P A LU AU
« Un gentilhomme du Bourbonnais nommé Revol qui avoit pris une compagnie de cavalerie dans le régiment de Ghasteauneuf, dans l'espérance que c'étoit pour le service du roy, a quitté cet engagement là quand il a* connu qu'il s'était trompé. Il me demande une commission de cavalerie pour amener icy vingt- cinq ou trente maîtres au service du roy, et ne demande aucun argent, ny quartier
' Le comte de Palluau signe son nom par un seul /; mais nous l'avons toujours écrit dans notre texte avec deux /, suivant sa véritable orthographe. Nous avons déjà eu occasion d'observer, à l'occasion du maréchal de L'Hôpilal, à quel point on était peu soigneux à cette époque de l'orthographe de so:i propre nom.
pour la levée. J'ay creu que cela ne se devoit pas refuser et luy ai dit de s'assurer de nouveau de ses cavaliers, jusqu'à ce que j'eusse eu de vos nouvelles et Yostre volonté sur ce sujet. Si vous jugezqu'on se doive servir de cet homme, m'envoyantla commission, je le ferois joindre à la compagnie de Pionzac ^, ainsy ce seroit un commencement de régiment sans qu'il en coustat rien.
« Je vous envoyé une lettre que j'ay prise que M. de Persan escrivoit à Monsieur le prince ; comme je n'y puis rien comprendre et qu'elle est en chiffre, vous en ferez ce qu'il vous plaira.
«Depuis ma lettre escrite, un gentilhomme de condition, nommé Bisseret, est venu trouver M. de Baradat ^ et luy dire qu'il avoit trente maîtres à cheval et en estât de servir, et qu'il désire estre dans le régiment de la Reine, Bretagne, et comme mon dit sieur de Baradat l'estime extrêmement, il m'oblige de vous prier, comme je fais, de m'envoyer
^ La compagnie de Jacques de Chabannes, comte de Pionzac, pourvu par leUres-patentes, du 23 août 1650, de la charge de lieutenant du roi en Bourbonnais. 11 mourut au mois d'août de l'année 1652.
* François de Baradat (la véritable orthographe est Baradat, bien que la plupart des historiens aient écrit Baradas), ancien favori de Louis XIII, qui avait été longtemps exilé pour s'être battu en duel dans la chambre du roi, contre le commandeur de Souvré. Il avait épousé à Bruxelles Gabrielle de Coligny. 11 mourut en 1683. Son fils, Marc de Baradat, était élevé comme enfant d'honneur auprès du jeune Louis XIV.
SOUVENIRS DU HÉGNE DE LOUIS XIV. lui
une lettre pour qu'il luy délivre une des commissions dont il est chargé, et de le faire mettre sur Testât*. »
Les désertions signalées par le comte de Palluau dans la garnison de Montrond ne compensaient évidemment pas la mauvaise organisation et la faiblesse de l'effectif des forces du corps assiégeant qui manquait même des munitions nécessaires. De plus les levées opérées en Bourbonnais par le marquis de Lévi et de Coligny pour le parti des princes, faisaient craindre au comte de se trouver pris entre deux feux. Reconnaissant l'insuffisance de la force matérielle, il avait recours à la force morale, toujours si grande, des défenses faites au nom de l'autorité, et provoquait des ordres du roi, après les avoir devancés.
L'opinion impatiente ne rendait pas cependant une complète justice aux difficultés de toutes sortes éprouvées par le général de l'armée royale ; elle accusait sa lenteur, son incapacité même, elle employait contre lui les armes du ridicule. Montrond est situé dans l'angle formé par le cours du Cher avec le cours de la Marmande ; à quelque distance de leurs doubles rives un imperceptible ruisseau, le Chignon, contournait le bas des remparts, avant de pénétrer au sud dans la
• Lettre inédite ; Archives du MiwsUre de la guerre, vol. 133.
place elle-même dont il alimentait les bassins. Puis il allait à angle droit et parallèlement au cours de la Marmande, situé au nord, se jeter dans le Cher. Les difficultés de la traversée du Chignon par le comte de Palluau devinrent un sujet d'interminables plaisanteries qui le poursuivirent longtemps; car lorsqu'il obtint le bâton de maréchal de France, on ne manqua pas de dire que c'était la récompense méritée de ce haut fait à' avoir traversé le fleuve du Chignon à la nage l et comme Palluau était railleur et voulait tourner en moquerie le marquis de Persan, on le chansonna ainsi dans les deux partis :
« Palluau avec ses railleries,
« Non plus qu'avec ses batteries,
« Ne fait pas grand peur à Persan ;
« Mon Dieu ! le pauvre capitaine,
« Il ne peut prendre un château dans un an,
« Et perd deux villes par sennaine. »
La fin de ce couplet faisait allusion à la perte successive des places d'Ypres et de Courtray dont Palluau avait eu le commandement pendant la campagne de 1647 contre les Espagnols.
La cour partageant à la fin les impatiences de l'opinion, assigna un délai pour la prise de Monttrond ou pour le retrait des troupes, ordonnant de ne laisser que des forces suffisantes pour un blocus; le comte répondit au ministre Le Tellier :
« Au Camp, devant Moutrond, ce 20 Juillet 1652.
« Monsieur,
« J'ay receu la despesche que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer par le sieur de Lunas *, par laquelle Sa Majesté m'ordonne qu'en cas que je ne croye pas prendre Montrond dans la fin de ce mois, que j'aye à marcher à Montereau, laissant ce qu'il faut pour le blocus de Montrond ; vous m'envoyez aussy les ordres pour faire passer en Piedmont les régiments d'infanterie de Lyonnois et Mercœur.
(( Je vous respondray à tout cela que tant de choses ordonnées à un corps comme celuy que Sa xVlajesté m'a confié, sont tellement impossibles, que cela me fait veoir que le Conseil ne scait pas Testai des affaires de ce pays, ny en quel estât sont les troupes que je commande; cela m'oblige, Monsieur, à vous dire que si le siège de Montrond estoit levé, les affaires du Roy seroient entièrement perdues en Berry, Bourbonnois, la Marche et Auvergne, non-seulement par les contributions qu'en tireroit cette place, mais encore par l'attachement que prendroient tout à l'heure les gens desdites provinces à l'intérest des princes pour se garantir
' Jacques de Narbonne, baron de Lunas, gentilhomme de la chambre du duc d'Orléans, mestre de camp d'un régiment de cavalerie.
du chastiment qu'ils craignent, d'avoir souhaité la prise de Montrond. J'adjousteray à cela que laissant suffisamment de troupes à Montrond pour bloquer, et envoyant deux régiments en Piedmont, le secours que je meneray ailleurs est imaginaire, les corps que j'ay icy, estans composés de sorte que, à la réserve du régiment de la Reine et celuy du Plessis Praslin, qui ont, les deux, cens cinquante chevaux, et, d'infanterie, les régiments d'Anjou, Lyonnois, et Paluau qui peuvent avoir, les trois, sept cens hommes de service. Il faut compter le reste pour rien à la première marche, estans tous corps composés comme celuy de Roannés qui s'est hcencié de luy-mesme.
» Ainsy si je suivois les ordres que Sa Majesté m'envoye, faulte de connoistre Testât de ses affaires en ce pays, je ne secourerois pas l'Italie, parce qu'il n'y arriveroit rien de ce que j'y envoyerois, je ne menerois rien à l'armée de Sa Majesté qui fut considérable, et ce que je laisserois à Montrond n'y demeureroit pas deux jours sans estre deffait.
» Toutes ces raisons que je scay estre infaillibles, m'empeschent de suivre les ordres du Roy espérant aussy prendre Montrond dans la fin de ce mois ou dans le commencement de l'autre, les ennemis de la place se voyant perdus et on se peut assurer qu'ils ne se peuvent sauver sans miracle. De vous dire le temps précizement, je ne le
scaurois faire, Montrond n'estant pas une place où l'on en puisse user ainsy.
« Ce que je vous diray bien assurément est que tout ce que j'ay de troupes ne compose pas mille hommes de pied en estât de servir, et cinq à six cens chevaux, qui, séparés pour joindre des armées, s'en iroient au vent comme la poudre; cependant pour Montrond ils sont capables de le prendre à mon advis, le long temps qu'il y a qu'ils y sont, les eschauffe à cette entreprise ; et j'ose vous dire encore que l'on leur a tant dit qu'il le falloit prendre, que tout le monde s'y fait tuer sans regret.
« Je vous supplie. Monsieur, de croire que les raisons que je vous représente et le retardement que j'apporte à obéir aux ordres du Roy, ne sont causées que par une entière connaissance que j'ay des choses qui sont utiles ou préjudiciables à son service, ayant une si forte passion pour cela, que je croirois mériter tous les cliastimens du monde, si je ne vous avois fait cette petite remonstrance que je vous supplie d'avoir agréable et en faire cognoistre l'importance au Conseil. Dans cet embaras, j'ay celuy de M. d'Angoulesme dont il n'est pas en mon pouvoir de me défaire, moins de quatre cens chevaux d'escorte, craignant que les partizans de M. le prince, qui caballent tousjours en ces pays, se disposent à le secourir et parce que mes gardes d'infanterie se sont affaiblies, en sorte que je fais mon-
fi8 SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
ter soixante maistresdecavaleiieà pied àlatranchée, ne pouvant fournir mes gardes de tranchée à présent que j'ay deux attaques; sans cavalerie, je ne scaurois escorter avec seureté Monsieur d'Angoulesme.
« Si bien que voulant prendre Monlrond en gardant mondit seigneur, je me suis résolu deme donner la subjection de le garder jusques à la prise de ladite place pour ne perdre pas un moment de temps à presser mes attaques par l'absence de ma cavalerie, après quoy je seray en liberté de le faire conduire âu lieu qui m'a esté mandé ou ailleurs, si on me le fait sçavoir. Je suis,
« Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
Les raisons objectées par le comte de Palluau pour se refuser, jusqu'à formelle insistance, à obtempérer aux ordres de la cour, n'étaient certainement pas dénuées de sérieux fondements; les deux corps que l'on aurait tirés de sa petite armée, l'un pour rejoindre l'armée du roi aux environs de Paris, l'autre, l'armée d'Italie, eussent constitué pour ces deux armées des renforts bien insignifiants, s'ils ne
* Lettre inédile; Archives du Ministère de la guerre, vol. d3i.
se fussent même dispersés sur la route; et le troisième corps qui serait resté sous les murs de Montrond eût été évidemment incapable d'en maintenir le blocus, même contre la seule garnison de la place. Il n'est guère douteux que cet abandon du siège et le retrait de la majeure partie des troupes n'eussent été le signal d'une vive explosion du parti de la Fronde dans les provinces du Berry, du Bourbonnais et de l'Auvergne; lecentre delà France aurait pu se soustraire d'un seul coup à l'autorité royale. Au milieu du désordre général, il est peu surprenant que le Conseil du roi fût imparfaitement informé de l'état des forces du comte de Palluau ; peut-être aussi voulait-il presser ce général d'emporter la place par la crainte de lui faire perdre l'honneur d'un commandement en chef. Le désir de conserver ce commandement a pu, il est vrai, porter Palluau à amoindrir dans une certaine proportion la valeur et le nombre des troupes dont il disposait. Du reste, sans prendre un engagement positif, il donnait à espérer qu'il serait maître de la place dans les premiers jours du mois suivant.
Il n'aurait manqué au comte de Palluau pour surcroît d'embarras que d'avoir à faire conduire plus loin, pour le mieux placer sous la main de la cour, un prisonnier dont l'escorte ne demandait pas moins de quatre cents chevaux. Cet obstacle nous fournit l'explication, qui était restée ignorée, du m.o-
lif pour lequel le duc d'Angoulême demeura prisonnier à Saint- Amand, sous les murs deMontrond, pendant la durée du siège de ce château. Ce captif d'importance nous amène incidemment à parler de la Fronde de Provence, qui venait de se terminer. Louis-Emmanuel de Valois, duc d'Angoulême, avait eu pour père Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Louis-Emmanuel, connu d'abord sous le titre de comte d'Alais, destiné à l'état ecclésiastique, était, dès sa jeunesse, pourvu des abbayes de Saint- André de Clermont et de la Chaise-Dieu, en Auvergne, ainsi que de l'évêché d'Agde. Son frère aîné, Henri de Valois, ayant été atteint de démence, Louis-Emmanuel rentra dans le monde et prit la profession des'armes. 11 se distingua aux sièges de Montauban et de La Rochelle, ainsi que dans les uerres d'Italie; il avait été nommé, en 1637, par Louis XIII, colonel général de la cavalerie et gouverneur de Provence. Depuis la mort de son père arrivée en l'année 1650, il portait le titre de duc d'Angoulême *.
* Il avait épousé Henriette de la Guiche, dame de Chau« mont, veuve de Jacques de Thorigny, tué en duel en 1 028, fille aînée et héritière de Philibert, seigneur de la Guiche et de Chaumont, grand-maître de l'artillerie de France. La fille de Louis Emmanuel de Valois avait épousé à Toulon, en 1649, Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, grand chambellan de France. Voy. l'Histoire généalogique du P. Anselme.
SOUYENIItS DU nÈGN'E DE LOUIS XIV. 01
Au début de la Fronde, Louis-Emmanuel de Valois avait soutenu la cause royale dans son gouvernement de Provence contre deux chefs principaux du parti contraire : le comte de Garces * et le président d'Oppède. Lorsque dans la seconde phase de la Fronde, le prince de Condé eut abandonné le parti du roi pour embrasser la cause qu'il avait d'abord combattue, le duc d'Angoulême, en sa qualité de cousingermaindece prince, devint suspect à la cour qui lui enleva le gouvernement de Provence pour le donner au duc de Mercœur. Le titre le plus essentiel du fils aîné du duc de Beau fort à cette faveur, était d'avoir épousé Laure Mancini, nièce du cardinal Mazarin, lors du premier exil du ministre disgracié. Le duc d'Angoulême s'étant refusé à céder la plstce à son successeur, sa résistance l'avait jeté dans le parti de la Fronde ; tandis que, par animosité contre lui, ceux qui avaient été frondeurs jusque-là, le comte de Garces et le président d'Oppède, embrassèrent le parti du roi, suscitant contre le gouverneur dépossédé, l'un, la noblesse de Provence, l'autre, le parlement d'Aix. « Ainsi, dit
1 Jean de Pontèves, comte de Carces, grand sénéchal et lieutenant du roi en Provence, comme son père et son aïeul, en faveur duquel la seigneurie de Carces avait été érigée en comté, par lettres-patentes données à Gaillon, en 1571. — Ces renseignements généalogiques ont été fournis à l'auleur par M. le comte Guillaume de Sabran-Pontéves, frère de Madame la vicomtesse de Cosnac, sa belle-sœur.
Montglat dans ses Mémoires : les rebelles devinrent royalistes et les royalistes rebelles. »
La guerre fut vive de part et d'autre; le duc de Mercœur emporta, après un siège, les petites villes de Tarascon et de Saint-Tropès ; Arles et Marseille conclurent des accommodements; mais l'opération la plus importante fut le siège de Toulon, pour lequel le duc de Mercœur fit des préparatifs considérables. Il établit à Aix son quartier général ; il y fit la levée et la concentration de deux régiments de milice à dix compagnies de soixante-douze hommes chacune, non compris les officiers; l'un prit son nom, l'autre celui du comte de Carces. Pendant ce temps, les régiments de Vendôme et d'Entragues, les compagnies de cavalerie de Mondevergnes, de J an son et de Lignières, recevaient l'ordre d'aller occuper Ollioules et la Valette et de placer des détachements à La Garde et à Sifours; considérant ces quatre postes comme les plus essentiels pour isoler Toulon des secours et pour commencer son attaque. Le 9 septembre 1652, le duc de Mercœur arriva lui-même à OlUoules. Simultanément l'attaque par mer était préparée, le chevalier de La Perrière de retour de l'inutile tentative de secourir Barcelone où il n'avait pu jeter que quelques vivres insuffisants pour prolonger longtemps la résistance, croisait sur les côtes de Provence; depuis le commencement de septembre, il était mouillé en
rade de La Ciotatavec douze vaisseaux. La ville de Toulon, étreinte parterre et par mer, ne jugea pas à propos de subir les chances d'une attaque à force ouverte ; elle parlementa. Son évêque et les consuls signèrent, le 12 septembre, la capitulation sous la condition d'une amnistie générale; le lendemain, le régiment d'Angoulême sortit de la ville dont le duc de Mercœur prit possession au nom du roi *.
Les places de Sisteron et de la Tour du Bouc furent les dernières à déposer les armes. En définitive, le duc d'Angoulême vaincu et fait prisonnier^, était conduit d'étape en étape à travers la France, lorsque le comte de Palluau, le retenant au passage, jugea à propos de le garder dans son camp.
Le prisonnier fut enfermé dans la petite ville de Saint-Amand, d'oii le comte de Palluau dirigeait avec plus de précision que d'activité les opérations du siège.
La captivité du duc d'Angoulême se prolongea même au delà de la capitulation de Montrond ; il resta durant trois mois à Saint-Amand. Au bout de ce temps, sur ses assurances de soumission, il fut rendu à la liberté ^.
* Nous avons tiré de la Gazette la plupart de ces détails.
^ Montglat, quoique généralement bien informé, a ignoré la captivité du duc d'Angoulême dont il ne parle pas dans ses Mémoires.
^ « Le roy ayant été amplement informé de l'aflcction et
De sa prison de Saint-Amand, le captif de l'armée royale pouvait entrevoir à distance les étroites ouvertures qui donnaient jour dans les cachots du château de Montrond. Dans ces cachots étaient renfermés trois notables prisonniers : M. de La Fayette, le marquis de Sessar, fils du comte de Clermont- Lodève, et Claude Biet, seigneur de Maubranche , lieutenant-général au bailliage du Berry, maire de Bourges, à l'arrestation duquel nous avons assisté l'année précédente, arrestation opérée par le prince de Conti lui-même qui avait d'abord renfermé dans la grosse tour de Bourges* le magistrat municipal récalcitrant à sa cause.
Lorsque ce prince avait été forcé d'abandonner Bourges pour échapper aux manifestations provoquées par la nouvelle de l'arrivée du jeune roi, il avait tiré de la tour, le 4 octobre 1 65 1 , et fait trans porter sous bonne escorte son prisonnier au château de Montrond. Celui-ci n'a pas cessé d'y être gardé captif; mais depuis le siège entrepris par les troupes royales, les bruits de l'attaque soutiennent dans son cœur l'espoir de sa délivrance.
sage conduite du duc d'Engoulesme, lui a envoyé toutes les dépesches nécessaires pour sa liberté, après avoir été arresté et détenu pendant (rois mois à Saint-Amand : d'où il est sorti le o du courant sans autre condition que celle d'aller remercier S. M. » Gazette ; sous la rubrique de Montrond, il octobre 1632.
1 Tome P"-, p. 307.
Plus encore que ses compagnons d'infortune Claude Biet est en but aux rigueurs de la captivifé. Sa fidélité à la cause royale le rend responsable aux yeux de la garnison de la perte de Bourges et de la province du Berry; elle le rend responsable encore des dangers et des soufTrances d'un long siège. 11 n'y avait pas, dit Claude Biet, dans une narration écrite par lui-même, jusqu'au moindre soldat qui ne se fît l'arbitre de sa vie. Quatre fois il fut changé de prison, pour être chaque fois plus rigoureusement renfermé ; et la dernière, dans laquelle il demeura trois mois, était une chambre dont les fenêtres étaient murées, et qui ne recevait de jour que par deux petites ouvertures au-dessus de la porte. Le plus grand danger qu'il courutfutà l'occasion de la condamnation à mort du nommé Eustache, fds de la femme du concierge du château, que les troupes royales avaient fait prisonnier. On était au 21 mai 1652 ; Gallet, major de la place, entra dans la chambre commune où Biet était renfermé avec MM. de Sessar et de La Fayette, et lui dit, de la part du marquis de Persan, qu'il était informé qu'à deux heures de l'après midi, Eustache allait être pendu dans le camp royal ; et que s'il ne voulait l'être lui-même, à la même heure, il devait écrire à M. de Baradat pour empêcher l'exécution d' Eustache. Biet s'y refusa d'abord avec énergie ; mais
sur les instances de ses deux compagnons de captivité, il finit par consentir à écrire une lettre dans laquelle il priait M. de Baradat de n'avoir nul égard pour sa personne si Eustache était un espion ; mais que s'il était accusé pour une faute légère, il l'obligerait de le traiter comme un homme de guerre et le mettre à une forte rançon qu'il était très en état de payer.
La fin du mois de juillet est arrivée et Montrond n'est pas encore pris; la cour s'impatiente, le comte de Palluau s'impatiente plus fort encore ; il rejette la responsabilité de ces lenteurs sur le commissaire même de la cour ; sur l'intendant qu'elle lui a envoyé sur sa propre demande, il est vrai, mais qui répond bien mal à l'espoir qu'il s'était fait de son utile concours. Il est impossible au général d'obtenir aucun subside de l'intendant, il est sans argent et sans pain pour faire vivre les soldats du roi, sans poudre et sans plomb pour envoyer la mort dans les rangs des soldats de Gondé. Vainement le général a proposé d'engager sa responsabilité personnelle, en cas de désapprobation de la cour du visa de ses ordonnances, pour lever vingt mille écus sur trois provinces; l'intendant résiste et imperturbablement oppose au générai un conseil qui l'exaspère : la patience. En fin de compte, Palluau, pour ne pas accuser les mauvaises intentions de l'intendant, accuse hautement son incapacité ;
il fait porter au ministre par un homme de con fiance la lettre suivante :
« Au Camp devant Montrond, ce 30 juillet 1652.
« Monsieur,
« Je ne soay comment je vous dois escrire ayant à me plaindre du mauvais procédé de M. Le Tellier, après vous l'avoir demandé avec de si pressantes instances, je crois que pour ne le pas soubçonner de mauvaise intention, il faut s'en prendre à son ignorance au fait de la guerre. Il croit qu'une armée qui est attachée à un aussi grand siège qu'est celuy de Montrond peut y demeurer sans pain, sans munitions de guerre et y agir sans argent, et ne scayt ou ne veut pas cognoistre que une entreprise de la conséquence de celle de Montrond et qui approche de ses fins, mérite qu'on augmente les fonds de la cour. En telle nécessité pressante, lors qu'on n'a pas le temps d'attendre des nouveaux ordres du Conseil sans périr, je luy ay proposé tout ce qui se peut penser pour sa descharge, pour viser seulement mes ordonnances de la somme de vingt mille escus à prendre sur trois provinces, luy offrant un acte d'indemnité en cas que la cour désaprouvast les levées que j'aurois faites, si bien que ce grand ministre au fait des finances trouve que c'est un grand effort de capacité que de
faire traisner cent trente huict mille livres sur une province, quand il a les ordres du Roy pour cent cinquante ; et si encor, quoy qu'il fasse des remises, donne les termes si à contre temps qu'il y en a qui vont jusques au quinziesme de septembre.
« Vousscavez, Monsieur, comme on se peut aider de semblables fonds, lorsqu'ils sont destinés pour le pain, pour les munitions de guerre et pour l'argent des travaux, et vous dit de sens froid, quand on manque de tout cela, qu'il fault avoir patience, et qu'il en faudra escrire à la cour.
« Je vous diray en passant que sur la somme des cent mille livres, on en a retenu trente-deux pour l'achapt des poudres de Lyon, et que il y en avoit plus de quarante mille de mangés auparavant que le siège fust commencé pour la fourniture du pain des troupes de cette armée. Je laisse à M. Cuvier à vous dire le désespoir où le procédé de cet homme l'a mis et la modération que j'ay eue avec la plus grande peine du monde, car je vous avoiie franchement que tout ce qui s'oppose à la prise de Montrond me déconcerte tellement l'esprit que cela me met hors de moy-mesme, non par la gloire que j'espère avoir d'un si heureux succès avec si peu de monde et si peu d assistance ; mais par l'importance dont cette affaire là est au service du Roy ; je vous diray encor une fois que si on avoit manqué à
prendre Montrond dans la conjoncture présente, je ne treuve plus de lieu où le roy puisse estre le maistre et où il eusl seureté dans son royaume et je vous soustiens que de la perte de cette place là despend entièrement la ruine des affaires de Monsieur le prince. Pour moy, il n'y a de violence où je ne me porte plus tost que d'en partir sans la prendre. Je vous supplie très-humblement de m'envoyer des ordres du Roy pour prendre une somme en une ou plusieurs provinces voisines qui puisse me donner moyen d'achever cette entreprise souhaitant faire des levées avec les ordres ordinaires pour éviter la ruine qu'on cause aux peuples quand on fait des levées de taxes par les gens de guerre.
« Je me remets encor à mon ambassadeur à vous dire de vive voix Testât où je me treuve dans un temps où je me voy sur le point de rendre le plus grand service du monde à la couronne. 11 vous dira aussy Testât du siège, tant des ouvrages que les ennemis ont perdus que des mineurs qui sont attachés, et de ceux que Ton doist demain attacher.
« Il faut que je vous die encore une fois que voilà les endroits où mon dit sieur Le Tellier dit qu'il faut avoir patience et qu'on aura de la poudre quand on aura les ordres de la cour.
« Nous nous sommes séparés fort mal : et parce
que après le premier chagrin, je n'ay pensé qu'à faire réussir le service du Roy, je luy envoyé M. de Baradat avec la proposition par escrit ci-jointe, après quoy je ne vous diray plus rien à son esgard, parce que vous comprendres son intention ou sa capacité par sa conduite et son refus.
« Je suis,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« Paluau {*) . »
Une lettre qui va suivre nous apprend que le comte de Palluau a dû quitter un instant son armée pour se rendre à Bourges, afin d'y voir l'intendant et de presser les subsides. La cour lui a fixé un nouveau délai, le dix août, pour la prise de Montrond. Ce terme passé, le siège doit être levé irrévocablement ; mais le général refuse d'assumer sur lui un tel déshonneur et demande, en cas de persistance de la cour, la nomination d'un successeur qui prenne la responsabilité de l'exécution d'un tel ordre. On ne saurait méconnaître la noble fierté du général qui préfère se retirer et encourir une disgrâce certaine en heurtant en face les volontés de la cour, plutôt que de forfaire à ce qu'il consi-
* Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre, vol. 134.
dère comme une loi de l'honneur et comme un devoir à remplir pour le service du roi et de la patrie. La centralisation en germe qui travaillait à conduire à bonne fin administrative l'œuvre, depuis si bien réussie, de l'abaissement des caractères et de l'amoindrissement de la France, ne faisait pas encore considérer la possession d'une fonction, quelque haute, quelque importante qu'elle pût être, comme préférable au cri de la conscience. Du reste le comte de Palluau annonce une bonne nouvelle : dans trois ou quatrejours les assiégés doivent monter dans le donjon ; c'est-à-dire qu'ils ne peuvent plus tenir dans les ouvrages de la première enceinte, et qu'ils vont être forcés de se réfugier dans le vieux château qui forme le noyau central de la place. Une telle détermination fait prévoir que celui-ci ne saurait tarder à succomber.
Voici la lettre du comte de Palluau au ministre LeTellier:
« A Bourges, ce 7= aoust 1652.
« Monsieur,
« Monsieur le comte de Pionsac * estant mort de maladie, et laissant son régiment, le sieur de la Madalie qui le commande va vous trouver pour vous
* Voy. sur lui la note de la p. 52.
suplier de luy faire avoir ledit régiment ; et comme sa compagnie en fait une bonne partie et qu'il est homme de mérite et capable de bien servir le roy, je joins ma suplication avec la sienne pour vous obliger à prendre ses intérests en cette rencontre. Vous pouvez juger, puisque je suis venu en ceste ville pour chercher à vivre à Montrond, en quel estât la mauvaise conduite de l'intendant réduit mes troupes. Je m'en retourne ce soir pour faire jouer, demain ou après, deux mines royales. Comme je croy que le sieur Cuvier m'apportera toute sorte de satisfaction à l'esgard du dit intendant, je feray ce que je pouray pour pousser ma patience jusqu'à son retour; si j'en uze autrement, je vous supplie de croire que j'y seray obligé par une nécessité insupportable.
« Comme je voy par le retour de Person qui m'a rendu vostre dépesche ce matin, que Sa Majesté me limite encor le siège et la prise de Montrond au dixièsme de ce mois, et qu'après cela, si la place n'est prise, j'aye à la quitter, je vous diray. Monsieur, que les choses de ceste nature ne se font pas si pressizément en une aussy bonne place qu'est Montrond, et pour ne plus contester contre les volontez de Sa Majesté, je vous diray que quand vous voudrez déterminément qu'on lève le siège, je vous su plie auparavant de me déposséder du commandement de l'armée, et que celuy qui en sera chargé
après moy fasse ladite levée du siège et commande les troupes ensuite, car je connais la chose de si grande importance et qui attire après soy des suites si fascheuses et si dommageables au service du roy que je ne scaurois jamais consentir à obéir à ces ordres-là, estant asseuré que celuy qui le fera en aura un reproche éternel de la Cour et de tout le royaume, selon toutes les aparences du monde.
«Les ennemis doivent monler au donjon de Montrond dans trois ou quatre jours, beaucoup de gens ont parié icy pour la prise de ceste place, les uns au dix elles autres au vingt de ce mois. Pour moy qui la souhaite plus que personne du monde, je n'ozerois vous dire en quel temps je l'espère, parce que dans les choses de ceste nature mon opinion passeroit pour une promesse positive et les événements sont à la main de Dieu; seulement je vous diray que je parierois, comme les autres, tout ce que j'ay au monde. Je suis, comme je dois, qui est à dire plus que personne du monde,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« Paluau *. »
Enfin le château de Montrond est serré de près ;
' Lettre inédite tirée des Archives du Ministère de la guerre, vol. 133.
un plan officiel* nous permet de suivre pas à pas les travaux et les progrès du siège.
L'armée royale a commencé par établir ses logements sur la contre-escarpe en face du front de l'attaque principale par laquelle doit se terminer la réduction de la place. Une parallèle couverte par des relèvements de terre protège toute cette étendue. Après s'être solidement retranchés au pied de la place, les assiégeants disposent une formidable batterie de vingt pièces de canon ^ et concentrent leur attaque sur l'un des ouvrages extérieurs situé sur leur droite, c'est-à-dire sur la tenaille^. Ce genre de fortification, qu'il faut distinguer de la tenaille du fossé, petit ouvrage élevé devant les courtines au milieu du fossé, est relativement moderne ; néanmoins il est aujourd'hui abandonné, parce que les faces ne sont pas flanquées suffisamment et que l'angle rentrant sans défense peut permettre à l'assaillant d'y établir un logement. Cette faiblesse relative fit certainement diriger les premières attaques du côté de cet ouvrage, abordé sur trois points par trois boyaux partant de la parallèle. Sur ces trois points, le premier sur l'un des fiancs de la tenaille, les deux autres au centre à peu près de cha-
^ Pour l'intelligence du récit qui va suivre, voyez le plan du siège de Montrond placé à l'Appendice.
^ Voy. au cliap. XXXIII la dépêche de Lenet à Saint-Agoulin, du 5 juillet 1652.
* Indiqué sur le plan par la lettre A.
cuiie de ses faces, des mines sont creusées sous la muraille *. Leur explosion ouvre des brèches par lesquelles les assiégeants montent à l'assaut, et s'emparent de la tenaille; mais, à peu de distance en arrière, les assiégés ont, pendant les travaux d'attaque, creusé une première traverse ^ reproduisant d'une manière imparfaite une seconde tenaille concentrique à la première. Ce nouvel obstacle est enlevé; mais en arrière encore les assiégeants rencontrent sur leur gauche une seconde traverse ■' partant du fossé de la place vis-à-vis de l'angle du bastion du donjon , dit du Charbonnier, pour se relier à la courtine qui joint la tenaille au bastion situé en avant de la tour du Pot-à-beurre, appelé bastion des Pommiers *.
Les assiégeants, maîtres des ouvrages extérieurs situés sur leur droite, dirigent alors leurs principaux efforts sur les ouvrages de gauche et sur la courtine dont nous venons de parler ^. Ils ouvrent un boyau qui les conduit au pied de l'une des faces
* Ces trois mines sont indiquées sur le plan par les lettres F, G, H, trois lignes indiquent les boyaux conduisant de la parallèle à ces trois mines.
* Traverse indiquée sur le plan, dans l'intérieur de la tenaille, par la lettre B.
^Traverse indiquée sur le plan parla lettre C.
* Voy. sur le plan, le bastion des Pommiers placé en avant de la tour du Pot-à-beurre.
' Voy. sur le plan le tracé de cette courtine qui joint la Tenaille au bastion des Pommiers.
du bastion des Pommiers et font jouer une mine dont l'effet n'est pas assez considérable pour leur permettre encore l'assaut de cet ouvrage *. Alors ils détachent de la parallèle un nouveau boyau qui se bifurque : une branche atteint la base de l'un des flancs de ce bastion ; l'autre branche, la base de la courtine; et, sur ces deux points, ils creusent deux nouvelles mines ^ prêles à jouer au moment où est tracé le plan placé sous les yeux du lecteur. Les assiégés, en présence de la perte inévitable et prochaine de la courtine et du bastion des Pommiers élèvent en arrière un retranchement dont les lignes forment un bastion improvisé^ qui protège encore la tour du Pot-à-beurre. Ils prévoient que dans un délai très-court, ils seront forcés d'abandonner ce qui leur reste de la seconde enceinte de la place pour concentrer leur défense dans le donjon, c'est-à-dire dans le château proprement dit situé au sommet de la coUine. Ce moment doit être d'autant plus proche que dans la nuit du 20 au 21 août, ils perdent encore une de leurs lignes de
* Voy. sur le plan cette mine indiquée sur la face du bastion des Pommiers par la lettre D ; une ligne indique le boyau conduisant de la parallèle à cette mine.
2 Voy. sur le plan ces deux mines indiquées par la lettre E s'appliquant aux deux points où les deux lignes du boyau bifurqué viennent atteindre, l'une le flanc du bastion des Pommiers, l'autre, la courtine qui joint ce bastion à la Tenaille.
' Voy. sur le plan ce retranchement indiqué par la lettre L, au-dessous delà tour du Pot-à-beurre.
défense ; la seconde traverse de la tenaille *, vis-àvis de l'angle du bastion du Charbonnier, est emportée par le régiment de Palluau.
Tel est le point où sont arrivées l'attaque et la défense, lorsque le comte de Palluau écrit au ministre Le Tellier la lettre suivante, en l'accompagnant de l'envoi du plan du siège tracé par un nouvel ingénieur attaché à son armée :
« Au Camp devant Montrond, ce XP aoust 1652.
« Monsieur,
« Geste nuit mon régiment s'est rendu maistre de la dernière traverse que les ennemys avoient dans l'esplanade de la tenaille; cela m'a donné lieu d'atacher le mineur au flanc d'un ouvrage qui s'appelle le Tambour. J'espère y en atacher demain un autre.
(( Je vous envoyé un plan fait à labigarnaize [sic] par un ingénieur nouveau à qui l'impatience de voir la fin de ce siège y a tellement mis ladite place dans la teste qu'il n'y a rien d'obmis ny augmenté dans ledit plan et les attaques. Vous tirerez vos conjectures là-dessus et il vous sera permis de ne parier pas. Je croy qu'après avoir veu le plan, vous me permettrez aussy que je trouve beaucoup à re-
* Voy. sur le plan cette traverse indiquée par la lettre G.
dire à l'impatience qu'on a eue à la Cour sur le siège de Montrond, l'attaquant comme je fais avec si peu de troupes que je n'ay que ce qu'il faudrait pour le siège d'une esglise médfo<:re * ; mais il n'est pas temps encore de vous gronderai faut que Montrond soit pris. Je vous supplie de donner ce plan-là à Son Eminence et de me croire sans esgal,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur
((Paluau^. »
Le marquis de Persan comprend qu'il est arrivé aux dernières limites de sa belle défense et qu'il ne peut songer à une plus longue résistance, s'il n'est secouru ; une partie de la place est emportée, sa garnison est affaiblie, la disette des vivres est extrême; il traite alors avec le comte de Palluau et souscrit une capitulation conditionnelle :
Articles accordés entre M. le comte de Palluau, maistre de camp général de la cavalerie légère de France, commandant pour le service du roi en sa province de Berry, lieutenant-général-ès-arraées
* Cette comparaison n'a rien qui puisse surprendre, on sait qu'un grand nombre d'églises du moyen-âge étaient fortifiées.
^ Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre, vol. I3i.
(le Sa Majesté, et M. le marquis de Persan, commandant dans le château de Montrond, appartenant à Monsieur le prince.
1° Que si dans le dernier jour d'août, inclusivement, il ne vienne un secours si considérable qu'il ne batte l'armée de Mazarin et lui fasse lever le siège de devant le château de Montrond, M. de Persan ou autre commandant remettra ledit château entre les mains de M. de Palluau ou autre commandant des troupes du roi en sa place.
2" Que le lendemain, premier jour de septembre prochain, à huit heures du matin, toute la garnison et bourgeois sortiront avec armes et bagages, tambour battant, mèche allumée et autres formalités accoutumées aux gens de guerre.
3" Que cependant, seront fournis à ladite garnison et bourgeois, les vivres nécessaires pour leur subsistance courante, en payant au taux de l'armée, jusqu'au jour susdit.
4° Qu'en attendant le terme susdit, tous travaux d'attaques et défenses, pour le regard de la place, cesseront de part et d'autre, sans préjudice de ceux que l'armée de Mazarin pourrait faire contre le secours; et pour l'observation de cet article seront envoyés tous les jours des gens, de part et d'autre, pour visiter lesdits travaux.
5° Que s'il se présentait un secours, M. de Persan ou autre commandant en ladite place
s'oblige à demeurer neutre avec toute sa garnison, pendant le temps du combat, jusqu'à ce qu'il ait été décidé ; et, en cas que ladite armée se perdît et fût chassée de devant la place, les otages seront remis de bonne foy.
6° Que tous les officiers, de quelque condition qu'ils soient, soldats et habitans de Saint- Amand et pays circonvoisins, auront la vie sauve avec la liberté, et ne pourront être recherchés en aucune façon pour le fait de Montrond.
7° Et pour le regard des sieurs Talion, La Goste, Ballet et Marcilly, M. de Persan remet à Sa Majesté d'ordonner ce qui lui plaira sur leur absence de Dunkerque, et promet néanmoins de lui en écrire en leur faveur comme en celle des bourgeois de Saint- Amand, en ce qui concerne leurs offices, les comprenant, du reste, dans la capitulation, à l'esgard de Montrond, de mesme façon que tous les autres; c'est-à-dire qu'ils sortiront avec armes et bagages pour demeurer dans leurs maisons, sans qu'il leur soit permis de sortir aucunes munitions de guerre ou de bouche dudit Montrond.
8** Qu'il sera donné à ladite garnison une escorte suffisante pour la conduire en toute sûreté, par le chemin le plus court, jusqu'à Montargis, oii il lui sera fourni une route du roi pour aller en même sûreté, et par le chemin le plus court, à Paris. Et quant aux officiers ou soldats qui se voudront reti-
rer dans leurs maisons ou autres lieux oii il leur plaira, il leur sera donné des passe-ports de mondit sieur de Palluau, pour cet effect ; et pour la sûreté de l'escorte susdite, les otages donnés pour l'observation du présent traité demeureront jusqu'à son retour.
9° Que quatre jours auparavant la sortie de ladite garnison, il sera fait inventaire de bonne foy de toutes les munitions de guerre et de bouche, comme aussi des canons, mousquets et autres armes qui sont dans ladite place, et pour en être ordonné par Sa Majesté.
10° Qu'il sera fait un inventaire des meubles appartenant à Monseigneur le prince, dont partie sera voiturée à Châteauroux; pour quoy faire seront fournies les escortes et les charettes nécessaires ; même que le commandant de l'escorte rapportera un certificat de les avoir consignés au gouverneur dudit Châteauroux ; et que l'autre partie, qui ne pourra être voiturée, sera laissée au concierge de mondit Seigneur, auquel il sera permis, sous le bon plaisir du roy, de demeurer dans ladite place pour en avoir soin.
1 r Que le sieur Hautefeuille jouira paisiblement de sa ferme, comme les autres fermiers que Monseigneur le prince a dans le Berry, jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté.
12° Que tous les prisonniers qui sont dans Mont-
82r SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
rond seront remis en liberté, de bonne foy, le jour de la réduction de ladite place.
13° Que tout ce qui se trouvera avoir été pris dans les partis de guerre demeurera aux possesseurs, à l'égard des habitants de Saint-Amand comme des autres.
14° Que tous les soldats qui ont quitté les troupes, tant d'un parti que de l'autre, ne pourront être recherchés pour ce sujet, et jouiront de tout l'avantage contenu au présent traité, pour la sûreté duquel les sieurs de Gastare et de Gusson demeurent jusques à l'entière exécution d'iceluy.
« Fait au Camp, devant Montrond, le 22^ aoust 1652.
« De Palluau. De Persan*. »
Le jour niême de la capitulation de Montrond, le comte de Bussy-Rabutin, de son gouvernement delaGharité ^, écrivit au ministre Le Tellier :
« 22 aoust \ 652.
« Les avis que j'ay de tous côtés des préparatifs que M. le prince fait pour secourir Montrond m'ont
* Ce traité a été imprimé par Nicolas Vaillant, Paris, 1652.
* C'est à la Charité que, peu de mois auparavant, il avait laissé échapper au passage le prince de Condé. Voy. lom. II, p. 74.
obligé de mander toute la noblesse de cette province pour, avec trois compagnies que j'ay de mon régiment de cavalerie auprès de moy, aller aux ennemis ou joindre M. de Palluau, suivant l'étal où je scauray qu'ils marchent. Je croy que vous serez bien aise d'apprendre que si l'on tente un secours, Tonne nous surprendra pas; pour moy, je n'oubliray rien de ce qui pourra faire connoistre mon affection au service du roy et me donner votre estime; cependant faictes-moy l'honneur de me croire,
« Monsieur,
« Votre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« BUSSY RaBUSTIN. )) « De la Charité, ce 22« aoust 16S2 i. »
Bien que la capitulation de Montrond ne stipulât la liberté des prisonniers qu'après la réduction définitive de la place, Claude Biet obtint la faveur, à la suite de quelques négociations repoussées d'abord parle marquis de Persan, d'être mis en liberté provisoire en signant cet écrit :
« Nous Claude Biet, seigneur de Maubrauche, conseiller du roy eu ses conseils, lieutenant-général au bailliage de Berry et siège présidial de Bourges,
' Lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre, vol. 134.
promettons à M. le marquis de Persan ou autre commandant en son absence, de nous remettre prisonnier au château-fort de Mont rond, en cas que laplace soit secourue aux termos delà capitulation, dans le dernier du mois d'août 1652 ; cependant de nous retirer en notre dite maison de Mau branche, d'oti ne partirons pour aller ailleurs et là n'agir ni ne travailler pendant ce temps que pour nos affaires domestiques.
« Fait audit Mont-Rond, le vendredi 16" du mois d'aoust 16j2.
« Signé de nous,'
« BlET. ')
A sa grande surprise, en entrant dans Saint- Amand, le prisonnier trouva sa femme, Catherine Habier, et son fils, accourus pour le recevoir. Après avoir remercié le comte de Palluau de ses bons offices, il eut hâte de s'éloigner pour ne plus voir les tours de Montrond, et il s'en alla prendre gîte pour la nuit chez le mai^quis de Nangis, au château de Meillant, d'oii il partit le lendemain, en passant par Dun-le-roi, pour arriver le même jour à Maubranche.
Fidèle à la parole donnée, il résista aux instances deséchevins de Bourges, qui, trop impatients, voulaient, pour obtenir sa liberté complète, menacer de prison tous ceux du parti contraire que l'on pourrait saisir. Il ne rentra à Bourges que lors-
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 8'i
que la capitulation de Montrond fut rendue définitive; plus de cent personnes vinrent le chercher à cheval à Maubranche, et il fut reçu aux portes de la ville par une ovation des habitants.
Si le marquis de Persan, pour rendre définitive la capitulation de Montrond, y avait mis pour condition que la place ne serait pas secourue ou le serait inefficacement avant la fin du mois d'août; c'est qu'il comptait sur un sérieux secours qui annulerait la capitulation. Dans l'extrémité où il était réduit, il s'assurait encore une chance pour conserver Montrond, et cet avantage justifie la clause acceptée par lui et singuhère au premier aperçu, par laquelle il s'engageait à rester neutre pendant le combat que le corps de secours aurait à livrer aux troupes assiégeantes. En effet, dès que le prince de Condé eut été prévenu des clauses conditionnelles de la capitulation, justement préoccupé de la conservation d'une place à laquelle il attachait une grande importance, il détacha de sa propre armée un corps de troupes pour voler à son secours. Afin que sa marche fût plus rapide, ce corps était composé exclusivement de cavalerie. Il ne comptait que cinq cents chevaux ; mais, en traversant le Berry, il devait, d'après des prévisions assurées, faire boule de neige et se grossir. Il était placé sous les ordres de Briord, maître de camp du régiment de Condécavalerie, qui devint plus tard premier écuyer du
prince de Condé ; enfin ambassadeur à Turin et en Hollande *. Dès que ce corps, qui passa la Loire à Ghâteauneuf-sur-Loire ^, fut arrivé en Berry, les partisans du prince de Condé signalés par la lettre de l'intendant Le Tellier, les marquis de Coligny ^, de Lévis, de Valençay, de Saint-Geran *, le joignirent avec les forces qu'ils avaient mises sur pied *.
En 'même temps que Briord quittait l'armée du prince de Condé, le maréchal de Turenne détachait de son camp, en Brie, un contre-secours composé de six cents chevaux sous les ordres du vicomte de Montbas, gouverneur de Melun®. Ce corps devait aussi se grossir en Berry des partisans de la cause royale assemblés par le comte de Bussy-Rabutin, réunis aux trois compagnies de cavalerie dont il parle dans sa lettre ; en outre, deux gentilshommes du Bourbonnais, MM. de Franchesse et de la Pierre, accouraient avec quelques troupes.
Ces forces auxiliaires portaient le secours de Montrond du côté du prince de Condé à quinze
' Voy. les Mémoires du duc de Saint-Simon.
* Bourg qui fait aujourd'hui partie du département du Loiret.
^ Joaciiim, marquis de Coligny et d'Andelot, de la branche de Cressia.
* Claude Maximilien de la Guiche, marquis de Saint-Geran, fils de Jean-François de la Guiche, seigneur de Saint-Geran, maréchal de France.
^ Voy. les Mémoires de Tavannes.
« Voy. sur lui : tom. II p. 234, 310, 311, 343, 394.
cents chevaux et six cents fantassins environ ; le contre-secours pouvait être évalué à des forces équivalentes. Ces détachements de partis opposés se heurtèrent en quelques rencontres généralement à l'avantage du parti des princes : dans l'une d'elles, Franchesse et La Pierre furent mis en fuite et blessés dans le combat ; dans une autre, Bussy-Rabutin, repoussé, dut se mettreà l'abri dans le château de Thaumiers * oii il fut investie Entîn les habitants des villes de Châteauroux, au nombre de trois cent cinquante, ceux d'Issoudun, au nombre de quatre cents, se mirent en mouvement : les premiers pour la cause des princes , les seconds pour la cause du roi. Ils se joignirent entre Dun-le-Roi et Châteauneuf-sur-Cher, et se chargèrent si vivement que cinquante d'entre eux demeurèrent sur la place. Sans que la victoire se fût prononcée d'aucun côté, ils continuèrent leur route en se côtoyant. Les partisans du roi poussèrent jusqu'à Saint-Amand; les partisans des princes s'arrêtèrent à Charenton, à deux lieues de Montrond. Pendant ces jours, l'agitation répandue dans la province entière du Berry traversée en tous sens par des détachements en armes, est indicible ; le tocsin sonnait dans toutes les villes, bourgs et villages, et les habitants attendaient avec anxiété le résultat des événements. i' : :
'Appartenant aujourd'hui à M. le comte Armand de Bonne val.
Le 24 du mois d'août, Briord, avec ses forces combinées, arriva en vue du château de Monlrond; en même temps, le camp des assiégeants recevait le renfort sous les ordres du vicomte de Montbas. Le 25 -au matin, Briord disposa ses troupes en face du château et du camp du comte de Palluau : sa cavalerie en huit escadrons de cent maîtres chacun, et sa petite infanterie en quatre pelotons, chacun d'environ cinquante hommes. Il n'était séparé du camp royal que parle cours de la rivière du Cher. Du premier coup d'œil, Briord put juger l'impossibihté de son entreprise. Ses forces étaient démesurément inférieures aux forces opposées grossies par le secours amené par le vicomte de Monlbas; la neutralité à laquelle la place était engagée aux termes de sa capitulation, ne lui permettait pas de prendre les troupes royales entre deux feux ; enfin celles-ci avaient pour elles tout l'avantage du poste. Pour les aborder, non-seulement il fallait franchir le Cher, mais encore emporter les travaux considérables de défense dont elles s'étaient couvertes.
Le point le plus accessible était un mamelon sur la droite planté de vignes ; encore fallait-il y arriver par des chemins creux embarrassés à dessein par des abattis d'arbres. Quatre volontaires envoyés en reconnaissance rapportèrent que le Cher était guéable ; mais que sur la rive opposée les assiégeants avaient tracé des lignes de circonvallation et élevé
deux redoutes armées de canons, dont les décharges les avaient salués sans les atteindre.
Quelle que fût l'impossibilité du succès d'un combat, Briord crut de son devoir et surtout conforme à l'extrême susceptibilité du prince de Coudé sur l'honneur militaire, de ne point se retirer sans le tenter : à un signal, il lança à travers le Cher, sur les lignes royales, ses huit escadrons soutenus par ses deux cents mousquetaires. Cette charge vint se briser contre les obstacles du terrain et les avant-postes dePalluau. d'où partait un feu nourri d'artillerie et de mousqueterie. Après avoir fait exécuter par ses cavaliers une décharge de leurs pistolets, Briord fit sonner la retraite, laissant une quarantaine de morts et nombre de chevaux sur ce champ de bataille d'un instant ^ En se retirant, il revint se poster surla hauteur d'où il était parti avant lacharge.
Le château de Montrond, les mèches éteintes de son artillerie, resta le témoin silencieux du combat qui décidait de son sort.
Le comte de Palluau ne jugea pas à propos, bien que disposant d'une force numérique supérieure de plus de mille chevaux, de sortir de ses lignes pour continuer la lutte, quelles que fussent ses chances de
* L'armée du roi rendit aux soldats tombés du prince dii Condé les honneurs de la sépulturo à l'extrémité d'un pré appelé Pré des joncs, sur les bords du Cher, et la tradition conserve à ce lieu le nom de CroU-Moriaux.
victoire. Son objectif était la prise de Montrond, qui lui était assurée, puisque le secours n'avait pas réussi; il ne voulut pas courir le moindre hasard qui pût la compromettre. Il se contenta de faire suivre et harceler Briord par douze cents chevaux que commandait le vicomte de Montbas. Le corps assaillant opéra immédiatement sa retraite ; Briord prit la direction de la Loire pour aller la passer à Saint-Thibault, au-dessous de Sancerre, afin de rejoindre au plus vite l'armée du prince de Condé. Les marquis de Lévis, de Valençay, de Coligny l'accompagnèrent avec leurs adhérents, jusqu'au passage de la Loire.
Le comte de Palluau adressa au ministre Le Tellier, le rapport suivant sur les événements qui venaient de s'accomplir :
« Au Camp devant Montrond, ce dernier d'aoust 1632.
« Monsieur,
(( Les eunemys grossis de deux à trois cents chevaux depuis leur passage de la Loire, par Messieurs de Valence, Colligny et Lévy, attaquèrent jeudy matin à la pointe du jour mon camp pour secourir Montrond ; oii ils furent receus par un bataillon de quatre cents hommes du régiment d'Anjou commandé par le sieur de Chantemesle, de telle sorte qu'ils se retirèrent en grande confusion et avec
perte de trente à quarante hommes. Les troupes que conduisoit M. de Monbas estoient entrées dedans mon camp assez tard pour qu'ils n'en eussent pas de connoissance. Plusieurs raisons furent alléguées pour sortir toute nostre cavallerie, afin de les combattre ; et quoy que nous peussions bien avoir mille chevaux plus qu'eux, je ne trouvai pas ma cavallerie et la sienne assez bonnes pour hazarder la prise de Montrond sur un combat de campagne, puisqu'elle m'estoit asseuréedans deux jours.
(( Les ennemys ont repris leur marche par le mesme chemin qu'ils estoient venus. Je croy pourtant qu'ils passeront plustost la rivière au port de Saint-Thibault qu'à Chasteauneuf , par oii ils estoient venus, attendu que les habitants de Sancerre ont eu des ordres de Monsieur le Prince d'assister ses troupes en cas de besoin. Je donne cest avis à Monsieur le mareschal de Turenne.
« M. de Monbas les suit, fortifié du régiment du Plessis-Praslin et d'un autre escadron de soixante chevaux composé de trois compagnies de Monbas. S'ils trouvent le moindre embarras du monde au passage de la Loire, je croy qu'indubitablement il les joindra. J'ay envoyé les ordres par toute ladite rivière deux jours devant, et de grandes menasses à ceux de Chasteauneuf de ce qu'ils les avoient laissé passer; j'espère que cela leur donnera de la difficulté pour leur retour.
«Messieurs de Valence, Goligny et de Lévy s'estant séparés d'eux, ils se retirent avec le mesine corps qu'ils estoient partis de Paris. Ce que j'ay donné à M. de Monbas fait près de douze cents chevaux. Comme vous savez les forces des uns et des autres, vous pouvez mieux juger que moy Testât otiils sont; cependant je me conserve en estât de pouvoir mestre Montrond au point de le garder pour le Roy, quandmesmeilarriveroitdu malheurà nos troupes.
« Je vous mande toutes les choses dans une simple narration, sans aucune exagération, attendant cela de l'honneur de vostre amitié et de vostre protection. Je vous supplie que, de quelque façon que ce soit, je sois esclairsy sur ce que je dois attendre des grâces que j'ay demandées à la cour. Je ne vous fais point d'autres sollicitations pour mes intérêts parce que je scay que vous les aymez plus que moy .
'• Le sieur des Marais * qui vous rendra cette lettre est un des plus vieux officiers de nostre cavalerie et a tousjours eu la mortyfication en bien servant de voir naistre plusieurs maréchaux de camp à son préjudice. Le sieur de Mattha qui avoit un régiment dans mes troupes estant mort, je vous supplie de faire donner le dit régiment audit sieur des Marais qui aura soin de le mettre en estât de
1 Probablement Louis Huraull, comte du Marais, qui fut guidon des gendarmes du roi, marié à Jeanne de Balzac, dame de Janville, en Beauce.
bien servir le Roy, ne pouvant plus, par les raisons cy-dessus, servir de capitaine. Outre que vous rendrez justice à ses longs services, je vous en seray infiniment obligé en mon particulier. Je vous prie de donner ordre que le sieur Le Tellier, intendant, fasse remettre entre les mains du trésorier les fonds qui sont destinés pour la dépense du siège de Montrond, car les ayant tous retenus depuis que nous sommes mal, je nourris l'armée, il y a six semaines, sur mon misérable crédit, n'ayant pas eu le temps de songer à autre chose qu'à vivre et à combattre les ennemys, sans avoir peu m'appliquer à une affaire de chicane. Enfin, Monsieur, si ce galand homme ne le fait, je luy feray faire par force. Je voudrois esviler cela par une de vos lettres. Je suis,
«Monsieur^
(( Vostre très-humble et très-' obéissant serviteur,
« Paluau *. »
Le premier septembre, le marquis de Persan en exécution de la capitulation provisoire rendue définitive par l'inefficacité du secours, remit le château de Montrond au comte de Palluau ; il en sortit avec soixante maîtres, son infanterie et des bagages, se dirigeant vers Paris pour rejoindre l'armée du
' Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre, vol. 1 34,
94 SOUVENIRS DU RÈGNE Dlî LOUIS XIV.
prince de Condé. Cinquante maîtres du régiment de la Reine l'escortèrent jusqu'à Montargis.
La petite armée qui venait d'opérer la prise de Montrond, fut dissoute : deux mille cinq cents hommes conduits par le chevalier de Baradat partirent pour aller rejoindre à Villeneuve-Saint-Georges l'armée du roi. Un petit corps resta seul à Saint- Amand pour maintenir la contrée dans l'obéissance. Le comte de Palluau en garda le commandement et reçut le bâton de maréchal de France. Seulement le cardinal Mazarin, qui redoutait des jalousies de nature à susciter de nouveaux obstacles à son pouvoir, y mit pour condition que les lettres-patentes dénomination resteraient provisoirement secrètes. Lorsque le comte put mettre cet honneur au grand jour, il prit le nom de maréchal de Glérembault.
Maître de Montrond, le comte de Palluau ne pouvait se lasser d'admirer la profusion habile et compliquée des défenses du château et fut pris d'un vif désir de le conserver, malgré les ordres de la cour pour sa destruction. La province du Berry ellemême, sans nuance de partis, désirait sa conservation, ne fût-ce que par cette crainte que le prince de Condé, rétabli quelque jour dans sa faveur et dans son gouvernement, ne mît à la charge de la province la reconstruction du château. Cet ordre de démolition était un coup bien sensible porté au prince de Condé; il y voyait le renversement du
signe extérieur le plus apparent de sa puissance seigneuriale et l'anéantissement d'un lieu auquel le rattachaient les plus chers souvenirs de son enfance. Ce prince si fier humilia son orgueil jusqu'à faire des démarches auprès du roi ; il en fit auprès du comte de Palluau dont il ignorait encore les dispositions favorables ; il en fit également auprès du maréchal de Turenne auquel il envoya un trompette pou rie prier d'intervenir. Ces prières portaient l'empreinte du caractère du prince, elles avaient une menace pour corollaire ; si elles n'étaient pas écoutées, le prince annonçait qu'il ferait raser par représailles les châteaux et les demeures de toutes les personnes considérables attachées au parti contraire. Le maréchal se fit auprès de la cour l'interprète de son rival de gloire; mais le jeune roi ou plutôt ses inspirateurs répondirent par le plus formel refus. Ce refus est empreint d'une juste fermeté en présence des menaces qui appuyaient la demande; en outre, il est empreint d'un cachet caractéristique ; il relève et développe une théorie récente encore dont Richelieu s'était fait l'indiscutable docteur, afin d'anéantir les derniers vestiges de la féodalité, à savoir : que les fortifications appartiennent au roi en quelque lieu et sur quelque fonds qu'elles soient édifiées.
Les démarches du prince de Condé et leur inefficacité nous sont révélées par les deux documents qui
m SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
suivent : l'un, la réponse du roi au maréchal de Turenne ; l'autre, la réponse du comte dePalluau au prince de Condé :
c( A Monsieur le Maréchal de Turenne.
« Du 9 septembre 1632.
« Mon cousin, ayant esté informé par vostre lettre commune adressée au sieur Le Tellier, secrétaire d' estât, du sixième du présent mois, comme le prince de Condé vous a escrit par un trompette, qu'ayant sceu que j'avois donné ordre au sieur de Palluau de razer Montrond, il vous prioit de l'empescher, et, en cas que sa prière n'eût point d'effect, il vous desclaroit qu'il feroit razer les maisons des personnes de condition qui sont à mon service; et bien qu'une telle proposition ne méritast pas de responce, néantmoins j'ai bien voulu vous faire cette lettre pour vous dire que je trouve bon et désire que vous luy fassiez, scavoir que toutes sortes de fortifications faites en mon royaume estant en ma disposition et même les endroits oii elles sont construites, sur quelque fonds que ce soit, estant réputés m'appartenir, et celles qui ont été édifiées à Montrond ayant servi depuis deux ans au trouble et à la ruyne des provinces qui en sont voisines, et à entretenir les mouvements que ledit prince a
excités dans mon estât jusqu'à ce que ladite place de Montrond ail esté réduite en mon obéissance par la force de mes armes, en sorte qu'elles ne pourroient subsister sans préjudice notable à mon estât et à mon service, j'ay résolu de les faire raser et j'en ay donné mes ordres audit sieur de Palluau, lesquels je m'asseure qu'il exécutera ponctuellement ; et que s'il arrive audit prince de Condé et à qui que ce soit de son party d'efitreprendre rien de pareil sur les maisons de mes subjects, je ferai raser toutes celles qui lui appartiennent et à tous ceux qui portent avec luy les armes contre mon service ; c'est ce que je vous dirai par cette lettre, priant Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
« Ecrit à Compiègne, ce 9 septembre 1652 *. »
c( A Monseigneur le Prince de Condé.
10 septembre 1652.
« Monseigneur,
« Il est vray que j'ay receu les ordres du roy pour le raseman des fortifications de Montrond. Je puis assurer Vostre Altesse avec vérité qu'ils sont sy exprès et que Sa Majesté m'ordonne la diligence
• Document inédit relevé sur la minute insérée dans le , vol. 136 des Archives du Mmistére de la guerre.