CHAPITRE XXIII
A qui appartient l'initiative pour une réforme représentative de la France? — Une nation garde pendant toute sa durée les principes de la constitution de son enfance. — Coupd'œil rétrospectif sur les anciennes assemblées représentatives. — Marche suivie par la royauté pour abattre la féodalité. — Effets politiques du contact du peuple franc avec le peuple gaulois. — Différences entre les assemblées de la nation sous les trois races de ses rois. — Esprit libéral apporté par la noblesse dans les assemblées des états généraux. — Époque où l'initiative du tiers état commence à se manifester. — Cahiers des assemblées à diverses époques. — Première apparition de l'antagonisme de la bourgeoisie contre la noblesse; ses causes. — Ladivision considérable déjà de la propriété en France étonne les étrangers. — Condition des paysans. — La dîme, les droits de lods et ventes, les rentes foncières inaliénables, la corvée, la milice, la taille. — Situation nouvelle faite à la noblesse. — Divisions entre la noblesse et le tiers état aux états généraux de 1614. — Programme politique comparé de la noblesse et de la bourgeoisie. — Le terrain politique admirablement préparé en 1652 pour une réforme représentative. — Désordres de la soldatesque. — Lettre inédite du 9 mai 1652 du baron de Courtalain-Montmorency victime, avec sa famille, de ces odieux excès. — Mouvement général de la noblesse pour une III. 1
l SOUVENIRS
rcfoniie représentative. — Ce mouvement s'accentue plus particulièrement dans le Poitou. — Poursuites contre le marquis de la Roche-Posay. — Lettre inédite du marquis de Paulmy, du 17 avril 1052. — Lettre inédite, du 3 mai 1652, du marquis d'Aumont, gouverneur de Touraine. — Curieuse lettre inédite, du 5 mai 1652, de M'"'^ de Rochefort. — Qui peut être cette M"*' de Rochefort, gouvernante de la ville et du château de Lusignan? — Lettre inédite, du 9 mai 1652, du marquis de la Roche-Posay. — Faculté sans Umites d'un favori de la cour de persécuter ses ennemis. — Autre lettre inédite, du 11 mai 1652, du marquis de la Roche-Posay. — Prise et destruction des fortifications de ses châteaux. — Quel personnage était le duc de Roannès, gouverneur du Poitou? — • Dépêche du roi, du 21 mai 1652, pour lui donner des ordres après le fait accompli. — Lettre inédite, du 22 mai 1652, du marquis d'Aumont. — Attitude de la noblesse ducale dans le mouvement représentatif. — Plan de la noblesse, dans sa campagne représentative. — Lettre circulaire, du 16 mai 1652, adressée à la noblesse. — Acte d'union de la noblesse. — Acte d'union du tiers état. — Lettre circulaire du tiers état. — Analyse comparée des actes d'union. — Acte particulier d'union de la noblesse du duché de Châtellerault, avec les signatures des adhérents, du 15 juin 1652. — Dépêche inédite du roi aux gouverneurs des provinces pour empêcher les assemblées de la noblesse, du 24 mai 1652. — Analyse de cet acte. — Instruction royale inédite à un commissaire envoyé en Poitou, du 20 juin 1652. — Analyse de cette instruction. — Le duc de la Trémoille égaré dans le parti représentatif. — Autres désordres commis par les troupes royales, révélés par une lettre inédite, du 7 juillet 1652, de M. de Montagu. — Dernière assemblée de la noblesse à Coulonges-les-Royaux. — Lettre inédite, du 9 juillet 1652, du maire de la ville de Poitiers. — Quel fut le véritable esprit de la Fronde?
Un chapitre entièrement nouveau de l'histoire de la Fronde, non point de la Fronde telle qu'elle fut, mais de la Fronde de convention telle que l'ont
DU RÈGNIî; de LOUIS XIV. 3
faite les historiens, sera certainement celui-ci; il offrira au lecteur probablement surpris le tableau d'une Fronde constitutionnelle et représentative dans ses aspirations et dans ses efforts. Si cette tentative demeurée impuissante eût prévalu, son succès eût été le vrai remède non-seulement pour aplanir les difficultés du moment, mais encore pour prévenir les révolutions de l'avenir.
Cette initiative pour arriver à la solution indiquée par la logique, et par la saine appréciation des traditions de la France, ne fut due ni à la royauté qui préférait lutter au risque de périr, plutôt que de renoncer à son programme de la monarchie absolue, ni à la magistrature qui, malgré sa lassitude d'un état de troubles désormais sans profit pour son ambition, n'eût voulu pour rien au monde abdiquer ses prétentions d'être un corps politique, ni à la bourgeoisie qui, si fière au moyen âge de la conquête des franchises municipales, depuis cette époque, par le sentiment de jalousie qui la distinguait contre l'ordre de la noblesse, faisait volontiers litière des libertés de toute nature et de l'institution des états généraux, pour s'effacer derrière les parlements, ni au clergé dont telle n'était point la mission, il faut d'ailleurs le reconnaître, bien qu'il formât dans l'État un corps politique. Ce corps était en outre profondément divisé au point de vue temporel des affaires
publiques entre le cardinal Mazarin et le cardinal de Ketz, entre la cour de France et la cour de Rome. INéanrrioins, comme la convocation des états généraux avait pour but d'amener les partis sur un terrain de conciliation, le clergé ue pouvait guère, par son essence et par sa mission, ne pas prêter l'oreille à une tentative de paix ; aussi donna-t-il son adhésion . Un document historique inédit jusqu'ici , comme tous ceux que nous allons dérouler sur cet intéressant sujet, nous signalera, il est vrai, l'adhésion du tiers état; mais ce document révèle plutôt le germe des tentatives faites pour obtenir cette adhésion, qu'il n'indique l'intention sérieuse d'un concours qui fit d'ailleurs défaut.
L'honneur de cette initiative pour la conciliation des partis et la reconstitution du gouvernement sur la base des libertés publiques et de la représentation nationale, appartint au corps de l'Etat qui eût semblé le moins porté à un régime parlementaire, à celui qui portait alors l'épée de la France : nous avons nommé la noblesse.
Bien que les membres qui composaient ce corps fussent engagés dans la lutte, les uns du côté du parti royal, les autres du côté du parti des princes, le plus grand nombre qui, sans exception de parti, souffrait dans la sécurité de la famille, dans le patrimoine de ses pères, dans ses droits politiques
nri RI- ONE DE Lours xrv. 5
méconnus avec tous ceux de la nation, de la persistance de cet état de choses, en appelait la cessation de vœux ardents qu'il était disposé à appuyer de tous ses efforts.
Ce point de vue, certainement le plus essentiel et le plus intéressant d'une étude sur l'époque que nous analysons, est resté inaperçu pour tous ceux qui n'ont su voir que la Fronde armée des combats, ou n'entendre que la Fronde loquace des parlements. Ces historiens sont-ils plus sérieux en vérité que les superficiels chansonniers de ces temps glissant sur les surfaces et traduisant tous les faits en gais refrains, lorsque, malgré leur prose plus grave dans la forme, ils aboutissent en chœur à celui-ci :
La Fronde fut une tentative irréfléchie et sans portée inspirée par la légèreté de l'esprit français?
La vérité, au contraire, est celle-ci : la France avait alors des aspirations bien sérieuses; elle déplorait ses maux avec amertume et ses maux s'aggravaient par l'impuissante recherche du remède. Si quelques chansons gaies ou satiriques venaient la distraire et l'aider à supporter ses malheurs avec plus de courage, chants de bivouac entre' deux batailles, la France avait bien moins envie de rire qu'elle n'avait envie de pleurer!
Comme les individus, les peuples ont une con-
stitution qui leur est propre. Une nation garde pendant toute sa durée les principes de la constitution de son enfance ; ils forment son tempérament . Cette constitution se développe , s'améliore, se fortifie; mais ce n'est pas impunément que l'on tente de la modifier dans son essence. A cette constitution, il faut une hygiène appropriée; sa connaissance forme toute la science politique; si cette hygiène est mauvaise^ la constitution est viciée, la maladie sociale engendre des crises qui se traduisent par des troubles, des révolutions, parfois même par l'anéantissement des nations elles-mêmes.
Pour bien pénétrer le fond de notre sujet, il est donc indispensable que nous reconnaissions quelle est la constitution primordiale de la France.
Les Francs avaient apporté dans les Gaules le principe fondamental du gouvernement : la loi faite par la nation et appliquée par son roi.
Ce principe est rappelé sous la seconde race dans la déclaration de Charles le Chauve :
Lex fil conslitutione régis et consensu populi.
Sous la troisième race, cette autre maxime finit par prévaloir :
Si veut le roij si veut la loi.
Cette maxime fondamentale du pouvoir absolu, en produisant le nivellement général , a conduit par une pente inévitable au renversement de la
royauté et à l'avènement de la démocratie. A son tour, la démagogie républicaine applique cette maxime à son usage; minorité, elle prétend imposer ses lois à la majorité; avec le vain mot de liberté sur les lèvres , la forme de gouvernement qu'elle impose est toujours la dictature.
L'avènement de la troisième race fut accompagné de quelque altération des bases constitutives fondamentales; le duc de France, Hugues Capet , fut élevé sur le pavois à titre de primas Inter pares; contrat synallagmatique dans lequel les deux parties contractantes se concédaient de réciproques avantages ; d'un côté , la couronne et la suzeraineté héréditaire sur les grands vassaux; de l'autre, l'hérédité du gouvernement des grandes provinces, gouvernement qui n'avait été exercé jusque-là que par commissions temporaires. Ces provinces, dès lors, furent transformées en grands fiefs. Dans ce contrat, le duc de France recueillait encore, comme chacun des autres contractants, un avantage semblable au leur, l'hérédité consacrée dans sa province, c'est-à-dire dans son duché de France.
Nous avons dit ailleurs^, comment, ce mouvement se propageant, la France avait été instantanément morcelée en une infinité de petites sou-
* Voyez chapitres n, iv et v du 1" volume.
verainetés,fractionnementconstitutif de la période historique de la féodalité. Nous avons dit encore comment cette période avait eu son utilité, sa poésie et sa grandeur; mais pourquoi elle ne devait avoir qu'un temps et disparaître avec les circonstances qui l'avaient fait naître. La monarchie était donc dans le vrai lorsqu'elle travaillait à l'effacement d'un régime politique, qui perdait, avec la marche du temps, sa raison d'être; elle était dans le faux, lorsqu'au lieu de rentrer dans les principes constitutionnels fondamentaux, elle ne travaillait que dans le seul but d'accroître sans mesure sa propre autorité.
Traçons en quelques traits la marche suivie par la royauté pour abattre la féodalité sans rétablir les libertés qui accompagnaient le gouvernement des deux premières races, et construire avec les matériaux de la démolition l'édifice du pouvoir absolu. Ce programme devait se résumer moralement dans l'œuvre de l'excessive centralisation*, de même qu'il devait avoir son image matérielle dans le Versailles de Louis XIV.
* L'auteur de ces Souvenirs s'est donné, dès le début de sa jeunesse, la mission patriotique de combattre le fléau de l'excessive centralisation. Dans V Introduction, il a parlé du projet de décentralisation administrative qu'il avait alors rédigé et soumis aux discussions de \di Conférence d'Orsay, en même temps qu'il le livrait à la publicité. En 1869, membre du conseil général de son département, il a signalé la ruineuse construction de
DU RÈGNR DK LOUIS XIV. Q
Ces deux entreprises parvenues à leur apogée séduisent sans doute ; mais elles sont semblables à l'épanouissement de la fleur qui va mourir, au bouquet du feu d'artifice dont l'éclat fait place à la nuit!
Les premiers rois de la troisième race n'avaient de souveraineté directe et réelle que sur leur propre domaine ; dans ce domaine seul ils pouvaient puiser leurs ressources financières. Un des premiers pas de leurs successeurs, pour agrandir leur puissance, fut de se créer par l'impôt des revenus sur les fiefs des grands vassaux, et même sur les fiefs des vassaux de ceux-ci. Les vassaux ne devaient au suzerain qu'aide de leurs armes en cas de guerre; le suzerain étendit l'obligation en demandant aussi aide d'argent.
Jusqu'à cette entreprise, les impôts indirects sur le sel, sur l'entrée et la sortie des marchandises, perçus dans les provinces au profit des seigneurs, n'étaient accompagnés d'aucun impôt
l'hôtel de la préfecture de Tulle comme l'un des abus les plus palpables de la centralisation. Appelé en 1870, par un ministère qui paraissait sentir la nécessité des réformes, à faire partie de- la grande Commission exira-'parlemenlaire de déceyitralisatioyi^ par son discours en faveur de l'élection des maires, par l'exposition qu'il a faite des éléments constitutifs d'une bonne police rurale, par sa proposition de la réforme de l'article 75 de la constitution de l'an YIII, il a apporté son faible contingent aux travaux de ses éminents collègues pour la grande entreprise de la régénération de la France.
lO SOUVENIRS
direct; car l'on ne pouvait guère donner ce nom aux simples redevances en nature payées par le vassal au seigneur, soit dans le domaine royal, soit dans les domaines des vassaux. Les revenus du roi, comme ceux des seigneurs, étaient, en première ligne, les produits qu'ils tiraient de certaines terres de leurs domaines à titre de propriétaires directs; en seconde ligne, certains droits qu'ils percevaient à titre de chefs politiques et de gouvernants pour faire face aux charges incombant à cette mission. Ces droits étaient bornés aux profits judiciaires des amendes, aux mutations, aux aides légales dues seulement dans quatre cas : 1° lorsque le roi ou le seigneur armait son fils chevalier; 2** quand il mariait sa fille; 3"" pour le rachat du roi ou du seigneur captif; 4° quand le roi ou le seigneur pjirtait pour les Croisades. Les impôts indirects étaient de nature à ne pouvoir être perçus par la royauté que sur son propre domaine; ce fut donc à l'impôt direct qu'elle demanda, dans les domaines des feudataires, les ressources qu'elle cherchait. Cet impôt direct prit naissance sous le nom de taille et vint frapper tous les roturiers. Il parut pour la première fois au commencement de xiv* siècle à l'occasion de la guerre de Flandre. La royauté ne devait plus abandonner cet impôt ; mais, comme il n'était fondé sur aucun droit antérieur, elle Tin-
sinua avec une discrétion qu'il est curieux de surprendre dans l'ordonnance de t3oi :
« Et, contre la volonté des barons, ne faites pas ces finances en leurs terres. Et cette ordonnance tenez serrée, mesmement l'article de la terre des barons, car ils nous seroient trop grand dommage s'ils le savoient. Et, en toutes les bonnes manières que vous pourrez, les menez à ce qu'ils le veuillent souffrir, et les noms de ceux que vous y trouverez contraires, vous rescrirez hâtivement à ce que nous mettions conseil à les ramener ; et les menez et traitez par belles paroles et si courtoisement qu'esclandre ne puisse en venir. »
Par ces moyens détournés, la royauté brisa l'une après l'autre les baguettes du faisceau qu'elle n'aurait pu rompre toutes ensemble; il lui devint loisible de disposer du nerf de la guerre et de la politique, de l'argent qu'elle vint puiser dans les coffres mêmes des sujets de ceux dont elle voulait anéantir la puissance. Sans doute, il était juste que la noblesse perdît toutes ses attributions de gouvernement local qui, ayant cessé d'être nécessaires pour la résistance aux invasions des Normands du Nord ou des Sarrasins du midi, n'étaient plus que des entraves à l'accomplissement de l'œuvre delà grande unité nationale ; il était juste qu'elle fût assujettie à l'impôt dont l'exemption n'avait son motif que dans les charges du gouvernement
local et dans l'obligation de servir gratuitement dans les armées, lorsqu'était fait l'appel du ban et deTarrière-ban. La noblesse eût fait volontiers l'abandon de ces avantages; la nuit du 4 août 1 789 est venue prouver que son patriotisme ne reculait devant aucun sacrifice. Elle eût simplement réclamé^ en échange de ses privilèges abandonnés, sa part dans les fonctions diverses du gouvernement; elle eût voulu surtout former un corps parlementaire; mais, dans cette aspiration, elle n^était pas exclusive, puisqu'elle réclamait pour la nation tout entière sa participation à la représentation politique.
La participation de la nation française au pouvoir législatif se trouve être précisément un des éléments constitutifs de son origine. Les Francs étaient essentiellement un peuple libre composé de nobles ou compagnons du roi et d'hommes libres, peuple consulté par ses chefs sur toutes les affaires publiques, et chez lequel le principe de liberté était poussé aux dernières limites, puisqu'il s'appliquait au choix même de celui qui devait porter la couronne. Quand une nation a sucé un tel lait pour nourrir son enfance, elle est faite, pour toute la durée de son existence, pour vivre de la vie de la liberté, de même que les nations de l'Orient, nées solis le régime des théocraties et des satrapies, sont faites, pour toute
DU llkCNE DE LOUIS XIV. l3
la durée de la leur, pour vivre du régime du pouvoir absolu. Chez les premières, le progrès consiste à modérer le principe exubérant de la liberté pour l'associer au principe conservateur de l'hérédité monarchique; chez les secondes, le progrès consiste à modérer le principe exubérant du despotisme de manière à l'amener au respect des droits de l'humanité. Les premières comme les secondes, en marchant dans la voie de progrès qui leur est propre, se rapprocheront les unes des autres, mais à distance, sans jamais pouvoir arriver à un point de rencontre. La fausse politique consiste à vouloir, chez les unes, introduire le gouvernement absolu; chez les autres, à vouloir introduire un gouvernement de contrôle et de liberté. Cette fausse politique, contraire au génie de chaque nation, aboutit fatalement au malaise d'abord, et finalement aux révolutions. L'appréciation attentive de l'histoire de tous les peuples convaincra de cette vérité.
Du contact du peuple vainqueur, le peujile franc, avec le peuple vaincu^ le peuple gaulois, naquit pour le premier quelque altération des principes de la liberté humaine. Les Francs trouvèrent chez le peuple gaulois l'institution de l'esclavage et se l'approprièrent; mais ils se l'approprièrent toutefois en y apportant une modification essentielle qui signala un progrès que
l4 SOUVENIRS
comportaient à la fois l'institution du christianisme et le génie du peuple conquérant : ils transformèrent l'esclavage en servage; la servitude personnelle cessa ; l'esclave de la veille fut seulement attaché au sol qu'il cultivait.
Le contact du peuple conquis produisit sur les destinées du peuple conquérant une action en sens inverse. Depuis longtemps déjà les Gaulois, soumis par les Romains, étaient façonnés aux formes du gouvernement de l'empire, à la soumission envers un pouvoir absolu; les seules libertés dont la jouissance leur eût été laissée étaient les libertés municipales. Les hommes libres parmi les Gaulois, après la conquête des Francs, se concentrèrent principalement dans les cités où se conserva la tradition du municipe romain, que réveilla plus tard l'affranchissement des communes. Ces Gaulois constituèrent le noyau de la bourgeoisie. De cette origine de la bourgeoisie naquit son esprit plus porté aux libertés municipales qu'aux libertés politiques, disposé à accepter l'extension du pouvoir du gouvernement monarchique jusqu'au despotisme même, par tradition du gouvernement de l'empire romain.
Néanmoins, il y a bien loin encore de cet esprit à celui des peuples de l'Orient; le culte seul des libertés municipales suffirait à établir une distinction profonde, sans compter que la tradition
du gouvernement impérial chez les Gaulois était une plante parasite qui avait pris racine par l'effet seul d'une longue habitude; car, en remontant au-delà de la conquête des Romains, ces peuples avaient vu la liberté sourire à leur enfance.
Sans doute, l'esprit de franchise et de liberté apporté par les conquérants répandit sa teinte sur le peuple tout entier; mais néanmoins sa dualité d'origine servit les desseins ultérieurs pour constituer le pouvoir absolu; ce fut la bourgeoisie^ tout empreinte encore des souvenirs de l'Empire romain, qui leur prêta son concours et servit de base à l'édifice.
Nous avons déjà retracé, à l'occasion de l'origine de la Fronde et des prétentions politiques du parlement, par quelles transformations les assemblées du Champ de Mars et les assemblées du Champ de Mai étaient devenues, sous la troisième race, la représentation distincte des trois ordres sous le nom d'états généraux ^ Ceux-ci, du reste, ne constituèrent qu'un progrès relatif depuis la suppression des assemblées de la nation ; car ils restèrent fort inférieurs sous le rapport de la régularité de leur convocation et sous celui de l'étendue de leurs attributions aux assemblées mérovingiennes et aux plaids carlovingiens* Ces
* Voyez tome h% chapitre v.
assemblées, sous les deux premières races, se réu- ' Hissaient chaque année; elles votaient les lois et n'émettaient pas seulement comme les états généraux, sous la troisième race, des vœux dans lesquels les rois puisaient les bases de leurs ordonnances suivant leur bon plaisir.
Les assemblées des deux premières races n'étaient pas exclusivement composées de la noblesse; les hommes libres avaient aussi le droit d'en faire partie. Pour tous, le droit d'y assister était direct; il ne s'exerçait point par représentation. Ce droit direct avait sa raison dans le nombre relativement petit à l'origine de ceux qui pouvaient faire partie des assemblées, et dans l'étendue restreinte du territoire. Plus tard, l'accroissement du nombre des ayants droit et l'extension du territoire offrirent l'inconvénient de rendre le droit de participer aux assemblées illusoire pour le plus grand nombre; la représentation par élection de mandataires pouvait dès lors seule assurer à tous l'exercice de- leur droit politique; et la représentation, telle qu'elle fut pratiquée pour les assemblées des états généraux, constitua un progrès, mais le seul, de ces assemblées sur leurs devancières. Quant à la composition des états généraux, nousavonsdéjà dit, et nous n'y reviendrons pas, par quelles circonstances ces assemblées nouvelles furent fractionnées en trois ordres, parmi lesquels le Clergé
DU REGNE DE LOUIS XIV. l'J
parut pour la première fois comme corps politique^
La première réunion des états généraux authentiquement constatée par l'histoire est celle de i3o2, convoquée par Philippe le Bel à l'occasion de sa querelle avec le pape Boniface Vlll. Ce pontife avait pubhé la fameuse décrétale Unarn sanctam^ qui établissait que la puissance temporelle était soumise à la puissance spirituelle et que le Pape avait le droit cTinsLituer, de corriger et' de déposer les souverains. Le roi de France cherchait dans l'opinion du pays un point d'appui contre les prétentions temporelles du pontife, et il le trouva : les trois ordres se rangèrent du côté du monarque avec une ardeur telle qu'ils décidèrent qu'un concile général serait assemblé à Lyon et que le Pape serait cité à y comparaître.
Philippe le Bel, monarque imbu de cupidité et de despotisme, s'était apphqué depuis son avènement à ruiner les privilèges féodaux et les franchises municipales; il avait porté de sensibles atteintes aux juridictions seigneuriales et ecclésiastiques; aussi y eut-il de sa part une habileté profonde à savoir intéresser dans sa querelle le pays légal de cette époque. Le succès obtenu à cet égard semblait de nature à faire bien voir par
' Voyez tome \^^, chapitre v.
l8 SOUVENIRS
là royauté la représentation nationale et à lui faire établir la périodicité de ses assemblées; mais de cette périodicité serait né le contrôle des affaires publiques, et la royauté ne voulait considérer ces assemblées que comme une force temporaire à invoquer dans ses plus pressantes nécessités. Cette périodicité fut formellement réclamée par les états de 1357, qui demandèrent le droit de réunion deux fois par an, sans convocation royale.
Quel que fût le terme assigné à la périodicité, pourvu que les époques n'en eussent pas été trop éloignées les unes des autres, la reconnaissance de ce principe était la voie véritable à suivre pour constituer l'unité nationale sur la double base du pouvoir et de la liberté; mais ce principe fut systématiquement écarté comme concourant à un but contraire à la politique nouvelle. La convocation des états généraux ne fut jamais faite qu'à des époques irrégulières, alors que les embarras de la couronne la contraignaient à recourir à la nation. Cette coïncidence était de nature à donner à cette convocation tous les symptômes d'un malheur public. De plus, comme la fin que se proposait la royauté en convoquant ces assemblées était invariablement des demandes de subsides, ces convocations étaient^ à ce point de vue encore, loin de répandre aucun sentiment de satisfaction.
Au quatorzième siècle, la France et l'Angleterre virent se formuler cette maxime de droit politique :
Quod omnes tangit ab omnibus probetur;
le pouvoir, en France, s'évertua à restreindre les applications de cette doctrine.
Les assemblées des états généraux n'avaient en réalité d^e vote absolu que pour le consentement des impôts, à moins toutefois que la personne même du souverain ne fût mise en question, comme aux états de l'di'j et de i328 qui consacrèrent le principe de la loi salique,les premiers contre Jeanne de Navarre, fille de Louis X, le Hutin, en faveur de Philippe V, le Long, les seconds contre Edouard 111, roi d'Angleterre, petitfils par sa mère de Philippe le Bel, en faveur de Phihppe Yl, delà branche de Valois. A part ces cas d'exception, les états, au lieu de concourir avec la royauté à la confection des lois, émettaient des votes qui n'étaient considérés que comme des vœux dans lesquels le souverain puisait ensuite la part qui lui convenait pour la rédaction de ses ordonnances. Enfin ^ l'autorité morale des états généraux fut de plus en plus amoindrie par la division, que la politique sut habilement faire naître pour l'accomplissement de ses desseins, entre la noblesse et la bourgeoisie, division qui fit succé-
der tout à coup l'antagonisme à leur antique accord*.
L'antagonisme n'existait pas originairement entre les deux ordres, parce que chacun avait sa sphère d'action distincte : à la noblesse, le territoire rural; à la bourgeoisie, l'enceinte des villes et leur banlieue. Si quelques villes avaient été astreintes primitivement à l'autorité féodale, le mouvement de l'affranchissement des communes, affranchissement auquel contribua certainement la royauté dans une large proportion, mais qui fut opéré d'un commun accord entre la noblesse et la bourgeoisie, affranchissement qui fut bien plus la consécration légale d'un fait existant que la création d'un fait nouveau, n'avait laissé à cetle autorité que le lien d'une souveraineté nominale, quand elle ne l'avait pas brisé tout à fait.
Il faut être doué de passions aveugles, ainsi que beaucoup des hommes de notre temps, ou ne pas connaître l'histoire, pour prétendre que la noblesse de France, alors même qu'elle possédait dans ses domaines, d'après le droit féodal, une part très-
^ Nous pouvons citer un témoignage non douteux de la réalité de cet accord entre les deux ordres; nous le. trouvons dans l'ouvrage de M. Augustin Thierry intitulé : Essai sur V histoire de la formation et des jn^ogrès dit tiers état. Ce témoi-' gnage, appuyé sur des preuves historiques^ est d'autant moins suspect que l'auteur ne dissimule pas ses préférences pour le tiers état.
réelle des attributs de la royauté, ne fut pas animée cependant d'un sentiment essentiellement progressif et libéral. Aux états généraux de 1/484, un député de la noblesse de Bourgogne, le sire de la Roche, dans un discours qui reçut l'assentiment de son ordre, donna la vraie définition de ce que l'on doit entendre par ces mots le peuple ou la nation : Le peuple , cest tunwersalité des habitants du royaume. Sa définition est peu conforme à la définition étroite et subversive de la démagogie ; mais il dépassa le but en mêlant à des principes vrais d'autres principes incompatibles avec un gouvernement monarchique :
a La royauté est un office, non un héritage. C'est le peuple souverain qui, dans l'origine, créa les rois. L'État est la chose du peuple; la souveraineté n'appartient pas aux princes, qui n'existent que par le peuple. Ceux qui tiennent le pouvoir par la force ou de toute autre manière sans le consentement du peuple sont usurpateurs du bien d'autrui. En cas de minorité ou d^incapacité du prince, la chose publique retourne au peuple, qui la reprend comme sienne. Le peuple, c'est l'universalité des habitants du royaume; les états généraux sont les dépositaires de la volonté commune. Un fait ne prend force de loi que par la sanction des états, rien n'est sain ni solide sans leur aveu. »
Ces idées, trop avancées encore pour l'intelligence du tiers état, même dans leurs parties compatibles avec la constitution monarchique, ne furent pas soutenues par lui; mais il n'opposa qu'une force d'inertie, sans élever aucun dissentiment avec la noblesse, qu'il suivait de loin dans la route tracée pour la revendication des libertés politiques; l'accord traditionnel entre les deux ordres n'avait pas encore cessé de régner, seulement la préoccupation exclusive du tiers état se concentrait sur les questions de subsides.
En dehors de ces questions, l'initiative du tiers état dans les questions politiques et économiques ne commence guère à se montrer qu'aux états d'Orléans de i56o. Il rédigea un cahier de doléances en 354 articles, parmi lesquels nous relevons ceux-ci :
« La tenue des états généraux, une fois au moins tous les cinq ans, et le choix immédiat d'un jour et d'un lieu pour leur prochaine convocation. L'élection des officiers de magistrature par le concours de l'ordre judiciaire, des magistrats municipaux et de la couronne. L'élection aux dignités ecclésiastiques par le concours du clergé et d'un certain nombre de notables ; l'interdiction aux prêtres de recevoir des testaments; l'attribution d'une part des revenus ecclésiastiques à l'établissement de nouvelles chaires dans les universités
DTJ REGINE DE LOTTfS XIV. ^3
et d'un collège municipal dans chaque ville. La restriction des justices seigneuriales au profit de la justice royale; ladéchéance des droits seigneuriaux pour tout noble convaincu d'exactions envers les habitants de ses domaines. L'unité des poids et mesures, la suppression des douanes intérieures; l'élaboration de règlements prohibitifs pour la coupe des bois de haute futaie ; l'établissement de tribunaux de commerce et de police nommés par élection. »
La portion économi([ue dé ces doléances devint la base des lois commerciales qui furent mises en vigueur dans ce siècle et dans les siècles suivants. La portion politique demeura généralement à l'état de simple théorie, excepté en ce qui concernait l'extension delà justice royale en restreignant les justices seigneuriales; la royauté s'y appliquait depuis longtemps déjà et dans cette voie n'avait pas besoin d'encouragements. Depuis qu'il était permis à celui qui avait subi une condamnation de prendre le juge seigneurial à partie en le citant devant la juridiction royale, l'exercice de la justice seigneuriale était devenue en réalité un inconvénient, un piége^ un danger même, bien plus qu'un privilège, et les justices seigneuriales disparaissaient, sinon de droit, au moins de fait.
Il ne paraît pas que ces demandes restrictives
de la juridiction féodale aient élevé de sérieux dissentiments entre la noblesse et le tiers état; la noblesse sentait que le temps de la féodalité avait cessé d'avoir sa raison d'être, et acceptait, provoquait même toutes les réformes qui l'eussent constituée simplement en noblesse parlementaire. Son attachement au principe des états généraux est un indicei indiscutable de ces dispositions ; la pratique régulière des assemblées politiques qu'elle réclamait eût inévitablement conduit à cette transformation. Si elle ne l'eût pas souhaitée, sa politique eût été de se refuser aux états généraux et de lutter sur un autre terrain contre la royauté et la bourgeoisie pour le maintien de ses droits féodaux.
Le clergé fut sans doute plus sensible à l'ingérence du tiers état. Le principe électif, réclamé pour les hautes fonctions ecclésiastiques avec intervention des laïques, était conforme aux traditions de la primitive Église^ mais avait cessé de s'accorder avec les vues des papes et des rois, qui trouvaient dans la nomination faite par leur double concours un moyen puissant d'influence sur les membres du clergé et d'action gouvernementale sur les sujets; il ne s'accordait pas davantage avec les vues du clergé lui-même, dont la tendance était de plus en plus de former un corps isolé de l'élément laïque. Une
ingérence d'une autre nature fut relative à ses biens.
Le retour à la masse sociale de l'excédant superflu des. richesses du clergé fut, en effet, sous l'ancienne monarchie, constamment réclamé sous une forme ou sous une autre. Les rois tiraient sur les biens du clergé une sorte de bons à acquitter par la collation à des laïques de certains bénéfices ecclésiastiques, collation certainement plus fâcheuse dans l'intérêt religieux que n'eût été dans une certaine mesure la suppression des bénéfices eux-mêmes,
A l'assemblée suivante, le clergé eut à parer un coup bien plus direct encore.
L'assemblée de i56o, close le 3i janvier i56i, ne s'était pas trouvée munie de la part de ses mandants de pouvoirs suffisants pour consentir les taxes nouvelles réclamées par la royauté. Il avait donc été résolu que les états provinciaux s'assembleraient le 20 mars i56i pour en délibérer, et qu'ils enverraient ensuite un député de chaque ordre à Melun, pour le i" mai suivant. La réunion de ces délégués des treize gouvernements, au nombre de trente-neuf membres, ne put pas avoir lieu à la date et au lieu indiqués, mais seulement au mois d'août, à Pontoise. La cause de cet ajournement provenait de ce que les députés du clergé, au nombre vingt-six, s'étaient
l6 SOUVENIRS
rendus au colloque de Poissy, dont le but était, on le sait, de ramener les protestants dans le giron de l'Église catholique. Dans cette assemblée de Pontoise, plus encore que dans celle de l'année pré» cédente, les cahiers des deux ordres et les délibérations de leurs délégués témoignèrent de l'entente qui existait entre la noblesse et la bourgeoisie pour arriver aux progrès et aux réformes. Au lieu de cinq années, la fixation de la période demandée pour la convocation des états généraux fut réduite à deux années. Ces délibérations furent la source à laquelle le chanceher de THôpital puisa les éléments de l'ordonnance dite de Moulins, publiée en I d66, qui restreignit à la fois la compétence des justices. seigneuriales et des justices municipales, et leur enleva particulièrement la connaissance des causes civiles. En outre, ces délibérations élaborèrent certaines règles, posèrent certains principes dont le sort fut de demeurer bien plus longtemps encore à l'état de théorie pour n'éclore que sous une forme violente et révolutionnaire, plusieurs siècles plus tard. Elles dénoncèrent comme abusif le fait de propriété privée concédé aux offices de judicature, de police, de finance^ et proposèrent de réduire ces offices à de simples commissions triennales. Le principe de la tolérance religieuse fut proclamé, et le libre exercice de leur culte par conséquent
DU RKGNE DE LOUIS XIV. i-y
demandé pour les protestants. Chose enfin singulièrement digne d'attention, les députés des deux ordres proposèrent la vente des biens de l'Église dont le produit fut évalué à 1 20 millions en indemnisant le clergé ])ar des pensions payées par l'État. Comme les députés du clergé se présentèrent avant la fin de l'assemblée, qui se transporta à Saint-Germain où elle termina sa session, ceux-ci parèrent à une proposition qui eût été l'anéantissement de leur corps comme ordre politique, par l'engagement de prendre à la charge du clergé et d'éteindre en moins de dix années le tiers de la dette publique.
Les états généraux de 1576, i588, 1 598, furent plus préoccupés des luttes religieuses que de réformes sociales; la dissidence et la lutte si vives entre les croyances n'engendrèrent aucun dissentiment particulier entre la bourgeoisie et la noblesse; pour trouver le premier indice de ces dissentiments, il nous faut arriver aux états de 1614.
Cet antagonisme nouveau de la bourgeoisie contre la noblesse avait pris son origine dans la vénalité et l'hérédité des offices consacrée par la Paulette^, impôt dont le résultat était de constituer la bourgeoisie en une sorte de noblesse ayant des
* Cet impôt annuel, établi par édit de Henri IV du 12 sep-
privilèges très-serieux, plus sérieux que ceux de la noblesse elle-même, lesquels, depuis la suppression graduelle des droits féodaux, passaient de la réalité à un état purement honorifique. A la bourgeoisie appartenait de plus en plus toute l'influence; elle lui était assurée, non-seulement par la possession de tous les offices de judicature, mais encore par la possession de la plupart des charges de secrétaires d'État, de conseillers d'Etat, de maîtres des requêtes, et bientôt de toutes celles des intendances de province que Richelieu allait instituer. La royauté, partant de ce principe défectueux, que la monarchie était moins un office héréditaire qu'une sorte de propriété privée, la
tembre ^604, prit son nom de celui de son inventeur, Charles Paulet, secrétaire de la chambre du roi.
Par une erreur que nous rectifions, l'année 1615 est indiquée tome I", p. 181, comme point de départ de cet impôt.
Un moment cette taxe fut appelé la Pâlotte, du nom de Pâlot qui en fut le fermier après Paulet; mais la dénomination de Paulette prévalut.
Le payement de cette taxe était volontaire; mais, si le titulaire d'un office mourait sans avoir payé au terme assigné l'annuité courante, son office tombait aux parties casu elles; néanmoins les héritiers présomptifs et les créanciers étaient admis au payement de la taxe pour relever la déchéance.
La Paulette, un instant supprimée le 15 janvier 1618, fut rétablie le 31 juillet 1620.
Les officiers des cours souveraines furent exemptés de la Paulette par un édit de 1722; l'abus ne fut que plus grand, puisque l'hérédité des offices se trouva consacrée sans compensation d'impôt et sans possibilité de déchéance.
DU RhGiVE DE LOUIS XIV. 29
faisait administrer non par des gentilshommes qui eussent apporté dans cette gestion un esprit d'indépendance qui eût gêné et déplu, mais par des gens d'affaires d'autant plus souples, à l'origine surtout, qu'ils n'avaient pas comme les gentilshommes une prétention à une part de souveraineté comme seigneurs du sol, et qu'ils avaient tout à gagner à leur souplesse afin de grandir et de faire plus tard compter avec eux.
La jalousie de la bourgeoisie contre l'ordre nobiliaire naquit donc, non de l'accroissement de celui-ci en prérogatives et en puissance , mais du fait de son propre accroissement. L'ordre des gentilshommes, loin de suivre une marche ascendante, décroissait au contraire, non-seulement en prérogatives et en puissance par l'abolition ou la désuétude successives de la plupart des droits féodaux, mais encore en richesse par son exclusion de toutes les charges lucratives, par son abstention imposée par la règle, à de rares exceptions près, pour toutes les entreprises du commerce et de l'industrie, enfin par le service militaire pour lequel elle offrait généreusement à la patrie et son sang et son or. En un mot, la noblesse décroissait en puissance, et la bourgeoisie montait en autorité; la noblesse se ruinait malgré son privilège d'exemption d'impôts, tandis que la bourgeoisie s'enrichissait. Pour payer ses dettes croissantes,
la noblesse avait été autorisée par la royauté à vendre ses fiefs, et elle les vendait à la bourgeoisie. Celle-ci à bon marché devenait propriétaire terrienne, et exerçait tous les droits utiles attachés à la possession du sol : rentes et cens sur les vassaux. Les bourgeois acquéreurs des fiefs nobles prenaient volontiers la qualité de seigneurs de ces fiefs, en prenaient même les titres, si ces fiefs étaient titrés, ainsi que le prouvent les listes authentiques des membres du tiers état aux états généraux * ; néanmoins ils n'étaient considérés que comme pos-
* Aux états généraux de 1593, les députés du tiers état, possesseurs de fiefs ou de terres, font suivre pour la première fois leur nom patronymique du 'nom de ces fiefs ou terres, mais ils ne les font précéder que du mot modeste de sieur; ainsi, nous trouvons Boucher, sieur d'Orsay, pour la prévôté de Paris; Vincent, sieur de Tresfontaines, pour la ville d'Auxerre, et bien, d'autres; mais, aux états de 1614, si quelques membres se contentent encore de se qualifier sieur de tel lieu, beaucoup d'autres se qualifient seigneurs, ou font précéder leur nom de la qualification de noble homme, ou même encore prennent ces deux qualités à la fois, parfois même ils portent des titres; citons entre cent au moins : noble homme M« Perrot, seigneur du Chesnard, pour la ville de Paris; noble homme Claude Brosse, seigneur de Sérisin,pour la province de Dauphiné; noble François le Sain, pour le duché de Bourgogne; noble homme M« Julien le Bret, vicomte de Gisors, en Normandie; noble homme Jacques de Fleires, sieur et baron de Bouzon, pour la sénéchaussée de Rouergue ; Hévrard du Chastenet, sieur et baron du Murât, pour la sénéchaussée de Limoges; noble de la Chapoulie, pour le bas-Limousin; noble homme Florimond Rapine* sieur de Samxi, pour le bailliage de Saint-Pierre-le-Moustier.
Molière, lorsqu'il écrivit sa comédie àw Bourgeois genlilhomme, ne manquait pas de types à choisir.
DU Rl'.GNi: l)K LOUIS XIV. 3 I
sédaiit ces fiefs en roture , et cette différence avec le possesseur noble les humiliait.
Tout bien considéré , l'œuvre de la politique absolue, arrivant à son développement, avait constitué pour la bourgeoisie une situation préférable, envisagée au point de vue solide , à la situation de la noblesse. La bourgeoisie possédait toutes les charges pouvant procurer l'influence ou la richesse; elle avait de plus un libre accès à la possession des fiefs. Elle formait donc un corps privilégié, plus privilégié même que celui de la noblesse, puisqu'aux privilèges des droits attachés aux fiefs elle joignait le privilège des charges.
Le tiers état ainsi que la noblesse et le clergé formaient donc trpis corps privilégiés, vis-à-vis du peuple des campagnes ; car celui-ci, bien que parfois appelé dans les comices pour l'élection des députés du tiers état, n'exerçait qu'un droit précaire, limité par son intelligence peu avancée et qui l'est encore si peu de nos jours, malgré une civilisation plus grande , parce que celle-ci est corrompue par tous les vices qui naissent de l'abandon des croyances et des pratiques religieuses. En réaUté, le peuple des campagnes n'avait Hen à gagner en extension de droits à passer^ par la vente des fiefs, de l'autorité d'un seigneur gen* tilhomme à celle d'un seigneur roturier. L'autorité
Sa SOUVENIRS
du seigneur avait déjà néanmoins subi une modification bien profonde; le servage proprement dit avait été successivement aboli, et, dans certaines provinces, depuis le xiii^ siècle il n'en restait nulle trace. Bien plus, le paysan était généralement devenu propriétaire foncier par l'abandon consenti par les seigneurs de la majeure partie de leurs domaines, sous la réserve de rentes toujours relativement très-faibles comparativement au revenu des terres concédées. En France, avant même la grande révolution à laquelle on attribue à tort un résultat qu'elle ne fit que généraliser davantage, la grande division du sol attirait l'attention des économistes et des financiers \ elle faisait l'étonnement des étrangers .
Quelques droits impopulaires se maintinrent néanmoins jusqu'à la grande révolution, tels que la dime, les droits de lods et ventes, les rentes foncières inaliénables, elles-mêmes considérées, lors de leur création , comme un bienfait inestimable; mais ces droits étaient devenus impopulaires par le fait même de l'avantage acquis par le paysan français de devenir propriétaire; s'il ne l'eût pas été, ces droits eussent été pour lui ou nuls ou peu sensibles. Il est à remarquer, en effet, que dans les pays étrangers où les droits de la noblesse se
^ Voyez les œuvres de Turgot et de Necker. * Voyez Arthur Young, Voyage en France.
sont conservés dans leur intégrité jusqu'en j 789, la noblesse n'y était pas impopulaire.
La corvée, successivement adoucie, différait peu sensiblement des prestations d'aujourd'hui; la milice, qui prenait les habitants des campagnes pour les incorporer dans les armées du roi, avait bien des rapports avec la conscription moderne, si ce n'est qu'elle en prenait moins. Quant à la taille, c'est-à-dire l'impôt direct, la taille était impopulaire surtout par cette différence qu'elle n'atteignait point les privilégiés de la noblesse et du* clergé. Mais la corvée, la milice, la taille, employées l'une à l'entretien des chemins, l'autre à la défense du territoire, la troisième à créer à l'Etat des ressources financières, n'étaient plus comme la première, ou n'avaient jamais été comme les deux dernières, entre les mains des seigneurs.
Chose étrange au premier aperçu, mais fait qui s'explique en y réfléchissant, la noblesse, jadis populaire ainsi que nous n'avons pas eu de peine à le démontrer ^, tombait vis-à-vis de la bourgeoisie et du peuple dans une impopularité qui alla grandissant, jusqu'aux jours de la grande révolution, bien moins par le fait des privilèges qui lui restaient que par le fait de la privation des privilèges et des droits qu'elle n'avait plus. Ce qu'elle avait perdu
1 Voyez tome 1 de ces Souvenirs, page 56 et suivantes. III. 3
constituait ce qui pouvait la faire respecter et la faire aimer à la fois; ce qui lui restait ne pouvait que la faire jalouser et haïr.
La noblesse riche, privée de tout pouvoir dans les campagnes, les abandonnait pour Paris et pour la cour; la noblesse pauvre y restait parnécessité, mais y vivait dans l'isolement et sans influence. INi l'une ni l'autre n'avaient plus d'autorité à faire respecter et aimer, mais il restait à l'une et à l'autre quelques droits féodaux qui se résolvaient en argent à percevoir. La première par ses intendants, la seconde directement, étaient portées à traiter désormais leurs tenanciers d'autrefois comme de simples débiteurs. L'esprit de patronage avait cessé. Alors la perception de ces droits devint odieuse aux campagnes. Ces droits n'avaient plus pour raison d'être les charges d'une part essentielle du gouvernement; ils n'étaient plus exercés par une autorité paternelle, mais par des créanciers; la condition des paysans devint par suite réellement plus malheureuse qu'elle n'avait été du temps de la souveraineté féodale. L'agriculture tomba dans le mépris par l'abstention des classes supérieures, la bourgeoisie continuait à vivre dans les petites ou dans les grandes villes; le paysan se trouva en face de l'abandon de tout ami, de tout protecteur. Le gouvernement royalj tout entier à la poursuite de son œuvre de con-
quérir les sympathies de la bourgeoisie pour achever de ruiner la puissance et le prestige delà noblesse, ne s'occupait nullement du sort de ce malheureux paysan affranchi; il ne le considérait qu'au point de vue de la taille ou de la milice pour remplir les coffres du trésor ou grossir les rangs des armées^ La taille comme la milice se levaient de la manière la plus arbitraire. Pour ce qui concerne la taille en particulier, elle était tellement variable que nul ne pouvait prévoir ce qu'il payerait l'année suivante. Son recouvrement était confié à un infortuné paysan pris au hasard, la plupart du temps ne sachant point lire, collecteur nommé pour une année; il était responsable sur son avoir de l'intégralité du recouvrement, et il était toujours ruiné par cette charge forcée. Cette victime n'en était pas moins armée du pouvoir le plus arbitraire; le collecteur taxait suivant son appréciation seule, et par conséquent, le plus souvent suivant son ignorance, parfois suivant ses passions, chacun des habitants de sa commune en proportion de son revenu. Les paysans, atteints toujours d'autant plus fortement par l'impôt qu'ils manifestaient plus d'aisance, finissaient par pré-
* Dans son remarquable ouvrage sur V Ancien Régime et là Hévolution, M. de Tocqueville a fait admirablement ressortir la situation déplorable du paysan français sur la fin de l'ancien régime;
férer la paresse et la misère au travail, qui ne pouvait leur procurer qu'un bien-être précaire; c'est ainsi que l'agriculture et la production du sol tombaient dans une complète décadence. Faut-il s'étonner maintenant de l'épouvantable explosion de la révolution française après tant d'actes d'imprévoyante ambition accumulés parla dangereuse théorie du pouvoir absolu ?
La noblesse, finissant par accepter la situation qui lui était faite, s'habitua à la nullité. Elle montrait toujours le même courage à la guerre, mais dans la vie civile elle affectait les allures de la dissipation, le dédain des travaux utiles, un penchant aux idées antireligieuses et philosophiques , le mépris des classes inférieures. A l'antique orgueil qu'on eut pu lui reprocher peut-être, mais qui naissait de hauts sentiments, elle substituait la vanité, qui n'est que la supériorité mensongère que croient s'arroger les gens futiles. La noblesse ainsi transformée devint la noblesse suivant le cœur de la politique absolue : elle n'avait plus d'existence propre, plus d'autorité, elle était obligée de tout devoir à la faveur; ruinée le plus souvent, tout en possédant encore de vastes terres dont son absentéisme, son aversion nouvelle pour j l'agriculture et les malversations de ses intendants ne lui permettaient de tirer que de maigres revenus, elle demandait l'entretien de son exis-
tence luxueuse encore à des pensions prélevées sur le trésor public obéré. L'impôt, produit des labeurs populaires, devait alimenter des hommes parfois inutiles. La noblesse avait abdiqué son antique indépendance qui n'excluait pas le dévouement à la monarchie, pour la souplesse et la flatterie; le roi pour elle était devenu un dieu, son dévouement était un culte; il ne lui était resté qu'une vertu, la fidélité ; semblable au chien fidèle, elle baisait la main qui l'avait cruellement frappée. Désertant les traditions de ses aïeux, oubliant l'étymologie du titre de gentilhomme ^, elle s'accoutuma à personnifier dans le prince la France et la patrie. Cet oubli des principes devait l'entraîner un jour dans l'émigration, généreuse erreur qui la perdit elle-même sans sauver la royauté.
Ces circonstances, dont nous avons déroulé les dernières conséquences afin de tracer un tableau d'ensemble, étaient loin, lors des états généraux de i6i4y d'être arrivées à leur développement; mais elles donnent le secret de l'antagonisme nouveau qui éclata, dès leur ouverture, entre la noblesse et la bourgeoisie. En outre, la cour apporta une habileté calculée à susciter des propositions surlesquelles elle savait que les trois ordres ne pourraient s'accorder '^.
* Gentis homo, l'homme du pays.
2 Voyez V Histoire des états généraux, par Boullée.
Pour la première fois le tiers état manifesta sa susceptibilité sur le cérémonial : il devait présenter au roi ses doléances à genoux' ; lorsque le chancelier prenait la parole devant les trois ordres réunis^ s'il s'adressait au clergé ou à la noblesse, il se découvrait ; mais il se couvrait s'il s'adressait au tiers état. Ces susceptibilités sur un cérémonial qui n'avait jusqu'alors jamais froissé le tiers état ouvrirent le champ à des escarmouches préliminaires; mais la lutte devint plus sérieuse à l'occasion de la vénalité des charges de judicature et de l'hérédité des offices assurées par la Paulette. La noblesse réclamait cette double suppression. Cette demande était un coup sensible porté au tiers état, une attaque à ses privilèges nouveaux, source de sa nouvelle grandeur. Une telle propo- . sition se présentait avec un caractère d'autant plus dangereux pour le tiers état, que la suppression de ces abus offrait un incontestable caractère d'intérêt public. Le tiers état, pour ne pas rester sur une périlleuse défensive, répondit habilement aux réclamations de la noblesse par
* D'après l'ancien cérémonial , les orateurs des deux premiers ordres mettaient un genou en terre en commençant leur harangue, pui5 se relevaient; mais l'orateur du tiers état devait prononcer la sienne tout le temps à genoux. On avait remarqué comine exception qu'aux états de 1560, l'orateur du tiers avait eu la permission de se relever après avoir prononcé les premiers mots.
DTI TllV.NE Di: LOUIS XIV, '5c)
une attaque : il se déclara disposé à adhérer ; mais il fit remarquer que, si l'on tarissait pour le trésor la source des revenus que lui fournissait l'impôt qui consacrait l'hérédité des offices, il était juste de lui assurer en compensation la ressource que procurerait la suppression des pensions. Cette contre-proposition était à son tour une sensible atteinte portée aux intérêts de la noblesse. Depuis que ce corps était en voie de courir à sa ruine non seulement par les dépenses onéreuses que lui imposaient les guerres incessantes, mais encore par la modification successive des anciennes conditions de son existence, les pensions sur le trésor ou sur le domaine lui étaient devenues un soutien presque indispensable ; car il ne faut pas oublier que, pour les gentilshommes, le service militaire était gratuit. En même temps, pour donner plus de popularité à sa proposition, le tiers état l'accompagna de la demande de la suppression de la taille.
Le tiers état voulait que les propositions de la noblesse et les siennes ne formassent qu'un seul ensemble : la noblesse demandait leur disjonction. La querelle s'envenimant de part et d'autre, le clergé se porta comme médiateur; mais il ne réussit qu'imparfaitement. La noblesse l'accusa d'avoir permis que des paroles prononcées par l'envoyé du tiers état cachassent quelque offense, et elle
4o SOUVENIRS
porta plainte au roi. Sous l'autorité du monarque, une réconciliation se fît; le tiers état désavoua toute intention d'offense envers la noblesse; mais la réconciliation était au fond plus apparente que réelle. En définitive, ce fut la noblesse qui en paya tous les frais, car le premier ministre, Richelieu, ne fit que de vaines promesses de supprimer la vénalité et l'hérédité des offices; mais il s'engagea à réduire annuellement d'un quart les pensions de la noblesse et à supprimer les plus inutiles.
D'autres divisions entre les trois ordres surgirent à l'occasion d'une proposition adoptée par le tiers étal pour bien constater l'indépendance du pouvoir royal vis-à-vis du Saint-Siège, sorte de prélude à la célèbre déclaration du clergé de France en 1682. Mais, dans cette circonstance, le clergé, auquel s'unit la noblesse, repoussa une proposition trop radicale dans les termes qui avaient été adoptés; car ils pouvaient être interprétés comme tendant à provoquer une scission dans l'ordre spirituel. Le clergé demanda même la publication en France des actes du Concile de Trente, publication jusqu'alors toujours refusée pour tous ceux de ses canons qui impliquaient l'ingérence du pouvoir spirituel dans les affaires temporelles et politiques. La noblesse était au fond peu disposée à appuyer la demande du clergé;
mais elle y eût accédé, peut-être, en raison de l'initiative des démarches personnellement faites par ceux de ses parents appartenant à l'ordre du clergé et devant les craintes inspirées par quelques troubles, grossis à dessein, suscités par les protestants dans le Rouergue et dans le Béarn, si l'inflexible résistance du tiers état n'ei^t fait évanouir la tentative du clergé.
La noblesse inscrivit dans ses cahiers la deaiande pour les membres de son ordre de pouvoir faire partie des parlements du royaume ; la faculté pour eux de participer aux charges civiles et municipales; l'autorisation de faire le trafic en grand sans déroger. Elle comprenait, en effet, qu'avec la transformation sociale qui marchait à grands pas, elle marchait elle-même d'un pas non moins rapide à l'anéantissement de sa fortune et de sa puissance politique; que, par conséquent, son intérêt même exigeait qu'elle entrât dans le droit commun. Cette aspiration ne faisait le compte ni de la royauté, ni de la bourgeoisie; ce vœu resta sans écho ; on préféra laisser la noblesse cantonnée dans ses privilèges impuissants et surannés.
Le parti pris de la politique royale de repousser tous les vœux de la noblesse, de se jnontrer favorable à tous ceux de la bourgeoisie, était peu fait pour établir la conciliation entre les deux ordres;
[^1 SOTIVENIRS
de plus, leur dissidence s'était envenimée à l'occasion d'une querelle particulière sur laquelle nous aurons occasion de revenir, entre un député de la noblesse et un député du tiers état, le comte de Bon ne val et le sieur de Chavaille, querelle dans laquelle chacun des deux ordres s'était jeté avec ardeur. Cette querelle fut cependant l'occasion d'un vote unanime des trois ordres pour une déclaration contre le duel.
La régente Marie de Médicis, et son conseiller Richelieu qui préludait à son système de gouvernement, virent avec joie le succès de divisions auxquelles leurs secrètes menées étaient si peu étrangères, divisions qui paralysaient tous les résultats salutaires que l'on eût été en droit d'attendre de la réimion des états généraux. Un jour, de la manière la plus inopinée et quelles que fussent ses protestations, l'assemblée fut déclarée dissoute. Malgré cet ordre de clôture, les députés, ayant voulu se réunir, trouvèrent le lieu de leurs séances démeublé par la prévoyance du ministre. Néanmoins ils restèrent isolément à Paris, attendant la réponse à leurs cahiers.
Le 24 mars 161 5, les présidents des trois ordres seulement furent mandés au Louvre, où le chancelier leur fit connaître que le roi leur accordait leurs principales demandes : l'abolition de la vénalité des charges, la réduction des pensions,
DU RRGNi: DK LOUIS XIV. /|3
j'établissement d'une chambre de justice contre les malversations des financiers. Ces promesses étaient une manière de renvoyer chez eux les députés des trois ordres à peu près satisfaits ; mais, après leur départ, nulle suite sérieuse ne fut donnée à ces réformes. Il fallut attendre trois années pour que la Paulette fût supprimée ^ encore cette suppression ne fut-elle qu'une éclipse de deux années après laquelle cette taxe et l'exorbitant privilège qu'elle consacrait furent rétablis ^
La royauté méconnaissant ce principe, on ne s^ appuie que sur ce qui résiste, et se sentant désormais assez forte, après avoir haussé son piédestal des privilèges féodaux, des franchises municipales^, des libertés politiques, abattus sous ses
* Voy. la note de la p. 27 sur la Paulette.
2 Un émdil distingué, M. de Ruble, a récemment exhumé de vieilles chartes qui donnent de précieux renseignements sur l'émancipation de la commune d'Ollioules, en Provence, par un commun accord entre le seigneur et un bourgeois qui s'était constitué le mandataire des habitants. L'émancipation obtenue conférait à ceux-ci le droit d'être administrés par des magistrats élus. Un jour vint où la royauté supprima ce droit d'élection et conféra elle-même les charges municipales. La commune jalouse de ses privilèges obtint du roi de lui racheter les charges afin de revenir à l'élection. Au bout d'un certain temps une suppression nouvelle des privilèges municipaux forçait la commune à un rachat nouveau, jusqu'à ce que la commune succombant sous le poids de ses sacrifices pécuniaires fût définitivement contrainte de renoncer à ses franchises et à l'élection de ses magistrats.
pieds, s'était faite à elle-même cette promesse que le système de la représentation nationale avait vu son dernier jour, que ces états généraux de r6i4 et i6i5 seraient les derniers de la monarchie.
Ce tableau rétrospectif des anciennes assemblées de la nation et des états généraux était nécessaire à placer sous les yeux du lecteurpour lui permettre de se rendre un compte exact du rôle essentiellement national et utile qu'eût été appelée à remplir une assemblée des états généraux en i652. L'œuvre ébauchée, laissée par les précédentes assemblées, restait à achever tout entière; mais, pour peu que la royauté eût voulu y donner son concours en unissant les ordres au lieu de les diviser, en consentant au sacrifice du pouvoir législatif exclusif pour le partager avec les mandataires de la nation, en reconnaissant que la seule fonction qui lui appartienne sans partage consiste dans l'exercice du pouvoir exécutif, le
L'histoire de la commune d'Ol Houles est, à bien peu d'exceptions près, celle de toutes les communes de France.
La France est ainsi devenue la nation de l'Europe chez laquelle les libertés municipales ont éprouvé le plus d'entraves. L'auteur de ces Souvenirs a eu l'occasion de signaler ce fait dont notre amour-propre national ne se doute guère, dans son discours à la Commission de la décentralisation en faveur de l'élection des maires, dans lequel il a présenté le tableau comparé des diverses législations étrangères sur cet important sujet. {Discours publié en brochure^ Dentu, édit., 4870.)
programme tracé par la logique de la situation pouvait magnifiquement s'accomplir.
La noblesse avait alors une tendance prononcée à se séparer du parti des princes; leurs vues étroites et égoïstes ne lui étaient que trop clairement démontrées. Nous savons, par ses cahiers des états de i6i4, combien ses prétentions eussent été peu exigeantes; elle désirait entrer dans le droit commun bien plus qu'elle ne tenait au maintien des privilèges qui lui restaient, alors que les plus importants, qu'elle ne réclamait plus, avaient été depuis longtemps déchirés. Elle tenait essentiellement au maintien du principe monarchique, mais elle voulait obtenir contre le pouvoir absolu les garanties que donnent les droits représentatifs et constitutionnels. Bien que l'irrégularité et la rareté de la convocation des états généraux ne l'eussent pas formée par une pratique constante aux institutions représentatives, elle comprenait admirablement le jeu théorique de ces institutions K La noblesse du temps de la Fronde en donna la preuve par ses efforts pour obtenir la promesse de la convocation des états généraux, par sa courageuse persistance à poursuivre la réalisation de cette promesse; mais, la royauté ayant failli à son engagement, il
^ Voyez tome P' de ces Souvenirs, pages 246 et suivantes.
ne lui fut pas possible de faire connaître toute rétendue des sacrifices qu'elle eût consentis, toute la générosité de son programme. Son programme aux états de i6i4, renfermant des idées si avancées déjà, et celui que, près de deux siècles plus tard, elle apporta aux états généraux de 1789, nous font juger à peu près quel eût pu être le programme de i652.En 1632, comme en 1789, nous ne craignons pas de dire qu'elle possédait à un plus haut degré que la* bourgeoisie proprement dite Tintelligence des idées constitutionnelles. En i652, la preuve de ce fait est facile; si la royauté put résister à la demande pressante de la convocation des états généraux, ce fut la tiédeur, l'animadversion même de la bourgeoisie pour cette convocation, qui lui en fournit les moyens. C'est que la bourgeoisie possédait alors, ainsi que nous l'avons établi, de très-sérieux privilèges, d'immenses avantages qui allaient grandissant à l'ombre du pouvoir absolu, et qu'elle craignait de les perdre dans la discussion d'un gouvernement libre. En 1789*, l'entraînement général des idées
• La prédilection très-réelle de la bourgeoisie pour les privilèges se retrouve sous les divers gouvernements que les révolu^ lions nous font traverser, dans sa soif insatiable pour les fonctions publiques dont les constitutions modernes ont rendu les titulaires des privilégiés véritables. On est arrivé à ce renversement des rôles, que les fonctionnaires ne sont plus faits pour le public, mais que le public semble fait pour les fonction-
DU IIKGJVE DE LOUIS XIV. l\'J
pour une rénovation politique qui ne pouvait plus se différer en présence d'une monarchie absolue
naires. Il n'a fallu rien moins qu'une révolution nouvelle pour' arriver à la suppression du privilège établi par l'article 75 de la Constitution de l'an VIÏI.
Lorsque nous avons f^it à la dernière séance de la Commission de décentralisation la proposition de supprimer ou de modifier cet article;, après avoir dit que chez aucun peuple^, ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes, les fonctionnaires n'ont été protégés par un semblable privilège ; après avoir fait ressortir tout ce que ce privilège renferme d'exorbitant, tout le danger qu'il présente pour le gouvernement lui-même contre lequel s'accumulent les griefs et les haines suscités par les abus commis par certains fonctionnaires contre lesquels des autorisations de poursuites ne sont presque jamais demandées, en raison de la faible chance de les obtenir, nous avons fait encore valoir ce motif que le privilège consacré par cet article, de même que les privilèges héréditaires autrefois conférés à la bourgeoisie et consacrés par la Paulette, étaient l'œuvre de la pohtique de centralisation. Cette politique de centralisation a créé l'antagonisme des classes, afin de rendre sa protection indispensable pour les garantir dans leurs rivalités; tandis que la décentralisation aurait pour résultat de rétablir l'harmonie entre les classes. Celles-ci, au lieu de se diviser, comptant sur le pouvoir pour le maintien de l'ordre social, sentiraient la nécessité de s'appuyer les unes sur les autres dans cette harmonie, condition indispensable du bonheur et de la prospérité durables d'une société politique. Nous terminions en disant : Le privilège dont jouissent les fonctionnaires, étant le plus grand obstacle à la décentralisation, puisqu'il prive les administrés des garanties nécessaires contre les administrateurs, ce privilège doit cesser !
M. Odilon Barrot, président de la Commission, nous remercia d'avoir soulevé la question, tout en ajoutant qu'elle se rattachait à une refonte de l'organisation judiciaire qui excéderait les limites déjà si étendues du travail de la Commission. L'honorable président, dans sa lettre au ministre de l'intérieur rendant compte de nos travaux, a inséré ce passage : « On ne sait pas
devenue impuissante parce que, si elle avait détruit tous les obstacles qui pouvaient limiter son autorité, elle avait du même coup renversé tous les étais qui pouvaient la soutenir, trouva certainement la bourgeoisie empressée pour la convocation des états; mais que remarquons-nous? La noblesse, renonçant à tous ses derniers débris des privilèges féodaux, acclamait la vie politique pour tous ; elle eut borné ses désirs à former une chambre haute, et rien ne prouve que, la théorie appliquée de la pondération des pouvoirs, la prospérité et la liberté des citoyens, la dignité et la stabilité du gouvernement s'en fussent plus mal trouvées. La bourgeoisie, au contraire, en acclamant ces paroles de Sieyès : Qu'est-ce que le tiers état? Rien! Que doit-il être? Tout! a prouvé qu'elle ne poursuivait même pas l'éga-
assez que, grâce à cet article, un beaucoup plus grand nombre de privilégiés sont aujourd'hui soustraits à la justice ordinaire, qu'il n'y en avait sous Tancien régime en vertu des évocations de la couronne, et cependant quel cri universel s'est élevé contre ces évocations dont presque tous les cahiers de nos pères, en 1789, demandaient l'abrogation I » A cette réflexion de M. Odilon Barrot, nous ajoutons celle-ci : Les évocations de l'ancien régime étaient une faveur qui pouvait être obtenue par toute espèce de personnes, et par conséquent, quelque fâcheuses qu'elles fussent, elles restaient bien loin du privilège de l'article 75 de la Constitution de l'an VIII qui couvre une classe tout entière et déjà la plus favorisée, puisque c'est la classe qui gouverne.
. DU RKOISE DE LOUIS XIV. /j()
lité; mais, en réalité, un privilège exclusif à son profit.
Dans ce jugement sévère, mais juste, puisque nous l'appuyons sur des faits et sur des déclarations, nous sommes loin cependant de vouloir nous poser en détracteur systématique de la bourgeoisie; nous rendons, autant que personne, hommage à tout ce qu'elle renferme d'éléments honnêtes, inteUigents, laborieux; elle est faite" pour les affaires : aussi, dans la politique, c'est le côté pratique des questions qui lui convient plutôt que le côté de l'initiative et de la direction. La situation moderne, différente de celle qui existait en 1789, peut faire naître cette objection que le gouvernement de la bourgeoisie que nous signalons est légalement impalpable et insaisissable, par ce motif que la révolution ayant effacé la distinction des classes au point de vue légal, nulle classe n'a sa représentation dans le gouvernement de l'État. Les faits, plus forts que les fictions légales, se chargent de répondre à cette objection : les classes ne sont-elles pas une des conditions de l'ordre social et de la civilisation? La loi qui les nie ou ne veut pas les voir ne serait-elle pas une loi plutôt aveugle que clairvoyante? Ne serait-elle pas plutôt la pomme un peu verte des discordes et des passions que le fruit mûr de l'observation calme et philosophi-^ III. 4
5o SOUVENIRS
que? INe voit-on pas, en dépit de la loi, les classes qui existent dans la société paraître dans le gouvernement; et, parmi elles, n'en existe-t-il pas une qui s'y montre avec un rôle prépondérant? car le résultat de la grande Révolution française, résultat préparé de longue main par l'ancienne monarchie qui faisait de la prose sans le savoir peut-être, a été de remettre toute l'influence politique entre les mains de la classe bourgeoise ; la démagogie , qui parfois chasse cette classe du pouvoir, ne pouvant s'y maintenir par le fait même de sa violence et de son incapacité, les racines quelque peu coupées de l'influence prépondérante de la bourgeoisie repoussent promptement en chevelu serré.
L'équité, sans nul doute, exige que la bourgeoisie, part considérable de la nation, ait une part considérable aussi dans son gouvernement; mais elle ne doit y avoir qu'une part proportionnelle et non l'absorber en entier* En a-t-il été ainsi depuis la grande Révolution française?
La bourgeoisie, maîtresse exclusive dans les assemblées représentatives, a donné la mesure de son insuffisance constitutionnelle; elle porte dans les affaires politiques les défauts mêmes de son éducation sociale. Nous réservons des exceptions nombreuses, bien entendu; mais l'exception n'infirme jamais la règle* Elle voit de préférence dans
un lîi'GNK J)E LOTJis xrv
les fonctions publiques le côté des positions lucratives; cet esprit de calcul diminue à la fois la considération des fonctions et celle de leurs titulaires, au grand dommage du respect que devrait toujours inspirer l'autorité \ de plus, de même qu'elle est le plus souvent obséquieuse ou impolie dans les relations du monde, elle est vis-à-vis du pouvoir servile ou subversive. Qui ne sait dans quelle bassesse, et dans les expressions et dans les actes, ne saurait tomber un bourgeois courtisan ? Qui ne sait à quelles insolences ne se laisserait pas entraîner un bourgeois démagogue? Dans le premier cas, la bourgeoisie compromet le pouvoir en lui donnant un appui aveugle auquel manque l'indépendance et la considération ; dans le second cas, elle le compromet encore en se jetant dans les écarts d'une opposition brutale. Nos dernières révolutions sont les preuves accusatrices qui déposent contre elle.
Cette incapacité politique de la bourgeoisie pour la direction exclusive de l'État est traditionnelle. La Fronde l'a fait ressortir aussi clairement que l'ont fait les temps plus modernes. A cette époque, faisant passer, bien avant les sentiments patriotiques de liberté politique etde représentation nationale, un sentiment étroit de jalousie contre la noblesse, elle s'est effacée derrière les prétentions ridicules des parlements judiciaires et a fait
avorter le grand mouvement constitutionnel qui, s'appuyant sur toutes les classes de la société, sans exclusion d'aucune, pouvait rendre la France, dès lors déclarée majeure, libre, grande et prospère.
Enfin la classe inférieure, après avoir fait ses débuts politiques lors de la grande révolution et prouvé ce dont elle était capable en i 793 , parvenue depuis à une émancipation plus grande par la capacité électorale accordée à tous, vient de nous donner à Paris le spectacle de ce que peut produire sa domination exclusive : l'absence de patriotisme^ la cupidité, la bassesse, l'ivrognerie, la débauche, le vol, l'incendie, l'assassinat, voilà le monstrueux assemblage qui a constitué cette infernale orgie qui s'est intitulée : Gouvernement de la Commune de Paris! Tels ont été les actes politiques de la classe inférieure émancipée sous l'inspiration d'une éducation étrangère à Dieu, à tout culte, à tout respect, à tout devoir, à toute conscience, distribuée par l'école révolutionnaire, laquelle, il faut le dire, à la charge et à la honte de la classe bourgeoise, recrute parmi celle-ci ses directeurs.
Sans paradoxe, on peut affirmer que le terrain alors était mieux préparé qu'il ne l'est aujourd'hui pour la pratique des libertés politiques. Outre la tradition des états généraux, institution qu'il ne
s'agissait que de transformer sous une forme plus régulière et moins surannée, la France avait puisé à l'école des fortes institutions municipales de ses cités une éducation constitutionnelle sérieuse , tradition perdue de nos jours où la centralisation excessive a fait litière de toutes ces libertés sages et fécondes de nos aïeux ; le peuple proprement dit, qui n'était réellement pas représenté par le tiers état, représentation exclusive et privilégiée de la bourgeoisie, eût trouvé dans sa longue habitude des corporations ouvrières un élément pratique pour entrer par représentation dans les affaires publiques, non point avec des idées utopiques et subversives , telles que le bouleversement révolutionnaire les lui a généralement inspirées de nos jours, surtout parmi les classes ouvrières des usines et des villes, mais avec des idées conservatrices conçues dans la sphère des intérêts à la portée de chacun. Enfin, à cette époque, il existait des convictions et des caractères : le sol varié du paysage moral montrait de hautes cimes à côté des plaines fertiles , pour protéger ces dernières contre les ouragans; il montrait des rochers abrupts et durs que la main de l'homme ne peut façonner qu'en monuments, auprès de ces argiles molles et flexibles qu'elle façonne en ustensiles utiles, mais fragiles; il montrait des forêts aux arbres majestueux au-
près des moissons fécondes. Qui ne reconnaîtrait aujourd'liiii que le nivellement général qui nous a envahis nous a conduits, dans le monde moral, à bien peu d'exceptions près, aux temps des petits caractères , des petites gens et des petites choses?
Une douloureuse expérience nous a prouvé, par l'humiliation inouïe que la France vient de subir, à quel niveau l'a fait descendre le gouvernement, soit alternatif, soit combiné, de la bourgeoisie et de la classe populaire. Dans la guerre engagée contre la Prusse, tandis que tant de représentants de la vieille noblesse de France offraient généreusement leur sang à la patrie, combien de bruyants et prudents démocrates criaient aux armes et couraient aux places !
En i652, si la royauté et le parlement, qui représentait les idées de la bourgeoisie, ne se fussent concertés pour paralyser les efforts constitutionnels de la noblesse, dès lors une constitution analogue à la constitution anglaise, qui, à part quelques variations de détail conformes au génie de chaque race, est en définitive la plus stable et la meilleure qui puisse convenir à un peuple libre et monarchique, se serait établie en France. Cette forme de gouvernement se serait établie non comme une importation étrangère, non comme une imitation qui est toujours plus ou moins une
DU RKGJNE DE LOUIS XIV. • OJ
contrefaçon , mais comme production indigène et nationale.
Nous remarquons, au contraire, que les proneurs de constitution anglaise en France, et ils sont nombreux, ne sont que des importateurs de contrefaçon. Ils voudraient cette constitution, • moins le ressort aristocratique qui en fait le nerf et la beauté; ils en remplacent le pur acier par une fusion de métaux divers, amalgame sans force; à la moindre secousse, le char de l'État casse ses ressorts et verse dans le précipice d'une révolution. Toutes nos chambres hautes, y compris même celle instituée par la Charte de i8i4, auxquelles manquait ou beaucoup de choix différents, ou peut-être le principe électif exercé dans une certaine sphère et sous de certaines conditions, pour s'appuyer sur une base solide, nous présentent les lingots de cet amalgame impuissant ^ .
Comme une comparaison, même vulgaire, fait parfois mieux ressortir une idée, que le lecteur nous permette encore celle-ci ; ces artistes en constitution oublient tout simplement le précepte
^ Nous avons abordé cette question du rôle conservateur impuissant joué par la Chambre des pairs de la Restauration et par la Chambre des pairs du gouvernement de Juillet, dans notre livre déjà cité, intitulé : Questions du Jour, République, Socialisme et Pom^oir; Lecou, édit., 1849.
fondamental : pour faire un civet, prenez un lièvre.
Avant d'entreprendre le récit des tentatives faites en 1662 pour la convocation des états généraux, nous allons raconter, entre beaucoup d'autres faits de même nature qui se passèrent alors, une scène révoltante qui fera voir quel intérêt la noblesse avait au rétablissement de la paix et au fonctionnement d'une forme protectrice de gouvernement contre les excès d'une soldatesque effrénée. Depuis l'institution des armées permanentes, la moralité des soldats était généralement descendue au plus bas niveau : ce n'étaient plus des tenanciers allant faire leur service militaire sous le commandement de leur seigneur, et retournant aussitôt après aux devoirs de la famille et aux travaux des champs; mais des mercenaires le plus souvent étrangers à toute patrie, faisant métier de leur pertuisane ou de leur arquebuse, au service du plus offrant, et grossissant leur paye par les exactions et le pillage.
L'épisode inédit que nous détachons se passa non loin de Paris, au château de Courtalin*; la victime, le baron de Courtalin-Montmorency \ en
* Le "Village de Courtalin, à huit lieues de Melun, fait aujourd'hui partie du département de Seine-et-Marne.
^ L'auteur de cette lettre devait être François de Montmorency, marquis de Thury, baron de Fossenx, «eigneur de Cour-
donne lui-même le récit dans sa lettre adressée au ministre Le Tellier :
De Couitaliii, le neuvième de may 1652.
« Je me viens jeter entre vos bras pour vous demander justice de la violence commise dans le village de Courtalain et dans ma maison, estant sous la sauvegarde du roy, et de la contribution de la baste, sans avoir eu aucun éguard, son venu ce matin au point du jour quatre sent home de pié et sent chevaux commandé par aucun nomé. Us sont entré dans ma maison comme des enragés et m'ont mis en chemise, ma femme, ma sœur, mes enfants, et ont saquagé la maison de la sorte qu'y n'y ont pas laissé la maille et n'ont pas mesme épargné l'église et pry tout ce quy restet à la réserve du Saint-Sacrement. Cela est bien fâcheux à un gentillicme de ma condition d'avoir esté treté de la sort. N'en pouvant tiré vanguance, je ne la puy que demander au Roy et à vous, vous supliant très-humblement de me faire faire justice
talin, mort en 1 684, âgé de 69 ans, marié à Isabelle de Harville, fille d'Antoine de Harville, marquis de Palaiseau, gouverneur de Calais, et d'Isabelle Favier du Boulay, morte en 1712, âgée de 83 ans. Leur fils aîné entra dans les ordres et mourut en 1708, grand vicaire de Tournay ; leurs quatre filles se firent religieuses.
j8 souvenirs
et quf je demeure sous la sauvegard et protectiou du Roy. Je croy n'estre pas le seidle quy vous en portron la plainte aussi bien que moy, ayant este traité de la mesme sorte que moy. J'espère de vostre justice unpron secourt et que vous me feré rendre tout se quille m'est esté pry. Sur cet assurance je vous pry de me croire,
« Monsieur, « Vostre très-humble et obissan serviteur, « Le baron de Coiirtalin-Montmorency*. »
Ces pilleries et ces violences que le baron de Courtalin-Montmorency appelle la contribution de la haste, c'est-à-dire du bâton, contribution dont sa famille et lui n'avaient pas été les seules victimes, à ne prendre d'après son récit que dans ses alentours seulement, nous donne suffisamment l'idée de l'anarchie qui dominait, et sont une justification ajoutée à toutes les autres de la nécessité où était alors la France de faire cesser une situation intolérable. Pour en sortir, deux voies
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du minist ère de la guerre, vol. 133. A cette époque, l'orthographe n'était pas encore fixée; si l'ortographe du baron de Courtalin- Montmorency est en retard sur celle généralement en usagealors, il s'y joint peut-être une cause : on \oit aux caractères très-accentués que la lettre est écrite sous l'impression toute récente de l'outrage et de l'indignation, et que l'orthographe même de son auteur a pu s'en ressentir ; c'est pour ce motif que nous l'avons d'autant plus religieusement conservée.
lui étaient ouvertes ; celle de la monarchie absolue, ou celle de la monarchie tempérée par des institutions représentatives; ce fut de la première qu'elle fit, trom[)ée par ses guides, le choix malencontreux.
La noblesse du moins n'eut pas à se reprocher de n'avoir pas indiqué le vrai chemin ; depuis la naissance même de la Fronde, depuis i6^t8^ elle réclamait la convocation des états généraux; en. i65i, elle s'était formée d'elle-même, à Paris, en assemblée régulière pour obliger la royauté à les convoquer et en avait obtenu la promesse ^; depuis, forte de cette promesse solennelle, elle en réclamait l'exécution.
Le 27 février i652, la noblesse de l'Ile-de- France, du pays Chartrain, du Blaisois, de la Touraine, de l'Orléanais^, de la Picardie, d'une partie de la Normandie, s'était réunie à Magny^, pour poursuivre ce but; elle signa un acte d'Union. Une seconde assemblée se tint à Mainlenon, le 16 avril; une troisième à Nogent-le-Roi, le iG mai, et, dans celle-ci, fut rédigée, discutée, adoptée une lettre circulaire pour généraliser l'acte d'union et en étendre les salutaires effets. Nous ferons en son lieu connaître ce document qui
^ Voyez tome I, chapitre vi, pages 245 et suivantes. ^ Petite ville aux environs de Mantes^, qui fait aujourd'hu partie du département de Seine-et-Oisr.
6o SOUVENIRS
avait soin d'établir la légitimité et la régularité parfaite de ces assemblées autorisées à l'avance par une ordonnance royale contre-signée par quatre secrétaires d'Etat.
INulIe part en France plus que dans la province de Poitou, la noblesst; ne prit une initiative plus marquée pour poursuivre l'exécution de la royale promesse, pour produire et accélérer le mouvement constitutionnel. La preuve de l'imprévoyance de la royauté dans ses résistances, de son aveuglement dans sa poursuite du pouvoir absolu, jaillit de ce fait que ce sont les descendants mêmes de ces gentilshommes constitutionnels du Poitou qui, aux jours héroïques de la Vendée, sont restés les derniers défenseurs de la vieille monarchie ; ils étaient à la fois assez royalistes pour se dévouera la mort pour leurs convictions, et ils étaient demeurés assez populaires pour que les paysans leur demandassent, les forçassent même de marcher à leur tête.
INous trompions-nous quand nous avons dit qu'un dénoûment représentatif donné à la Fronde eût été le salut de la royauté et le salut de la France ? Il eût préservé l'une de sa chute, l'autre de la révolution.
Pour atteindre le but qu'elle poursuivait, la noblesse du Poitou se concertait afin de former, par une association régulièrement organisée, une
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 6l
réciproque entente pour obtenir la convocation des états généraux et pour se protéger contre les désordres commis par les troupes dans la province^ désordres non moins grands que ceux des alentours de Paris.
Nous avons déjà signalé * une première assemblée tenue au bourg de Puybeillard, en Bas-Poitou. DesRochers-Baritaud^, qui exerçait, suivant toute apparence, les fonctions de lieutenant de roi dans la province, en raison de la mission de surveillance dévolue à ses fonctions, s'était rendu, par ordre, à cette assemblée pour en connaître et en contrôler les résolutions. Il avait été frappé à tel point de l'innocuité et de la pureté des intentions de la noblesse qu'il n'avait pas hésité à écrire à Le Tellier :
'< Cette noblesse est bien intentionnée pour le service du roi. » Il ajoutait, donnant raison entière à ses griefs : « Il est nécessaire que Sa Majesté ne permette pas à l'avenir aux troupes de vaguer dans la province^. »
La noblesse, en voulant se protéger elle-même et protéger les campagnes contre les excès d'une
^ Voyez tome I, page 432.
2 De la maison de Chateaubriand.
^ Lettre de M. des Rochers-Baritaud à M. Le Tellier, secrétaire d'État, Luçon, 5 mars 1652. {Archives du ministère de la guerre, vol. 133.)
6c> SOUVENIRS
soldatesque sans frein ([ue la cour était impuissante à contenir et à réprimer, ne poursuivait donc pas une œuvre factieuse; non plus que lorsqu'elle réclamait l'accomplissement de la promesse solennelle et royale de la convocation des états généraux. P^Ue ne voulait point du triomphe des princes avec le programme d'ambition personnelle qu'ils s'étaient tracé; elle était, en demandant de simples et justes garanties, foncièrement dévouée au triomphe de la cause royale. Cette noblesse constitutionnelle ne se prononçait même pas contre le cardinal Mazarin; mais nous supposons pourtant avec quelque vraisemblance, et nous croyons aussi que le tout-puissant ministre le supposait comme nous, qu'à l'exemple du maire d'Angoulème, royaliste dévoué également, elle eut volontiers porté la santé du roi sans Mazarin^, Cette seule supposition était déjà aux yeux de la reine mère et de son ministre un grief aussi impardonnable que celui d'avoir inscrit sur son drapeau le programme éminemment national de la convocation des états généraux.
Dès lors le pouvoir royal s'ingéra à apporter aux aspirations de la noblesse toutes sortes d'entraves, dont le récit authentique qui va suivre est demeuré jusqu'à ce jour complètement ignoré de
* Voyez tome I, pages 369 et suivantes.
DU RiGNi: DE L(ilJIS XIV. 63
i'histoire. Mesures générales contre les assemblées, rigueurs particulières contre les personnes dont les intentions étaient adroitement incriminées, nul moyen ne fut épargné. Sur ce fond d'ensemble des moyens employés pour faire avorter ce réveil représentatif, se détache l'épisode des poursuites, des vexations, des accusations de toutes sortes dirigées contre le marquis de la Roche- Posay ^, d'une ancienne maison du Poitou, investi des fonctions de lieutenant de roi dans cette province, l'un des chefs du mouvement constitutionnel qui se dessinait. Le marquis de Paulmy^, gouverneur de Châtellerault, achève de le dé-
^ Charles de Chasteigner, seigneur d'Abain et de la Rocheposay, petit-fils de Louis de Chasteigner^ baron de Preuilly, chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, qui s'était distingué aux combats de la Roche-Abeille, de Jarnac^ de Montcontour et au siège de La Rochelle. Charles de Chasteigner ne laissa de son mariage avec Charlotte Jousseran de Xondigny qu'une fille, mariée, en 1662, à René Isoré, marquis de Pleumartin. (Voy. V Histoire généalogique du P. Anselme.)
2 De la maison de Voyer de Paulmy. Antoine-René de Voyer d'Argenson, marquis de Paulmy, fils de René de Voyer, comte d'Argenson, ambassadeur à Venise, surintendant de Poitou, avait reçu de son père la subdélégation des élections de Saintes et de Cognac. Il appartenait à une branche cadette de la maison de Voyer, vouée à la magistrature, qui avait repris le nom de Paulmy lors de l'extinction de la branche aînée, en 1690, par la mort de son dernier représentant, tué à la bataille de Fleurus. Le château de Paulmy, situé en Touraine, à quelques lieues de Loches, avait été entièrement pillé et dévasté par les protestants en 1569. Antoine-René succéda à son père, à l'ambassade de Venise.
64 SOirVKNIRS
noncer au ministre Le Tellier dans la leltre suivante ' :
A Paulmy, ce 17 avril 1652.
■ « Monsieur,
« Ma dernière lettre en date du i3 du courant vous donnoit avis des levées de gens de guerre que faisoit le marquis de la Roche-de-Pozay, celle-cy vous la réitère en touts ses points, crainte que vous ne l'eussies pas reçue, vous ayant envoyé exprès un courrier, il y a douze jours, qui vous portoit ce mesme avis; mais je viens tout présentemant de recesvoir nouvelles qu'il a estévolé près de Cléri, ses pacquets emportés et luy fort blessé. H est constant que mon dict sieur de la Roche-de-Pozay fortifie sa maison de la Rochede-Pozay, et l'a desjà rendue fort bonne; qu'il a mis fortes garnizons dans les maisons dépendantes de l'évesché de Poictiers, qui sont très-fortes, et bonnes pour des maisons particulières, à sçavoir Dissay, à deux lieuëes de Chasteleraud, C.horizé a cinq lieuëes au-dessus sur la mesme rivière, et Angle, ville et chasteau qui est très-fort. 11 a faict plusieurs assemblées de gentilshommes; a eu grande conférence par deux ou trois fois avec le
* Lettre inédite, Archives du ministère de la guerre^ volume 133.
lieutenant-général de Chasteleraud, et lui envoyé encore souvent des dépesches par des lacquais. Il dit qu'il a commission pour lever un régiment de cavalerie et d'infanterie. A tout cela, Monsieur, il seroit bien nécessaire que le peuple fût destrompé; car sa charge de lieutenant de roy faict croire que cela peut estre véritable; pour moy je n'en crois rien; mais cela ne suffist pas. Depuis vostre partement de Tours que vous renvoyastes mon courrier, qui vous avoit reporté la commission que vous m'aviez envoyée pour establir une garnizon à Chasteleraud, le fonds ne s'estant pas trouvé comme vous aviez creu, j'ay tousjours attendu, sur ce que vous luy distes que vous vouliez prendre du tems pour y songer, et trouver un fonds asseuré pour ceste garnizon, et que vous m'envoiriezle tout par la poste à Chasteleraud, ne voyant point de seureté à me faire obéir en ce lieu là sans une bonne garnizon, et y pouvoir servir utilement le roy, la brigue du lieutenant-général estant très-grande, et comme c'est un homme passionné, et qui a pris un ascendant furieux sur les habitants par le moyen de sa charge, ayant touts les jours affaire à luy dans leurs procès, cela est cause que je n'ay pas voulu bazarder moymesme de peur que le soulèvement entier se fist ; et je les tiens tousjours par mes ordres que je leur envoyés par personnes de créance et belles paroUes, pour m. J
les maintenir dans le service du roy . Ces derniers jours, IM. de la Roche -de- Pozay fit donner des peurs aux habitants de Chasteleraud, qu'il y avoit des troupes qui debvoient y passer et qui leur pourroient bien faire du désordre, et le tout affin de se faire souhaiter pour en empescher, et prendre ce prétexte pour ce désir des principaux de l'endroit; mais comme il est appréhendé de grande partie des habitants qui craignent quil n'uzast de son auctorité avec violence quand il auroit le pouvoir sur eux, cela les fist murmurer contre un desseing qu'il faisoit semblant de projetter, qui estoit de venir à Chasteleraud, et à quoy le lieutenant-général tesmoignoit grande passion^ et c'estoit pour les sonder, et le lieutenant-général leur disoit que s'il venoit^ qu'on ne pouvoit pas luy refuzer les portes, estant lieutenant de roy. Mais, voyant naistre une combustion de ceste nouvelle, commença à dire avec la pluspart de sa brigue qui sont les plus forts, qu'il falloit députer vers le marquis de l'Isle-Rouet, intime amy du lieutenant et dudict sieur de la Roche -de-Pozay, pour le prier de les vouloir protéger, ledict marquis de l'Isle-Rouet est parent et porte mesme nom que le baron des Ouches qui est à Son Altesse Royale, et c'est luy qui l'a faict considérer par Mademoiselle qui luy a accordé son logement dans sa maison de Chasteleraud de-
DU RK.r.NF. DK LOUIS XIV. 67
puis quatre ou cinq ans qu'il y demeure presque tousjours; sa maison à la campagne n'en estant qu'à deux petites lieuëes, et tout cela subject et relevant de la duché de Chasteleraud. Pour moy, je suis en Touraine; mais sur la frontière du duché, à cinq petites lieuëes de Chasteleraud, de sorte que sur un cheval on peust estre en deux heures chez moy. Je vous faicts, Monsieur, toute ceste description pour vous faire voir le mauvais desseing du dict lieutenant de vouloir avoir recours à un aultre qu'à moy qui suis leur gouverneur, et qui suis en estât de les mieux protéger en toutes façons ; mais il sçait que je suis entier en mes résolutions, principalement quand elles sont fondées sur la raizon, et dans le debvoir, comme il se trouve en ceste occasion icy. De tout ce narré vous pouvez conjecturer que le marquis de l'Isle estant intime amy du lieutenant à qui il a l'obhgation entière pour la nomination qu'on a faict de luy pour l'assemblée des estats généraux, et de voir que le dict lieutenant avec quelques aultres des principaux habitants l'ont voulu intéresser dans leur protection, sçavoir si je ne suis pas bien fondé de faire voir quej'ay besoing de quelques forces, puisque leur brigue est si puissante; ce n'est pas que je n'en sache bien venir à bout des uns et des aultres, pourveu qu'on me donne deux-cents hommes de garnizon, et ferai
68 SOUVEJNIRS
bien en soile de maintenir les habitants dans le service du roy, et ayant desjà beaucoup d'amis, grande partie de ceux qui ont pris leur parti par crainte, reviendront à moy lorsqu'ils verront que je seray en estât de les protéger. Je crains plus ceste faction intestine que celle du dehors du marquis de La Roche-de-Pozay, car si vous m'en demandez mon sentiment, je vous diray franchemant qu'il ne doibt point estre appréhendé, estant un homme sans argent et sans crédit, aussy ne voye-t'il pas un gentilhomme qui passe seulement huict-cents livres de rentes qui se soit trouvé à ses rendez-vous; et je juge bien que ce n'est que pour faire du bruit, et se faire détester pourvoir si cela luy apportera de l'utilité, et je tiens si peu de compte de tout ce qu'il faict jusques à présent, que j'aurois encore retardé à vous en donner avis, sans que j'aie creu que vous seriez bien aise de sçavoir au vray Testât de ceste affaire là pour y donner vostre jugement. Cependant je continuray dans le service que je doibs au roy, et dans la passion que j'ay Irès-forte de vous tesmoigner en^ vostre particulier que je suis sans réserve, comme je doibs,
(( Monsieur, « Vostre très-humble, très-obéissant et « très-asseuré serviteur,
« Paulmy. »
nu RÈGNE DK LOTUS XIV. 6c)
« Monsieur, je viens tout présentement d'apprendre que M. de La Roche-de-Pozay avoit faict deux assemblées depuis six jours, et dans la première qui estoit près de Dissay, dans un village, s'y rencontra le comte de Chémeraut qui brigue aussy en son quartier; mais comme il est fort esloigné de moy, je n'en puis parler avec certitude, non plus que de M. de Fontaine-Chalandre qui est aussy fort esloigné et qu'on m'a dit s'estre trouvé à la dernière assemblée, il y a quatre jours, à deux lieues de Poictiers où quelques frondeurs de la ditte ville se sont trouvés, et cela ensemble seroit à craindre, car pour M. de la Roche-de-Pozay seul , il ne feroit pas grande choze. Le lieutenant-général de Chasteleraud s'est encore trouvé à ceste première assemblée cydessus, et effectivement c'est un brouillon et malfaisant, qui mériteroit qu'on le chassast ou qu'on s'en cézit, et plus tost que plus tard. »
Le marquis de Paulmy, en raison de ses fonctions de gouverneur de Châtellerault, fonctions évidemment réduites pour lui à l'état nominal, s'attache plus encore à faire ressortir le danger de ce qui se passe dans l'intérieur de cette ville, par suite du parti embrassé par le lieutenant-général *,
* Nous n'avons pas besoin de faire remarquer au lecteur que le lieutenant général signalé dans la lettre du marquis (]c
•yo SOUVENIRS
et à demander les moyens d'y rétablir son autorité^ qu'il n'appuie sur les faits extérieurs reprochés au marquis de la Roche-Posay. Néanmoins, il insiste sur les châteaux fortifiés par celui-ci , et sur la conduite du marquis de l'Isle-Rouet, élu député aux états généraux, conduite qu'il s'efforce de rendre suspecte ; mais le postscriplum de sa lettre restitue aux faits toute leur importance au point de vue des assemblées préparatoires de la noblesse.
Le gouverneur de Touraine, le marquis d'Aumont *, vient à la rescousse :
A Tours, ce 3 mars i 632.
« Monsieur,
« Je croy vous debvoir avertir comme M. de la Roche-Posay fortifie sa maison de la Roche- Po-
Paulmy n'est point un officier des armées, mais un lieutenant général de sénéchaussée chargé de fonctions judiciaires.
* César d'Aumont, marquis de Clairvaux, vicomte de la ÇiXM^xçh^ ^à\WQ marquis d' Aumont, mort à Paris, le 20 avril 1661, dans sa 61' année. 11 avait épousé, en premières noces. Renée aux Espaules, dite de Laval, fille de René aux Espaules, marquis de Nesle, et de Marguerite de Montluc; en secondes noces, Marie Amelot de Carnetin, fille de Jacques Amelot, président aux requêtes du Palais, et de Charlotte Girard du Tillay. Il laissa de sa seconde femme une nombreuse postérité. Son frère cadet, Antoine d'Aumont, maréchal de France, duc d'Aumont, st devenu le chef de la branche ducale de la maison d'Aumont. (Voyez V Histoire généalogique du P. Anselme.)
DTI RÈGNE DK LOUIS XIV. "7 J
say où il a mis cent hommes; c'est un passage de la rivière de Creuse qui peut nuire à la province d'autant plus qu'elle est dans ce gouvernement. Je vous supplie, Monsieur^ de considérer la conséquence de ce que je vous escripts; l'on m'a aussy dit que quelque noblesse s'assemble pour se joindre par députation aux autres provinces voisines; je n'ay point de troupes icy, et, ma compagnie de gensdarmes pouvant dissiper etdonner de k crainte, vous m'obligerez extrêmement de vouloir escouter M. de Mattufelon * qui a l'honneur d'estre cognu de vous et que j'ai choisy pour estre mon lieutenant. Sy vous luy donnez les moyens qu'il vous proposera pour la mettre sur pied, vous suppliant aussy de me considérer pour le service que je suis tenu de rendre au roy et qu'il n'y aie autre personne que moy qui puisse prétendre la qualité de lieutenant général dans mon gouvernement dont vous me ferez Thonneur de m'en faire expédier les ordres. J'espère ces faveurs de vous, ayant tousjours esté, a Monsieur, « Yostre très-humble et très-obéissant serviteur
« d'Aumont ^, »
* Lisez Mathefelon. M. de Matbefelon appartenait à la maison d'Épinay-Duretal ; le fief dont il portait le nom était échu à sa maison pour une alliance avec la maison de Scepeaux, titulaire du fief de Mathefelon. (Voy. l'Histoire généalogique du P. Anselme.)
2 Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère
Le château de la Koche-Posay, dominant la petite ville du même nom, dont le marquis d'Aumont signalait au ministre les fortifications réparées ou augmentées, commandait en effet un passage important sur la rivière de la Creuse, dont il occupait la rive gauche, un peu au-dessous de son confluent avec la Gartempe ; mais le paragraphe le plus important de sa lettre est, sans contredit, celui qui signale l'entente qui s'établissait par députés avec la noblesse des autres provinces pour arriver au développement du mouvement constitutionnel mis à l'ordre du jour, entente qui ne tardera pas à se traduire par des actes.
Auparavant, donnons au lecteur le spectacle d'une autre charge à fond contre le marquis delà Roche-Posay, dirigée par la plume d'une femme qui appuyait même ce perfide engin de sonépée, plus innocente probablement :
A M. Le Tellier^ conseiller du Roy en ses conseils d'Etat et privé.
De Lusignan, le 5 mars 1652.
a Je croy que M. le duc de Rouanès vous ora bien informé des chauses qui se pase an saite
de la guerre, vol. 133. Elle est adressée à M. Le Tellier, conseiller d'Estat, secrétaire des commandements de Sa Majesté, en cour.
DU RtlGNE DR LOUIS XrV. '78
prouviiîse depeuis peu de jours et particullièrement an se lieu.
ff Sur l'avis que l'on luy a donné et à moy que les assosiés de M. de la Roche Posé avest desairi de s'an sesir et de lever avecque pleus de fasillité les tailles, aiant une retrete fut inquemode pour Poitiers et qui le bloquet du cauté de desa.
a Je fis à l'ainsetant relever quelque brèche qui il y avoit ; fis fere reveue des hommes capables de porter les armes qui se trouvèrent bien au nombre de deux-sans, tant des fosbours que deia haute ville, où je les mis tous, et j'ai abandonné les fosbourgs estant imposible de les peuvoir garder à cause de la quantité d'avenues qu'il y a, y eust fallu pleus de catre-mille hommes pour défandre les bariquades, et mayme lorsque le château estet dans sa forse, ceux qui commandoient dedans au siège firent la mayme chause que je fis à présant.
« Y pasa le premier jour de may par les dis fosbours quelque catrevains chevaux, je présume en fain, tant en vallets qu'en maîtres, y alloient à se qu'ils disent pour charier le réjiment d'Armagnac; mais y ne furent pas sy mouvais qui l'avest jeuré de l'estre; car, je vous assure, Monsieur, qui n'ant na prochère pas de dix- huit lieus.
« Pandant ce temps là, je faises faire très-
bonne garde qui obligea seus qui avest desain de se saisir de se lieu, de ne parestre pas et mayme quelque gans de l'intelligence des Roche-Poses dirent en mayme mot : « La mèche est découverte, nous n'entrerons point dans la haute ville. » Il y avoit peu de jantisommes parmy ces catre-vains qui fusent Roche-Pose, au contrere je croy que M. le duc de Roanès an estoit le maitre absoluement; leur pront retour à Poitiers le tesmoigna ases.
a Le lendemain, sur les sis heures du matain, monsieur d' Avianton qui les commandoit fit fere une assemblée entre eux et trouvèrent à propos de m'envoier deux jantisoumes me fere aufre de leur personne, m'asurer qui estest tous dans le servise du roy et que pour sela ypérirest avecque moy pour la défanse de ce lieu an quas que je fuse attaquée.
« Lorsque ses deus jantisoumes demandèrent à parler à moy, j'étois au corps de garde dès trois heures du matain et en estoit sortie à minuit. Vous remarquerez, sy vous plest, ma vigilance que je n'oublie pas à dire. Y me dirent donc. Monsieur, les compljmans de ces nobles. Je les fus resevoir avecque trante mousequeteres antre la barière et le râteau; ils n'entrèrent pas pleus avant; chacun se retira.
« Voilà, Monsieur, la relation véritable de se
DU HKGNE DE LOUIS XTV. -y ^
qui s'est passé isy. Je sere ravie sy japrans par un mot de lettre de quelque un de vos commis que vous estes satisfet de moy; c'est la chause du monde que je passionne le plous et la seule gloire où j'aspire, car je mourerès de honte et de déplésir sy je vous dorinois sujet de vous repantir de m'avoir fet donner se sy •, c'est, pour le présant, une plase frontière; car nous avons les ennemis fort proches de nous, mais néanmoins. Monsieur, je vous en répons et vous proteste qui n'y a personne au monde qui soit plous dans vos intéres que moy ny pleus véritablement,
« Monsieur, « Vostre très-heunble et très-aubéisante et
très-aubligée servante,
« RoCHEFORT *. »
Quelle peut être cette madame de Rochefort, jusqu'ici demeurée si inconnue, qui commandait la ville et le château de Lusignan, veillant la nuit au corps de garde avec les hommes d'armes, abandonnant savamment la défense des faubourgs trop ouverts, pour la concentrer dans un espace proportionné au nombre des défenseurs de la place? Serait-ce la fée Mélusine elle-même, cette création fantastique liée d'une manière si intime
^ Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère de la guerre, \ol. 133.
aux antiques seigneurs de Lusignan, ces héros des Croisades, qui avaient donné des rois à la ville de Jérusalem et à Tile de Chypre?
Si nous écrivionsune légende, nous pencherions en vérité pour cette hypothèse; comme nous écrivons l'histoire, nous avons cherché à donner un corps à cette ombre; mais nous ne saurions assurer si nous avons été heureux dans notre hasardeuse tentative.
Nous ne trouvons anciennement que trois maisons ayant porté non point le nom patronymique, mais le titre seigneurial de Rochefort : les maisons de Montmorency, de Brancas, de Rohan. L'héroïne de Lusignan, en 1632, ou du moins celle qui était si disposée à le devenir, si les événements s'y fussent prêtés, ne pouvait être alliée par mariage à un membre de la maison de Montmorency; le rameau des Montmorency, comtes de Rochefort, de la branche de Montmorency, seigneurs de Montlhéry, ayant pris fin au commencement du douzième siècle. La maison de Montmorency écartée, entre les maisons de Brancas et de Rohan s'ouvre notre hypothèse :
Honoré de Brancas, qualifié des titres de seigneur de Forcalquier, baron de Céreste et de Villeneuve, avait épousé en premières noces, en i635, Marie Adhémar de Monteil de Grignan, qu'il perdit après en avoir eu un seul fils; il
1)1) RKGNK DE LOUIS XIV. -y y
épousa, en secondes noces, Françoise de Cambis, dont il eut cinq enfants. L'aîné, André-.foseph de Brancas, est qualifié dans V Histoire généalogique du P, Anselme, de marquis de Courbon, comte de Rochefort, seigneur de Vitrolles, de Sàint- Roman, etc. Si le litre de comte de Rochefort, au lieu d'avoir été acquis personnellement par lui, par son mariage ou autrement, lui avait été transmis par sa mère, bien que le P. Anselme n'en qualifie pas son père, et ce point fait notre doute, l'héroïne en expectative de i652 pourrait élre trouvée, ce serait Françoise de Cambis; d'autant plus que le P. Anselme nous apprend que son mari, accablé d'infirmités contractées dans les guerres, s'était retiré, dès avant i65i, dans son gouvernement d'Apt. A mari impotent siérait bien femme si vaillante.
La maison de Rohan nous offre la seconde et dernière candidature : Louis de Rohan, septième du nom, prince de Guemené^ duc de Montbazon, comte de Rochefort- en- Yveline, reçu en cette qualité chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit, le3i décembre 1619. grand-veneur de France, avait épousé par dispense, en 1617, sa cousine germaine, Anne de Rohan, fille unique de Pierre de Rohan, prince de Guemené, et de Madeleine de Rieux-Châteauneuf, sa première femme. Anne de Rohan mourut à Rochefort le i4 mars r 685, âgée
n8 SOUVENIRS
de quatre-viugt-un ans ; son corps fut apporté à Paris et mis dans un tombeau de marbre blanc, dans l'église des Feuillants. La fameuse duchesse de Montbazon, Marie d'Avangour de Bretagne, était la seconde femme du père de son mari; la célèbre duchesse de Chevreuse, Marie de Rohan, était la sœur de celui-ci. La différence de Féloignement des lieux, la seigneurie de Rochefort des maisons de Brancas et de Rohan n'étant évidemment pas la même, la première devant être Rochefort en Dauphiné, et la seconde Rochefort situé en Bretagne, le grand rôle joué par la maison de Rohan à cette époque, un gouvernement donné à une femme, faveur qui ne pouvait guère êtrejustifiéequepar une situation exceptionnelle, nous font pencher vivement pour l'hypothèse que Marie de Rohan est l'héroïne que nous cherchons. Après avoir donné la parole aux persécuteurs, écoutons la voix du persécuté. Le marquis de La Roche-Posay écrit à Le Tellier la lettre suivante, qui ne porte pas de date par oubli sans doute de son auteur, mais qui porte en note qu'elle fut reçue par le ministre le 9 mai :
Reçue le 9 mai 1652.
« Monsieur,
(c 11 y a quelques jours que M. de ïouchepré m'apporta, de la part de M. le duc de Roannès,
DU KÈGJNE DE LOUIS XIV. "yy
un ordre du roy, par lequel Sa Majesté m'ordonne de me rendre auprès d'elle. J'aurois eu grande passion d'obéir, dès ce mesme moment, si la foiblesse de ma santé, sortant d'une trèsgrande maladie, et la crainte de demeurer malade par les chemins, ne m'eussent faict désirer d'employer encore quelques jours, pour me fortifier, et faire mieux le voyage. Toutefois mon dit sieur de Roannès ayant joint à son devoir une sévérité peu commune envers des parens, je mesuis résolu d'obéir ponctuellement, au hazard mesme de ma vie, et oster par là tout prétexte audit sieur de Roannès de me persécuter, dont il tesmoignoit avoir quelque dessein caché, et pour des motifs esloignés de sa charge, ce qui n'a que trop paru, lorsque m'ayant veu disposé à l'obéissance de l'ordre du roy, il m'a mendé qu'il désireroit que je quittasse quelques petits chasteaux, dans lesquels, pour faire le zélé, j'avois, en vertu d'un ordre du roy, duquel je vous ay envoyé copie, mis, payé et norri des gens depuis sept mois; et que je luy remisse lesdits chasteaux entre les mains. Cette proposition, venant d'un homme que j'avois creu mon amy, comme il est mon parent, m'estonna, pour ce qu'elle me sembloit également injuste et extraordinaire, et qu'il n'y en avoit pas un mot dans Tordre du roy qu'il m'envoyoit, et je luy respondis que j'allois, par mon
8o SOUVENIRS
voyage, obéir ponctuellement au roy; mais qu'aian t pris soin de la garde desdits chasteaux par un ordre exprès de Sa Majesté, je ne pouvois les rendre avec honneur, à moins de voir aussi un ordre du roy. Pour cela, il ne s'en est pas contenté, et m'a mendé qu'il les alloit assiéger; et, pour cet effect, a travaillé à tirer du canon de Poictiers, et faire venir des troupes dans la pro vince. Il croy qu'il y réussira facilement; carpour ne contribuer en rien au désordre qu'il prépare, je n'ay pas voulu employer un amy, pour m'opposer à son dessein, et je suis parti pour la cour, ne pouvant croire qu'il soit si prévenu d'un conseil contre les formes, et de son propre intérest, pour lequel seul il agit, que de vouloir, sans ordre, faire des sièges pour me despouiller de ce que je tiens du roy; cependant que, pour obéir à Sa Majesté, je mets ma vie en hazard et sors de la province. L'injustice et la violence de ce procédé seront sans doute condamnés par le roy, qui ne m'ordonne pas de l'aller trouver affm de me despouiller en obéissant, et je vous supplie très-humblement, Monsieur, de supplier Sa Majesté de ma part de faire cesser une persécution qui, ne pouvant se couvrir de l'autorité du roy, abuse au moins de l'autorité de sa charge, et la veust estendre contre moy, au-delà de ses bornes, .l'attens. Monsieur, cette bonté de vous, et tette
m RKONK Di: LOUIS \I\. Si
justice du roy, que je vas trouver k petites journées, pouvant à peine me soutenir. Je suis, avec le respect qui m'est ordinaire, (( Monsieur, « Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, « Lk Roche- Poz\Y. »
« Je suis contrainct de chercher des routes in~ cogneues et cacher mon chemin, pour ce que le dit sieur de Roannès s'est vanté de me faire niche en ma personne, et qu'il avoit ordre du roy de m'arrester encore que j'obéirois, ce que je tiens impossible; mais, s'il m.'avoit faict un affront, il me seroit fascheux d'avoir de quoy courir après mon escu. Ce n'est pas l'ardeur de la jeunesse, mais de mauvais conseils qui font ce trouble ^ w
Cette lettre démontre à quel excès pouvait impunément porter la persécution un favori de la cour et du cardinal Mazarin, assuré à l'avance que toutes les plaintes ne seront pas écoutées et qu'on lui en fera même un mérite, en n'y voyant qu'une constatation de dévouement et de zèle. Aussi cet épisode inédit des poursuites de toute nature exercées contre le marquis de La Roche-Posay
* Nous avons tiré cette lettre inédite des .archives du Ministère de la guerre, vol. 133.
nous a paru d'autant plus intéressant, d'autant plus important même à rapporter, qu'il s'ajoute comme une preuve de plus de la réprobation dont doit être frappé le pouvoir absolu dans les monarchies, surtout quand ce pouvoir est remis aux mains d'un ministre tout-puissant entouré de flatteurs ambitieux ; ceux-ci s'empressent à l'envi de lui offrir pour victime tout opposant à sa politique ou à ses caprices. Un autre abus se produit constamment encore : les dépositaires du pouvoir absolu s'en servent impunément, non dans l'intérêt de la chose publique, mais pour la poursuite de leurs intérêts particuliers ou pour la satisfaction de leurs animosités personnelles. Le marquis de La Roche-Posay est nanti d'une commission régulière du roi pour lever des troupes et pour tenir garnison dans certains châteaux de la province dont il est lieutenant-général; peu importe, il est suspect, parce qu'il a pris au sérieux la royale et solennellev promesse de la convocation des états généraux et qu'il en réclamé l'exécution avec toute la partie intelligente de la noblesse* Il reçoit un ordre de se rendre à la cour pour rendre compte de sa conduite; malgré son état grave de maladie, il s'y soumet; mais, comme ses explications pourraient être bien accueillies, ce qui ne saurait convenir ni au gouverneur de la province de Poitou, ni au cardinal
DU Rkr.WK Di: LOLIS XIV. (S3
Mazarin, des embuscades sont dressées sursaroute par le gouverneur même qui lui a fait donner l'ordre de se rendre à la cour. La lettre qui suit, adressée à Le Tellier, nous prouve que ces appréhensions incroyables n'étaient point une chimère d'une imagination malade et effrayée, mais une sérieuse réaUté :
A la Haye, ce H mars 16o2.
^c Vous aurés peu sçavoir les effects violens qui ont suivi les menasses de M. de Roannès, et les sièges qu'il a mis, sans ordres du roy, devant les chasteaux que Sa Majesté m'avoit ordonné de conserver ; desquels il est venu à bout par la seule trahison et lascheté des miens, qui se sont rendus à l'approche d'un unique canon, en des lieux où ils pouvoient résister six semaines. Cet excès de persécution n'auroit peu divertir d'un jour le voyage que j'avois commencé vers la cour, pour obéir aux ordres du roy, si, dans les premiers jours de ma marche et de mon obéissance, le dit sieur de Roannès à qui je l'avois déclarée, né m'eust dressé trois embuscades sur les grans chemins, de vingt-cinq hommes chacune, les deux premières desquelles ayant évitées heureusement et sans m'en pouvoir deffier, je fus attaqué^
8/i SOUVENIRS
coiirii, cl quasi pris par la trois-iesme. Ce (pii, m'ayant faict juger que le reste du cliemiu ne me seroit pas plus libre, je me suis résolu de n'y pas avancer sans prendre auparavant toutes les précautions desquelles je seray capable, srachant très-bien que l'intention du roy ne peut estre de me faire prendre ou assassiner dans le propre chemin où je ne m'estois mis que pour obéir à ses ordres et me rendre auprès de luy. Faictes moy l'honneur de croire, que rien ne m'empeschera jamais d'estre,
« Monsieur, « Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, « La Roche-Pozay ' . »
Quel était donc ce gouverneur de Poitou qui pouvait impunément envoyer ses soldats dresser, comme des brigands, des embuscades sur les grands chemins pour assassiner ceux mêmes qui se rendaient, obéissants et soumis, aux ordres du roi? Ce ne pouvait être évidemment, pour être si sûr de l'impunité, qu'un très-zélé Mazarin. En effet, ce dévouement était le premier mérite du descendant d'une race de favoris. Qui ne sait combien la faveur de Guillaume Gouffier, connu sous le nom d'amiral de Bonnivet, fut fatale à la
' Lettre inédite. Archives du Ministère de la guerre, vol. 133.
DÏI Ri.GiVE DE LOUfS XIV. 85
France? INous ignorons s'il serait possible de relever quelque fait historique autre que l'épisode dont nous nous occupons dans la vie d'Artus Gouffier , duc de Rouannois, gouverneur de Poitou, si ce n'est qu'au sacre de Louis XIV, il eut l'honneur de représenter l'un des grands feudataires de la couronne, le comte de Flandres, alors qu'il était d'usage de faire reparaître ces grandes ombres des grands feudataires du passé, dansia personne desimpies figurants dont le rôle d'apparat apportait quelque honneur à la cérémonie, sans apporter d'ombrage. Le duc de Rouannois a fini par embrasser l'état ecclésiastique; dans cette vocation, est-il entré quelque repentir de sa conduite à l'égard du marquis de La Roche-Posay? INous voulons lui donner l'honneur de le croire. H vendit son duché de Rouannois à François d'Aubusson, comte de La Feuillade, maréchal de France, qui avait épousé Charlotte Gouffier, sa sœur; le maréchal obtint une nouvelle érection de ce duché en sa faveur.
La lettre du marquis de La Roche-Posay, adressée au ministre Le Tellier le 1 1 mai, nous a appris qu'à cette date les châteaux dont il avait la garde s'étaient rendus sans résistance à l'apparitioiï d'un seul canon et de quelques faibles détachements de troupes , envoyés sans ordre
S6 SOIlVIvNIRS
(lu roi , par le duc de Rouannois pour s'en emparer.
Comment se fait-il alors que nous ayons trouvé aux Jrchwes du Ministère de la guerre un ordre royal pour se saisir desdits châteaux daté postérieurement du 21 mai? Nous avons anticipé sur la réponse, lorsque nous avons observé que la qualité de zélé Mazarin était suffisante pour obtenir l'impunité; bien plus, elle assurait l'approbation la plus entière de tout excès commis contre ceux qui étaient suspects au ministre favori, ne fussentils suspects que de tiédeur, il est évident que, pour couvrir sa responsabilité, le duc de Rouannois se fit envoyer l'ordre du roi après les faits accomplis.
Dépêche à M. le duc de Rouannois,
. Du 21 may 1652, à Saint-Germain.
« Mon cousin, ayant été informé par le sieur de Matefelon de la continuation des entreprises du sieur de La Koche-Posay, je vous adresse une lettre pour luy par laquelle je luy ordonne trèsempressement de remettre en vos mains son château de La Roche-Posay, ensemble les villes et places de Dicé, Angle et Chauvigny, où il a mis des gens de guerre en garnison de son autorité privée; et je vous fais celle-cy pour vous dire que
DU RKGTVR DE LOIITS XIV. 87
VOUS ayez à lui faire rendre ma dite dépêche selon et ainsy que vous l'estimerez à propos^ et, qu'en cas de refus d'exécuter ce que je luy ordonne, vous ayez à faire tout ce que vous jugerez à propos pour l'y contraindre par la force et vous rendre maîtrfe des dites places.
« Qu'aussitôt qu'elles seront en votre pouvoir en quelque manière que ce soit, vous ayez à faire razer et démolir tout ce qu'il y a de fortifié au dit • château de La Roche-Posay et tout ce qui y sert de défense, en sorte que l'on ne s'en puisse plus prévaloir contre mon service.
ce Qu'à l'égard des autres, vous y mettiez garnison, si vous jugez qu'il soit nécessaire et à propos pour mon service et pour le repos et soulagement de mes sujets de ma province de Poitou, et fassiez le semblable pour vous assurer des autres châteaux dont l'on se pourroit emparer pour la troubler.
« Et parce que j'ai sceu que les sieurs Du Plessis-Bellière et de Montausier vous dévoient envoyer les régiments d'infanterie de Périgord et Jonzac, celuy de cavalerie d'Armagnac avec votre compagnie de gensdarmes et celle du sieur Desroches qui seront des forces suffisantes pour ranger ledit sieur de La Roche-Posay dans le devoir, je désire que vous employez les dites troupes; et que si elles ne vous avoient encore joint, vous les
envoyez demander auxdits sieurs Du Plessis-Bellière et de Montausier suivant la lettre que je vous adresse pour eux à cette fin, désirant que vous exécutiez ce qui est en cela mon intention le plus déligemment qu'il vous sera possible. Ledit sieur de Matefelon m' ayant aussy fait entendre qu'il y a beaucoup de gens qui prennent part à ces factions que l'on veut exciter dans la province pour soustraire mes sujets à l'obéissance qu'ils me doivent, mon intention est que vous fassiez arrester tous ceux de qui vous aurez juste sujet de méfiance, et usiez en ces occasions, ainsy qu'en toutes celles qui regardent mon service, du pouvoir que votre charge vous donne; et me remettant audit de Matefelon de vous expliquer plus particulièrement mes intentions sur le contenu de la présente et de vous dire de mes nouvelles. Je ne vous la ferai plus longue que pour prier Dieu ^ »
L'œuvre de s'emparer des châteaux personnels du marquis de La Roche-Posay, et de ceux dont il avait le gouvernement au nom du roi, n'avait pas séduit le seul duc de Rouannes : le marquis d'Aumont, gouverneur de Touraine, que nous avons vu déjà intervenir dans cette affaire, y avait trouvé l'occasion d'un facile exploit. Sa lettre à Le Tellier
* Document inédit, archives du Ministère de la guerre ^ vol. 433.
DU RÈGNE DE LODiS XIV. 89
nous a])prend que ce fut lui qui s'empara du château et de ia ville de La Roche- Posay ; placés sur les limites du Poitou et de la Touraine, ils appartenaient à la circonscription de ce dernier gouvernement.
A la Guierche, ce 22 mai 1652.
« Monsieur,
« Voicy la troisième que j'ay eu l'honneur de vous escrire, comme j'ay réduit dans l'obéissance du roy les ville et chasteau de La Roche-Fosay qui est une tour située sur un passage de la rivière de Creuse; les fortifications estant imparfaites, les ayant empeschées. Il s'y est trouvé soixante ou quatre-vingts mousquets et six petites pièces de fonte. J'ay mis dans la place un gentilhomme de cœur et fort expert avec vingt soldats, en attendant que m'ayez fait la grâce de m'envoyer les ordres du roy.
«Il y a quelques députés de la noblesse de plusieurs provinces qui se doivent assembler à Montrésor, dans mon gouvernement, et comme je craints que cela pourroit estre préjudiciable au service du roy, j'aporteray tous mes soins dans la douceur pour destourner cette assemblée, n'ayant dès troupes ni forces pour l'empescher. Je vous supplie. Monsieur, d'en avertir Leurs Majestés et
90 SOTIVENIRS
(le me faire la grâce de m*envoyer les ordres nécessaires à ce subject, lesquelsj'exécutteray avec toute la dilligence et fidellité possible, vous suppliant de me croire,
a Monsieur,
« Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« d' AUMOJVT ^ . »
Cet épisode des aventures du marquis de La Roche-Posay réfléchit comme dans un miroir, dans un cadre restreint mais concentré, le double mouvement qui s'opérait en sens opposé entre la noblesse de province et la noblesse de cour : la première, attachée profondément au principe monarchique comme couronnement de l'édifice politique, mais non moins dévouée au principe traditionnel du contrôle de cette autorité par les assemblées du Champ de Mars, du Champ de Mai, des états généraux ; la seconde, acquise au principe du pouvoir absolu exercé par tout ministre favori sous l'autorité duquel elle est toujours prête à courber la tête avec autant d'empressement que d'humilité. Quel avait été le secret pour former cette classe de gentilshommes renégats des traditions de leurs aïeux? Des brevets de ducs accor-
* Lettre inédite. Archives du Ministère de la guerre, vol. 433.
IHl RKONE DP, LOTÎfS XIV. Ç^i
dés OU offerts en perspective. Nous avons signalé suffisamment pour ne pas y revenir * le rôle effacé des ducs aux séances du parlement, et leur antipathie pour les états généraux, dans lesquels, en dehors de l'élection , s'ils l'obtenaient, le droit traditionnel ne leur donnait ni rang, ni séance, La politique royale et la politique ministérielle n'avaient donc eu, pour réussir dans leur plan, qu'à exploiter le riche filon des vanités humaines. Pour les maris, un siège au parlement, siège sur lequel ils n'avaient même pas à opiner, puisqu'ils n'y paraissaient que lors des lits de justice où il s'agissait de fermer la bouche aux magistrats, ce qui plaçait les pairs, au point de vue de l'influence, au-dessous du dernier conseiller; pour leurs femmes, un tabouret chez la reine, tandis que les autres femmes de gentilshommes, souvent d'extraction supérieure, devaient se tenir debout : il n'en avait pas fallu davantage. Ces titres pompeux de ducs étaient d'autant plus recherchés qu'ils n'avaient été portés jadis que par de grands feudataires aussi puissants que des rois dont plusieurs même n'avaient eu que le titre de comte, tels que les grands feudataires de Toulouse, de Champagne, de Provence; ils flattaient d'autant plus leurs nouveaux titulaires, queceux-
* Voyez tome I, page 168 et suivantes.
ci ne sortaient fréquemment que des rangs de la petite noblesse. Citons, en choisissant, parmi les maisons éteintes, les de Bonne, ducs de Lesdiguières, les Potier, ducs de Tresmeset de Gesyres, les de l'Age, ducs dePuylaurens, leslNeufville, ducs de Villeroy. Quand ils étaient accordés dans les grandes maisons, une branche cadette en obtenait souvent la faveur. Parmi ces dernières, les maisons d'Aumont, de Lévis, de Choiseuil-Praslin, d'Harcourt, de Rochechouart, où la branche cadette de Mortemart est devenue ducale, nous suffiront à citer*. Néanmoins, pour être complet dans nos appréciations , nous ne pouvons omettre la raison qui fit fréquemment parvenir de préférence les branches cadettes à ce titre éminent. Les chefs des branches mères se reposaient parfois davantage dans Timmobifité d'une situation faite, tandis que leurs cadets qui avaient une situation à se faire, plus capables, plus aventureux, ou plus courtisans, parvenaient par leur mérite, par leur courage, ou par leur souplesse, à monter plus haut que leurs aînés. Nous passons sous silence les érections trop nombreuses qui n'eurent d'autres motifs que celui de couvrir du manteau ducal de royaux désordres, comme pour les rendre plus éclatants.
1 Voyez, pour contrôler l'exactitude de ces observations, /7//Stoire généalogique du P. Anselme.
J)li Ri:(.NE DK LOUIS XIV. ()^
La noblesse de cour s'étaitcloncgroupée autour du cardinal Maza/in ; quelques-uns de ses membres figuraient, il est vrai, dans la faction des princes; mais nous savons que les princes n'avaient d'autre politique que la poli tique de cour, proprement dite, à part cette nuance, toute d'intérêt personnel, qu'ils trouvaient mauvais de ne pas en être les directeurs. (]ette noblesse de cour, autant dans le parti du roi que dans le parti des princes, avait figuré cependant dans la première et nombreuse assemblée de 1 6;) i , tenue aux Cordeliers, à Paris, pour réclamer la convocation des états généraux: c'est qu'alors la cour et les princes étaient encore dans l'incertitude sur la conduite à tenir à l'égard de cette convocation. Lorsque bientôt la politique royale, comme la politique des princes, se furent tacitement prononcées contre cette convocation, la noblesse de cour se sépara de la noblesse de province, laissant à celle ci l'honneur et le péril de ses tentatives constitutionnelles, pour s'effacer elle-même derrière le principe nouveau du pouvoir absolu auquel elle avait aliéné pour des faveurs son antique indépendance.
Plus tard, le triomphe incontesté de la politique d'absolutisme et de centralisation vint absorber presque en entier la haute noblesse de province dans la noblesse de cour. Jusque-là la noblesse ne s'était ruinée qu'en s'équipant pour de glorieuses
campagnes pour le service de son pays; elle acheva sa ruine pour attirer sur elle, dans les galeries de Versailles, quelque regard du maître.
Après l'exposé des faits particuliers, des documents d'un intérêt général vont développer le plan d'ensemble de la noblesse dans la poursuite de sa campagne représentative. La circulaire suivante était sortie des délibérations de l'assemblée tenueàNogent-le-Roi* :
Lettre circulaire envoyée dans les provinces à tous les gentilshommes (le ce royaume avec F Union de la noblesse pour empescher les désordres^ les excès et les ravages des gens de guerre et pour parvenir à la paix générale, faite le i6 du mois de ma y i652, à Nogent-le-Roy -.
« Messieurs,
« Les nécessitez générales de TEstat et l'oppression particulière de la noblesse ayant obligé quantité de gentilshommes, princes, ducs et pairs et autres de ce corps, de s'assembler aux Corde^
* Petite ville qui fait aujourd'hui partie du département d'Eure-et-Loir, arrondissement de Dreux.
^ Imprimé à Paris, chez la veuve J. Gillemot, rue des Mat* •• mouzets, proche l'église de la Magdeleine, 17o2.
Cette lettre est insérée parmi les papiers de Dubuisson Aubehay, tome Vif, page 843. Bibliothèque Mazarine.
DU REGJVE DE LOUIS XIV. qS
liers à Paris, en février i65i, sous l'aveu de S. A. R., lieutenant-général de l'Estat, après avoir demandé et obtenu la jonction du premier ordre; enfin, il fut conclud que l'unique remède à tant de maux ne pouvoit se rencontrer que dans les estats généraux, lesquels Sa Majesté accorda à la très-humble supplication de ces deux premiers ordres pour l'entremise de sadite A. R. et de nos seigneurs les princes du sang, en des formes si solennelles, que tout le monde eut sujet de croire que nostre soulagement estoit proche, puisqu'un moyen si salutaire nous estoit assuré.
« Vous remarquerez. Messieurs, que le Roi et la reine régente nous accordèrent les Estats au 8 septembre suivant, avec permission de nous rassembler pour les solliciter, en cas d'inexécution de r leurs promesses données par un escrit signé de
Leurs Majestés et contresigné des quatre secrétaires d'Estal.
« Les misères publiques ayant depuis augmenté par l'augmentation de leurs causes, lesquelles nous ont non -seulement privez jusques icy du secours attendu ^ mais encore fourni matière de nouvelles plaintes, et principalement par la li-
icence effroyable des gens de guerre dont le débordement est arrivé à tel poinct qu'ils ont pillié et prophané les Eglises et commis contre le Saint- Sacremeilt tant d'irrévérences et d'impiétez, que
qi] SOlJVKiVIKS
les clirétiens ont horreur de les exposer, et se tiendroieiit coupal)les de les dissimuler et de les souffrir, et qu'il semble que l'on ave traité avec eux à forfait au prix de nos biens et de nos vies et encore de l'honneur de nos femmes et de nos filles.
« Tant de maux qui paroissent désormais incurables parl'esloignement de cet innocent remède, ayant remply la bouche de tous les ordres de gémissements, ont obligé l'EgUse aux prières continuelles, et la noblesse à recueillir ce peu de vigueur qui lui reste pour rechercher chez ellemême la ressource du salut public.
« A cette fin, quelque partie de cet illustre corps, qui est naturellement uny, mais qui se trouve malheureusement divisé par la diversité des intérêts particuliers et par le deffaut de communication, jugea que le seul moyen de parvenir à quelque chose d utile pour le service du Roy, la conservation de son authorité, et le soulagement général des trois ordres de l' Estât, estoit de le réunir en son entier.
« Après plusieurs propositions à .cet effect, il fut conclud qu'il estoit nécessaire de signer un acte d'I nion réciproque pour nostre maintien, non-seulement entre les particuliers, mais aussi entre les bai liages, ce qui s'exécuta à Magny, le 27 février dernier, par députez chargez de pou-
DU RKGNE DK LOUIS XIV. g-^
voirs, entre ceux de Senlis, Chaumopt, Magny, Mantes et Meulan, Montfort-Lamaury , Dreux, (^hâteauneuf en Thymerais, et Chartres, auxquels se sont depuis joints à différents temps, Estampes, Baugency, partie d'Orléans, Romorentin, Dunois, Blaisois, Vendosmois, Saumur et la Flesche.
« Les baillages unis, s'estant trouvez par leurs députez à Maintenon le 1 6 avril dernier, jugèrent à propos de communiquer nostre dessein aux baillages voisins, vers lesquels ils députèrent, afin que comme nous n'avons tous qu'un mesme intérest, aussi nous travaillassions tous par mesmes moyens à nostre conservation, et creurent que le mal estant parvenu à son période, il y auroit désormais de la honte à cet illustre corps de demeurer muet et sans mouvement, lorsque les soupirs des peuples oppressez demandent un secours qu'ils ne peuvent obtenir que par la paix.
« C'est ce qui a esté le motif de l'arresté qui y fut fait de proposer par chacun des députez en leur baillage particulier, de demander au Roy cette paix tant désirée et les estats généraux cydevant promis, comme Tunique moyen qui nous la peut donner bonne et ferme.
« Et, en attendant le consentement desdits baillages, il fut résolu d'en donner advis à Messieurs du clergé, comme à ceux que nous cou- III. - 7
()t> SOUVENIRS
naissons pour nos aisnez, et avec lesquels nos intérests estant communs dès nostre origine, et comme il a paru non-seulement dans tous les estats-généraux, mais aussi dans les deux der nières assemblées de Paris sur le sujet dont il s'agit.
« Et pour recevoir response de nos susdites députations^ l'assemblée fut indiquée à Nogent-le- Roy au i5 may.
a En ce lieu de Nogent se sont trouvez à jour nommé les députez des baillages ci-devant unis, ausquels se sont encore venus joindre quelques autres, et rapport nous a esté fait par nos députez que plusieurs baillages n'ayant eu assez de temps pour y envoyer dans les formes nécessaires, approuvent nostre dessein et se préparent à s y joindre.
« Nous y avons pareillement receu deux lettres de l'agent général de Messieurs du clergé, par lesquelles nous avons appris en substance que Messieurs de leur corps approuvent nos intentions et promettent de travailler à les insinuer et de les solliciter avec nous dans le temps favorable et pour cet effect ont demandé quelque surséance.
a Cette double raisoanous a fait différer l'exécution de la députation vers le ftoy jusques au 8 de juin prochain , auquel jour l'assemblée a arrcslé que deux députez de chaque baillage, tant
DU REGNE DE LOUIS XIV. f)()
de ceux qui sont unis que de ceux qui s'uniront, se rendront à giste à Rocheguion-sur-Seine, proche Vernon, pour de là exécuter ladite députation vers le Roy arrestée audit Nogent, et que cependant il seroit envoyé coppie du présent arresté à l'agent général de Messieurs du clergé, et qu'il seroit supplié de le communiquer à Messieurs de son ordre, et de nous faire scavoir leurs sentiments au mesme lieu.
« Il fut aussi résolu par ladite assemblée de vous donner advis de nostre conduite et de nos intentions, vous convier d'y concourir et de vous tenir prests et en estât dans ces occasions présentes d'exécuter les premiers ordres que vous recevre:^. pour le service du Roy, le bien de la paix, et la gloire particulière de nostre corps, comme aussy d'envoyer vos députez au jour et au lieu cy-dessus indiqué^ afin de convenir ensemble des moyens de faire réussir nos justes desseins. Ce sont les véritables sentiments de tous ceux qui forment cette îissemblée, qui sont en général et en particulier^ « Messieurs,
(( Vos très -humbles et très-affec^ tionnez serviteurs. »
A cette lettre circulaire était joint l'acte d'union destiné à être signé dans chaque bailliage par tous les adhérents, union qui n'était point une asso-
lOO SOUVENIRS
ciation égoïste de la noblesse pour se protéger uniquement elle-même, mais qui comprenait la protection de tous les opprimés ecclésiastiques, gentilshommes, bourgeois et paysans.
Union de la noblesse faite en tannée présente i652.
« Nous sous-signez, connoissans les excez que commettent les gens de guerre à la ruine des trois ordres du royaume et au préjudice du service du Roy, et nous voyansmenassez d'une guerre civile, promettons et nous engageons les uns envers les .autres sur nostre Foy et nostre Honneur démonter à cheval, et nous assembler avec le plus de gens à nostre suitte que nous pourrons^ afin d'obliger les troupes de quelque party qu'elles soient à vivre selon les ordonnances de Sa Majesté^ nos intentions estant de ne rien faire contre son ser-vice et ce par toutes les voyes jugées raisonnables par '. . —
lesquels nous avons choisis et nommez pour cet effect, qui seront changez dans deux mois sans pouvoir être continuez, et ainsi tous ceux qui leur succéderont, par l'ordre desquels nous marcherons toutes les fois qu'ils nous en donneront advis, et nous rendrons au lieu qu'ils nous
DU RKGNE DE LOUIS XIV. lOI
auront désigné, sans que nous puissions nous séparer, jusqu'à ce que l'on aye délibéré sur les choses qui seront proposées à l'assemblée^, ou que les outrages qui auront été faits aux ecclésiastiques, gentilshommes, bourgeois et paysans qui nous seront unis, soient. entièrement réparez, et pour empescher qu'aucuns inconvéniens ne puissent ruiner cette Union. Nous promettons de ne nous point faire la guerre les uns aux autres^ si ce n'est en gros et nous trouvans présents dans les troupes de partis contraires, et que quelque party qu'un chacun de nous prenne en son particulier, il ne pourra estre dispensé d'aucunes des conditions portées en cet escrit ; au contraire, il sera obligé d'employer son crédit partout où il sera pour nostre conservation, et au cas que quelques troupes de son party entreprissent quelque chose contre le dessein de cette Union, il sera aussi obligé, se rencontrant dans le pays, à nous servir contre icelles de sa personne et de tous les gens qu'il pourra assembler en la mesme manière que s'il n'avoit d'employ; et si quelques particuliers ou communautés refusent de signer la présente Union, nous nous engageons de les abandonner, quelques proches ou amis qu'ils puissent estre d'aucuns de nous, et de ne leur donner jamais aucun secours sur ce qui est icy compris, mesme de déclarer aux troupes que nous ne prenons au-
lO:^ SOUVENIRS
cun intérest à leur conservation; comme aussy si quelqu'un entreprenoit sous prétexte de guerre contre le bien ou la liberté d'aucun de nous, nous obligeons à le prendre ou luy faire quitter le pays et d'exercer contre luy tous actes d'hostilités, jusqu'à ce qu'il aye pleinement satisfait ceux auxquels il aura fait dommage ; en outre nous donnons pouvoir auxdits nommez de signer nostre Union avec les desputez de tous les baillages qui la voudront recevoir et s'y engager; nous donnons aussi pouvoir à chaque particulier d'entre nous de recevoir à nostre Union toutes les paroisses et communautez de nos baillages qui s'y offriront, et de nous obliger à la leur, à condition que les minutes des Unions faites, tant avec les baillages qu'avec les paroisses et communautez, seront mises quinze jours au plus tard après qu'elles auront été acceptées entre les mains du secrétaire, lequel en donnera récépissé, promettant sur nostre Foy et sur nostre Honneur d'employer nos biens, nos vies et tout nostre pouvoir pour le maintien de nostre corps, tant en général qu'en particulier, sans qu'aucun des sous-signez s'en puissent départir sous quelque cause ou prétexte que ce puisse estre ; et afin que rien ne puisse affoiblir cette Union, nous promettons de nous sousmettre à la pluralité des voix pour la résolution des propositions qui seront mises en
nij rkCtIve i)K Loifis \jv.
avant et d'appuyer avec autant de fermeté co qui aura passé dans la Compagnie contre nostre advis, comme s'ilavoit estésuivy; en outre, nous donnons pouvoir aux susnommez et à ceux qui leur succéderont de s'employer pour l'accomodement des querelles et différends d'honneur qui pourroient naistre entre quelques-uns de nous, et nous obligeons de déférer à leur advis. Ce présent escrit a esté signé sans distinction, ni différence de rangs et maisons, afin que personne n'y puisse trouver à redire et sera mis en dépôt es mains de
qui en donnera trois copies collationnées et signées de sa main, à
au bas desquelles il confessera être chargé de Toriginal. «c Fait ce jour de i652, »
Cet acte d'union, outre ses clauses remarquables au point de vue politique, contient cette clause non moins remarquable au point de vue humanitaire, de l'accord convenu entre les gentilshommes qui, dans ce temps de guerre civile, pourraient se rencontrer dans les partis contraires, d'empêcher toutes déprédations, tous dommages, et d'obliger à les réparer tous ceux qui en auraient commis.
En même temps que l'acte d'union de la no-
lO/j SOUVENFRS
blesse, fut rédigé à Paris un acte d'Union du tiersétat dont voici la teneur * :
Union générale du tiers-estal de France,
« Nous Provinces, Villes, Bourgs et Bourgades du royaume de France sous-signez, n'ayant que trop ressenty pendant nos longues souffrances et persécutions tous les malheurs que les plus cruels ennemis armez peuvent causer de meurtres, incendies, vols, viols et tous autres actes d'hostilité dans toute la France, exercez par ceux qui ont cy-devant usurpé l'authorité royalle, et voyant la continuation et l'accroissement journalier de tant de désordres que commettent les gens de guerre à nostre très-grand préjudice et mespris de la justice, ordres du Roy et des cours souveraines, et qu'il est impossible d'y trouver du remède qu'en faisant observer auxdits gens de guerre les
^ Nous avons tiré ce document imprimé des Archives du Ministère de la guerre, vol. 134. L'exemplaire qui se trouve dans ces archives est celui qui fut envoyé de Paris au maire et aux échevins de la ville d'Angoulème, ainsi que l'apprend une note à la plume inscrite sur cet imprimé.
DU RÈGNR DE LOUIS XIV. Io5
ordonnancés en leur marche par estapes réglées et payées, routtes, séjour et lieu de garnison^ ce qui ne sçauroit réussir sans les y forcer et contraindre, et pour ce faire establir parmi nous des forces suffisantes pour faire observer les ordres du Roy et contenir lesdits gens de guerre dans leur devoir, mesme au sujet des guerres présentes où l'on fait des actes d'hostilité qui ne sont pas imaginables : et comme tous ces maux tombent principalement sur le tiers-estat que nous composons, par une fausse maxime que nos biens et nos vies sont à ceux qui les ravissent et abusent de l'autorité du Roy, et en attendant que par une tenue d'Estats libres à Paris, on réforme les grands abus de l'Estat et que des chastiments convenables soient donnés à ceux qui ont volé le Roy et le peuple; ayant encore considéré l'union cy-devant faite des cours souveraines, du clergé, de la noblesse, toutes à une bonne et salutaire fin, nous avons creu n'y avoir rien de plus naturel et équitable que de nous unir comme nous faisons par la présente pour le bien et service du Roy, conservation de son Estât et de ses subjects : Et afin de lui faire cognoistre et à un chacun que nos intentions sont pleines de sincérité pour la royauté et la justice, nous protestons de les maintenir et promettons de disposer et establir en chacune province des milices de pied et de cheval autant
rof) SOUVENIRS
(^ue cliacui) de nous en pourra préparer et fournir selon nosestendues et nos forces et par l'ordre que les provinces jugeront le plus convenable, afin qu'au premier advis que les gens de guerre feront quelques désordres, soit pour prendre des vivres sans payer, qu'en toute autre manière que ce soit, les milices plus proches des lieux s'assemblent en tel nombre qu'aparemment la force nous demeure pour appréhender lesdits gens de guerre, leur faire réparer les désordres qu'ils auront faits, et les faire punir selon la rigueur des ordonnances, promettant nous entre-secourir de province en province, si nous en sommes invitez,
« Promettons aussi de députer de nostre corps une personne de chacune province, pour, avec la qualité de scindic d'icelle, résider auprès du Roy, à Paris, et des cours souveraines, et demander tous ensemble la justice et réparation de tous les torts et outrages, foulles et oppressions qui nous ont esté ou seront faits dans les provinces.
a Que les députez porteront au plustost que faire se pourra le nombre et la qualité des milices
T)lî REGNE DE LOTirS XIV. IO7
de cliacuue province à Paris, afin que chacun de nous en ait une entière cognoissance.
« En cas que quelque Province, Ville, Bourg ou Bourgade refuse d'entrer et signer la présente Union, elles ne seront assistées en quoy que ce soit.
« Que si à raison de la présente union faite à une si bonne et nécessaire fin, aucun de nous est injustement poursuivy par ceux qui voudroient continuer les désordres, voleries et brigandages dans l'Estat sous quelque prétexte, nom ou autorité dont ils puissent colorer leur persécution, nous promettons et jurons en nos consciences de maintenir le présent traicté par toutes les voyes qu'une juste défence et la nécessité nous obligeront et nous entresecourir les uns les autres, et dès maintenant nous y engageons nos honneurs, familles, biens et vies, et à Tentretenement de la présente Union pour tousjours nous et nostre postérité, parce qu'elle a sa fin pour la conservation de l'Estat, l'obéyssance et l'exécution des loix et ordres du Roy, et ceux des cours souve-
raines et nostre conservation générale et particulière.
a Et d'autant que lesdites milices ne sont faites qu'à l'exemple de celles establies du règne de très-bons et augustes rois, François I" et Henri II, ni cette union faite qu'en intention de servir TEstat et faire observer les lois du royaume et qu'elles peuvent beaucoup ayder au maintien de la monarchie, et le Roy en tirer de très-grands et notables services, nous espérons que Sa Majesté donnera son consentement pour cet établissement, ayant le naturel trop bon et trop équitable pour empescher l'observation des justes loix de ses prédécesseurs et des fondamentales de TEstat.
« Ayant aussi tousjours recogneu la bonté et fidellité de son Altese Royale et de Monseigneur le prince deCondé,à la conservation delà France, pour la grandeur de laquelle ils se sont tant de foiâ exposez pendant le bas aage de nosire jeune Roi et que toutes les injustices et désordres de TEstat ont esté faits contre leurs bons sentiments, tousjours portés au bien, support de la justice,
DU RKGJVE DE LOUIS XJV. I (JQ
et à nostre soulagement, nous les supplions d'approuver et d'autoriser la présente Union et de recevoir en bonne part les très- humbles submissions et obéissances que nous leur protestons.
« Nous ne saurions douter que les parlements et coursr souveraines qui font la plus illustre partie de nostre corps, après tant de généreuses remontrances qu'ils ont faites, d'arrests qu'ils ont rendus, et vérifié d'ordonnances pour faire observer l'ordre et la justice en toutes choses, et qu'ils auront considéré la nécessité de la présente Union pour faire exécuter leurs décrets, n'approuvent ce que nous faisons, comme utile à l'Estat, à eux, et à toute la France.
(( Nous invitons aussi Messieurs du clergé et de la noblesse à joindre à nos Unions, et de ne persister point au peu de compte qu'ils ont tenu au tiers-estat dans leurs premières propositions au sujet de l'Union qu^ils ont faite entre eux, sans en parler ni en conférer à aucun de nous ; ce qui nous a fait résoudre à composer cette Union se-
I |(> SOUVKINIHS
parée, laquelle vray-semblablement leur sera plus utile qu'ils n'en ont fait d'estime : et comme nous sommes un corps incomparablement plus grand que tous les autres de l'Estat, et qu'il n'y manque que la bonne conduitte, l'union et l'exercice des armes, nous avons grand sujet d'espérer qu'à l'advenir ces Messieurs auront pour nous plus de bonne volonté que de mespris, nos intentions estant de leur faire voir que nous faisons autant estât de leur amitié que de leur unicn. »
«Du iOB2.
« Messieurs,
« Les désordres qui sont dans l'Estat et particulièrement ceux que font les gens de guerre depuis beaucoup d'années, sont trop universels pour n'en pas souhaiter le soulagement, que nous ne devons attendre que de nous-mesmes dans Teffet de l'Union jointe à la présente, laquelle nous vous prions d'exécuter et signer le plus promptement qu'il vous sera possible, et establir vostre milice dans un ordre convenable, avec desputation au plustost d'une personne de vostre corps à Paris pour l'effet de nostre Union, et qui apportera le nombre de la milice de vostre province. Nous conférerons tous ensemble à Paris dans la cour du palais ou à la place Dauphine
aux jours de lundy et jeudy, depuis neuf heures jusques à midy, afin de nous conformer et assister en ce qui sera nécessaire, estimant qu'il n'y pourra avoir que des ennemis d'eux-mesmes qui dilayeront ou refuseront d'entrer dans noslre Union. Vous y travaillerez donc s'il vous plaist incontinent, puisqu'il s'agit de la conservation de nos familles, honneurs, biens et vies exposez à la discrétion de personnes qui n'en ont point : Et dans cette espérance nous vous supplions de croire que nous effectuerons cette Union avec toute diligence, et nous serons tousjours, « Messieurs, « Vos très-humbles serviteurs le tiers-estat des autres provinces ^ »
La lecture de l'acte d'union du tiers état frappe à première vue par l'absence du sentiment de dignité politique qui caractérise ce document : il abrite la résolution d'une union du' tiers état derrière l'exemple donné par l'union des autres corps et parmi ceux-ci il place les cours souveraines en première ligne. Or les prétentions politiques de la magistrature étaient un attentat aux droits de la nation en général et du
^ Cette lettre, en caractères italiques, est imprimée sur une feuille distincte de l'acte d'Union générale du tiers-étaf de France.
I r'2 SOUVENIRS
tiers état en particulier; ces prétentions entraînaient la négation, la suppression des états généraux. L'union des cours dites souveraines, par abus de langage, ne pouvait être frappée que de réprobation; sinon elle devait être passée sous silence. Ce silence, plus digne et plus politique, avait été adopté par la noblesse.
Dans cet acte d'Union du tiers état nous trouvons néanmoins formulé le principe de la convocation des états généraux ; et, en plus, le rétablissement des milices telles qu'elles avaient existé sous les règnes de François]" et de Henri II.. ÎSous y remarquons que la noblesse et le clergé sont invités à ne point persister dans le peu de compte qu'ils ont fait du tiers état dans les conventions de l'Union qu'ils ont établie entre eux, sans en conférer avec le troisième ordre. Nous voyons cependant que dans la lettre circulaire et dans l'acte d'Union de la noblesse pour la convocation des états généraux, mention expresse est faite du tiers état comme l'un des ordres participant de tout droit et de. toute nécessité à la constitution de ces assemblées. La plainte du tiers état ne paraît donc avoir d'autre fondement que cette susceptibilité dont nous avons signalé la naissance à l'époque des états généraux de 1614. Jl est possible seulement et même probable que la noblesse avait pris l'initiative, sans demander
DU ukc.Ni: t)i: LOUIS XIV. ij3
l'initiative simultanée du tiers état, dans la crainte de trouver dans ce corps moins un concours que des entraves; et qu'elle avait pensé qu'il valait mieux l'entraîner dans un mouvement déjà organisé. Ces appréhensions de l'ordre de la noblesse trouveraient leur justification dans la rédaction même des articles de l'acte d'Union de l'ordre du tiers état, puisque toute la force de cet acte se trouve infirmée par deux de ses articles :^ Tun qui demande pour la constitution de l'Union l'approbation du duc d'Orléans et celle du prince de Condé; l'autre, le concours des parlements et des cours souveraines. Nous n'ignorons pas que de ces deux côtés, et du dernier plus encore, nonseulement la convocation, mais l'institution même des états généraux, était unanimement repoussée. C'était donc anéantir l'acte d'Union par avance que d'en faire dépendre la réalisation de l'approbation de ceux qui ne pouvaient être disposés à la donner. Il en est résulté que, tandis que la noblesse poursuivait ses efforts, l'acte d'Union du tiers état est resté lettre morte ; impuissante et illusoire tentative demeurée inconnue et que nous enregistrons en la révélant à titre de curiosité historique. Tandis que le tiers état continuait à abriter son impuissance volontaire derrière la robe des parlements, la noblesse continuait son œuvre en s'unissant de province à province, de bailliage à Ilï. 8
I l/j SOUVENIRS
bailliage ; elle multipliait ses actes d'union, et parmi ceux-ci nous avons découvert le suivant entre la noblesse du duché de Châtelleraut et celle de la province de Poitou, document dont l'intérêt consiste encore dans la nomenclature des noms des gentilshommes choisis pour constituer le bureau de l'assemblée et des noms de ceux qui apposèrent leurs signatures au bas de cet acte, noms qui méritent d'être tirés de leur oubli.
Acte signé de la noblesse du duché de Chastelle^ raut portant quelle se joint à celle du Poictou ' .
« Ce jourd4iuy quinzième jour de juin mil-six- Cent-cinquante-deux, les gentilshommes de la duché de Chastelleraut se sont assemblés au bourg de Turé*, ensuite de la résolution et conformément à l'assemblée faite à Chan denier, laquelle ils ont approuvée ne voulant se distraire de la province de Poictou, lesquels ont ratifié et approuvé la présente assemblée et ont signé le présent acte engageant leur honneur et leur foy de s'employer comme frères, de s'assister les uns les autres dans ce canton pour faire exécuter
* Nous avons extrait ce dociiment inédit des Archives du MU nistère de la guerre, vol. 134.
* Thuré, bourg qui fait aujourd'hui partie du département do la Vienne, arrondissement de Chàtcllerault.
1)11 HIvONF': DE LOUIS XIV. Il5
ponctuellement la déclaration du Koy du décembre dernier, avec protestation de ne se despartir jamais pour quelque occasion que ce soit de la fidélité qu'ils doibvent à Sa Majesté et de leur obéissance, lesquels ont nommé pour leur secrétaire François le Bossu, escuyer, sieur de Beaufort; pour président M. le marquis de Marmande *; pour conseillers Messieurs de la Tour- Signy, du Mourier et de Beaupré^; pour trésorier M. de la Croix, pour cantonnier M. le baron de Sigournay '^j pour premiers, Messieurs de Saint- Philibert, des Aubiers"^, des Chezaux, du costé de Vienne; pour le costé de Marmande, Messieurs du Gué ^ et Yilliers-Vilecuit ; et pour le costé entre les deux rivières de la Vienne et du Dix, M. de Montigny. Laquelle nomination ne pourra subsister que pendant trois mois.
« Et avant signer mesdits seigneurs ont esté d'avis de députer M. du Mourier, lequel a esté prié d'aller trouver Messieurs de l^assemblée delà
* Georges Gillier, marquis de Clérambault et de Marmande ^ ^ Louis de Choiseul, baron de Beaupré.
^ De la maison de Gillier^ probablement René GiUier^ fils aîné du marquis de Marmande.
* On trouve, dans V Hi^oire généalogique du P. Anselme, wm alliance au xi\« siècle de Joachim des Aubiers avec Jacquette du Gesclin.
^ On trouve, dans r Histoire généalogique du P. Anselme j Jean et François ^du Gué qui furent successivement, en 1586 et en 1611, hérauts rois d'armes des ordres du roi.
[ l6 SOUN KNIRS
province à Coullonges-les-Royaiix, le premier jour de juillet prochain, pour les assurer de leur bonne intention, volonté et fidélité et adjonction à leur corps. Ils ont prié pareillement M. de la Tour- Signy d'aller trouver M. de Rohan* pour l'iuformer de l'assemblée qui est faite ce aujourd'huy.
« A esté aussy ad resté que les présidents et autres officiers se pourront assembler pour résoudre ce qu'ils jugeront estre à propos pour l'intérest de la noblesse.
« Ainsy signé en la minutte
« Georges Gillier, Beaupré, La Croix, duMourrier, La Tour-Signy, Saint-Philibert, Montigny, des Chézaux, ViUiers, du Gué, des Frains, des Aubiers, Bussy, Desouche, Haultfleuray, Boismorin, La Caute, La Fontaine, du Magnay, Fallaise, Fumée, de Griain, La Touche, F. de Vaucolle, La Touche, La 3Iailletrye, Malconville, Charles de la Mer, Grandchamp, de Refuge, La Maistrye, La Motte, Dusseau, d'Arnois, Rebrefort, Marthel, Moririvière et Mondidier.
« Deslivré pour copie par moy secrétaire susdit de l'ordonnance de Messieurs de l'assemblée. »
En présence de ces manifestations de la noblesse, la cour s'émut plus encore qu'en face des
* Probablement Pierre de Rohan, prince de Guemenée^ conute de Montauban, sénéchal d'Anjou et de la Flèche.
DTl RI.GNR nF LOUIS XIV. 11^
menées séditieuses des princes. F.es intentions de la noblesse étaient cependant pacifiques, tandis que les menées des princes étaient conduites les armes à la main; mais les premières renfermaient en elles tout un système de gouvernement représentatif en opposition avec l'œuvre du gouvernement absolu^ tandis que les secondes, ne s'appuyant sur aucun principe politique , n'étaient qu'une guerre civile, qui, une fois étouffée, si on y réussissait, ne laisserait aucun germe après elle. Les manifestations pacifiques, jugées plus redoutables que les manifestations guerrières, furent donc l'objectif sur lequel le ministre directeur de la politique royale fit converger tous les efforts et toute la puissance de l'autorité.
La dépêche suivante fut adressée aux gouverneurs de chaque province :
Dépêches générales aux gouverneurs des provinces pour empêcher l'assemblée xle la noblesse ^ .
Du 24 may, à Gorbeil.
« Mon cousin, ayant apris que quelques gentilshommes se sont assemblez à JNogent-le-Rotrou en mon pays de Perche et ont écrit à ceux de quel-
* Minute inédite; Archives du Ministère de la giierre, vol. 135.
(|ues autres provinces pour faire une union ensemble et demander la tenue des états généraux du royaume, et considérant la conséquence de telles assemblées particulières et qu'encore que je désire singulièrement de voir tenir lesdits états généraux pour le bien qui en peut réuscir au public, néantmoins n'étant point convenable, ny possible d'y pourvoir dans le trouble présent, j'ai bien voullu vous faire cette lettre pour vous dire que vous ayez à empêcher qu'il ne se fasse de pareilles assemblées de la noblesse dans l'étendiie de votre charge comme étans contraires à mon autorité et à mon service, et que vous fassiesç connoître à tous ceux^ et en la manière que vous verrez à propos, que mon intention est de faire tenir l'assemblée desdits états généraux aussitôt que le tems et les affaires de mon royaume le pourront permettre et que je m'assure bien que ma noblesse continuera à me témoigner dans les occasions présentes la mesme fidélité et affection que mes prédécesseurs en ont éprouvées dans leurs plus urgentes affaires, et les plus grandes nécessitez de l'Etat, pour le maintien duquel ils ont tant de fois et si librement employé leur sang et leur bien, en sorte que j'auray sujet de l'honorer de plus en plus de ma bienveillance et estime, et de la gratiffier de mes bieufaits en toutes les occurences où les moyens s'en offriront,
DfT RKGNK DE T.OllIS XIV. I 19
et me remettant sur vous de faire encore plus particulièrement entendre mes bons sentimens à ceux que vous verrez avoir le plus besoin d'en estre informés, je ne vous ferai la présente plus longue que pour prier Dieu, etc. »
« Jl a été écrit de semblables lettres à tous les gouverneurs ou lieutenans généraux des provinces pour le même sujet le dit jour. »
Dans cette dépêche, le roi fait appel aux sen* timents de fidélité de la noblesse pour lui interdire toutes les assemblées qui avaient pour but la réalisation de la convocation des états généraux ; et, pour ôter tout motif à ces assemblées, llrenou^ velle solennellement la promesse de cette convocation, aussitôt que le calme rétabli pourra le permettre. Captieuse assurance du ministre favori qui ne l'engageait pas plus, dans l'élasticité de sa conscience, que les précédentes promesses! Étrange motif d'ajournement que d'attendre le rétablissement du calme I Mais le but de la convocation des états généraux n'était-il pas précisément la recherche des moyens propres à rétablir la paix dansleprésent et à assurer la sécurité de l'avenir? Les convoquer après le triomphe de la force brutale et matérielle, c'était les convoquer alors que le pouvoir absolu, ayant dit son dernier mot, ne voudrait plus les entendre; en définitive c'était
I 2(> SOllVKNIRS
lesajournerà une époque où leur nou-couvocatioii ne Ferait même plus une question.
L'instruction suivante est un corollaire explicite de la dépêche aux gouverneurs des provinces; le nom du titulaire de la mission y est resté en blanc; il ne dut être rempli que sur l'expédition de l'instruction qui fut remise au commissaire choisi dont le nom nous est resté inconnu :
Instruction donnée au sieur s'en allant
en Poittou pour empêcher rassemblée de la noblesse^,
«. Le roy ayant été averty par le sieur duc de Roannois, gouverneur de Poittou, de l'assemblée de la noblesse de la dite province, qui a été tenue à Chandenier' au commencement du présent mois, . et qu'il y a estéarresté diverses choses contraires à son autorité et entre autres détenir encore une assemblée de la dite noblesse et plus ample que la première, qui est assignée à Coulonges-les- Royaux, au premier jour de juillet prochain, Sa Majesté ne voullant pas souffrir une entreprise de cette conséquence, a résolu d'envoyer une personne exprès de sa part en la dite province pour en faire les deffenses nécessaires, et ayant choisy
* Minute inédite; Archives du Ministère de la guerre, vol. 435.
\ni RICNF. DK T.OTirS XIV. \ 9. \
pour cet effet le sieur eu la capacité et
bonuecouduite duquel elle prend toute confiance, elle luy a youIIu faire donner le présent mémoire pour luy servir d'instruction.
« L'intention de Sa Majesté est qu'il aille ensuitte au dit lieu de Coulonges-les-Royaux et qu'il fasse entendre à ceux qu'il y trouvera, que Sa Majesté n'a pu apprendre sans étonnement que des gens bien intentionnez pour son service comme elle sçait que le sont les gentilshommes de la dite province en général et comme ils en ont fait profession ouverte même dans la dite assemblée, se soient laissez porter par quelques factieux dont il est difficile qu'une grande province soit du tout exempte, et qui sont gagnez par ceux qui ont les armes à la main contre Sa Majesté, à entreprendre de se trouver à une assemblée convoquée sans sa permission, et sans y avoir des officiers ou commissaires de sa part, étant chose que chacun sçait estre contraire aux lois et à l'ordre observé de tout tems dans le royaume, qui renverse les fondemens de l'obéissance et du respect qui lui sont deus et donne ouverture à venir contre elle un des principaux membres de l'État qui ne s'est jamais séparé de son chef dans les siècles passés, et qui a toujours été le plus utille à sa conservation et à sa deffense.
« Que ceux qui assistent à ces assemblées étans
abusez par des gens mal inteationnez, et préoccupez d'intérests ou d'affections pour le party contraire à celuy de Sa Majesté se font non-^seulement le tort que de tremper dans une contravention manifeste à leur devoir, mais aussi d'attirer un préjudice notable à tout leur corps, puisque tous leurs privilèges ne peuvent estre maintenus que par Sa Majesté, et en donnant l'exemple de fidélité et d'obéissance à tous les sujets, comme ont fait ceux de cet ordre dans les plus grandes nécessitez de leurs Roys et de l'État.
, a Que Sa Majesté est bien avertie que l'on auzé d'un tel artifice plusieurs d'entre eux d'assister à ces assemblées qu'on leur a persuadé qu'elle ne les auroit pas désagréables, que l'on a pris pour prétexte d'empêcher la licence des gens de guerre, de faire observer le règlement des étappes et porter Sa Majesté à tenir les états généraux pour remédier aux troubles et désordres présents.
« Et cependant il est véritable que la chose s'est faite sans le sceu et le gré de Sa Majesté, ny du gouverneur de la province; que l'on y a délibéré de s'unir avec la noblesse des autres provinces pour même fin, qu'on y a éleu et nommé des présidents, conseillers cantonniers, et secrétaires de ces assemblées; que l'on monteroit à cheval selon les ordres des dits présidents et conseillers, et que l'on s'est proposé de traitter plus avant de
DfJ RÈGNE DE LOTUS XIV. ts!^
toutes choses en celle qui a été assignée au premier jour du mois prochain.
tf Que ne se pouvant rien ajouter au règlement que Sa Majesté fait depuis peu de tems pour les étapes de la dite province, puisqu'elle a pourvea au soulagement général du peuple, et a eu un soiu particulier d'employer pour l'exécution ceux de la noblesse, elle n'a plus rien à désirer à ces égards sinon qu'il soit observé, comme il ne manquera pas de l'estre par les ordres que Sa Majesté en a donnez au gouverneur de la province, qui a toute autorité et l'affection nécessaire pour cet effet.
a Que pour la teniie des états généraux du royaume il n'est pas besoin que Sa Majesté soit invitée à y pourvoir, puisqu'il y a longtemps qu'elle l'a résolue, que personne ne peut ignorer les em*peschemens que l'on y a aporté de tems en tems par les troubles excitez dans le royaume qui ont obli^ gez nécessairement Sa Majesté à se porter où le feu a été allumé pour l'éteindre, comme elle a fait presque partout par sa présence et qu'enfin elle a mandé par toutes les provinces et baillages qu'elle feroit l'ouverture des dits états en la ville de Tours au premier jour du mois de novembre prochain, et c'est en ce lieu là où, en une assemblée généralle et légitime, chacun se pourra faire entendre par les députtez des baillages et sénéchaussées de tous les ordres, de ses griefs et d©s
I 9 /i SOUVKNTRS
désordres que l'on souffre, que Ton en proposera les avis à Sa Majesté et qu'elle en résoudra les rernèdespour les api iquer utilement. Qu'elle désire les étals comme un moyen pour parvenir à la paix et qu'il n'y a rien qu'elle ne veuille faire pour la donner à son royaume et pour la voir rétablir dans toute la chrétien neté.
'< Que par ces raisons, n'ayant ny prétexte, ny titre à la noblesse de s'assembler, Sa Majesté luy deffend de le faire, soit audit lieu de Coulongesles-Royaux, ou autres, et commande à ceux qui seroient assemblez de se séparer sur peine de désobéissance et d'encourir son indignation.
« Qu'à l'égard des présidents, conseillers, cantonniers et secrétaires, Sa Majesté deffend à tous ceux qui ont été nommez pour ces qualitez ou charges prétendues et qui les ont acceptées, de les prendre à l'avenir, ny d'en faire aucun acte, ny fonction pour quelque cause et occasion que ce soit, sur les peines.
« Qu'elle leur deffend aussy à tous en général et à chacun d'eux en particulier de monter à cheval, si ce n'est par ordre du général de la province et des lieutenants-généraux pour Sa Majesté en icelle en son absence, ou autres ayant autorité pour cela, que la noblesse et lesdits officiers ayant beaucoup de sujets de se louer de la bonté de Sa Majesté, l'ayant exemptée depuis son règne de
1)1 RÈGNK l)K LOUIS \l\. 12)
monter à cheval suivant les formes tie l'arrière ban, comme il a été pratiqué par les Roysses prédécesseurs, afin de ne luy estre point à charge et lorsque ceux de la dite province l'ont assistée de leurs forces comme il est arrivé en ces dernières occasions dont elle luy sçaura beaucoup de gré, ça été volontairement et en les invitant ou fesant inviter de sa part sans uzer d'aucune voye de contrainte, ny les obliger, ny à aucune dépense, ny service précis et de durée; et parce que Sa Majesté se promet que les dits gentilshommes, et même ceux qui ont été élus pour présidents qui sont des personnes d'âge, de condition, et de fidélité ancienne et éprouvée, se départiront bien volontiers de ces qualitez et de ces assemblées, elle désire que le dit sieur les y exorte
premièrement par les termes plus favorables qu'il pourra, suivant les lettres que Sa xMajesté fait mettre en ses mains pour les dits sieurs d'Argenton, de Lisle-Rovel, et la Boolle, qui ont été nommez pour présidents, et s'ils y fesoient difficulté, qu'il s'acquitte tant en l'endroit des dits sieurs, que des autres, de ce que Sa Majesté luy ordonne en termes exprès et qui notent combien leur contravention à ses ordres luy pourra déplaire.
« Que s'il arrivoit qu'ils ne se voulussent pas séparer, et quitter cette assemblée, elle entend qu'il leur déclare que Sa Majesté est résoliie d'employer
r 7.b SOtTVENiRS
la force pour se taire rendre l'obéissance qui luy est deiie par ses sujets, que pour cet effet M. le comte d'Harcourt a ordre d'envoyer un corps de cavalerie au sieur du Plessis-Bellière, pour avec celui d'infanterie et de cavalerie qu'il a présentement, se rendre en Poittou et agir à cette fin de concert avec le dit sieur duc de Roannois, auquel le dit sieur porte commandement exprès
de s'employer par toutes voyes pour empêcher la tenue de cette assemblée et même de demander ce secours à M. le comte d'Harcourt en cas de besoin, surquoy Sa Majesté entend que le dit sieur ne vienne à cette menace qu'en cas que les autres moyens soient absolument innutils.
ff Et parce que le sieur duc de la Trimouille a recherché les gentilshommes qui se sont trouve^i daiis la dite assemblée tenue à Chandenier pour se joindre à eux, à quoy l'on prétend qu'il s'est porté sur ce que le dit du Plessis-BeUière avoit dessein d'attaquer ses maisons avec les forces de Sa Majesté qu'il commande, bien que le dit sieur du Plessis-BelHère soit assez connu pour estre si sage qu'il n'aura eu garde d'avoir eu une telle pensée, et moins encore qu'il ait voulu l'exécuter, toutefois comme elle a apris que ce qui a donné lieu au bruit qui en a été répandu^ est que le pritice de Tarente, fils aîné dudit sieur duc de la Trimouille^ a publié qu'il avoit ordre des princes
pour lesquels il a pris les armes contre Sa Majesté de démolir la maison dudit sieur du Plessis-Bellière^ ce qui seroit à la vérité une entreprise que Sa Majesté ne pourroit pas souffrir, elle désire que le dit sieur aille trouver le dit sieur duc
de laTrimouille de sa part, selon que le dit duc de Roannois l'estimera à propos, pour le détromper par ces raisons de l'opinion qu'il pourroit avoir prise que le dit sieur du Plessis eust dessein de rien entreprendre, pour divertir le dit sieur duc de la Trimouille d'assister ny se joindre aux dites assemblées, luy fesant connoître comme Sa Majesté prend toute confiance en son affection et fidélité à son service et désire lui donner en toutes occasions des effets de l'estime qu'elle fait de sa personne et de sa bienveillance et promet bien qu'il ne prendra nulle part aux choses qui peuvent estre contraires à son service et au repos de la province, fesant mettre es mains du dit sieur
une lettre pour le dit sieur duc, afin de luy donner toute créance sur ce sujet»
« Que s'il y a quelque autre personne considérâblé qui se trouve à ces assemblées ou qui eust dessein d'y aller, le dit sieur agira ainsy
qu'il verra estre à propos pour l'.eu dissuader et au surplus se conduira en toutes choses suivant les avis et les ordres du dit sieur duc auquel Sa Majesté se remet de tout ce qu'elle pourroit
ajouter à la présente, l'assurant que les services qu'il luy rendra en une affaire de cette conséquence luy seront en particulière considération. « Fait à Melun le 20* juin iG52. Il a été écrit audit sieur duc de la Trimouille pour le même sujet et en créance dudit sieur ledk
jour. »
Cette instruction, sous ses fallacieux dehors, dessine avec plus de netteté, s'il est possible, que les documents précédents, les véritables intentions de la cour. La promesse de la convocation des états généraux y est renouvelée d'une manière aussi explicite que possible, évidemment parce que moins que jamais le cardinal ministre a l'intention de la tenir; mais, pour conjurer l'orage redouté, la duplicité lui paraît plus que jamais Tauxiliaire nécessaire de sa politique. Le lieu et la date de la convocation sont même soigneusement indiqués : à Tours, le 1^' novembre 165:2! Mais si après cette promesse dont la réalisation ne saurait être mise en doute sans crime, la noblesse n'obtempère pas à l'interdiction portée contre ses assemblées; si les présidents qui ont reçu chacun une lettre de défense particulière, si les secrétaires, si les délégués qu'elle a choisis ne considèrent pas les fonctions électives qui leur ont été conférées comme nulles et non avenues, les
foudres royales retentiront de tout leur éclat. Le marquis du Plessis-Bellière abandonnera ses opéra • tions militaires en Saintonge contre le comte du Dognon; le comte d'Harcourt dégarnira l'armée royale en Guyenne de tout un corps de cavalerie. Si carte blanche se trouve ainsi donnée au développement de la révolte armée des princes à Bordeaux et dans les provinces environnantes, si l'Espagne vient à mettre un pied triomphant dans la Guyenne, peu importent les inconvénients, les dangers même les plus graves, pourvu que de pacifiques assemblées^ considérées comme si redoutables parce qu'elles symbolisent tout un système politique, soient rendues impossibles. Il paraissait bien moins essentiel à la politique absolutiste, qui tendait à s'affermir, de vaincre la Fronde miUtante des princes que de courir sus à la noblesse royaliste, mais attachée aux principes représentatifs, de la France en général et du Poitou en particulier.
Faudra-t-il attendre la fin des temps pour que les gouvernements apprennent à connaître leurs vrais intérêts et leurs vrais amis?
En seconde ligne, signalonsencore, dans ces instructions royales, la défense faite à la noblesse de monter à cheval pour quelque cause que ce soit, si ce n'est sur la convocation du gouverneur de la province ou de ses lieutenants; et pour engager m. 9
l3o SOUVENIRS
plus fortement la noblesse à s'y contormer, elles lui font remarquer que l'arrière-ban, conservé jusqu'au règne du roi Louis XIII, a été supprimé depuis le nouveau règne par sollicitude pour elle. Précédemment, elle était obligée à monter à cheval chaque fois qu'elle en était requise; depuis, elle n'avait reçu que de simples mais fréquentes invitations; comme elle les considérait comme des ordres, chaque fois elle n'avait pas manqué d'y obtempérer. Voici en réalité l'avantage prétendu qui lui avait été fait. Qui pourrait douter que cette suppression en principe de Tarrière-ban, invoquée comme un motif de reconnaissance, n'avait d'autre but réel que d'arriver au désarmement de la noblesse comme corps et à l'extension de plus en plus considérable du système des troupes soldées, plus faciles sans doute à diriger, plus redoutables dans une guerre extérieure; mais à l'intérieur, plus maniables aussi pour le pouvoir et par suite plus redoutables contre la liberté?
Les instructions royales abordent enfin un fait particulier qui ne manque pas de quelque importance en raison de celle du personnage auquel il se rapporte. Tandis que nous avons vu le prince de Tarente * combattre en Poitou et au faubourg
1 Voyez sur lui, tome 1> page 313 et la note.
DU RKGNE DE LOUIS XIV. l3l
Saint-Antoine avec l'ardeur d'un fougueux lieutenant du prince de Gondé, le duc de La Trémoille, son père, était demeuré étranger à la Fronde; mais tout récemment, sorte de membre égaré de la noblesse ducale parmi la noblesse constitutionnelle, il semblait donner la main à ses assemblées. Sa haute situation dans la province de Poitou . donnait à son adhésion une importance que redoutait la cour. Les instructions, à tort ou à raison, supposent que le duc de La Trémoille n'avait pris cette attitude que dans un intérêt personnel : le bruit s'était répandu que le marquis du Plessis-Bellière voulait attaquer ses châteaux et les démolir, par représailles d'une menace semblable faite contre ses possessions par le prince de Tarente. Comme un intérêt personnel est supposé seul en jeu, le commissaire royal a reçu toutes les instructions nécessaires pour le satisfaire.
Pendant que la politique ministérielle et royale mettait la noblesse dans l'impuissance non-seulement d'obtenir la réalisation de la promesse des états généraux, mais dans l'impuissance encore de se protéger et de protéger les populations contre les plus affreux désordres, nous aurons la démonstration de l'impuissance de cette politique à accomplir au moins par elle-même cette œuvre de protection» La lettre suivante adressée à Le Tellier par un seigneur de la cour, M. de Mon-
tagu *, révèle des actes dignes de ceux que nous a fait connaître la lettre adressée au même ministre par le baron de Courtalin-Montmorency :
« Monsieur,
« J'estois asses poltron pour me promettre un peu de repos et de soulagement à Pon toise; mais icy j'ai trouvé plus de sujet de peine et d'inquiétude que dans la cour où le grand bruit ne nous laisse pas entendre les abominations de la campagne. Icy nous trouvons tous les curés de la vallée de Montmorenci quasi réfugiés, ceux qu'ont eschappé les tourments des gens de guerre, entre autres il va le curédeSaint-Prye qui a estéfouytté tout nud avec des ronces et des espines pour faire déceler la cache du village. Les violements et les meurtres sont si communs qu'on ne s'en plaint plus. Les offenses et indignités au Saint- Sacrement sont celles qui font le plus d'horreur dans l'armée du roy très-chrestien. Mais je ne vous fais pas cette lamentation pour des choses irrémédiables, mais pour vous conjurer de donner ordre qu'on fasse retirer des voleurs qui attaquent,
» De la maison de Gérard, seigneur de Montagu, bourgeois de Paris, anobli, en 1363, par le roi Jean. Le frère de Gérard, Jean de Montagu, évoque de Chartres, fut chancelier de France, en 1405, et archevêque de Sens, en 1406.
DU RF.GIVE DE LOUfS XIV. [33
il y a trois jours, l'Esglise de Saint-Leu-Tavernier à la veiie de Pontoise. C'est une retraite où la paroisse s'est sauvée. Je vous supplie, Monsieur, de faire secourir ce pauvre peuple au plus tost. C'est une chose assez estrange que cela se souffre, «le ne doute pas que vous ne faciès vostre possible pour mériter auprès de Dieu dans une occasion si pitoyable. Je me suis trouvé obligé à vous en donner l'avis, cognoissant asses vostre piété pour croire que vous l'estimerez une marque de combien je suis,
a Monsieur, a Vostre très-humble et très- obéissant serviteur,