MONTAUSIER
« Je vous supplie très humblement. Monsieur, de me faire la faveur de changer quelques uns des lieux d'assemblée de Monsieur le Marquis d'Au-
DU REGNE DE LOUfS XIV. 87 5
beterre , le gentilhomme qui vous rendra cette lettre vous en bailleraun mémoire, et je vous en seray infiniment obligé.
« D'Angoulesme ce xj janve»" jgg^. »
L'effet produit par le retour du cardinal Mazarin allait donc jusqu'à provoquer la désobéissance des sujets et des troupes les plus fidèles. La reine, par ce rappel imprudent, avait mis la cause royale à deux doigts de sa perte. Si le prince de Condé était arrivé sous les murs de Poitiers, l'enceinte formidable alors de cette ville n'aurait pas eu de défenseurs. La cour s'y fut trouvée dans une situation plus critique qu'elle ne fut plus tard à Gien. Si elle eût voulu fuir, elle n'avait nul obstacle à laisser derrière elle pour arrêter ou retarder la poursuite; tandis qu'à Gien, le cours de la Loire la séparait de l'armée de Condé, et l'on sait que tant que le sort du combat de Bléneau fut indécis, elle tint ses équipages prêts pour la fuite. La faiblesse des moyens militaires dont disposait le prince de Condé, la Providence surtout, sauvèrent la reine des conséquences de ses propres fautes.
La conduite subséquente du prince de Condé semble démontrer qu'il dut considérer son but comme manqué, dès que la promptitude avec laquelle le comte d'Harcourt mit son armée sur ses
traces l'eut forcé de renoncer à sa marche sur Chef-Boutonne et très-certainement sur Poitiers; mais il eut le talent de dérober ses troupes à une lutte inégale, en causant à son adversaire le profond dépit que sa correspondance ne peut dissimuler. Ayant repassé la Charente à Saintes, il ne pouvait lui convenir davantage, dans son mouvement de retraite, de hasarder une bataille qu'il avait dû éviter, même dans un poste plus avantageux. Son nouveau plan fut de se rapprocher de Bordeaux pour maintenir dans son parti cette ville importante où il avait appris que la cour avait formé contre lui de formidables intelligences ; et, en se retirant au-delà de la Dordogne, de faire de cette rivière luie nouvelle ligne de défense. H possédait deux fortes places, Libourne et Bergerac, qui lui en assuraient le cours; en outre, le pays qu'il laissait derrière lui était loin d'être entièrement perdu pour sa cause : Brouage, Talmont, Saintes et quelques autres places lui appartenaient encore. Outre les garnisons de ces places, le duc de la Trémoille et le comte du Dognon avaient des troupes pour tenir la campagne et inquiéter l'ennemi.
Le comte d'Harcourt désireux de remporter sur le grand Condé, en bataille rangée, une victoire que toutes les apparences semblaient lui promettre, se précipita sur ses pas.
Pour apporter plus de rapidité à sa retraite, le prince de Coudé avait dirigé son infanterie du coté de la mer, et l'avait fait embarquer à Talmont pour remonter la Gironde; il n'avait gardé avec lui que sa cavalerie, composée de vingt escadrons, avec l'intention d'éviter tout engagement avec l'ennemi. Le comte d'Harcourt fit, le lo janvier, passer à Cognac la Charente à son armée, afin de suivre ce mouvement. Le marquis de Bougy *, maréchal de camp, commandant la cavalerie légère, reçut la mission de se porter rapidement en avant pour atteindre la cavalerie de Condé; il prit avec lui cinq régiments, ceux d'Harcourt, de Créquy, d'Epiés, de Barradas et
* Le marquis de Bougy, originaire de Normandie , était un des plus braves officiers de l'époque. Lorsqu'il épousa Mademoiselle de Callonge, originaire des environs de Marmande, la Gazette de Jjoret, du 14 février 1654, lui consacra une tirade poétique dont voici les premiers vers :
Ce brave et hardy gentil lioinine Que marquis de Bougy l'on nomme, Homme de réputation , Et qui jadis , sous Gassion ( Un des plus vaillants de la terre), Aprit le mestier de la guerre, Faisant céder Mars à l'Amour, Doit épouser au premier jour Une pucelle assez polie Portant le beau nom de Julie, Nom illustre, nom glorieux.
d'Aubeterre, ne formant cependant en totalité qu'un effectif de cinq cents chevaux.
Le prince de Condé avait établi ses quartiers pour la nuit entre Saintes et Pons, de manière à les couvrir par la rivière du Né, dont il avait à la hâte fait couper les ponts et rendu les gués impraticables, k la faveur de l'obscurité, Bougy rétablit le pont de Merpin, rendit possible le passage des gués, et, deux heures avant le jour, avait franchi cet obstacle. De grandes difficultés s'opposent encore à sa marche : la campagne est inondée, et, en plusieurs endroits, n'offre d'à peu près praticables que d'étroits défilés * ; il avance néanmoins souvent avec de l'eau jusqu'aux sangles des chevaux ; Fontveux, gentilhomme du pays, s'était offert pour servir volontairement de guide. Une demi-heure avant le jour, Bougy arrive à r improviste sur le quartier ennemi le plus rapproché, celui de Brives-sur-Charente, occupé par le régiment de Duras. Le commandant auquel l'éveil a été donné a eu le temps de monter à cheval avec quelques cavaliers et de s'avancer pour reconnaître les assaillants; mais il est refoulé par une charge vigoureuse. Le quartier luimême est enlevé; la retraite est coupée aux fuyards ; cinq ou six hommes échappent à peine ;
* La fin de l'année i6cM et le commencement de l'année lfi52 furent signalées en France par de désastreuses inondations.
tout le régiment de Duras est tué ou fait prisonnier. Bougy envoie le chevalier de Vivens avec le régiment de Créquy, attaquer le régiment d'Enghien dans son quartier à Rouffiac ; ce régiment est défait et perd tous ses officiers avec ceux des régiments de Lorges et d'Albret, qui sont venus à son secours. Cependant le boute-selle retentit au loin dans tous les quartiers, la cavalerie de Condé arrive en colonnes dans toutes les directions, Bougy songe à la retraite, et comme il a tout prévu, il a laissé les régiments d'Aubeterre et de Barradas à la garde des défdés par lesquels son petit corps de cavalerie se retire sans être atteint par le gros des forces ennemies, emmenant butin et prisonniers, sans avoir perdu un seul homme.
Ce brillant coup de main, à défaut d'un succès plus complet en bataille rangée, fut vivement applaudi dans l'armée royale *. Le prince de Condé n'en fut pas incommodé autrement pour continuer son mouvement de retraite, l'armée royale suivant toujours ses traces, mais à trop grande distance pour le pouvoir atteindre.
Le comte d'Harcourt ayant rencontré sur ses pas le château d'Amble\ille, occupé par une garnison du parti des princes , le somma de se ren-
* Voyez à YJppendice, la relation détaillée, tirée des y^rchives du Ministère de la guerre, de cette affaire demeurée si inconnue.
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dre; mais l'officier qui commandait répondit qu'il ne se rendrait pas si aisément, et qu'il était prêt à mourir à la défense de son poste pour le service du roi; les soldats sous ses ordres firent retentir les cris enthousiastes de : Vive le Roi! Vii^ent les Princes! Du Plessis-Bellière, chargé de réduire ce château , fit avancer deux pièces de canon , appuyées par le régiment d'infanterie de Montausier, pensant que cette démonstration suffirait pour entraîner une capitulation immédiate; mais le commandant, probablement dans l'espoir d'être secouru, voulut un délai de quatre jours qui lui furent refusés. Il demanda alors simplement de pouvoir sortir avec armes et bagages ; le marquis du Plessis-Bellière lui fit savoir qu'il ne pouvait espérer, lui et ses soldats, que la vie, et que s'il s'opiniâtrait davantage, il n'obtiendrait point de quartier. Le commandant du château accepta l'offre de la vie, et sortit avec sa garnison le bâton à la main * .
Pendant cette marche, le château de Barbézieux, après quelques jours de siège, se rendit à M. de Bellefonds, maréchal de camp, qui l'avait investi avec un détachement de l'armée royale ^.
* Gazette du 25 janvier 1652.
* La cour fit imprimer à Poitiers la relation de la prise de Barbezieux, qui eut lieu le 15 janvier; un exemplaire de cette relation se trouve parmi les manuscrits de Dubuisson-Aubenay.
La capitulation suivante fut signée de part et d'autre* :
« Articles accordez par le sieur de Bellefonds, mareschal des camps cl armées du roi , au sieur de Léify, comte de Chalus, lieutenant de Sa Majesté au gouvernement de Berrj, commandant en la ville et chasteau de Barbezieux.
« Ledit sieur de Lévy aura la vie sauve avec les officiers, soldats et volontaires estant en ladite place sous sa charge, qui demeureront prisonniers de guerre, du nom desquels sera donné estât au sieur Matharel, thrésorier de l'armée.
« Ledit sieur de Lévy promet de remettre le chasteau demain, seizième janvier, à six heures du matin, avec les armes, bagages, meubles et équipages, et les munitions de guerre et de bouche qui y sont, entre les mains de celui que le comte d'Harcourt nommera.
« Pour asseurance de cette capitulation , ledit sieur de Lévy livrera dès à présent le ravelin qui est devant la porte du chasteau.
« Et il sera donné audit sieur Lévy cinq ou six de ses domestiques pour le servir dans la prison où il sera conduit.
« Faict à Barbezieux, le quinzième janvier i6o2. « Bellefonds. » « DE Lévy-Chalijs. » * Gazette du I" février 1652.
Un parent du comte de Chai us, le marquis de Lévi, fait prisonnier peu de jours auparavant, lors du coup de main du marquis de Bougy, fut envoyé au château de Saumur ; mais il recouvra promptement sa liberté par un de ces échanges entre les prisonniers, très-fréquents dans cette guerre * . Il rejoignit le prince de Condé, dont il facilita bientôt, en le faisant passer pour l'un de ses serviteurs, l'aventureux voyage des bords de la Dordogne à ceux de la Loire, voyage que ce prince devait accomplir encore dans le coings de cette laborieuse campagne.
Le prince de Condé, arrivé sur les bords de la Dordogne, fit sa dernière halte de retraite à Saint- André de Cubzac. Confiant dans l'avance qu'il croyait avoir sur l'armée royale, il négligea de se couvrir à distance par des précautions suffisantes. Quelle ne fut pas sa surprise de voir apparaître l'armée du comte d'Harcourt qu'il croyait non loin encore des rives de la Charente 1 Pour faire tête à l'attaque, le prince n'avait sous la main que des forces insuffisantes ; ses troupes étaient dis-
^ Un ordre du roi au comte d'Harcourt, daté de Poitiers, le 27 janvier 1652, prescrit l'échange du marquis de Lévi contre le chevalier d'Albret et de quelques autres ofticiers qui avaient été faits prisonniers à Pons, entre autres de Monsieur de Vandré, capitaine au régiment de cavalerie du Dognon, échangé contre Monsieur de Saint-Gelais. Archives du Ministère delà guerre , vol. cxxxv.
persées dans des quartiers situés à de grandes distances les uns des autres. Sa défaite était inévitable, si le comte n'eût renouvelé la faute déjà commise au pont de la Bergerie, de faire succéder à une marche offensive vigoureuse une trop prudente attaque. Comptant sur la supériorité de ses forces, il ne voulait sans doute rien hasarder en face d'un homme de guerre tel que Condé. \u lieu de foncer avec sa tête de colonne à travers le village de Saint- André, de couper en deux la cavalerie de Condé et d'y jeter un désordre qui n'eut permis à aucun commandement régulier de se transmettre et de la rallier, il mit sa cavalerie en bataille en avant du village; puis, négligeant d'y concentrer le premier effort de son attaque, il fit assaillir un quartier séparé que commandait le colonel Balthazar. Cette fausse manœuvre permit au prince de Condé de respirer et de rallier ses escadrons, pendant que le colonel Balthazar opposait une vigoureuse résistance. Le prince qui a réuni sa cavalerie en toute hâte, charge bientôt le comte avec elle; et, la nuit venant à son aide , force les troupes royales à la retraite.
Le lendemain , le prince de Condé , avec ses escadrons en bon ordre, entrait à Bourg sans être inquiété. Il y fut rejoint par le prince de Conti, qui, sur la nouvelle de la retraite de son frère, s'était empressé d'accourir à sa rencontre.
Dans cette affaire de Saint- André de Cubzac dont le but était manqué, l'armée royale voulut néanmoins se donner, auprès de la cour, les honneurs d'un succès remporté. Comme le colonel Balthazar, tout en donnant, par sa vigoureuse résistance, le temps au prince de Condé de rallier le reste de sa cavalerie , avait dû lui-même à la fin ployer sous le nombre, M. de Folleville, maréchal de camp, chargé de rendre compte au cardinal*, insista seulement sur l'enlèvement du quartier du colonel , et passa immédiatement aux informations qu'il avait recueillies sur ce qui se passait à Bourg, depuis que le prince de Condé s'y était mis à l'abri de la poursuite des troupes royales.
Le soir même un souper dans la citadelle réunissait six convives de distinction : le prince de Condé, le prince de Conti, l'agent d'Espagne, le comte de Marsin, le comte de Maure et le colonel Balthazar. M de Folleville ajoutait ce renseignement, qu'un vaisseau espagnol, avec de l'infanterie, était arrivé devant Bourg, et que tous les habitants voulaient se sauver avec leurs meubles à Bordeaux, dans la pensée que les Espagnols allaient tenir garnison dans la citadelle.
Il est probable qu'il ne fut pas permis aux
* Irc/nves du Ministère de la guerre, vol. cxxxui.
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liabitaiits crabandoiiiier leur ville ; mais leurs craintes n'étaient pas chimériques , la cession (le Bourg à l'Espagne comme port de ravitaillement et de sûreté , était une des conséquences du traité signé par le prince de Condé avec cette puissance.
Il était difficile au comte d'Harcourt, avec de la cavalerie seulement, de forcer le prince de Condé dans une place fortifiée ; mais il plaça son camp de manière à l'inquiéter. Le prince de Condé, accompagné de son frère et du colonel Balthazar seulement, tous les trois aventureux comme de simples soldats, s'avancèrent à portée de pistolet pour reconnaître la cavalerie royale. Cette reconnaissance faite, Condé disposa ses troupes avec tant d'avantage et de manière à les faire croire si supérieures en nombre à ce qu'elles étaient réellement que le comte d'Harcourt, après les avoir fait reconnaître à son tour par le chevalier d'Aubeterre qui fut vigoureusement repoussé par le colonel Balthazar, n'osa tenter une attaque et se retira tout à fait.
La campagne paraissait terminée ; chose rare à cette époque et pour laquelle il avait fallu toute la vigueur opiniâtre qui caractérise les guerres civiles, elle s'était prolongée jusqu'au cœur de l'hiver. Par une dépêche à la cour du 29 janvier
1602 *, le comte d'Harcourt annonça qu'il faisait prendre à son armée ses quartiers de rafraîchissement le long des rivières de l'Isle et de la Dordogne.
Le cardinal Mazarin venait seulement de rejoindre la cour. Sa marche avait été retardée presque au moment où il croyait toucher au port. La Loire n'avait pas été pour lui un obstacle parce que le peuple de Gien effrayé à la vue de son armée, se souleva contre le marquis de Sourdis, gouverneur de la ville, qu'il força de s'enfuir et de livrer passage ; mais il fut arrêté sur le bord du Cher, par Béthune , qui fit armer le peuple et pointer du canon contre le pont. Il dut faire un détour par Saint-Aignan. Malgré cette cause de retard, il se peut que le cardinal eût pu arriver plus tôt ; mais quand il se vit assez proche de Poitiers pour y entrer au moment de son choix, il jugea peut-être plus avantageux d'attendre que l'armée royale eût rejeté plus au loin l'armée du prince de Condé. Le 28 janvier, le jeune roi luimême se rendit à la rencontre du cardinal , à deux lieues de Poitiers, pendant que la reine l'attendait à sa fenêtre avec une impatience et une joie extraordinaires.
* Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii.
DU RiîGNE DE LOUIS XIV. 387
Le ministre Châteauneuf, que Mazarin s'appliqua aussitôt à abreuver de dégoûts, et déjà mortifié d'être, à son âge, obligé de descendre au second rang, demanda son congé, et, se retirant à Tours , disparut pour toujours de la scène politique.