CHAPITRE XXXIll
EPISODE
Commissions envoyées par le duc d'Orléans pour lever des impôts dans les provinces. — Aspect pittoresque de la ville d'tlzerche. — Aperçu de son ancienne histoire. — Siège .d'Uzercbepar les Sarrasins. — Destruction d'Uzerche par les iNormands. — Son monastère. — Visite du pape Urbain II.
— L'anti-pape Bourdin. — Èléonore d'Aquitaine et Richard Cœur-de-Lion à Uzerche. — Le troubadour Gaucelmc Faydit. — Uzerche refuse de reconnaître le traité de Brétigny et repousse les Anglais. — Les armoiries de la ville d'Uzerche à trois époques. — La sénéchaussée d'Uzerche ; ses vicissitudes. — Louis XI à Uzerche. — Les sénéchaussées, les bailbiges et les présidiaux. — RétabUssement de la sénéchaussée d'Uzerche par Henri III. — Le duc d'Epernon et et le comte de Scomberg accourant, l'un pour prendre, l'autre pour défendre Uzerche. — Mission du comte de Bouneval pour lever une imposition sur la ville d'Uzerche. Particularités sur sa maison. — Sa lettre aux Consuls, 16 juillet 1652. — Vieilles rancunes entre la ville d'Uzerche et la maison de Bonneval datant des états généraux de 1614.
— l.'archevOque de Bourges, gouverneur du Limousin. — Particularités sur la maison deLévis. — L'archevûque de Bourges chargé d'assurer l'exécution de l'ordonnance royale liansférant à Limoges le parlement de Bordeaux. — Lettre du roi à l'archevêque, 9 avril tèS:'. —L'archevêque accourt avec des troupes au secours d'Uzerche menacé par le comte de Bonneval. — Son entrée à Uzerche. — Comparaison avec d'autres entrées. — Mécontentement du marquis de Pompadour,lieulenant général de la province, contre l'archevêque de Bourges.— Sa lettre à LeTeUier, 19 juillet.
lY. J4
— Particularités sur la maison de Pompadour. — Préparatifs de l'archevêque de Bourges pour assiéger Blanchefort, château du comte de Bonneval. — Sa lettre â Le Tellier, 19 juillet. — Description actuelle du château de Blanchefort.
— Capitulation du château, 20 juillet. — Traité conclu, 23 .juillet. — Lettre inédite de l'archevôque de Bourges à Le Tellier, Tulle, 25 juillet. — Autre lettre inédite de l'arche- V(îque au ministre, Ussel, 30 juillet. — Dernière lettre inédite de l'archevôque au ministre, Ussel, 6 août. — Conclusion du difîércnd entre l'archevêque de Bourges et le marquis de Pompadour. — L'archevâque de Bourges se démet de sa charge de gouverneur du Limousin. — Le maréchal de Turenne lui succède dans ce gouvernement.
Depuis la réception au château de Turenne de la pi^incesse de Condé et la capitulation de la ville de Brive \ aucun fait militaire saillant ne s'était passé dans la province du Limousin. Les actes de souveraineté exercés par le duc d'Orléans depuis que le parlement de Paris lui avait conféré le titre et les pouvoirs de lieutenant général du royaume, titre et pouvoirs confirmés par le parlement de Bordeaux, faillirent renouveler les hostilités dans cette province; mais il ne jaillit qu'une étincelle qui n'alluma pas d'incendie; elle n'a fourni qu'un épisode aussi curieux qu'ignoré dont nous serons le premier historien.
Avant d'en aborder le récit, un succinct aperçu du pittoresque aspect de la ville d'Uzerche et de
' Voy. tom. t^', chap. fi.
son histoire, l'un et l'autre peu connus, ne sera pas sans quelque intérêt.
La ville d'Uzerche s'élève sur un banc de rochers granitiques étroit et prolongé comme la lame d'une épée ; le cours de la Vézère qui le contourne semble en former le fourreau. A la garde de cette épée se trouvait et se trouve encore la prii:cipale entrée de la petite ville défendue audevant par la coupure artificielle d'un fossé profond. Les traces de cette coupure se voient encore; et lorsqu'on lésa franchies, la voie publique passe sous une voûte, ancienne porte de la ville ; sous cette voûte existe toujours la coulisse par laquelle s'abaissait en glissant la herse massive. La ville tout entière était enveloppée d'une formidable ceinture de fortifications à l'aplomb du rocher, formée de dix-huit tours reliées par des courtines; leurs vieux débris s'élèvent sur plusieurs points enlacés par des lien es; et la ville s'élage au-dessus sur l'arête du rocher telle encore qu'elle était au moyen âge. La plupart des maisons sont flanquées de tours rondes ou carrées, comme autant de petites forteresses à emporter dans le cas do la prise de l'enceinte par un assaut. Le cachet caractéristique de ces demeures avait donné lieu au vieux proverbe : Qui a maison à Uzerche a châ~ tcau en Limousin. Une église romane surmontée d'un liaut clocher, domine cet ensemble.
212 SOUVEtSIWS DU RÉGNE DE LOUIS XIV.
Hors de la ville, deux longs faubourgs, l'un au nord, l'autre au sud, accompagnent au loin de leurs rangées de maisons blanches au dehors, noires au dedans, la route de Paris à Toulouse.
L'origine d'Uzerche paraît remonter à un castrum romain, et certains antiquaires ont cru reconnaître dans son emplacement l'assiette de Y Uxellodunum des Commentaires de César. Après les invasions du nord des Francs victorieux, elle eut à repousser les invasions du midi des Sarrasins venus d'Espagne. Ceux-ci Tassiégèrent pendant sept années. Les habitants mourant de faim étaient forcés à se rendre, lorsqu'ils eurent recours à un stratagème heureux. Ils laissèrent sortir de la ville, comme par mégarde, une vache grasse ; les Sarrasins, désespérant de prendre parla famine une ville si bien approvisionnée, se retirèrent. Par reconnaissance, deux taureaux de gueules sur champ d'or furent adoptés pour les armoiries de la cité.
Dans la période historique qui s'étend de la conquête dés Francs à l'institution de la féodalité, Uzerche, partie intégrante du comté du Limousin, circonscription pohtique et administrative anté^ rieure au vicomte, devint le chef-lieu d'une vicairerie dont le territoire s'étendait en longueur, du nord-est au sud-est, de Treignac à Brive*. Cette
1 Voy. le Cartulaire de l'abbaye de Beaulieu publié par
ville possédait entre autres droits celui de frapper monnaie.
Le chef de la seconde dynastie de nos rois, Pépin le Bref, après avoir ruiné Limoges pour punir cette ville d'avoir pris le parti de Waiffre, duc d'Aquitaine, dernier représentant de la dynastie mérovingienne, transporta à Uzerche, déjà célèbre par son monastère, le siège épiscopal.
Ce monarque rétablit et augmenta avec un soin tout particulier les fortifications de cette ville qu'il destina à servir de barrière contre les entreprises de Waiffre et contre les incursions des Sarrasins apparaissant parfois encore malgré la terrible défaite que leur avait infligé Charles Martel. Ces précautions ne la mirent pas à l'abri d'ennemis plus heureux; en 909, les Normands s'en emparèrent, massacrèrent les habitants et firent de la ville, du château et de son église, un monceau de ruines.
Avant cotte catastrophe, l'évêque Turpin avait rétabli à Limoges le siège épiscopal; il y avait même conduit avec lui les religieux attachés à l'église d'Uzerche, afin d éviter toute rivalité entre les deux sièges ^
Le renouvellement de foi religieuse amené par la croyance que la fin du monde aurait lieu
notre savant compatriote, M. Maximin Deloche, membre de l'Institut. Paris, ISîJO.
» Histoire de la ville d'Uzerche par M. Combct. Tulle, 18o6.
mille ans après la naissance de Jésus-Christ, fit renaître de leurs cendres l'église, le monastère et par suite la ville elle-même. Les dons pieux, les concessions de terres affluèrent de toutes parts^Gaubert fut le premier abbé du monastère restauré sous la règle de saint Benoît ^. Par suite des concessions de fiefs faites au monastère, l'abbé devint seigneur temporel du territoire de la ville et de nombre de lieux environnants; cette dignité, par l'importance même qui lui fut acquise, fut dans la suite l'objet de plus d'une compétition regrettable. Le 21 décembre 1095, le monastère eut l'insigne honneur de donner l'hospitalité splendide que lui permettait sa richesse au pape Urbain II, venant de prêcher à Clermont la première croisade. Le Souverain Pontife emmena avec lui, en quittant Uzerche, le moine Maurice Bourdin dont il avait distingué les talents. Bourdin devint successivement archidiacre de Tolède,
^ Un grand nombre de maisons seigneuriales du Limousin, entre autres la maison de Cosnac, en 1050 et 1 123, se firent un pieux devoir d'enrichir l'abbaye de leurs donations. Voy. les preuves authentiques de noblesse présentées par Daniel de Cosnac, en 1701, pour l'ordre du Saint-Esprit, Mf'.moires de Cosnac, t. II, p. 469.
* Le Cartulaire de l'abbaye d'Uzerche qui remontait à l'époque de la restauration du monastère était avec ceux des abbayes de Vigeois et de Beaulieu un des monuments historiques les plus précieux du Limousin ; il a été détruit par le vandalisme révolutionnaire, le 30 novembre 1793.
évoque de Coïmbre, archevêque de Braga; mais entraîné par son ambition, il eut le malheur de mourir antipape, en 1122, sous le nom de Grégoire VIII.
Lorsque le droit féodal eut fait passer par le mariage d'Éléonore d'Aquitaine la province du Limousin sous le sceptre des rois d'Angleterre, Uzerche, en 1J84, reçut dans ses murs, avec de grands honneurs, la duchesse d'Aquitaine, la reine douairière d'Angleterre, Éléonore, veuve alors de Henri II, son second époux. La reine était accompagnée de son fils, le roi Richard Cœur-de-Lion. Gaucelme Faydit, joyeux troubadour, né à Uzerche, faisait partie du cortège. 11 s'était fait un renom en chantant dans les seigneuriales demeures les belles châtelaines. Ce protégé du roi Richard l'avait accompagné en Palestine ; sa muse reconnaissante consacra bientôt à la mort de son protecteur une poétique élégie^
En 1279, Uzerche fut assiégé par Marguerite de Bourgogne, veuve de Guy IV, vicomte de Limoges, qui gouvernait la vicomte comme tutrice de sa fille Marie. Sa folle ambition avait semé partout le désordre et la résistance. Uzerche allait succomber, lorsqu'une révolte des habitants de Limoges
' Histoire du Bas-Limousin, ])eiV M. Marvaud. Paris, 1842. Les poésies de Gaucelme Faydit sont conservées à la Bibliohèque nationale ; Manuscrit, n° 2701.
obligea la vicomtesse à lever le siège. Elle accourut à Limoges et ne tarda pas à y mourir laissant un sou venir jiétesté*.
La prise de possession du Limousin par l'Angleterre ne s'était pas faite sans exciter des répulsions qui allèrent grandissant; de cette époque date pour cette contrée une ère de luttes incessantes, de villes prises et de châteaux dévastés. Les bandes pillardes ^es Brabançons commirent partout les plus grands ravages; mais leurs incursions dévastatrices s'arrêtaient impuissantes au pied des murailles d'Uzerche. Cette ville qui avait trouvé moyen de se soustraire promptement au joug étranger, refusa de reconnaître les clauses du désastreux traité de Brétigny^; aussi, en 1374, les Anglais tentèrent-ils de s'en emparer par surprise. Ils furent vaillamment repoussés. Cette énergique défense valut à cette cité le surnom d'Uzerche-la- Pucelle^* ; et le roi Charles V, sur la demande du duc d'Anjou, son frère, lui accorda d'ajouter en
1 Études historiques et critiques du Bai-Limousin par M. de Larouvrade. Tulle, 1860.
2 Par ce traité, si Edouard III, roi d'Angleterre, renonçait à toutes prétentions sur la couronne de France, le roi Jean, en recouvrant sa liberté, cédait au roi d'Angleterre l'Aquitaine, l'Agenois, l'Aunis, la Saintonge, le Périgord, le Limousin, le Quercy, Calais et son territoire, et payait pour sa rançon trois millions d'écus d'or.
^ Hiitoirc d'Uz'jrche par M. Combet. Tulle, 1856.
chef à ses armes trois fleurs de lis d'or sur champ d'azur *.
* En 1814, le roi Louis XVIII a conféré à la ville d'Uzerche de nouvelles armoiries dans les circonstances suivantes :
Cette ville avait accueilli la restauration de l'ancienne maison de France par des manifestations enthousiastes. L'aïeul maternel de l'auteur de ces SouvenirSyU. le lieutenant général marquis de Guillaumanches du Boscage, ancien officier supérieur des gardes du corps, qui reprit son commandement en 1814, dès que la maison du roi fut reformée, vivait, depuis son retour de l'émigration, retiré dans le château de la Gente qu'il avait acquis à quelques lieues d'Uzerche, depuis la vente l'évolutionnaire de ses biens d'Auvergne ; ce fui à lui que celte ville s'adressa, en le priant de présenter à Paris à M. le comte d'Artois, pour transmettre au roi, son frère, encore attendu en France, une adresse chaleureuse (voy. le Moniteur universel du 26 avril 1814), (Mon grand-père, esprit distingué, a publié les ouvrages suivants : Précis historique sur le feld-maréchal Souvarow, 1 vol. Hambourg, 1808; Essais philosophiques, politiques et législatifs; 3 vol. Paris, 1835.)
Le maire d'Uzerche adressa à Paris à M. le marquis du Boscage cette lettre de remerciement :
i< Uzerche, l^r mai 1814.
« Monsieur le Marquis, « Mes administrés sentent vivement qu'ils ne pouvaient mettre leurs intérêts en de meilleures et de plus nobles mains. Agréez l'expression de leur profonde reconnaissance dont je suis infiniment flatté d'être l'interprète.
« La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sera transcrite sur les registres de la mairie. Là, comme dans nos cœurs, vivra le souvenir de la grâce et de l'empressement avec lesquels vous avez daigné vous charger de déposer l'hommage de nos sentiments auprès d'un Prince dont vous êtes l'un des plus honorables serviteurs.
« Agréez l'assurance de la haute estime et de la considération distinguée avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
« Monsieur le Marquis, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Le Maire d'Uzerche, «Tereygeol. »
Six semaines après, M. le marquis du Boscage recevait de M. le
La possession du Limousin par les Anglais fixe pour cette province la date de l'institution des sé-
duc dePienne, premier gentilhomme de la chambre, la lettre suivante :
« Aui Tuileries, 22 juin 18)4.
« Monsieur le Marquis,
« J'ai l'honneur de vous informer que, d'après les ordres du Roi, la ville d'Uzerche, département de la Corrèze, prendra à l'avenir pour armes la décoration de la fleur de lys d'argent sur champ d'azur et elle aura le droit de placer les mêmes armes au centre du drapeau de sa garde nationale. Sa Majesté daigne accorder aussi sa décoration du Lys à M. le Marquis du Boscage, officier supérieur de la garde nationale, à M. Cluzac, maire d'Uzerche, à M. de Verrière, à M. Grégoire Lanouaille, à M. Louis Personne, à M. Creveilher, à. M. Haine.
« C'est avec plaisir, monsieur le Marquis, que je m'empresse de vous transmettre l'ordre du Roy relatif aux grâces ci-dessus que vous avez sollicitées pour la ville d'Uzerche. Cette ville y verra la preuve de la bienveillance paternelle de Sa Majesté qui aime à distinguer ses fidèles sujets, et vous, monsieur le Marquis, vous y trouverez une nouvelle preuve des bontés de Sa Majesté pour un ancien officier de ses gardes dont le zèle et le dévouement lui sont connus.
« Recevez, je vous prie, etc. »
Le conseil municipal de la ville d'Uzerche réuni extraordinairement, le 17 juillet 1814, ordonna que cette lettre transmise par M. le marquis du Boscage serait transcrite sur ses registres ; qu'un Te Dcum serait chanté le miîme jour, et que le soir il y aurait illumination générale accompagnée de feux allumés dans les divers quartiers en signe d'allégresse publique. En raison de l'origine antique et non moins honorable des anciennes armoiries, le conseil municipal décida que l'ancien écu et le nouveau seraient accolés, qu'autour du premier serait conservée l'ancienne exergue : Scel des communes d'Uzarche 1373; qu'autour du second serait inscrite celle-ci : Civitali semper fideli Ludovic us XVIII redux dédit anno MDCCCXIV. Le conseil décida enfin qu'une copie authentique de sa délibération serait envoyée à M. le marquis du Boscage.
Cette transmission fut faite avec accompagnement d'une
nécliaux; cependant une charte dont nous allons parler prétend la rattacher au règne de Pépin le
leMre da i""^ août I8I4, signée du maire et des membres du conseil municipal ci-après rDeyzac, Chasfaing adjoint, Boyer, Chamard, Pradel, Dessus jeune, Larouvrades, Clédat-Lavigerie aîné, Chastenet aîné. M. le marquis du Boscage y est prié de porter aux pieds du Irône les témoignages de reconnaissance de la ville d'Uzerclie et le vœu qu'elle soit érigée en cheflieu d'arrondissement.
L'auteur de ces Souvenirs conserve soigneusement toutes les pièces de ce précieux dossier qui lui ont été transmises par son aïeul. Lui-môme a eu l'honneur d'âlre l'objet d'une délibération du conseil municipal de la ville d'Uzerche prise le 25 avril 1865, en remerciement de ses efforts pour un tracé de chemin de fer compensant le tralic séculaire de la route de Paris à Toulouse. Il avait défendu les droits de cette ville par des Mémoires imprimés et par sa parole devant le comité consultatif des chemins de fer. M. Lestrade, conducteur des ponts et chaussées à Uzerche qui a rempli les fonctions d'ingénieur à Tulle, lui avait fourni les renseignements techniques les mieux étudiés; mais les meilleures raisons et les droits les plus légitimes échouèrent en présence des intérêts d'une candidature officielle dans l'arrondissement de Sainl-Yriex. Le conseil municipal d'Uzerche vota à l'unanimité des remerciements à l'auteur des SoMventVs, et décida qu'une copie de sa déUbération lui serait transmise par M. Materre, maire de la ville. Nous en extrayons ce passage :
«Le conseil municipal, après délibération, déclare à l'unanimité que M. le comte de Cosnac a bien mérité de la ville. d'Uzerche et lui vote des remerciements pour le dévouement dont il a fait preuve dans l'accomplissement de la mission qu'il avait daigné accepter dans une affaire où les meilleures raisons devaient échouer devant un parti pris et où les intéréls sacrés de tout un département qui s'est toujours montré jusqu'ici si dévoué aux intérêts du gouvernement de l'Empereur sont à la veille d'être sacrifiés à des intérêts privés, d'autres disent à des faveurs personnelles. »
Bref. Quoi qu'il en soit, les deux sénéchaux établis dans le Limousin par la domination anglaise annulèrent complètement l'autorité du vicomte de Limoges, et cette magistrature à la foi civile et militaire maintenue par les rois de France après l'expulsion des Anglais, acheva de ruiner la juridiction féodale. Uzerche devint le siège d'une sénéchaussée ; ce n'est pas que le sénéchal y eût jamais sa résidence; mais il y était représenté par un délégué et parfois il y venait lui-même tenir ses assises. A cette occasion, des rivalités jalouses s'élevèrent entre les trois villes qui, après Limoges, tenaient dans la province un rang à peu près équivalent : Tulle, Brive et Uzerche. Le roi Louis XI, de passage dans cette dernière ville, le 29 juillet 1463, n'y trancha pas encore la question ; mais peu de temps après, par un édit daté d'AUuye, il décida au détriment de la ville de Tulle que les assises du sénéchal ou de son lieutenant seraient tenues dans les villes de Brive et d'Uzerche. Ce ne fut qu'en 1523 que la ville de Tulle put obtenir la création d'une sénéchaussée. La décision rendue en faveur de Brive et d'Uzerche ne fit qu'accroître les rivalités de ces deux villes ; elles s'efforcèrent mutuellement de se supplanter pour devenir le siège exclusif des assises du sénéchal. La première sortit victorieuse de la lutte par l'application de l'édit de Henri II, dumoisde janvier 1551, qui établit dans tout le
royaume des sièges présidiaux en nombre déterminé par ressort de parlement. La juridiction des sénéchaux avait un caractère trop militaire pour les temps nouveaux; les juges des présidiaux étaient uniquement de l'ordre civil. Le présidial fut établi àBrive, et les sénéchaussées d'Uzerche et de Tulle furent supprimées par application d'une mesure générale pour toutes les localités autres que le siège présidial*.
Une institution de vieille date disparaît rarement sans laisser après elle des mouvements de flux et reflux; il en fut ainsi de celles des sénéchaux et des baillis, les titres étaient différents suivant les localités, mais les attributions étaient les mêmes. Quelques sénéchaussées et bailliages furent rétablis dans les localités où la suppression les avait atteints; mais le rétablissement fut partiel, amoindri, défiguré et accordé surtout parce qu'il était l'occasion de demander aux villes une finance toujours bien accueillie dans lé trésor obéré; un lieutenant civil qui s'attribua ou se fit attribuer le titre pompeux de lieutenant général de la sénéchaussée tint la place du sénéchal militaire qui ne reparut plus; en outre la juridiction des sénéchaussées rétablies ou maintenues4'ut subordonnée à celle des présidiaux qui recevaient l'appel de
' Disposition postérieurement renouvelée par l'Ordonnance de Moulins de lîîOO.
222 SOUVENIRS DU IIÉGNE DE LOUIS XIY.
leurs sentences. Les villes d'Uzerche et de Tulle protestèrent contre la suppression de leurs sénéchaussées, et ce ne fut que dans des conditions amoindries que nous venons de constater, qu'elles en obtinrent le rétablissement*. La sénéchaussée d'Uzerche fut rétablie par un édit de 1558; mais une vicissitude nouvelle la fit supprimer l'année suivante. Un édit de Charles IX la fit renaître en 1572 et demeura lettre morte; mais un nouvel édit de Henri 111, donné à Blois, en 1577, ordonna son rétablissement définitif, nonobstant toutes les oppositions. Cet édit dont l'exposé historique paraît contestable, fait remonte^ à Pépin le Bref, sans doute pour rendre l'institution plus respectable par son antiquité, la création de la sénéchaussée d'Uzerche ^.
Le règne de Louis XJll vit la dernière lutte armée dont la ville d'Uzerche ait été le théâtre. Le
1 Par une singularité caractéristique, lorsque le sénéchal, aprùs cet amoindrissement de sa charge, voulait paraître à l'audience, il n'avait plus que droit de séance. Son lieutenant présidait et, en prononçant ses sentences au nom du sénéchal, employait cette formule : iUonsieit/' dit; quand il prononçait ses sentences hors de la présence du sénéchal, il employait cette autre formule : Nous disons.
En définitive, les sénéchaux ne conservèrent de leurs anciennes atlributions que la conduite de l'arrière-ban de la noblesse à la guerre.
^ L'auteur de ces Souvenirs possède l'expédition originale sur parchemin de l'édit royal envoyée aux habitants de la villo d'Uzerche.
SOUVENIliS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 223
ducd'Épernon, gouverneur du Limousin, qui tenait pour le parti de la reine mère contre le roi, avait fait occuper l'abbaye par une garnison de vingtquatre soldats sous les ordres du capitaine Breul; cette garnison trop faible avait demandé du secours au duc d'Épernon qui accourait en personne d'Angoulême à la tête de cinq cents chevaux et de deux mille hommes de pied ; de son côté, le comte de Scomberg réunissait h Limoges des troupes pour s'opposer au secours du duc d'Épernon. Avant que les troupes de l'un ou de l'autre parti pussent arriver sous. les murs d'Uzerche, les habitants avaient attaqué la petite garnison de l'abbaye; un prêtre était monté par un endroit réputé inaccessible au haut du clocher, d'oii il jetait des pierres sur les assiégés combattant contre les assiégeants ; les assiégés pris à revers se retirèrent dans une tour où ils capitulèrent, après avoir perdu trois des leurs ^ Le duc d'Épernon, qui s'était avancé jusqu'à Lubersac, revint sur ses pas en apprenant la capitulation de la garnison de l'abbaye ; et Uzerche ouvrit ses portes au maréchal de Scomberg.
De l'année 1619, passant à l'année 1652, nous allons être témoins d'une autre entrée dans les murs delà ville d'Uzerche, de l'entrée d'un archevêque en armes.
' Mercure français, fom. V, p. 172, année lOlQ.
224 SnUVKNlRS DU UÈGNE Dli LOUIS XIV.
Le duc d'Orléans avait envoyé dans loiites les provinces des commissions pour la levée des hommes et des deniers nécessaires à l'entretien des troupes de son parti; mais toujours au nom du roi, suivant la formule adoptée. Une de ces commissions concernant la province du Limousin avait été adressée au comte de Bonneval, seigneur de Bonneval et de Blanchefort, partisan zélé des princes.
Le comte de Bonneval appartenait à l'une des plus anciennes et des plus illustres familles de cette province, à laquelle elle avait fourni un sénéchal. Le château de Bonneval offre encore le spécimen d'une des constructions à la fois imposantes et gracieuses de la féodalité ^ Cette maison était alliée indirectement à la maison de France par le mariage d'Antoine de Bonneval avec Marguerite de Foix, cousine germaine de Gaston de Foix, roi de Navarre. Un sang généreux, mais parfois trop bouillant, la caractérisait; il en a donné au dix-septième siècle une preuve nouvelle en la personne de ce personnage singulier, Claude- Alexandre, comte de Bonneval, qui quitta le ser-
1 Ce château a été splendidement restauré par M. le général marquis de Bonneval dont le beau-fils, M. le vicomte d'Hugonneau duChastenet, a épousé la sœur de l'auteur de ces Souvenirs; il appartient aujourd'hui à M. le comte Henri de Bonneval.
vice de France pour celui de l'Allemagne, qui quitta le service de l'Allemagne pour celui de la Turquie, où il mourut sous le nom d'Achmet-Pacha, étant grand maître de l'artillerie, avec le titre de chef des bombardiers. Une originalité instinctive caractérisait même parfois les femmes auxquelles s'alliait cette maison : Tallemand des Réaux rapporte que Jeanne de Lastours, mariée en premières noces à Gabriel d'Abzac, marquis de la Douze, et en secondes noces à Henri de Bonneval, se battit en duel avec lui ; qu'étant devenue veuve pour la seconde fois, et recevant un gentilhomme nommé La Citardie, au château de Bonneval, elle lui fit employer la soirée à moucher la chandelle à coups d'arquebuse; et qu'elle appela en duel un de ses parents qui était passé près du château sans venir lui rendre ses devoirs.
En exécution de la commission délivrée par le lieutenant général du royaume, le comte de Bonneval écrivit aux receveurs généraux de la ville d'Uzerche d'avoir à verser cent mille livres. En même temps, il adressait la lettre suivante aux consuls de la même ville pour leur recommander de tenir la main à ce que ce payement fût exécuté sous un délai de quatre jours au plus, soit en son château de Bonneval, soit en son château de Blanchefort. Cette lettre avait un sous-entendu évident peu agréable pour les habitants de la ville d'Uzer-