‹ Souvenirs du règne de Louis 14Chapitre 11 sur 41 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Entrée en France du duc de Lorraine à la tète d'une armée. — Dissentiment entre les maréchaux de Turenne et de l'Hôpital sur la marche que doit suivre l'armée du maréchal de la Ferté. — Lettre inédite du maréchal de l'Hôpital à ce sujet. — Négociations de la cour avec le duc de Lorraine. — Mission de M. de Saint-André; sa lettre inédite; curieux détails. — Singulier caractère du duc de Lorraine. — 11 laisse son armée à Laguy et se rend presque seul à Paris. — Sa politique et ses boutades. — Sa résolution de faire lever le siège d'Étampes. — 11 devient de bon ton de l'aller visiter dans son camp de Villeneuve-Saint-Georges. — Spectacle étrange de ce campement.

Les lettres du maréchal de Turenne datées du 20 et du 23 mai nous ont appris qu'il se préoccupait , et avec raison , de l'entrée en France du duc de Lorraine à la tête d'une armée ; mais que, connaissant son caractère, il ne croyait pas impossible de l'amener, par des négociations , à servir la cause du roi. Dans cette pensée, pourvu que des mesures suffisantes empêchassent l'armée lorraine d'approcher de Paris, il ne voyait pas d'inconvénients à laisser le duc entrer de sa personne dans la capitale II avait quelque espoir que le

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contact peu sympathique du duc avec le prince de Condé amènerait une rupture. Ce calcul , révélé par la correspondance du maréchal , explique un point que les historiens n'ont même pas tenté d'éclaircir, c'est-à-dire comment, avec une faible escorte , le duc de Lorraine put, sans obstacles , se rendre à Paris , alors que tous les alentours en étaient occupés par les troupes royales. Afin d'empêcher plus sûrement l'armée lorraine de suivre le chemin laissé libre à son général , le maréchal de Turenne jugeait nécessaire d'envoyer au maréchal de la Ferté l des ordres pour quitter la Lorraine et venir prendre position sur la Marne.

Le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris, partageait la manière de voir du maréchal de Turenne sur l'importance extrême de tenir l'armée lorraine à distance de la capitale. Ce maréchal comptait également sur l'armée du maréchal de la Ferté pour obtenir ce résultat ; mais il se plaignait des désordres et des ravages commis par cette armée, et il était en dissentiment avec le vicomte de Turenne sur ce point stratégique, qu'il

1 Henri de Senneterre ou de Saint-Nectaire, duc de la Ferté, né en 1600, mort en 1681, militaire distingué, mais jaloux de la gloire du maréchal de Turenne ; le cardinal de Retz a dit de lui qu'il était sans contredit le plus habile homme de la cour. J'oy. sur lui la note de la page 132.

trouvait préférable de faire prendre à cette armée position sur l'Aisne , plutôt que sur la Marne, le premier poste permettant de prendre l'armée lorraine entre deux feux.

Le maréchal de l'Hôpital va expliquer lui-même ses motifs dans la lettre suivante :

A M. Le Tellier, secrétaire d'État.

« Monsieur,

« L'alarme qui est dans la Champagne, du passage de M. le maréchal de la Ferté, dont les troupes ne font pas moins de désordre que celles des ennemis, ont fait que la noblesse et les principales villes m'ont envoyé des députés, afin de supplier très-humblement, comme je fais, Leurs Majestés de deux choses : la première, de vouloir lui commander de contenir son armée dans un meilleur ordre; la seconde, de vouloir prendre sa marche du costé de la rivière d'Ayne, qui est la vraye. M. de Lorraine estant où il est, cela peut empescher qu'il ne s'advance du costé de Paris, luy donnant jalousie de sa retraicte, et de se veoir enfermé entre deux armées , sçavoir celle du Roy, que commande M. le maréchal de Turenne , et celle de mondit sieur le maréchal de la Ferté, à laquelle la noblesse de Champagne et les com-

munes se joignant , feront un corps assez considérable pour l'empescher de s'advancer; qu'au contraire, prenant la marche par delà la rivière de Marne, il lui donne la liberté entière , et ruynera ce qui reste de meilleur dans la Champagne et la Brie. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir considérer ces raisons, de les appuyer, et de me croire aussy véritablement que je le suis,

« Monsieur,

« Vostre très-humble serviteur,

« Lospital *.

« A Paris, ce 26 mai 1652. »

Pendant que les généraux de l'armée royale discutaient les précautions nécessaires pour ne pas laisser ouvert à l'armée lorraine le chemin de Paris, la cour entretenait avec le duc des pourparlers incessants. M. de Saint-André 2, envoyé dans son camp pour le prier de faire cesser les dégâts commis par ses troupes , sut , avec adresse , s'étendre au-delà des limites de sa mission, en examinant toutes choses, et particulièrement en fai-

1 Lettre inédite, tirée des Archives du ministère de la guerre, vol. cxxxin.

2 Alexandre du Puy-Montbrun , marquis de Saint-André , homme de guerre d'une grande bravoure,

sant causer le duc sur ses projets, sur ses griefs, sur ses prétentions ; la lettre inédite suivante rend compte de ses observations * :

A M. Le Tellier, secrétaire d'Etat.

« Monseigneur,

« Tl y a quatre jours que, par ordre de Monseigneur le mareschal d'Estrées, je feus voir Son Altesse de Lorraine, afin de luy dire que sestrouppes commettoient journellement tout ce que la guerre peut produire de plus cruel et de plus horrible , et que , s'imaginant qu'il estoit entré en France pour le service du Roy, il le supplioit d'y voulloir remédier; ce prétexte estant assez spécieux pour tascher d'apprendre de luy quelque chose de particullier. En effet, Monseigneur, je feus treuver sadite Altesse dans un village nommé Gernicourt , à une lieue du Bacqabberrg , sur la rivière d'Aisne, duquel je receus beaucoup plus de civillités que je ne m'estois proposé, comme aussy il me fîst l'honneur de me parler de toutes les affaires de la sorte qui s'en suit :

« Sçavoir, qu'il n 'estoit entré en France qu'avecq une ferme résolution d'y servir le Roy, sui-

1 Lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la guerre, vol. CXXXIII.

vant le traicté qui luy avoit esté envoyé par Son Eminence , dans les termes duquel traicté on ne s'est pas absolument tenu, Son Eminence en ayant voulu altérer quelque chose, ce qui luy donne subject de plainte, aussy bien de ce que on l'a voullu abuzer par des apparences de nouveaux traictés, en luy envoyant tantost le sieur de Beaujeu *, et tantost le sieur de Créqui2; que néantmoingt, quelques propositions qui luy aist esté faites de la part des princes, il n'a voulu encore signer aucun traicté, espérant que la bonté et la justice de la reine auctorizeront l'inclination parfaicte qu'il a de la servir le reste de sa vie.

« Que pour ce qui regarde l'argent qu'on désire qu'il donne à M. le mareschal de la Ferté, il ne s'en esloigne pas absoleument, pourveu qu'on ne l'oblige pas à donner tout comptant, et qu'enfin il se tiendra aux dernières chozes que Son Eminence luy a faict dire par le secrétaire qu'il luy

1 Beaujeu était l'un des agents le plus fréquemment employés par la cour, dans ses négociations avec le duc de Lorraine.

2 Charles, marquis, et depuis duc de Créqui, delà maison de Blanchefort-Créqui , premier gentilhomme de la chambre. Il était devenu depuis peu partisan du cardinal Mazarin. Le marquis de Montglat raconte, dans ses Mémoires, que « les marquis de Créqui et de Roquelaure étoient ceux qui le morguoient (le cardinal Mazarin) le plus hautement ; et ne se contentant pas de ne le point voir chez lui, ils ne le saluoient point quand ils le rencontraient; » il ajoute que le cardinal les gagna tous les deux en leur promettant des lettres de duc.

avoit envoyé ; qu'il s'imagine bien que le temps qu'on luy faict perdre n'est que pour gaigner celluy de battre le reste des trouppes des princes, asprès quoy toutes les propositions qu'on luy auroit faictes demeureroient sans effect ; mais qu'en ce cas il sçaist bien où il s'en doibt tenir, les Espagnols le pressant plus que jamais , voullant mesme augmenter les conditions de leur traicté. Il est vray qu'il y a auprès de luy un Espagnol nommé dom Rodrigues, qui ne le quitte point du tout, et le marquis de la Sablonnière y est de la part de Son Altesse Royale, et le sieur Le Grand, qui est aussy à luy, y arriva en mesme temps que moy, qui luy apporta un nouveau traicté que Son Altesse me fist voir signé de Son Altesse Royale et de Monsieur le prince, mais il me fist serment qu'il ne le signeroit point qu'il ne sçeust les dernières volontés de la Reyne , pour le service de laquelle il tesmoigna des passions extraordinaires, jusques-là que sy elle jugeoit son service inutille, et qu'à l'extrémité il feust contrainct de traicter avec Messieurs les princes , et que leurs armes eussent prospérité, il périroit mille fois plutost que de souffrir qu'elle reçeust aulcun desplaizir en sa personne, ny en celle du Roy; et, qu'en ce cas, luy et son armée luy serviroient de barrière. Il me pria instamment que la Reyne eust cognoissance de ces bons sentiments, et qu'elle sçavoit

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bien, en cousine, l'injustice qu'on luy avoit faicte en le despouillant de ses Estats, puisque mesme, en ce temps-là, elle eust la bonté de le plaindre, et que personne n'ignore le peu d'amitié et le peu d'intelligence qu'il y a entre luy et Monsieur le prince; et qu'au regard de Son Altesse Royale, il n'est pas en estât de luy faire de conditions conformes à son désir, et qu'en servant le Roy, il y peut trouver de la gloire, de la satisfaction et de l'utilité ; que s'il avoit quelque chose de plus précieux que sa foy et sa parolle pour authorizer la sincérité de ces bonnes intentions , il l'offriroit avec ardeur et avec joye.

« Voilà, Monseigneur, ce qu'il a heu la bonté de m'apprendre de sa bouche, et ce qu'il m'avoit prié de dire à la Reyne et à Son Éminence; mais un accident qui m'est arrivé m'en ayant empesché, mondit seigneur le maréchal d'Estrées1 m'a ordonné de vous en faire ma relation.

« Ce que j'ay remarqué en mon particulier a esté qu'il n'y a point de pain dans leur armée, et qu'ils pâtissent beaucoup. 11 y a quantité de chevaux et de vaches, mais ils ne treuvent personne à qui les vendre . La brigade de Faulge 2 est cam-

1 François-Annibal, duc d'Estrées, frère de la belle Gabrielle d'Estrées, créé maréchal de France en 1626, chargé des fonctions de connétable au sacre de Louis XIV., en 1654, mort en 1670, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans.

2 M. de Faulge, chef de ce corps, était lieutenant-général

pée à Fismes, et celle de Ligneville ' où campe Son Altesse, à Gernicourt. Ainsy que je vous l'ay desjà dict , ils font courre le bruict qu'ils sont neuf à dix mille hommes ; mais , selon la remarque que j'en ay faicte, ils ne sont pas jusques à sept. Il commence à faire contribuer les* chasteaux de cinq à six lieues à la ronde à luy porter de la farine. Messieurs de Rheims mesme luy en ont envoyé quelque peu. L'espouvante est universellement si grande en ce pays, que les villages sont déserts. C'est, Monseigneur, tout ce que j'ay à vous dire, n'ozantpasen cette rencontre vous parler de mes petits intérests, mais seullement de la fidellité aveq laquelle je seray inviolablement attaché au service du Roy, et de la passion que j'ay que vous remarquiez, par mes très-humbles respects, avecq combien d'ardeur je suis,

« Monseigneur,

« Vostre très -humble et trèsobéissant serviteur,

« Saint- André.

« A Soissons, ce 27 may 1652. »

dans l'armée du duc de Lorraine. [Mémoires de Madame de la Guette.)

• Commandée par le comte de Ligneville , seigneur d*Hoccourl, maréchal de Lorraine.

« J'oubliois de vous dire, Monseigneur, que le mesme jour que j'arrivay auprès de Son Altesse de Lorraine, les trouppes qu'il avoit envoyées pour le secours de Coucy estoient parties, il y avoit six heures, composées de huict régiments de cavallerie et de cinq d'infanterie, le tout de la brigade de Ligneville ; tout cela faisoit deux mille cinq cents hommes.

« Je ne sçay pas comme quoy Son Altesse de Lorraine peut sçavoir si précisemment tout ce qu'il y a de trouppes dans cette province, et particulièrement ce qu'il y a dans Soissons ; mais, à moins que d'y avoir intelligence, il est impossible d'en pouvoir parler précisemment comme il fait. Aussy il est vray, Monseigneur, qu'il y a beaucoup de mauvaises canailles en ce lieu , et mal intentionnées.

« Despuis ma lettre escrite, la nouvelle certaine est que leur armée marche des deux côtés de la rivière ; une brigade vient à Vailly, et l'autre à Villiers-en-Bière, à quatre lieues de cette ville.

« Je croy, Monseigneur, que vous avez mémoire que, dès Poitiers, je vous dis que la Reine m'avoit accordé le brevet de mareschal de camp , et que vous me fistes la grâce de me promettre d'en parler. Je vous supplie, Monseigneur, de me faire la grâce de me l'envoyer, à la charge que je ne m'en serviray que quand il vous plaira. Je suis honteux

que cent personnes l'ont, qui sont au-dessous de mes services, et qui ont tousjours esté au-dessous de mes emplois. »

Cette lettre nous montre le duc de Lorraine environné de négociateurs et de négociations ; des deux côtés des traités étaient dressés ; il ne lui restait que la peine d'y apposer sa signature. Il n'aurait donc eu que l'embarras d'un choix avantageux à faire , si , au milieu de ces complications, on n'eût cherché, de part et d'autre, qu'à se servir de lui , avec l'intention de lui tenir le moins possible les promesses faites pour l'attirer. Quelque rusé qu'il fût lui-même, il trouvait dans la partie engagée, du côté de la cour surtout, où Mazarin tenait les dés, un partenaire plus fin que lui. On peut remarquer même, non sans quelque étonnement, qu'à lui, prince errant et dépossédé, la cour demandait de l'argent, sans doute pour solder les troupes du maréchal de la Ferté, en échange , certainement, de quelque future promesse de restitution de son duché de Lorraine. Le duc avait, en effet, des sommes considérables déposées dans les banques de Hollande, et il n'était pas trop maladroit d'obtenir à la fois sa retraite du royaume et de l'argent. Cette dernière condition , toutefois , lui paraissait un peu dure, la lettre de M. de Saint André en fait II. 13

foi; mais, comme aucun document ne nous a fait connaître la réalisation de cette demande, nous croyons sans peine que l'oreille du duc resta fermée à cet endroit. Bien au contraire, il est. établi par le récit de tous les historiens que ce fut lui qui, plus tard, lorsque sa retraite fut définitivement résolue, reçut une forte somme. Pour le moment, sans faire aucun refus, il n'accéda pas aux propositions de la cour ; il désirait connaître à fond, avant de se décider, quels avantages il pouvait espérer du parti contraire, et tenait, pour s'en mieux assurer, à s'aboucher avec les princes eux-mêmes.

Charles IV, duc de Lorraine, qui donnait ainsi des inquiétudes et des espérances à tous les partis, dans l'attente de savoir dans quel plateau de la balance il jetterait le poids de son épée, présente une des physionomies les plus originales de cette époque. Dépouillé de son duché sous le règne de Louis XIII, il n'avait conservé de l'antique puissance de sa maison qu'une armée, sa dernière fortune, avec laquelle il perdait ou conquérait tour à tour quelques lambeaux de ses anciens États. Successivement champion de toutes les causes, ses services étaient acquis au plus offrant. Sa sœur, Marguerite, était devenue la seconde femme du duc d'Orléans , mariage qui s'était accompli sans le consentement de Louis XIII. En raison de ce

lien de parenté, Monsieur avait appelé le duc à son aide, et il espérait trouver en lui un auxiliaire puissant. Charles IV, toutefois, s'avançait au cœur du royaume sans s'être encore précisément prononcé. Il gagnait, à l'incertitude qu'il laissait à dessein planer sur ses projets, de n'être nulle part inquiété dans sa marche, signalée cependant par le pillage, solde ordinaire qu'il donnait à ses troupes, et même il y trouvait la faculté de puiser dans les coffres des revenus royaux , la reine espérant que l'intérêt, son seul guide, le porterait à prendre le parti du roi.

Arrivé à sept lieues de la capitale, il prit position à Lagny, petite ville sur la Marne, entre Meaux et Paris, et, sans tenter de mener son armée plus loin, il la quitta momentanément pour se rendre de sa personne à Paris , accompagné seulement d'un certain nombre de ses officiers.

Les princes se portèrent à sa rencontre, et lui firent faire avec eux, le iw juin, une sorte d'entrée solennelle, pendant laquelle le peuple, passionné pour tous les spectacles, laissa éclater, il faut le dire à regret, un vif enthousiasme. Le parlement, plus digne, refusa de lui donner séance, le considérant comme un ennemi de l'État. Le duc d'Orléans , outré du refus du parlement, et s'adressant au cardinal de Retz, le confident de ses nombreux désappointements, lui dit : « Eus^

siez-vous cru que le parlement m'eut fait cette réponse? » Le cardinal repartit : « J'aurois bieu moins cru, Monsieur, que vous eussiez hasardé de vous l'attirer. » alors Gaston, en colère, de s'écrier : « Si je ne l'eusse hazardé, M. le prince eust dit que j'eusse esté Mazarin l. »

L'entraînement populaire pour le duc de Lorraine gagna néanmoins , à un certain degré , les classes plus élevées. Les dames l'accueillaient avec une bienveillante curiosité : la duchesse de Châtillon, pour nouer, sans doute , quelque intrigue de son goût, de nature à réparer sa récente négociation manquée , lui faisait des avances ; la duchesse de Chevreuse conférait avec lui , et il trouvait la comtesse de Frontenac fort à son gré. Le prince les amusait toutes par une liberté de conversation qui ne les effarouchait guère ; il était convenu de passer beaucoup de choses à son originalité; il les effrayait par des contes extravagants, qu'elles prenaient plus ou moins au sérieux : ses soldats ne mangeaient pas seulement des chiens et des chevaux , mais ils étaient anthropophages ; ils avaient déjà mangé plus de dix mille prisonniers, et un jour, dans un couvent, ayant trouvé deux religieuses trop vieilles et trop maigres pour tout autre usage, ils en avaient fait

1 Mémoires du cardinal de Retz.

du bouillon. Il disait toutes ces choses avec un sérieux qui faisait presque douter de leur réalité, et comme ces contes, qui étaient dans ses habitudes, se répandaient dans les classes populaires et crédules , l'armée lorraine répandait autour d'elle une terreur qui ajoutait singulièrement à sa force.

Tout en causant beaucoup et avec un abandon apparent, le duc de Lorraine avait l'art de rester impénétrable. Il se montrait affable et prévenant, mais ses gracieusetés n'étaient pas pour tout le monde indistinctement. Il affectait d'être fier et impoli avec le prince de Condé , auquel il reprochait d'avoir profité des dépouilles de sa maison : Stenay, Clermont et Jametz, démembrements de la Lorraine. Pour éviter entre les deux princes des querelles d'étiquette, on dut changer, au palais du Luxembourg , les tables carrées pour les remplacer par des tables rondes. A ceux qui voulaient entamer avec lui des conversations sérieuses sur la conduite à tenir dans les présentes conjonctures, le duc de Lorraine répondait par des plaisanteries ; il se mettait même à chanter ou à danser. Au moyen de ces apparences d'insouciante légèreté, il évitait de s'engager trop avant, et gardait le champ libre pour ses évolutions ; mais il lançait parfois des vérités qui portaient coup. Le cardinal de Retz, qui voulait le gagner à ses vues,

reçut à brûle-pourpoint , au Luxembourg , le feu de l'une de ses boutades, juste et sévère leçon, à laquelle il ne manquait que de sortir d'une bouche plus autorisée : « Avec les prêtres, lui répondit-il ironiquement, il faut prier Dieu : qu'on me donne un chapelet ; ils ne doivent se mêler d'autre chose que de prier et de faire prier les autres *. » A mesdames de Montbazon et de Chevreuse, il dit, en accordant une guitare : « Dansons, Mesdames, cela vous convient bien mieux que de parler d'affaires 2. » Le cardinal de Retz, plus piqué que découragé, revint à la charge auprès du duc de Lorraine. Comme l'étiquette ne faiblissait jamais , quand tant de consciences faiblissaient si facilement au milieu de ces troubles et de ces guerres, une question d'étiquette l'empêchait de se rendre chez le duc, les princes de la maison de Lorraine prétendant le pas sur les cardinaux , tandis que ceux-ci prétendaient ne point le céder. Pour ne rien compromettre, de part ni d'autre , sur cette importante question , ils se virent au noviciat des Jésuites. Charles IV demanda, sans autre préambule, au coadjuteur, si son nez lui paraissait propre à recevoir des chiquenaudes. Puis « il pesta tout de suite contre l'archiduc, contre Monsieur et contre Madame,

1 Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

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qui lui en faisaient recevoir douze ou quinze par jour, en l'obligeant de venir au secours de M. le prince, qui lui détenoit son bien \ » Après cette sortie, ils se firent réciproquement une foule d'ouvertures et de propositions, si embrouillées et si obscures, qu'ils se séparèrent sans s'être entendus et sans conclusion.

En ce temps de négociations entre-croisées , Charles lVr était mieux disposé à s'accommoder avec la politique du cardinal Mazarin que ne le comportaient les apparences, car il conseillait en secret à son beau -frère de se détacher des intérêts du prince de Condé pour traiter ensemble avec la cour; sinon qu'il fallait lui procurer dix mille hommes , et de l'argent pour les entretenir six mois. Le duc d'Orléans , trop engagé avec le prince de Condé, n'osait rompre avec lui, et était dans l'impossibilité de fournir les dix mille hommes et l'argent demandés par son beau- frère. Alors le duc de Lorraine lui déclara qu'il se considérerait comme quitte de tout engagement, lorsqu'il aurait fait lever le siège d'Étampes. En conséquence , il sortit de Paris pour aller rejoindre ses troupes , qui avaient quitté , par ses ordres, leur poste de Lagny pour se rendre à Villeneuve-Saint-Georges .

1 Mémoires du cardinal de Retz,

Il devint aussitôt de bon ton d'y aller visiter le duc de Lorraine et son armée ; les dames étaient les plus empressées. Mademoiselle de Montpensier se garda bien de manquer à cet élégant rendezvous, et s'y rendit à cheval, accompagnée de la duchesse de Sully, des comtesses de Fiesque, de Frontenac et d'Olonne ', dont le mari, cornette de chevau-légers, était auprès du roi; d'autres dames la suivaient en carrosses. La princesse et sa suite trouvèrent le duc couché sur le sable ; celui-ci, après leur avoir fait mille contes, leur donna le spectacle du passage de la Seine sur son pont de bateaux , par quelques régiments de cavalerie.

Ce campement de Villeneuve-Saint-Georges offrait un curieux spectacle par la composition de cette armée lorraine, sorte de peuplade nomade, avec ses guerriers , ses femmes , ses enfants , ses serviteurs, ses bagages, ses vivres, ses ustensiles, ses meubles, et même ses troupeaux ; elle s'était largement approvisionnée par le pillage des contrées parcourues. On ne comptait que cinq ou six mille combattants; mais il y avait, disait-on, quarante mille bouches à nourrir. Les troupeaux se

1 Catherine-Henriette d'Angennes de la Loupe, femme de Louis de la Trémouille, comte d'Olonne. Le comte de Bussy- Rabutin lui a consacré l'un de ses plus longs et l'un de ses moins édifiants chapitres de son Histoire amoureuse des Gaules.

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composaient de quinze à vingt mille vaches ou moutons. Les soldats donnaient ces animaux à vil prix aux marchands venus de Paris, en payement de bottes, de baudriers, d'habits, et de tout ce dont ils avaient besoin {.

1 Journal des guerres civiles, par Dubuisson-Aubenay, t. VI, p. 149; manuscrit conservé à la bibliothèque Mazarine.

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