauffé du vin pour vouloir me porter la santé du Roy sans Mazarin; mais il en fut empesché par celuy qui estoit auprez de luy à qui il l'avoit communiqué. Je vous rends un compte si exact de toutes ces petites particularités, afin, Monsieur, que vous jugiez vous mesme de Testât où nous sommes et des remèdes qu'on y doit apporter. Certainement on ne fera pas encore icy de sédition ouverte parce qu'on m'y craint et qu'on m'y considère; mais si j'en sortois, l'on n*y pourroit eschaper. Mesme moy y estant, si d'autres villes après Paris, leur donnent quelque mauvais exemple , ilz le pourroyent suivre si l'on ne les tient un peu en bride, ce que je ne puis pas faire moy seul, comme j'ay fait jiisques icy. Voilà, Monsieur, Testât des choses auxquelles le Roy mettra Tordre qu'il jugera nécessaire; mais je croy aussi estre obligé de dire mon sentiment sur le remède qu'on y peut apporter ; après quoy vous ordonnerez ce qu*il vous plaira. Je vous diray donc, Monsieur, qu'il me semble que le plus expédient est de me donner mon régiment d'in-
'djl SOUVENIRS
fanterie, dont j'en mettrois douze compagnies icy, et huict à Coignac, d'où l'on pourroit osier les Suisses et les autres trouppes qui y sont en garnison ; ainsy ces deux places seroyent asseurées et par dedans et par dehors dont elles ont besoing l'une et l'autre; de plus, toutes les petites places, de ces provinces qui ont l^esoin de garnison en seroyent fournies par des gens commandés de ce corps, et estant besoin de faire la guerre après que Monsieur le Prince sera poussé hors de ce pays, aux ennemis qui y demeureront du costé de Xaintes et de Broûage. J'aurois moyen d'entreprendre quelque chose, et de faire payer les tailles au Roy dont sans cela il ne faut pas faire de compte; mais comme tous les généraux d'armée n'ont jamais de troupes à leur gré., M. le comte d'Harcourt faist peut estre difficulté de se défaire de mon régiment, sur quoy, Monsieur, vous pourrez faire ordonner ce que vous jugerez à propos. Après cette difficulté, il y en a une autre qui est celle de la subsistance, car les villes ne la sçauroyent en aucune façon fournir, outre que quand elles le pourroyent , il ne seroit pas juste de les en charger; car certainement elles ont beaucoup d'affection et de fidélité pour le service du Roy, et la folie générale de la plus part des peuples touchant Monseigneur le Cardinal leur doit faire pardonner la leur particulière , pourvu qu'on .
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mette ordre qu'elle ne puisse porter aucun préjudice. D'un autre costé, je croy que M. le surintendant auroit peine à se résoudre à nous donner de quoy entretenir tant de gens, car cela semonteroit à une somme considérable ; mais si l'on le juge à propos, je mettray une contribution très petite sur le plus grand nombre de parroisses que je pourray tant de mon gouvernement que du Périgord et du Poitou qui est en mon voisinage et par conséquent à l'ombre de cette place, imposant selon la force des parroisses dix sols par jour sur les plus foibles, un escu ou quatre francs sur les plus fortes, vingt, trente et quarante solz sur les médiocres. La somme seroit si petite qu'ilz la payeroyent fort aisément et comme si l'on ne leur demandoit rien, estant assez heureux qu'on ne les pillast point, comme l'on fait de tous costez, car dès que j'envoyerois des gens de campaigne, je les ferois vivre en payant aussy exactement qu'en Hollande; si vous trouvez ma proposition raisonnable, faites moy la grâce. Monsieur, de m'envoyer les ordres nécessaires pour cela, et le plus promptement qu'il se pourra, car cela a haste. Je vous conjure aussy de tout mon cœur de ne communiquer à aucun de MM. les ministres ce que je vous mande d'Angoulesme, par ce qu'il y en a qui, affectant en toutes choses de leur estre complaisans et de les protéger prin-
cipalement contre les choses que je désire, ne manqueroyent pas de les leur faire sçavoir et cela me ruyneroit en cette ville. C'est pourquoy je vous supplie qu'il n'y ait que la Reyne qui scache que j'aie parlé de cecy, vous jugerez bien vous mesme qu'il est important que je ne perde pas l'affection des habitans de cette ville qui estant naturellement les plus orgueilleux et les plus séditieux du monde ont besoin g que je les mesnage, ce que j'ay fait assez heureusement jusques icy ; mais je commence à perdre patience , car ilz sont insupportables, meslant à leur présomption tant de paresse et tant de négligence qu'il n'y a pas moyen de leur faire faire le moindre travail du monde pour leur sûreté , ny mesme une garde exacte pour les garantir de surprise ; que je vous aie donc l'obligation que cet avis ou du moins le nom de celuy qui vous l'a donné soit pour la Reyne et pour vous seulement, et croyez que je suis,
« Monsieur,
« Votre très -humble et trèsobéissant serviteur,