CHAPITRE XIV
Marche de l'armée des princes pour se rapprocher de Paris. — Marche de l'armée royale pour couper le chemin de la capitale à l'armée des princes. — L'armée des princes se rabat sur Étampes, où sont réunis de grands approvisionnements. — Six lettres inédites du maréchal de Turenne relatives à la marche de l'armée royale. — Funeste résultat pour l'armée des princes du passage de mademoiselle de Montpensier à Étampes. — Lettre inédite du maréchal de Turenne après le succès que lui a procuré le désordre causé par le passage de la princesse. — Trois lettres inédites du maréchal de Turenne sur un échange de prisonniers, sur des fournitures, sur la situation de l'armée des princes. — Préparatifs de l'armée royale pour le siège d'Étampes. — Quatre lettres inédites du maréchal de Turenne sur ce sujet.
Après le choc de Bléneau, les deux armées opposées s'étaient momentanément éloignées l'une de l'autre, l'armée royale s'étant retirée sur Briare, celle des princes sur Chatillon. Pour celleci, Paris était l'objectif. Le prince de Condé, qui s'y était rendu en toute hâte dans l'espoir de frapper par la politique seule un coup décisif à ce point central, avait besoin de l'avoir à sa portée, soit pour consolider un succès obtenu sans elle, soit pour l'obtenir par elle, si son apparition
seule n'avait pas suffi. De Châtillon , l'armée des princes se dirigea sur Montargis , divisée en trois corps, sons les ordres de Tavannes, de Clinchamp et de Valon. Cette marche révélant au maréchal de Turenne l'intention de cette armée de se rapprocher de Paris, il se mit à manœuvrer de manière à lui en couper le chemin. Cette manœuvre n'était pas précisément facile, l'armée des princes se trouvant placée entre l'armée royale et Paris ; il fallait, intervertir leurs positions respectives. Pour v réussir, le maréchal contourna au midi l'armée ennemie jusqu'à la rivière de l'Yonne; de ce point, remontant vers le nord, il traversa la forêt de Fontainebleau et prit position à la Ferté- Alais , puis à Chastres , à moitié chemin entre Étampes et Paris. Il prit position à Chastres et non à Chartres , ainsi que l'ont écrit les historiens et les éditeurs de Mémoires, depuis 1720, époque à laquelle la seigneurie de Chastres fut érigée en marquisat d'Arpajon en faveur d'un membre de la maison d'Arpajon. La trace du vieux nom s'étant perdue, les historiens et éditeurs ont cru qu'il s'agissait de la ville de Chartres , sans s'embarrasser autrement de l'énormité qu'il y avait à dire que l'armée royale avait pris position dans cette ville pour intercepter la route entre Étampes et Paris. Plusieurs lettres du maréchal de Turenne nous permettent
de rectifier cette erreur sur preuves authentiques '.
Dans son camp retranché de Chastres, l'armée royale avait l'avantage de couvrir Melun et Corbeil, et de s'interposer entre Paris et l'armée des princes. Comment celle-ci se laissa-t-elle ainsi couper la direction qu'elle voulait suivre , en se laissant devancer?
Le maréchal de Turenne nous l'expliquera luimême :
« Cette armée voulait gagner par la Ferté un ruisseau qui passe à Villeroy ; mais ayant délogé trop tard , faute de chefs habiles , ainsi que le maréchal de Turenne l'avait prévu, l'armée du roi passa la rivière à Moret, et de là, passant par Fontainebleau, arriva à la Ferté une heure avant celle des princes, qui, n'osant plus continuer son chemin vers Villeroy., tourna à gauche vers Estampes, où elle se mit à couvert, après avoir laissé exécuter son dessein à l'armée du roi, qui se logea a Chastres, où l'on prit quantité de prisonniers, qui se rendaient de Paris à l'armée des rebelles 2. »
1 Napoléon lui-même a-t-il payé son tribut à cette erreur commune ? Sa connaissance de la stratégie ne saurait permettre de le supposer de sa part; il dit cependant que le maréchal de Turenne alla camper à Chartres : tome VII, édition Bossange, 1830. Nous ne devons probablement accuser que son éditeur.
* Mémoires du maréchal de Turenne. Dans ce passage, re-
La faute commise par les généraux de l'armée des princes fut un peu compensée par l'avantage qu'elle trouva de se mettre à l'abri oîe la disette, si «énérale en cette malheureuse année i65a, disette dont souffrait l'armée royale de la plus rigoureuse manière. Des approvisionnements de blé très-considérables, provenant des contrées voisines , avaient été accumulés dans cette ville dans l'espoir de les y mettre à l'abri de la guerre1. Ces blés assurèrent la subsistance de l'armée des princes, tandis que l'armée royale, manquant de tout, ravageait et pillait comme en pays conquis. Cette armée commettait de si grands désordres , que deux lettres du roi au maréchal de Turenne lui en firent quelques reproches , et lui prescrivirent de tenir une garde à cheval à l'entrée de son camp, pour empêcher les maraudeurs de sortir dans la campagne 2.
Le passage que nous avons emprunté plus haut aux Mémoires de Turenne , contient tout ce qu'il
levé sur l'édition de Michaud et Poujoulat, nous avons corrigé l'erreur des éditeurs, qui ont écrit Chartres.
1 Le comte deTavannes se fait un mérite, dans ses Mémoires, d'avoir protégé la conservation de ces approvisionnements sans avoir voulu tirer de sa protection aucune somme d'argent, scrupule que n'avaient eu, à ce qu'il prétend, ni le duc de Beaufort, ni même le duc de Vendôme, gouverneur pour le roi de la ville d'Étampes.
2 Mémoires du maréchal de Turenne, édition Michaud et Poujoulat.
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dit sur les mouvements respectifs des deux armées; sa correspondance inédite, adressée à le Tellier, nous fournit l'inappréciable avantage de pouvoir compléter le célèbre maréchal par luimême, en suivant pas à pas dans ses détails la marche qu'il a suivie et celle qu'il conseillait à la cour :
« Monsieur,
« On vient d'avoir nouvelle de deux ou trois endroits que les ennemis sont deslogés de Chastillon et marchent vers Montargis. Cela estant, la cour, sans prendre un si grand tour, pourroit bien venir coucher à Gien et à Cosne , et le lendemain à Saint-Fergeau, et nous marcherions en avant avec les trouppes qui nous viennent joindre. La cour prendroit le chemin qui a esté résolu. Je vous supplie de nous envoyer promptement le munitionnaire général ou un de ses commis, et faire partir la voiture de pain et munitions de guerre, ainsi que l'on estoit convenu avec M. de Bouillon.
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Turenne.
« A Saint-Privé, le 14 avril 1652 *. » 1 Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Minis-
Le maréchal de Turenne insiste d'une manière toute spéciale sur le service des vivres; il était si mal fait et la disette était si grande, que ce cri : Du pain ! du pain! s'échappe dans presque toutes ses lettres.
Le plan du maréchal se développe dans ses lettres , dans lesquelles il exprime en outre cette pensée qu'il faut essayer d'abord l'effet du prestige de la présence du roi sur les habitants de Paris, avant de les menacer de ses armes :
« Monsieur,
« Craignant que la lettre que je me donnai hier l'honneur de vous escrire ne vous ait pas esté rendue, je vous dirai qu'il me semble qu'à cette heure que l'ennemi est marché vers Montargis, la cour pourroit s'en venir deçà la Loire , logeant la première nuict à Bosni ou Cosne , et le lendemain à Saint-Fergeau, et prendre de là le droict chemin d'Auxerre. Nous demeurerions en ce temps-là entre l'armée des ennemis et la cour; mais quand la cour aura gagné la rivière d'Yonne,
tère de la guerre, vol. cxxxm; elle est écrite de la main d'un secrétaire, la formule finale est de la main du maréchal. Elle porte, ainsi que les lettres suivantes, cette suscription : à M. Le Tellier, conseiller du roy en tous ses conseils, secrétaire de ses commandements.
nous tascherons de pousser les ennemis vers Paris, ou, s'ils s'avenssent devant nous, à leur gagner le devant et nous mestre entre Paris et eux. 11 seroit bien nécessaire qu'on donnast ordre de faire du pain sur la rivière d'Yonne.
« Je suis, Monsieur, vostre très-humble et trèsaffectionné serviteur,
« Turenne.
« A Saint-Privé, le 1 5 avril 1 652 ' . »
«21 avril 1652.
« Je fais raccommoder le pont de Moret et en fais faire un de bateaux auprès de la ville. Je pense qu'il ne faudroit pas perdre de temps que Sa Majesté envoyast quelques compagnies de ses gardes et Suisses vers Melun et Cofbeil pour approcher de Paris. 11 vaut mieux commencer par la personne du Roy que par son armée. Sa présence agira contre celle des ennemis.
« Turenjye -. »
1 Cette lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm, est en entier de la main du maréchal de Turenne ; les trois dernières lignes et la signature sont en retour sur. la marge.
2 Cette lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la guerre, est en entier de la main du maréchal;
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 1 5o,
La prolongation du séjour à Montargis de l'armée ennemie jeta le maréchal de Turenne dans quelque indécision sur les projets ultérieurs qu'elle pouvait avoir. Différents bruits se répandaient, entre autres celui que le prince de Condé , avec le duc de Beaufort , devait revenir se placer à la tête de ses troupes. Ce bruit , dont témoigne la lettre ci-après, devait être sans fondement; M. le prince était trop sérieusement engagé clans ses négociations avec ie parlement et les diverses cours souveraines, qu'il voulait gagner à sa cause, pour songer en ce moment à s'éloigner de
Paris :
«Ce lundi, 22 avril 1652.
« Monsieur,
« Mous avons eu nouvelle à ce matin que l'ennemi doit marcher de Montargis et prendre sa marche vers Sens ou Pont-sur-Yonne. Je crois qu'il seroit bien nécessaire que l'on envoiast en diligence quelqu'un en remontant la rivière auprès d'Auxerre et au-delà , afin qu'ils prissent garde aux passages. On nous rapporte de tous costés que l'ennemi ne marcha pas hier, et qu'il estoit encore à Montargis. M. le comte Broglio est allé à ce matin à Montreau qui vous
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aura informé de toutes choses. Je suis véritablement,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,