TURENNE
« M. le comte de Grandpré, qui estoit allé devant avec cent chevaux, a pris quelques prisonniers et les coureurs qui attendoient M. le prince et M. de Beaufort; ils sont encore à Paris l. »
Enfin l'armée des princes a quitté Montargis et sa marche se dessine vers le nord , ne laissant d'incertain que le point de savoir si elle tend vers Étampes ou vers Corbeil ; mais l'étape de Puiseaux devait faire présumer la première direction. Par suite, le maréchal détermine la marche qu'il se propose de suivre lui-même; le manque de pain est toujours le plus grand obstacle à la réalisation de ses projets.
1 Cette lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxui, est en entier de la main du maréchal.
1)1) RÈGNE DE LOUIS XIV. l6l
« Comme nous allons marcher vers Nemours, nous avons receu nouvelle comme les ennemis sont partis de Montargis devant le jour et ont logé à Puiseaux, ce qui nous oblige à prendre nostre marche droict à Fontainebleau. Nous tirerons vers Milly, s'ils prennent le chemin d'Estampes, ou plus à main droicte vers Corbeil, en cas qu'ils eussent intention d'y aller. Le munitionnaire ne nous peut donner qu'une ration de pain aujourd'hui bien tard, de sorte que nous sommes obligés de marcher sans l'attendre. Si nous allons en descendant la rivière vers Corbeil, il nous sera bien aisé d'avoir du pain; mais si nous marchons après eux dans la Beausse, nous en manquerons entièrement , si on ne presse force voitures de Melun pour nous en envoyer. En partant de Bléneau, on marcha sans pain, et depuis cela on n'en a eu qu'une ration ; cela faict perdre toutes nos mesures, et mine toute notre infanterie. Je suis trèsvéritablement,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné
serviteur,
« Turenne.
« A Moret, ce 23 apvril au matin *. »
1 Cette lettre inédite , Archives du Ministère de la guerre, II. H
De Moret, le maréchal de ïurenne se porta sur la route entre Etampes et Paris, de manière à intercepter les communications de l'armée des princes avec la capitale. Il établit son quartier-général à Chastres, d'où il adressa cette lettre à le ïellier :
« Ceux de Dourdan ont reçu vingt-cinq mousquetaires et trente chevaux qui ont déjà battu un parti de l'ennemi depuis qu'ils y sont. Cela sert à asseurer tout à fait cette ville-là, et à couvrir encore plus le chemin de Paris et celuy de Normandie. Nous faisons partir cette nuit quatre cents chevaux pour essayer de faire quelque chose aux fourrageurs.
« L'armée de l'ennemi est toujours à Estampes, ayant, à ce qu'ils disent, fort peu de nouvelles de Paris. Je croi que cette séparation -là est assez considérable , et peut produire , avec un peu de temps, beaucoup de bons effets. Je vous supplie de me croire très-véritablement,
« Monsieur,
« Votre très-humble et très-affectionné serviteur,
« TURENNF.
a A Chastres, 27 apvril 1652 l. »
vol. cxxxm, est de la main d'un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal.
1 Cette lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre,
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. l63
L'armée des princes s'était décidément dirigée sur Étampes, grenier ordinaire et marché dans lequel la Beauce envoyait dans ce temps, comme de nos jours, ses blés pour la mouture et la vente, et dont les approvisionnements étaient encore augmentés, comme nous le savons, de toutes les denrées qui y avaient été accumulées pour les mettre à l'abri de la guerre ; elle y prit ses quartiers. Deux jours après, une circonstance toute fortuite fit fondre sur elle un fâcheux événement.
Mademoiselle de Montpensier, fière de ses débuts politiques et militaires dans la ville d'Orléans, et désireuse de continuer et d'agrandir son rôle, s'était aperçue de la nécessité de suivre la scène et les décors que le prince de Coudé, le maréchal de Turenne et la cour rapprochaient à l'envi de Paris. Elle envoya donc prier le maréchal de Turenne de lui donner un sauf-conduit pour retourner dans la capitale. Le maréchal répondit galamment que, non-seulement il envoyait le sauf-conduit, mais qu'il rangerait son armée en bataille sur son passage pour lui faire honneur.
La princesse devait forcément traverser Étam^ pes , et l'armée des princes ne pouvait moins faire aussi que de se ranger en longues lignes
vol. cxxxm, est de la main d'un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal.
sur le passage de la princesse , circonstance dont le maréchal de Turenne s'apprêtait à profiter. La princesse fut accueillie dans Étampes par les jeunes officiers au milieu de l'éclat d'une fête militaire ; ils reçurent avec solennité les comtesses de Fiesque et de Frontenac , maréchales de camp, titre que le duc d'Orléans leur avait déjà donné en plaisantant, et accompagnèrent la princesse et ses dames fort loin en dehors de la ville. Ils revinrent sans défiance sur leurs pas, dans la persuasion que le maréchal de Turenne, loin de s'occuper d'eux, fêtait à son tour la princesse. Le maréchal, en effet, avait donné des ordres à quelques-uns de ses officiers pour recevoir Mademoiselle à Chastres, et pour lui rendre les honneurs militaires. Il lui avait même fait préparer à dîner; mais la princesse, surprise de ne pas être accueillie par le maréchal en personne, ne voulut pas s'arrêter et continua sa route. A Bourgla-Reine, elle trouva le prince de Condé, accouru à sa rencontre avec MM. de Beaufort, de Sully, de Rohan, et quantité de noblesse.
Le maréchal n'était pas à Chastres, où Mademoiselle s'attendait à le trouver à son passage , parce qu'il avait formé le dessein de tirer parti du désordre dans lequel il pensait que la réception de la princesse avait dû mettre l'armée des princes. Il a pris avec lui ses meilleures troupes , et, ac-
compagne du maréchal d'Hocquincourt , il a marché secrètement, dans la nuit du 3 au !\ mai, de manière à se trouver le lendemain à portée de fondre sur l'armée des princes. Arrivant par le flanc du long faubourg d'Etampes, il peut approcher sans être signalé par les coureurs ennemis, et surprend cette armée sans défiance, alors qu'après le départ de la princesse elle continue gaiement la fête. En peu d'instants, il culbute les avant-postes, et portant son effort sur la partie la plus étroite du faubourg, au point où il se soude à la ville , il le coupe , et enveloppe les troupes restées dans le faubourg. Ce faubourg était principalement consacré au cantonnement des régiments du secours espagnol ; il est forcé, et la plupart de ses défenseurs sont lues ou faits prisonniers. Le comte de Fustemberg, capitaine dans le régiment de cavalerie du duc de Wurtemberg ; de Brôue , sergent de bataille des troupes espagnoles ; Rubel, capitaine dans le régiment d'infanterie de l'Altesse , furent du nombre de ceux qui perdirent la vie *.
L'armée des princes tout entière était taillée en pièces si, pendant l'attaque du faubourg, la plus grande partie n'eût trouvé le temps de rentrer dans la ville et de se mettre à couvert derrière
1 Mémoires de mademoiselle de Montpensier.
ses murailles, que le maréchal de ïurenne n'était pas en état d'enlever par un coup de main. Une sortie sur les troupes royales , que le maréchal d'Hocquincourt avait imprudemment laissées se disperser au pillage dans le faubourg , eût sans nul doute tiré une vengeance éclatante de l'échec éprouvé; mais l'effroi était encore si grand qu'il ne fut pas possible de reformer assez promptement les troupes, et que le maréchal d'Hocquincourt eut le temps de rallier les siennes et de se retirer sans être inquiété. Cette dernière faute, après celle de Bien eau , acheva la disgrâce du maréchal d'Hocquincourt; le cardinal Mazarin s'effraya du danger de récompenser ses services, en le laissant dans un poste où sa présomption et son imprévoyance pouvaient à chaque instant tout compromettre, et exigea son départ pour son gouvernement de Péronne.
La surprise d'Etampes coûta à l'armée des princes plus de deux mille morts ou prisonniers.
Comme, dans cette guerre, les deux partis étaient toujours disposés à exagérer la portée de chaque succès, cette action brillante du maréchal de Turenne prit , de son côté , les proportions d'une victoire. La cour était au château de Saint- Germain ; le maréchal de Villeroy , recevant la nouvelle dans la nuit,- alla, dès la pointe du jour,
heurter à la porte de la chambre du roi en criant : Victoire! Le roi se leva, suivi de la Porte, son valet de chambre, et tous trois, en bonnet et robe de chambre, allèrent porter la nouvelle au cardinal Mazarin. Celui-ci, se levant à son tour, les reçut en même équipage. La Porte, en crayonnant dans ses Mémoires ce tableau matinal , y joint cette réflexion qui a son prix : « Je commençai à faire tout mon possible pour paraître gai , car véritablement nous ne savions pas trop ce qu'il nous falloit , et lequel nous seroit meilleur de battre ou d'être battus. » Cette réflexion suffirait à expliquer la longue durée de la Fronde, due à l'indécision des partis, et révèle à quel point la personne et la politique du cardinal étaient peu sympathiques à ceux même qui , en servant la cause du roi, servaient forcément la sienne.
Le maréchal de Turenne s'empressa d'envoyer Gadagne à la cour, rendre compte verbalement des détails de cette affaire ; nous devons le regretter, sans cela sa lettre à le Tellier eût été plus complète.
« Monsieur,
« Je me remets à M. de Gadaigne pour ce qui s'est passé ; comme j'ay creu que l'on sera bien
aise de le sçavoir promptement à la cour, je ne vous feray que ce mot par luy. Il y a asseurément plus de deux mille morts ou prisonniers, et quantité d'officiers. Je viens présentement de recevoir celle qu'il vous a plu m'escrire touchant ce poste de Neûlly ; nous nous approcherons pour y aller à la main, et aussi n'ayant rien à faire icy qu'à assiéger Estampes , nous n'avons ni munitions de guerre ni vivres pour cela. C'est pourquoy je trouve bien plus raisonnable d'empescher à l'ennemi la communication de Paris, et avec cela estant ruiné comme il est , je croi qu'on en viendra à bout, ,1e ne vous mande point tous ceux qui ont bien servi en cette occasion; M. de Gadaigne y a très-bien faict.
« Je vous supplie de vouloir bien demander pour Blangy, qui avoit une compagnie dans Vaubecourt et qui a esté cassé, une compagnie dans Picardie, vacante d'aujourd'hui.
« M. le comte de Broglio l a très-bien agi, M. de Vaubecourt aussi 2.
« Je vous supplie de vouloir parler pour notre
1 François-Marie, comte de Broglie, entré dans sa jeunesse au service de France, s'était attaché à la fortune du cardinal Mazarin.
2 Le marquis de Vaubecourt, de la maison de Nettancourt.
pain, il finit demain. On ne peut pas subsister sans cela.
« Je demeure,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Turenne.
« A Estrechi, le 4" de may au soir 1652 *. »
Quelques jours après, le maréchal de Turenne écrivait au ministre pour s'informer des intentions de la cour au sujet d'un échange de prisonniers de guerre :
« Monsieur,
« Estant bien aise de sçavoir la volonté du Roy sur un eschange que l'on me propose de faire du Sr du Rechau, guidon des gens d'armes de M. le prince , contre le Sr de Villeneufve , capitaine et major du régiment de Traci , lesquels sont tous deux prisonniers, je vous supplie très-humble-
1 Cette lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm, est de la main d'un secrétaire ; la formule finale est de la main du maréchal.
ment de me mander si le Roy l'aura agréable, de me faire la faveur de me croire,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Turenne.
« Du camp de Palaiseau, ce 10e may 1652 4. »
Le maréchal, toujours préoccupé des questions se rattachant aux fournitures faites à ses troupes, adresse au ministre, écrite en entier de sa main, une lettre qui nous apprend, en outre, que si les troupes étrangères comptaient pour beaucoup dans l'effectif de l'armée des princes, elles étaient nombreuses aussi dans l'effectif de l'armée rovale :
« Monsieur,
« Comme je n'envoie personne solliciter pour ces quatre régiments de cavalerie allemans et pour mon régiment d'infanterie, je vous supplie très-humblement que dans les lieux où estoient
1 Cette lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii, est écrite par un secrétaire ; la formule finale est de la main du maréchal.
leurs quartiers, on donne les ordres nécessaires afin qu'ils puissent être payés des ustencilles1. Vous voyez bien , Monsieur, que la prétention est fort raisonnable; mais je vous supplie d'en vouloir user comme d'une chose que vous désirez qui réussisse ; je vous en seray sensiblement obligé, et vous supplierai de me croire,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Tubenne.
« A Palaiseau, ce 14 may 1652 2. »
Les informations du maréchal lui ont appris que si le blé ne manque pas à Étampes, les fourrages y sont rares , inconvénient grave pour la cavalerie de l'armée des princes, qui comptait au moins trois mille chevaux ; il a appris aussi que
1 La règle moderne oblige les particuliers qui logent des soldats à leur fournir gratuitement l'ustensile (il se. dit au singulier) , c'est-à-dire l'usage de tous les petits meubles de cuisine, et, en outre, le feu, le sel et la chandelle. 11 résulte de cette lettre un fait auquel on devait peu s'attendre, c'est que ce droit d'ustensile était autrefois moins étendu qu'il ne l'est aujourd'hui, le soldat ne pouvant l'exercer chez son hôte qu'à prix d'argent; puisque le maréchal de Turenne réclame des fonds pour l'ustensile, que ses troupes sont obligées de payer.
2 Lettre inédite, Archives du ministère de ta guerre, volume cxxxni.
l'JI SOUVENIRS
cette armée abandonne les faubourgs pour se retrancher dans la ville ; il fait part de tous ces faits au ministre : ,
« Quoique je n'aye pas beaucoup de choses à mander, je ne perdrai pas l'occasion de ce valet de pied du Roy ; on m'a enmené encore aujourd'hui des prisonniers d'Estampes qui disent qu'ils ne manquent point de grain ; mais ils vont au fourrage assez loing, et sont tous dans la ville, où ils font travailler, ne prétendant plus garder ses fauxbourgs. C'est une assez grande réduction qu'une armée entière dans une ville.
« M. de Poudeau s'en va présentement à Melun voir ce qu'il pourra faire pour le pain de munition, qui va extrêmement mal.
« Je suis de tout mon cœur,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Tu RENNE.
« Palaiseau, ce 15e may 1652 l. »
1 Lettre inédite écrite en entier de la main du maréchal, Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm.
DU RÈGNE DE LOUIS XfV. 1^3
L'intention du maréchal de Turenne était de revenir sous les murs d'Étampes avec des moyens d'attaque suffisants pour emporter la ville. Les lettres suivantes, adressées au ministre le Tellier, donnent le détail des préparatifs du maréchal et du secours qu'il demandait aux équipages même de la cour pour transporter son artillerie ; comme le siège d'Étampes lui paraît devoir être l'opération la plus importante de cette campagne, il ne veut rien hasarder. Il se préoccupe, non sans raison, de l'approche du duc de Lorraine, et de la nécessité d'entrer en négociations avec lui :
« J'avois attendu M. le comte Broglio pour respondre à la lettre qu'il vous a plu m'escrire. J'envoye M. de Lignville avec tous les chevaux de cette artillerie ici pour ramener le canon et les munitions qui sont à Poissy, prétendant qu'il sera aidé des attelages de la cour pour pouvoir tout enmener ici, nos chevaux ne suffisant pas ; ce qui retarderoit la marche de la cour jusqu'à mardi , les chevaux ne pouvant estre de retour à Saint- Germain que le lundi au soir. Si ce n'est que la cour faisant effort ne put, en partant demain dimanche ou lundi, et venant à Chilly *, enmener
1 Très-beau et vaste château, près de Longjumeau, ayant ap-
tout le canon et les munitions, ce que l'on croit bien mal aisé. J'ay entretenu M. de Lign ville des raisons pour lesquelles il estoit nécessaire que la cour fust sur la rivière de Seine avant que tout s'approchast plus prés d'Estampes que nous ne sommes, estant ici au lieu de tous où l'on peut apparemment le mieux empescher la communication à Paris, et faire que la cour et toutes les munitions nécessaires viennent par derrière, pouvant y arriver plus aisément un accident , ou par la marche de leur armée vers Paris, ou par la séparation de la cour en quelque lieu que nous puissions estre hors celui-cy.
« Monsieur de Bordeaux est allé à Melun, et on m'a asseuré qu'il estoit monté jusques vers Sens. Je n'ay point eu de ses nouvelles depuis qu'il est parti. Je vous supplie de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces, et me croire très-certainement,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Turenne.
« Au camp de Palaiseau, ce 18e may 1652 *. »
partenu au maréchal d'Effiat, dans lequel la cour pouvait facilement se loger.
1 Lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre, vol.
« Monsieur,
« J'ay escrit à M. le mareschal de l'Hospital comme les roues de deux vieux canons qui sont rompues nous ont empesché de marcher, et , en effect, tant pour cette raison-là que pour nos vivres, il est impossible de s'approcher d'Estampes sans estre asseurés que nous aurons à Melun, de Corbeil, des vivres asseurés et des chariots suffisants pour les porter au camp. Et puisque nous n'avons point d'équippages assez grands pour cela, il est impossible de le faire qu'avec le charroy de la cour. Il y a certainement abondance de grain dans Estampes , de sorte que vous jugez bien, Monsieur, que s'approcher d'une armée qui est dans une ville, et sur laquelle , par cette raison, on ne peut rien entreprendre si promptement n'ayant pas un joiir de pain devant soy, ni moyen de faire venir qu'une ration l'une après l'autre, de sept ou huict lieues de là ; ce seroit vouloir perdre une armée pour plaisir.
« Comme ceci est la plus importante chose de cette guerre ici , il ne la faut pas entreprendre sans fondement. Nous ne sommes ici qu'à une lieue et demie de la "rivière ; nous avons esté trois
cxxxm, écrite par un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal.
jours sans pain, et on n'en peut porter qu'une ration, qui est une belle avance pour une marche.
« On n'a point voulu recevoir M. l'intendant à Melun, lequel est monsté plus haut pour voir quels magazins il pourra faire. Je n'ay point eu de ses nouvelles depuis qu'il est parti. Il attend assurément d'estre jusques à Sens pour m'en mander.
« J 'envoyé les quaissons à Saint-Germain; je vous supplie d'ordonner que l'on fasse tous les efforts possibles afin de les faire charger de pain ou de farine, ou mesme de grain, s'il n'y avoit pas de ces deux-là, et qu'ils s'en viennent avec la cour.
« J'envoye présentement à Corbeil M. de Renneville l, afin que l'on convertisse en farine le plus de bled que l'on pourra.
« J'ay envoyé un officier avec des mousquetaires à Hautebruyère dès que j'eus de vos nouvelles.
« M. de Navailles 2 fut hier avec trois ou quatre cents chevaux faire une embuscade aux fourrageurs de l'ennemi. Il prit plus de deux cents chevaux. Tous les prisonniers rapportent qu'ils ont beaucoup de grain dans Estampes. Quelque cava-
1 Cité dans les Mémoires de mademoiselle de Montpensier comme ayant commandé l'un des escadrons qui reprirent Saint- Denis.
2 Philippe de Montaut, comte, puis duc de Navailles.
DU RKGNE^DE LOUIS XIV. \nn
lerie qui estoit clans un fauxbourg se ressera hier dans la ville. Il y a certainement une grande mésintelligence entre les Allemands et les François.
« Dès que les chevaux de l'attirail de la cour auront repeû, je les feray partir, afin que la cour puisse partir demain. Je vous supplie de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces, estant,
« Monsieur,
« Vostre très- humble et très-affectionné serviteur,
« Turenne.
« Au camp de Palaiseau, ce xx* may 1652. »
« J'ai eu une pensée que si la présence de M. le maréchal de la Ferté n 'estoit pas nécessaire en Lorraine, on pourroit le faire venir sur la Marne. Je vous asseure qu'un corps de trois mille hommes empescheroitM. de Lorraine de marcher vers Paris. On pourroit négocier tout de mesme avec luy, ou mesme l'y laisser venir pour sa personne, pourveu que son armée n'en eust pas le chemin libre '. »
1 Lettre inédite , Archives du Ministère de la guerre , vo- II. 12
« Monsieur,
« J'escrit à M. l'intendant comme en faisant toutes les diligences possibles et travaillant à Chilly et au port avec tous les ouvriers du pays, nous ne pouvons marcher que sabmedi au matin. De sorte qu'il est nécessaire de nous envoyer demain vendredi tous les charrois de la cour, qui prennent tout le pain qui est à Corbeil et celuy qui est sur les batteaux, n'en faisant prendre aujourd'huy qu'une ration , afin que nous ayons tout icy demain. Je vous supplie de vouloir aussi presser pour les outils. La nouvelle se confirme comme Monsieur de Lorraine arrive à la Ferté-Milon. Cela ne faict point changer en rien ; mais cela doit faire cognoistre que luymesme ne sçait pas s'il retournera en Flandre, s'il advancera vers Paris, ou s'il demeurera en Champagne. Tout le fondement qu'il y a à prendre sur luy, c'est qu'il a bien envie de faire continuer les désordres de France par quelque
lume cxxxm; elle est écrite par un secrétaire, mais la formule finale et le post-scriptum sont de la main du maréchal. Ce postscriptum important est placé sur la première page, partie sur la marge , partie en tête du papier, et écrit en sens inverse de la lettre.
manière que ce puisse estre. Je suis très-véritablement,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« TURENWE.
« Au camp de Palaiseau, le 23 may 1652 l. »
« Monsieur,
« Monsieur l'intendant arriva hier au soir ici, et tous ces Messieurs de la cour. Je trouve très à propos la pensée de faire marcher les vivres par batteaux au Mesnil-Cornuel. J'y feray demeurer de la cavallerie et quelques mousquetaires. On faict voir le long de la rivière s'il y aura des batteaux. Je crains qu'il ne s'en trouve point , de sorte que si ceux de la Seine n'y sont pas propres, il faut songer aux charrois. Je ne laisseray pas tousjours de faire venir de la cavallerie et de l'in-
1 Lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de là guerre, vol. cxxxm; elle est écrite par un secrétaire; la for* mule finale est de la main du maréchal»
fanterie au Mesnil-Cornuel, afin que les charrois viennent à couvert de la rivière d'Estampes jusques-là, c'est-à-dire du costé de Melun , et de là passent le pont pour s'en venir à Estrechy, où je laisserai quelques gens.
« Encore qu'il y eust des voitures, on ne nous faict voir qu'une ration de pain à voiturer à la fois. Il faudroit que Jacquier l manquant à cela, on fict un fonds de cinq ou six rations. Il ne manque autre chose que de l'argent pour cela, pouvant, dans le haut de la rivière , faire assez de farines ; et ainsi Jacquier fournissant le journallier, on se mettroit en advance de quatre ou cinq rations que l'on auroit tousjours devant soy. Ce n'est pas grand chose qu'un fonds de cinq à six rations une fois payé.
Il n'y a rien autre chose d'Estampes , sinon qu'ils ont bruslé des maisons du fauxbourg en nous voyant approcher. Je ne sçay point encore comment nous nous logerons. Il me semble qu'il n'y auroit point d'apparence que si le Roy veut venir ici, que ce fust avant que l'on fust logé et les postes pris. Je vous supplie de parler pour ce pain et faire résoudre cette dépense. Il peut y ar-
1 Fournisseur de l'armée, aïeul, probablement, du père Jacquier, savant mathématicien, né à Vitry-le-Français, l'un des auteurs de la consolidation de la coupole de Saint-Pierre de Rome au mo\en d'une armature en fer.
DT1 RÈGNE DE LOUIS XIV. l8l
river mille accidents par là. Le moindre convoy qui manquera, nous perdrons beaucoup d'infanterie. Je croi que l'on juge assez la conséquence de cette affaire ici à la cour, afin que nous ne manquions pas de vivres. Il faudra que nous soyons incessamment sur les armes , et pour cela il faut avoir des vivres. Seguin ' vient présentement d'arriver. Il a pris deux cent trente chevaux et cent prisonniers. Je suis de tout mon cœur,
« Monsieur,
(t Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Turenne.
« A Étrechy, le 25e may 1652. »
« L'abbé Duonet a passé icy, je lui ai donné escorte. Il ne faut point faire de fondement sur ce pain de Dqurdan 2. »
1 Ce nom se rencontre peu clans les fastes historiques ou nobiliaires; nous ne l'avons trouvé cité qu'une seule fois dans Y Histoire généalogique du P. Anselme, où il est dit que Marthe d'Albret épousa, au treizième siècle, Guillaume Séguin.
2 Lettre inédite , tirée des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm ; elle est écrite par un secrétaire; la formule finale et le post-scriptum sont de la main du maréchal.
1 8ot SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
Pendant que le maréchal de Turenne achève ses préparatifs pour le siège d'Étampes, nous allons fixer notre attention sur le grave incident produit par l'entrée en France du duc de Lorraine.