CHAPITRE XVI
Siège d'Étampes. — Billet inédit du maréchal de Turenne demandant les outils nécessaires. — Demi-lune emportée. — Sorties pour la reprendre. — Batterie enlevée, canons encloués. — Le régiment de Turenne reprend brillamment la demi-lune. — Principaux officiers signalés. — Coup de fauconneau tiré sur le roi. — Le roi quitte le siège sans avoir distribué aucun secours aux blessés et aux malades. — A qui incombe cette faute? — Les ministres tout-puissants sont un ' malheur public. — Négociations avec le duc de Lorraine. — Lettre inédite du roi ordonnant au maréchal de Turenne de lever le siège d'Étampes. — Le maréchal va se porter à Ëtréchy. — Autre lettre du roi traçant au maréchal la conduite à tenir. — Conduite équivoque du duc de Lorraine. — Le maréchal de Turenne, par une marche rapide, se porte en présence de l'armée lorraine. — Il somme le duc de livrer bataille ou de se retirer hors de France en lui abandonnant son pont de bateaux. — Retraite du duc de Lorraine.
Nous retrouvons le maréchal de Turenne à son quartier d'Étréchy, terminant tous les préparatifs nécessaires pour le siège d'Étampes, et se portant sous les murs de cette ville, dont la prise eût été un succès décisif, puisqu'elle eût anéanti d'un seul coup l'armée des princes. Cette armée comp-
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tait environ sept mille hommes, répartis dans les régiments français de l'Altesse , de Condé , de Conti, de Bourgogne, et cinq autres, et dans les régiments étrangers de Berlo , Pleur, la Motte, Vange, Pelnitz, et quelques autres. L'armée assiégeante se trouvait dans des conditions inégales , parce qu'elle était à peine plus nombreuse que l'armée assiégée. Le maréchal de Turennè fondait néanmoins l'espoir du succès de son entreprise sur le délabrement des murailles, ruinées sur plusieurs points, et surtout sur la mauvaise assiette de la place , qui , suffisante au moyen âge , était détestable avec la tactique nouvelle. Le haut et vaste plateau des plaines de la Beauce , s'échancrant en dentelures qui dominent la vallée de la Juine et la ville, placée sur ses bords, n'offre que l'embarras du choix de l'emplacement pour dresser les batteries, tandis que là place elle-même est dépourvue d'artillerie. Le vieux et curieux donjon aux quatre faces demi-sphériques , construit sur un mamelon pour protéger la ville ou la tenir en respect , selon l'occurrence , démantelé sous le règne de Henri IV, n'était déjà plus que le vain simulacre d'une force passée.
Les lignes de circonvallation furent commencées, le 26 mai, sur la rive gauche de la Juine ; mais, faute de forces suffisantes, toute la rive droite fut laissée libre, de sorte que la ville était,
en réalité, plutôt attaquée qu'assiégée l. La cavalerie de l'armée des princes , qui manquait de fourrages , pouvait , en traversant la .luine, aller librement se répandre dans la campagne; sans cette ressource, une prompte capitulation eût été inévitable. Le maréchal de Turenne fit établir une batterie de six grosses pièces de canon du côté de la porte d'Orléans, dans un lieu assez dominant pour pouvoir battre jusqu'au pied des maisons. Le lendemain , à neuf heures du matin , la ville fut saluée des premières volées.
L'insuffisance des engins nécessaires pour l'ouverture des tranchées, et surtout l'insuffisance des approvisionnements de pain , sont toujours la grande préoccupation du maréchal de Turenne; son caractère froid et mesuré se laisse emporter à quelque impatience dans le billet suivant au ministre le Tellier, tracé en entier de sa main :
« Monsieur,
« Comme je dois demeurer icy aujourd'huy, je vous supplie très-humblement d'ordonner que si
1 A part la disproportion pour l'importance de la place et pour l'effectif des armées engagées, le siège de Sébastopol nous a récemment offert, sous ce rapport, quelque analogie avec le siège d'Étampes.
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vous avez du pain prest , que l'on face charger des bateaux et qu'on les face monter à Mesnil et Etrechi, afin que s'il se peut, une fois en une vie, nous puissions estre en avance d'un jour de pain. Je suis véritablement,
« Vostre très humble et très affectionné serviteur,
« Turenne. »
« Ce 30 mai 1652. »
«Je vous supplie très -humblement de nous faire avoir des outils, et principalement des pics l. »
L'outillage était si incomplet qu'il était impossible de creuser suffisamment le sol ; aussi les lignes de circonvallation étaient-elles si peu larges et profondes, que les chevaux ennemis, à chaque sortie, les franchissaient d'un seul bond.
Dans le cours des opérations, une demi-lune ayant été emportée, les assiégés, pour la reprendre , firent une sortie de trois ou quatre mille hommes, sous les ordres de Tavannes et de Clinchamp. Cette colonne reprit possession de la demi-
1 Billet inédit, tiré des archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm.
lune, et s'élança au-delà, pour aborder la batterie établie par le maréchal de Turenne ; elle arriva sur elle malgré son feu, tua ou dispersa sa garde, composée de quatre-vingts mousquetaires, et encloua trois pièces de canon. La demi-lune, par un retour offensif non moins brillant, fut reprise par le régiment de Turenne, marchant enseignes déployées.
Après cette infructueuse tentative , les assiégés ne firent plus de grandes sorties ; ils s'attachèrent uniquement à réparer les brèches et à élever de nouveaux obstacles à la place de ceux qui étaient ruinés. De petites sorties avaient lieu seulement pour empêcher ou pour détruire les travaux des assiégeants. Dans l'une d'elles, dont le but était d'arracher le mineur attaché à la muraille, un capitaine du régiment de l'Altesse fut fait prisonnier.
Parmi ceux qui se distinguèrent ou qui reçurent la mort ou des blessures dans ces divers engagements, furent comptés, au nombre des premiers, Tracy l et le marquis de Richelieu 2 ; parmi
1 François d'Estut, seigneur de Tracy, exempt des gardes-ducorps.
2 Jean-Baptiste-Amador, marquis de Richelieu, lieutenantgénéral, gouverneur du Havre. On sait que sa. tante, la duchesse d'Aiguillon, furieuse de sa mésalliance (il avait épousé, par un entraînement de jeunesse, Jeanne-Baptiste de Beauvais, fille de madame de Beauvais, première femme de chambre de la
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les seconds, le baron d'Aspremont , maréchalde-camp, tous dans les rangs de l'armée royale. Dans l'armée des princes furent remarqués, outre ses trois chefs, le marquis de la Londe1, lieutenant de la compagnie des chevau-légers du duc d'Orléans, tué dans la grande sortie.
Un incident qui fit grand bruit signala ce siège. Le jeune roi , curieux de voir l'attaque d'une place, s'y était rendu. Comme, pour aller d'un quartier dans un autre, il fallait passer à portée des murailles, le maréchal de Turenne envoya demander une suspension d'hostilités pendant le passage du roi. 11 parait que le comte de Tavannes, ne voulant pas accorder cette suspension, dans l'appréhension que la présence du roi ne fût un moyen d'entraîner la défection de la partie française de son armée , défection d'autant plus à redouter qu'une grande mésintelligence existait avec les troupes étrangères, envoya un officier allemand répondre au messager; en sorte qu'un refus délicat à faire pût être couvert par quelque confusion de langage. Le roi ayant voulu passer, néanmoins, un coup de fauconneau fut tiré sur lui du coté de la porte de Chastres. Ce fait fit
reine), tenta vainement de faire casser ce mariage comme clandestin. La reine Anne d'Autriche soutint de son crédit la vain dite du mariage.
1 François de Bigars> marquis de la Londe»
contraste avec la conduite des Espagnols qui n'avaient jamais tiré sur le quartier du roi Louis XIII, ni à Hesdin, nia Perpignan. Le comte de Tavannes, qui se justifie avec tant de soin, dans ses Mémoires, de l'imputation d'avoir donné l'ordre de tirer, en insistant sur ce qu'il se trouvait à ce même moment à la porte d'Orléans , fort éloignée de la porte de Chastres, n'en garda pas moins la responsabilité de cet acte, qui fut pour lui la cause d'une disgrâce dont il ne se releva jamais , alors même que pour tant d'autres le passé fut oublié.
Pendant la courte apparition du jeune roi au siège d'Étampes, un fait fut très-remarque : il ne donna rien aux soldats, les uns blessés, les autres souffrant de la faim. La Porte, son valet de chambre , en donne l'explication : Le soir de la journée du coup de fauconneau, son jeune maître, un peu fier des louanges reçues pour un certain aplomb qu'il avait montré dans cette occasion , voulut savoir si son valet de chambre était aussi brave que lui; il lui demanda s'il avait peur des canons. La Porte répondit qu'on n'avait pas peur quand on n'avait pas d'argent. « Il m'enten- « dit et se mit à sourire , ajoute la Porte ; mais « personne n'en devina la cause. Le roi voyait « quantité de malades et d'estropiés qui couraient « après lui, demandant de quoi soulager leur mi- « sère, sans qu'il eût un seul douzain à leur don-
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« ner; de quoi tout le monde s'étonnait fort. » Le roi , ainsi que la Porte le dit plus loin , avait cependant reçu du surintendant cent louis d'or pour faire des libéralités; mais le cardinal Mazarin les lui avait pris l .
Le premier ministre ne rougissait pas de laisser le roi lui-même dans le dénûment, et tandis que les armées manquaient de tout , même de pain , que la misère régnait dans les provinces, il continuait à amasser chaque jour cette immense fortune personnelle dont sa mort fit surgir le monstrueux inventaire. Cette indigne pratique de certains ministres, tirant profit de l'exercice de leurs fonctions, a été inaugurée en France par l'intronisation du ministérialisme centralisateur et absolu. Quand ces ministres n'étaient pas naturellement probes, quelle barrière pouvait arrêter leur soif de s'enrichir, et .leur penchant à livrer à leurs familles les emplois et les honneurs ? Ils étaient devenus trop puissants pour que nul contrôle put être exercé sur eux; le roi lui-même devenait, à certains égards , le subordonné et la première victime de ces ministres, pareils à ces intendants de maîtres opulents, qui, donnant à ceux-ci quelques parcelles de leurs revenus, font semblant encore de leur avancer leur propre argent.
1 Mémoires de la Porte.