‹ Souvenirs du règne de Louis 14Chapitre 13 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

Le duc de Lorraine, en exécution des promesses qu'il avait faites au duc d'Orléans , son beau-frère, prenait ses mesures pour s'approcher d'Étampes , en faisant franchir la Seine à son armée sur son pont de bateaux de Villeneuve- Saint-Georges ; mais, parallèlement à ces préparatifs, le duc, entretenant toujours ses négociations avec la cour, était arrivé à s'entendre avec elle sur les termes d'un accord à peu près conclu. Ln attendant la signature du traité, le roi d'Angleterre i avait entremis ses bons offices pour obtenir du duc de Lorraine une suspension d'armes. Une lettre du roi au maréchal de Turenne, datée de Melun, le 7 juin i65a, lui apporta la nouvelle de cette suspension d'hostilités , avec l'ordre de lever le siège d'Étampes 2 :

« Je vous fais cette lettre pour vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçue, vous ayez à vous retirer avec mon armée de devant Étampes, dont vous ferez savoir la cause à ceux qui y commandent , sans que les apparences du bon succès de

1 Charles II, alors réfugié en France avec sa mère Henriette de France, fille de Henri IV j et son frère le duc d'York, qui a régné sous le nom de Jacques II,*qui servait comme volontaire dans l'armée du maréchal de Turenne. Les deux frères se faisaient un devoir de payer par leurs services leur dette de reconnaissance pour l'hospitalité royale.

2 Lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la guerre^ vol. cxxxv.

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l'entreprise que vous faites, par le bon ordre que

vous y avez donné, estant logé à la porte de ladite ville, ny aucune autre considération, vous fassent retarder vostre départ d'un seul moment ; que de là vous alliez prendre le poste que vous jugerez le plus commode pour faire subsister mon armée pendant cette suspension , et pour l'employer ensuite, sur quoy je vous ferai savoir mes intentions, et parce que je charge le sieur de Varenne1 de cette dépesche, je me remets sur luv de ce que j'y pourrois ajouter. . . »

L'ordre ne pouvait être conçu en des termes plus propres aménager la susceptibilité militaire du maréchal de Turenne et des chefs qui commandaient sous lui ; le roi leur demandait le sacrifice de faire l'abandon d'un succès assuré , tandis qu'il était, au contraire, plus que problématique. Les apparences étaient sauves, et le siège fut levé.

En exécution de l'ordre royal , le maréchal de Turenne alla se poster à Étréchy avec son armée, pour surveiller le duc de Lorraine, dont les engagements n'étaient pas ce qu'il y avait de plus sur au monde. Le pont de bateaux que ce duc

1 Fotiquet, marquis de la Varenne; la duchesse de Bar avait fait entrer sou père dans la maison du roi Henri IV comme officier de bouche»

avait jeté sur la Seine, alors qu'il avait l'intention de secourir Etampes , pont qu'il gardait encore, pouvait lui faciliter, en cas de revirement d'intentions , une agression dangereuse. Le posle d'Étréchy permettait au maréchal de ïurenne de s'opposer à la jonction de l'armée du duc avec l'armée des princes , rendue libre de quitter la ville d'Étampes. Cet avantage pouvait être singulièrement contre-balancé par le danger de se placer entre deux feux, d'autant plus que Charles IV, pour se ménager des deux cotés, bien que s'étant engagé vis-à-vis de la cour à quitter la France , avait aussi promis aux princes de ne livrer qu'à eux son pont de bateaux. Ce pont lui permettait donc de passer lui-même la Seine , s'il jugeait à propos de manquer à sa parole ; et, en tout cas, sa possession assurait aux princes la possibilité de faire venir leur armée à Paris, sans être dans la nécessité de commencer par remporter une victoire sur l'armée du roi. Le maréchal de Turenne avait donc à se préoccuper, pour le poste à choisir, moins de ses conditions défensives que des conditions de proximité qui rendaient possible, au moment opportun, une démonstration vigoureuse pour forcer le duc à effectuer la retraite promise.

Une seconde lettre du roi au maréchal de Turenne vint lui tracer la conduite à tenir, conduite

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pour laquelle la diplomatie (lovait avoir au moins autant de part que la guerre 4 :

« A Melun, du 15 juin 1652.

« Mon cousin , vous savez comme j'avois envoyé le sieur de Beaujeu 2 vers mon frère le duc de Lorraine , et ledit Beaujeu m'ayant rapporté hier an soir l'asseurance qu'il se rendroit aujourd'huy près de moy avec mon frère le roi de la % Grande-Bretagne , je renvoie présentement ledit sieur de Beaujeu vers mondit frère le duc de Lorraine, pour le convier d'effectuer ce «dont il a donné parolle , et l'ayant chargé de vous aller trouver pour vous informer plus particulièrement de ce qui s'est passé avec ledit duc, j'ai bien voullu vous faire sçavoir que mon intention est que vous continuyez vostre marche avec mon armée que vous commandez, ainsi que je l'ai approuvé et résolu, et néantmoins sans faire aucun acte d'hostilité contre les troupes de mondit frère le duc de Lorraine, et qu'ayant commandé audit de Beaujeu de retourner vers vous ce soir, pour

1 Lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxv.

2 Le baron de Beaujeu, de la maison d'Hennezay, en Franche- Comté, colonel du régiment de cavalerie de Beaujeu, taillé en pièces à Bléneau. Voy. la note de la p. 188.

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vous faire sçavoir si ledit duc exécutera ce qu'il a promis, j'entends qu'en cas que ledit de Beaujeu vous rapporte qu'il n'est pas en résolution et en disposition de le faire, vous ayez à exécuter les résolutions qui furent hier prises avec vous , et sur ce je prie Dieu, etc »

Le maréchal de Turenne avait donc pour ligne de conduite d'imposer au duc de Lorraine l'accomplissement de ses promesses , non par des hostilités immédiates , mais en lui inspirant la crainte de ces hostilités. S'il était important de l'obliger à tenir son engagement vis-à-vis de la cour, il était non moins important de l'empêcher de remplir celui qu'il avait pris vis-à-vis des princes, de leur livrer son pont de bateaux. En conséquence , le maréchal de Turenne , le jour même de la réception de la lettre du roi, lève son camp d'Étréchy, et va passer la Seine à Corbeil, à cinq lieues au-dessus de Villeneuve-Saint-Georges. Par cette marche aussi rapide qu'imprévue, il paraît inopinément en vue de l'armée du duc de Lorraine; mais un cours d'eau profond, la petite rivière d'Yères, qui n'était guéable sur aucun point, ne pouvait lui permettre de l'attaquer. Le duc avait couvert les flancs de son armée d'un côté par la Seine et par la petite rivière, son affluent; de l'autre, par la forêt; son front étant fa-

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cilement accessible par la plaine, il avait élevé six redoutes pour le couvrir. Le vicomte de Turerme, arrêté par l'obstacle de la rivière d'Yères, entreprend une marche de nuit pour en remonter le cours jusqu'à un pont éloigné, probablement à Brunoy, sur lequel il fait passer ses troupes. Au point du jour il se trouve dans la plaine, n'ayant plus d'autres obstacles à surmonter que l'enlèvement des redoutes, pour pouvoir aborder l'armée lorraine.

La conjoncture est plus décisive qu'il ne convient aux habitudes de temporisation et de duplicité du duc de Lorraine. Le maréchal de Turenne l'envoie sommer, ou de livrer bataille, ou de se retirer hors de France , en lui abandonnant la possession du pont de bateaux , qui eût assuré à l'armée des princes la communication de Paris. Le duc, pour gagner du temps, répond qu'il estdans les intérêts du roi, et qu'il faut bien se garder de toute agression. En recevant cette réponse, Turenne , qui n'ignorait pas que le duc était en état de négociations perpétuelles avec la cour, mais qui n'avait aucune connaissance que ces négociations eussent abouti à d'autres conventions que celles déjà stipulées de sa retraite hors du royaume, s'écrie : « Il nous trompe; mais je n'ose prendre sur moi de l'attaquer. » Le maréchal envoie en toute hâte auprès du roi prendre des ins-

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tractions nouvelles; elles lui reviennent avec ordre d'attaquer.

A peine le maréchal a-t-il fait la première démonstration agressive, que le duc de Lorraine, trop prudent pour vouloir risquer sur un coup de dé aventureux l'armée qui était son dernier bien, et accédant aux instances pressantes du roi d'Angleterre, qui s'était rendu dans son camp, lui envoie dire qu'il va se retirer. Aussitôt il commence sa retraite hors de France, en donnant des otages pour sûreté de sa promesse, et livre son pont de bateaux. La dévastation des provinces qu'il traverse accompagne ses pas.

Au moment où l'armée du duc de Lorraine abandonnait son campement, le 16 juin , l'armée des princes, arrivant d'Étampes , débouchait sur l'autre rive de la Seine ; elle ne put qu'assister, impuissante, à la destruction du pont de bateaux et à la défection de son perfide allié.

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