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CHAPITRE XVII

Le prince de Condé rejoint son armée en toute hâte. — Le maréchal de Turennc surveille la retraite du duc de Lorraine.

— 11 opère sa jonction avec l'armée du maréchal de la Ferté.

— L'armée des princes campe à Saint-Cloud. — L'armée royale campe à Saint-Denis. — Désordres dans Paris et jusque dans l'enceinte du parlement. — Le duc de Beaufort convoque et harangue les émeutiers à la place Royale. — Délibération du parlement pour la paix, suivie de nouveaux désordres. — Arrêt du parlement portant suspension de ses séances. — État des esprits d'après une relation inédite.

— Ordre de la cour, ignoré jusqu'ici de l'histoire et inexécuté, pour chasser des Tuileries mademoiselle de Montpensier. — Périlleuse reconnaissance d'un pont sur la Seine, faite par le prince de Condé. — Appréciation inexacte faite par ce prince d'un mouvement de l'armée royale ; ses graves conséquences. — Résolution de ce prince de conduire ses troupes de Saint-Cloud à Charenton. — Lenteurs et embarras de cette marche nocturne. — Lettre inédite du maréchal de l'Hôpital, assurant le roi que l'armée des princes ne sera pas reçue dans Paris. — Bataille du faubourg Saint- Antoine. — Pusillanimité du duc d'Orléans. — Mademoiselle de Montpensier à l'Hôtel-de-Ville. — La princesse fait ouvrir les portes de Paris à l'armée des princes et tirer le canon de la Bastille sur l'armée du roi. — Défilé de l'armée des princes dans Paris. — Bravoure du prince de Tarente couvrant la retraite. — Entrée du prince de Condé. — Le jeune Mancini, neveu du cardinal Mazarin, mortellement blessé. — L'armée des princes va camper entre le faubourg Saint-Mar-

oel et le village de Gentilly. — L'armée royale se retire sur Saint-Denis.

(lttt.)

La nouvelle de la défection du duc de Lorraine fut accueillie à Paris par un sentiment d'indignation générale ; il eût été dangereux d'être reconnu pour Lorrain ou pour Anglais, la part active du roi d'Angleterre et de son frère, le duc d'York, dans la négociation, ayant confondu les noms des deux pays dans une animadversion commune.

« Oh! le méchant! oh ! le traître! » s'écriait douloureusement le duc d'Orléans, sans sortir de son palais, tandis que le prince de Condé, courant au plus pressé , rejoignait son armée , redoutant qu'elle ne devînt la proie du maréchal de Turenne. 11 résolut de la rapprocher de Paris, où il prétendait toujours, sans y réussir jamais, frapper le coup décisif; il la conduisit à Saint-Cloud, en passant par Bourg-la-Reine , et en évitant toute rencontre, inopportune pour ses desseins, avec l'armée du maréchal de ïurenne. Celui-ci avait franchi la Marne à Lagny, et s'était avancé jusqu'à Dammartin pour surveiller la retraite du duc de Lorraine, et opérer, en outre, sa jonction avec le maréchal de la Ferté , qui amenait son armée pour agir de concert. Revenant ensuite sur ses pas, Turenne vint se poster à Saint-Denis.

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Dès que L'armée des princes fut campée aux portes de Paris, les désordres de cette ville, secrètement soutenus par eux, afin d'intimider et de réduire au silence tous ceux qui inclinaient pour le parti royal, prirent une recrudescence nouvelle. Entre autres faits, le a3 juin, un attroupement arrêta , auprès de Saint-Jacques-la-Boucherie , un valet de pied de la reine , et l'ayant trouvé porteur de deux grenades et d'une paire de pistolets à deux canons chacun , le massacra impitoyablement *. Les conseillers au parlement, dont le plus grand nombre cependant ne pouvait être suspect de penchant pour le ministre favori , n'en étaient pas moins tous traités de Mazarins, par ce motif que leur désir de renverser le cardinal n'allait pas jusqu'à vouloir substituer l'autorité des princes à l'autorité du roi. Tout au contraire, les princes alors étaient généralement populaires. Les malheureux conseillers, assaillis, conspués, menacés dans les rues, jusque dans les salles du palais, se déguisaient pour échapper aux outrages, et n'osaient même plus se réunir.

Le parlement prenait pour texte de ses délibérations la recherche des moyens propres à procurer, par des négociations avec la cour, la paix et

1 Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier 1652 jusqu'au 26 avril 1653; fonds de Sorbonne, n. 1257, manuscrits de la Bibliothèque impériale.

le retour du roi, sur Je thème convenu de l'expulsion du cardinal Mazarin, sans pouvoir ramener à lui son ancienne popularité. Il s'occupait pourtant encore des secours à apporter à la misère créée par les malheurs de la guerre civile, et chaque président s'était taxé à deux cents livres, chaque conseiller à cent livres; il travaillait de plus à trouver les fonds nécessaires pour payer les cinquante mille écus promis à celui qui rapporterait la tète du cardinal Mazarin.

Une émeute populaire avait franchi le i\ juin au matin les portes du palais : les conseillers Vassan et Portail faillirent être massacrés dans l'une des salles; et le président Thoré, poursuivi dans la rue, eût été mis en pièces, si les habitants de la maison dans laquelle il s'était réfugié n'eussent pris les armes pour le sauver. Le duc de Beaufort voulut profiter de cette émotion pour accroître encore le désordre : il convoqua les séditieux à la place Royale par des placards affichés au coin de chaque rue pour aviser, y était-il écrit, aux moyens de faire cesser les désordres des gens de guerre et de chasser le cardinal Mazarin , afin de parvenir à la paix. Quatre ou cinq mille bandits répondirent à l'appel, et le duc de Beaufort les harangua au milieu et aux quatre coins de la place. Il leur dit : que l'armée des Mazavins était aux portes de Paris; que les princes faisaient tous leurs efforts

pour l'éloigner, niais qu'ils n'étaient point secondés ;. que le parlement les trompait, qu'il était, aussi bien que le conseil de l'Hotel-de- Ville, rempli des partisans du cardinal. 11 concluait à changer les colonels et les capitaines des quartiers, à faire des levées, à chasser de Paris les Mazaiiiis dont il donnerait la liste, et à piller leurs maisons. Il termina ses harangues en leur donnant rendezvous pour le lendemain matin, à cinq heures, au palais, avec des armes, pour obliger le parlement à faire un acte d'union avec les princes et à ordonner des levées.

Le lendemain les séditieux n'eurent garde de manquer au rendez-vous assigné ; mais il ne se trouva au palais que quelques conseillers des plus zélés frondeurs ; le plus grand nombre , effrayé , n'avait osé s'y rendre, et tous les présidents s'étaient abstenus. L'émeute, ne trouvant rien à faire au palais, se transporta aux portes du Luxembourg pour exposer au duc d'Orléans ses griefs et ses vœux, et voulut tuer le président de Maisons qui sortait en chaise de chez le prince. Les jours suivants se passèrent dans le tumulte, et, chaque nuit, les chaînes étaient tendues dans les rues.

A force de démarches et même de visites personnelles chez les présidents, les princes parvinrent à surmonter assez la frayeur du parlement

pour obtenir qu'il se réunirait le a5 juin ; euxmêmes se rendirent à la séance.

Il fut délibéré de conclure définitivement la paix avec la cour, en lui accordant toutes les sa; tisfactions qu'elle avait demandées : le licenciement des troupes françaises et étrangères des princes, la remise de toutes les places dont ils étaient les maîtres, à la seule condition de l'expulsion du cardinal Mazarin. En conséquence, de nouveaux députés devaient être envoyés à la cour. Ce renoncement de la part des princes à toutes leurs prétentions était plus apparent que sincère ; c'était un leurre pour ménager le parlement et pour gagner le temps qu'ils jugeaient nécessaire pour faire réussir leurs négociations particulières autrement avantageuses, dont ils ne désespéraient pas encore.

Il ne fut rien dit de l'union du parlement avec les princes, pour contraindre la cour par la force, à défaut de son consentement volontaire, à l'expulsion du ministre, union qui était dans les vœux de la multitude, mais que les princes n'osaient pas encore poser au parlement comme demande formelle, ainsi qu'ils ne tardèrent pas à le faire. À l'issue de la séance, malgré les précautions qui avaient été prises, les membres du parlement furent encore poursuivis, maltraités ; les présidents Le Bailleul et Le Goigneux furent particulièrement

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exposes; les compagnies bourgeoises convoquées pour les protéger prenaient elles-mêmes part à ces violences.

Le •l'-j juin, le président de Novion, ayant réuni dans la grand'cliambre ce qu'il put trouver de conseillers, rendit avec eux un arrêt portant que le parlement ne s'assemblerait plus jusqu'à ce que l'Hotel-de-Ville eût pris des mesures efficaces pour garantir sa sûreté. Quelques conseillers, grands frondeurs, affectèrent d'aller encore au palais les jours suivants ; et, pour rendre leurs collègues plus odieux et plus suspects, ils disaient que pour eux il ne fallait point de gardes pour rendre la justice. Le conseiller Broussel et le président Cliarton se signalaient parmi ceux qui tenaient les plus ardents propos.

11 parait certain que, si le parlement n'eût pas été sous le coup de l'intimidation qui pesait sur lui, malgré ses répulsions contre le cardinal, la majorité, pour revenir au calme et à la sécurité, eût opiné, en mettant complètement de coté les intérêts des princes, pour la paix et pour le retour du roi avec le maintien du cardinal à son poste de premier ministre. Les princes ne pouvaient donc voir qu'avec une satisfaction secrète des violences devenues nécessaires au soutien de leur cause, tout en se gardant de les avouer.

La cour avait cru le moment favorable pour

se rapprocher de Paris, afin de déterminer un mouvement des habitants en sa faveur. Elle se trompait dans son attente : la lassitude des désordres et de la guerre, dont elle devait plus tard tirer parti à son avantage, n'était pas encore arrivée à l'apogée nécessaire. Le fragment suivant, écrit sous l'impression des préoccupations du moment, va nous transporter en pensée dans ce milieu incertain et agité.

« Leurs Majestés estant arrivées le 28 du passé (juin) à Saint-Denys, avec le cardinal Mazarin, y logèrent dans l'abbaye, et y sont encore avec toute la cour, s'estant approchées jusques là sur la division qui est dans l'esprit des Parisiens, pour tascher de faire pencher la balance du costé de ceux qui demandent la paix sans condition, lesquels sont, la plupart, de pauvres artisans qui ont grand peyne de vivre dans une conjuncture si malheureuse. Ils sont en partie gagés pour en faire des cris dans toutes les assemblées qui se font. Quant aux bons bourgeois, il y en a peu qui ne veuillent l'exclusion du cardinal Mazarin ; mais la cour travaille fort à gaigner le corps des marchands, dont ceux qui le sont desjà publient qu'il vaut mieux avoir la paix avec le cardinal Mazarin que demeurer davantage en guerre, quoyque les plus sensés advouent qu'il est fort difficile de demeurer en paix tant que le Mazarin demeurera.

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Cette division tient encore les affaires en balance, et l'espérance que le cardinal Mazarin en a d'y trouver ces avantages-là oblige à faire rompre les négociations qui se faisoient pour la paix , ayant seulement amusé Son Altesse Royale et M. le prince par les beaux semblanz de la vouloir faire, en attendant la jonction du maréchal de Senneterre, qui a grossi l'armée de la cour jusqu'à quatre mille hommes en tout. Il est vrai que le bruit est fort grand que M. le prince, estant menacé de voir le cardinal de Retz dans le ministère, s'estoit disposé à consentir que le cardinal Mazarin se retirât à Sedan pour trois mois seulement, et qu'il revint après, aymant mieux qu'il revînt dans le ministère que d'y voir son plus grand ennemi; mais que M. le prince a tousjours déclaré à Son Altesse Royale qu'il ne feroit rien contre sa volonté, et qu'il ne s'y estoit disposé . que dans le cas qu'elle s'y voulût résoudre. Aussitôt elle lui a desclaré qu'elle aymoit mieux périr que de souffrir jamais de Mazarin. Il est entré dans tous ses sentiments, comme il est dans ses intérests, ne voulant pas se désunir d'avec elle '. » La présence à Paris de M"e de Montpensier ne devait pas être sans influence, comme nous ne tar-

1 Relation de ce qui s'est passé en France depuis le b janvier {662 jusqu'au 26 avril 16o3; fonds de Sorbonne, n. 1257^ manuscrits de la Bibliothèque impériale.

derons pas à le voir, sur la suite des événements. A cette occasion, le récit d'un fait inédit et jusqu'à présent ignoré de l'histoire, qui s'était passé deux mois auparavant, doit ici trouver sa place. La cour, qui ne pouvait supporter l'audacieuse princesse depuis qu'elle lui avait fait fermer les portes d'Orléans, eut bien voulu, par une sorte de pressentiment de ce qui devait arriver, lui fermer les portes de Paris. Ne le pouvant pas, mais pour rendre à la princesse le séjour de la capitale ou désagréable ou impossible, elle avait tenté de lui fermer les portes des Tuileries. Mademoiselle avait ses appartements dans ce palais, soit que son père ne pût pas la loger au Luxembourg, soit que l'indépendance de sa fille s'accommodât mieux d'une habitation séparée. Un ordre de la cour avait prescrit de faire sortir des Tuileries tous les meubles de la princesse , épisode dont voici le détail :

« M. de Congis, gouverneur des Tuileries l, reçut une lettre de cachet portant ordre de faire oster tous les meubles qui sont dans l'appartement de Mademoiselle. Aussy tost il fut trouver madame la comtesse de Fiesque , gouvernante de Made-

i Son fils, capitaine aux gardes, lui succéda dans ce gouvernement, et son petit-fdseut la survivance de cette même charge. Voy. les Mémoires du duc de Saint-Simon,,

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moiselle, et lui fit yeoir cette lettre de cachet; sur quoy elle vint avec luy au palais d'Orléans, pour parler à Son Altesse Royale, qui dit à M. de Concis que cestoit à Elle que cet ordre devoit estre adressé, et que lorsque le Roy lui en escriroit de sa main, Elle verroit ce qu'elle auroit à faire, dependant Elle défendit à cette comtesse d'obéir à cet ordre1. »

Cet ordre étant resté sans exécution , la princesse, à son retour d'Orléans, était allée descendre à sa demeure accoutumée.

Le poste occupé par l'armée des princes, entre Saint-Cloud et Suresnes, devenait difficile, par suite des manœuvres de l'armée royale. Le maréchal de Turenne était campé à Saint-Denis, et le maréchal de la Ferté à Epinay, entre Saint-Denis et Àrgenteuil. Sur ce point, qui touche la Seine, la Ferté faisait travailler à un pont qui , une fois . achevé, pouvait lui permettre de tomber à l'improviste sur les quartiers de l'armée des princes. Le prince de Condé voulut aller lui-même reconnaître ce travail menaçant : le pont était achevé entre Epinay et une petite île au milieu de la Seine ; entre l'île et la plaine de Gennevilliers et de Colombes, il n'était pas commencé. En même

! Même Relation que la précédente, sous la rubrique du 24 avril 1632.

temps que le prince de Condé considérait ces travaux , il remarqua , sur les hauteurs de la rive opposée , une colonne de troupes se dirigeant à l'ouest, dont la tête, tournant à droite en approchant d'Argenteuil, disparaissait à la vue. Pendant cette reconnaissance , quelques volées de canon vinrent saluer le prince d'assez près pour qu'un boulet lui passât à quelques pouces du visage. Il entra dans une maison pour tenir un conseil de guerre, dans lequel il exposa que le maréchal de la Ferté paraissait vouloir l'amuser avec son pont, qu'il achèverait quand il voudrait, et que la colonne en marche devait être l'armée du maréchal de ïurenne , allant chercher un passage sur la Seine, vers Poissy ou Meulan , et qu'alors, à un moment donné, le maréchal de la Ferté achevant son pont, les deux maréchaux lui tomberaient à la fois sur les bras. En conséquence , le prince émit l'avis, qui fut adopté, de décamper de Saint- Cloud pour aller s'établir à Charenton, dans le poste excellent de la presqu'île, entre la Seine et la Marne1.

Deux chemins étaient à choisir : le premier, le plus sûr, mais le plus long, par Meudon, en contournant les faubourgs Saint-Germain et Saint- Marcel ; le second, par le bois de Boulogne, en

1 Mémoires du comte de Tavannes.

contournant les faubourgs Saint-Denis , Saint- Martin et du Temple. Cet itinéraire, plus dangereux, offrait l'avantage d'utiliser à Saint-Cloud même le pont de bateaux dont disposait l'armée des princes, et de le rompre ensuite ; tandis que le premier itinéraire exigeait de le faire remonter au-dessus de Paris, pour s'en servir an point opportun. La direction par le bois de Boulogne fut adoptée.

Les prévisions du prince de Condé pouvaient être justes, mais son coup d'œil avait eu le défaut d'être trop prompt. Le maréchal de Turenne, bien qu'il n'en dise rien dans ses Mémoires , avait pu avoir l'intention d'aller passer plus tard la Seine à Poissy et à Melun , et avoir fait filer quelques troupes dans ce but ; mais il était encore à Saint- Denis avec le gros de ses forces. Le prince de Condé, qui avait donné immédiatement l'ordre du départ, ne put être prévenu de ce fait si important assez à temps pour donner contre-ordre. banques1, qui commandait l'avant-garde , envoya un aide-de-camp au prince, pour l'avertir que le maréchal n'avait pas changé sa position ; mais cet aide-de-camp , au lieu de se diriger à travers champs , ayant voulu suivre la ligne extérieure des faubourgs en sens inverse de

1 Charles de Choiseuil, baron de Lanques.

la marche des colonnes , passa tonte la nuit embarrassé dans les troupes et dans les bagages. Les prévisions trop promptes du prince de Condé, et le retard de l'aide-de-camp, eurent pour résultat d'engager ce prince malgré lui , le lendemain , dans le périlleux combat où il devait être anéanti avec son armée, si une circonstance inespérée ne l'eût sauvé.

Le mouvement avait commencé dès le soir, en trois divisions, la première commandée par Clinchamp, le seconde par Nemours; le prince deCondé s'était réservé le commandement de la troisième. Le comte de Tavannes, resté en arrière avec quinze cents chevaux, en face de l'armée du maréchal de la Ferté , partait également dans la nuit pour se diriger vers Charenton par le même chemin, et rejoignit Clinchamp auprès de Picpus , à la pointe du jour. Le prince de Condé pendant cette marche entra seul dans Paris, afin de se concerter avec le duc d'Orléans. Son armée continuait à s'avancer difficilement dans l'obscurité, embarrassée par le peu de largeur des chemins et par ses bagages , dont elle dut jeter une partie dans les fossés de la ville. Ce manque d'activité fut vivement reproché plus tard par le prince de Condé à ses officiers; si son armée eût été massée à Charenton à la pointe du jour, le péril d'une manœuvre imprudente eût été conjuré.

DU RKGNi; DE LOUIS XIV. a3l

L'armée des princes, par la lenteur de sa marche, s'exposait à être serrée comme dans un étau entre les murailles de Paris, dont les portes lui étaient fermées, et l'armée royale, si celle-ci venait à être avertie.

La cour avait pris toutes ses précautions pour s'assurer que l'armée des princes ne serait pas reçue dans Paris ; la lettre suivante , écrite la veille par le maréchal de l'Hôpital au ministre le Tellier, nous en apporte une preuve inédite et nouvelle l :

« A Paris, 1er juillet 1632.

« .J'ay reçu la lettre que vous m'avez faict l'honneur de m'escrire sur le suject de l'avis donné au Roy du dessein de Monseigneur le prince de faire entrer son armée dans les fauxbourgs de Paris, comme j'estois à l'Hostel- de- Ville. Je l'ai faicte lire à l'assemblée , où il a esté résolu d'envoyer des mandements aux colonels portant défense de recevoir, ni laisser entrer aucuns gens de guerre dans les fauxbourgs, et s'il s'en présente pour entrer, de les repousser et en donner aussitost advis

1 Archives du Ministère de la guerre, vol. cxuv.

à la ville. Cela a passé tout d'une voix, et je vous asseure, Monsieur, qu'il ne s'en estoit faict aucune proposition, et que je vivrai et mourray,

« Monsieur,

« Vostre très-humble serviteur, « Lospital. »

« Monsieur,

« Je vous supplie de vouloir bien accorder à ces marchands de bled tout ce qui se pourra pour la seureté de leurs bateaux et chevaux qui les tirent, je vous en auray obligation. »

Il arriva, ce qui était inévitable, que le maréchal de Turenne fut prévenu dans la nuit de la marche de l'armée des princes. Il ne manqua pas l'occasion de prendre cette armée dans le piège qu'il ne lui avait pas tendu, mais où elle était venue se placer elle-même. Il accourut avec les premières troupes qu'il trouva sous la main, donnant ordre à toute son armée de le suivre avec promptitude. Lorsque le maréchal joignit l'armée des princes, l'avant-garde de celle-ci atteignait Charenton; le centre contournait les faubourgs de Paris en colonnes allongées, tandis que les derniers escadrons

avaient à peine dépassé le cours la Reine. Cette armée eût été infailliblement coupée en tronçons dont les anneaux eussent vainement tenté de se ressouder, si, dans ce premier moment, Turenne eut disposé de forces plus considérables ; les troupes qui le suivaient furent bravement tenues ne échec par le régiment de Conti , qui se porta en avant du faubourg Saint-Martin pour le couvrir. La longue colonne de l'armée des princes put alors se masser dans le faubourg Saint-Antoine, l'avant-garde étant revenue sur ses pas, et l'arrière-garde ayant rejoint le centre.

Pendant que ces dispositions étaient prises d'un côté ; de l'autre, le maréchal de Turenne avait été rejoint par toute son armée, et ce jour paraissait devoir être celui d'une sanglante et décisive bataille. La situation de l'armée des princes, entre Paris fermé et l'armée royale, était si aventurée que le cardinal Mazarin savourait déjà la joie du triomphe. Pour ne rien perdre du spectacle , il avait fait monter avec lui le jeune roi sur les hauteurs de Charonne *, tandis que la reine était res-

1 Une inspection attentive des lieux nous a fait reconnaître que le point d'observation occupé par le jeune roi et le cardinal devait être l'emplacement sur lequel passe aujourd'hui la rue de Charonne à la Villette, qu'il ne faut pas confondre avec la rue de Charonne au faubourg Saint- Antoine. Ce point est le plus culminant, et les constructions qui obstruent la vue aujourd'hui n'existaient pas alors.

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tée au couvent des Carmélites, à Saint-Denis, pour passer la journée en prières.

Le prince de Condé , qui n'ignorait pas l'immensité du péril , grandissant avec lui, donnait ses ordres avec vaillance et sane-froid.

Alors, comme aujourd'hui, trois grandes artères, bordées des maisons du faubourg, aboutissaient à la porte Saint-Antoine, dominée par les hautes tours de la Bastille, sentinelle de pierre qui en gardait l'entrée, à la droite, en sortant de Paris. Ces trois artères, la rue du Faubourg- Saint-Antoine , au milieu , la rue de Chai'onne, à gauche, la rue de Charenton , à droite, partant d'un centre commun, allaient, répandant au loin dans la campagne leurs maisons de plu ; en plus éclaircies. Sur ces artères, le prince de Condé dispose en éventail les divers échelons de son armée. Les troupes de Monsieur, commandées par le duc de Beaufort, occupent la tète de l'avenue de Charonne ; les troupes auxiliaires étrangères, commandées par le marquis de Clinchamp, s'établissent dans la rue du faubourg Saint- Antoine, en appuyant, de même que le duc de Beaufort, leurs réserves sur la halle placée près du carrefour des trois rues, sous les murs de Paris ; les troupes sous les ordres du duc de Nemours s'échelonnent dans l'avenue de Charenton. L'infanterie entre dans les maisons, dont elle

transperce les murs pour former des créneaux et des meurtrières. \fin de mieux intercepter le passage aux troupes royales, elle occupe et utilise à son profit une ligne de retranchements qui couvre le faubourg, fortifications légères élevées naguère, ainsi que des barricades à l'entrée de chaque rue, par les habitants de Paris, dans le but de se garantir des incursions des pillards de l'armée du duc de Lorraine. La cavalerie , formée par escadrons, est prête à se précipiter partout où des charges vigoureuses pourront être nécessaires.

Le prince de Condé se réserve le soin de se porter en personne sur les points qui seront les plus menacés. Un escadron d'élite de vingt-cinq volontaires ' , semblable à celui qui s'était formé autour de lui à Bien eau, se range à sa suite. Les officiers les plus considérables se font un honneur d'en faire partie, pour combattre en soldats ; dans l'opinion de cette époque, le mérite de la bravoure dominant encore de beaucoup le mérite de l'art de la guerre , les chefs se sentaient plus honorés de remporter la victoire par leur propre élan , qu'en dirigeant celui des troupes placées sous leurs ordres.

Le maréchal de Turenne, après avoir enveloppé

1 Mémoires du duc d'York.

avec son armée les dehors du faubourg Saint- Antoine, avait gardé le commandement du centre; il avait confié celui de sa droite au marquis de Saint-Mégrin ', celui de sa gauche au duc de Navailles 2. Il donna l'ordre d'aborder l'armée des princes sur tous les points à la fois; sur tous, l'attaque fut d'abord vigoureusement repoussée. Le régiment des gardes, donnant alors tète baissée, parvient à enlever le retranchement qui était devant lui, en culbutant ses défenseurs. Une colonne triomphante entre à sa suite par cette brèche et envahit la rue de Charonne; outre les régiments de Turenne et de la Marine, ce sont

1 On lit dans les Mémoires de Napoléon, t. VII, p. 55, édit. Bossange (1830) :

« Turenne attaqua ce faubourg (le faubourg Saint-Antoine ; il pénétra par trois points : la droite , sous les ordres du marquis de Saint-Mégrin, entra par la rue de Cbarenton; le centre, où se trouvait le maréchal, s'empara de la barrière du Trône, et la gauche, sous le marquis de Navailles, longea la rivière, etc. »

L'empereur Napoléon décrit la position du centre de l'armée du maréchal de Turenne à sa véritable place, la barrière du Trône, et par conséquent la rue du faubourg Saint-Antoine ; mais le marquis de Saint-Mégrin, commandant la droite, ne pouvait, par cette raison même, s'avancer par la rue de Charenton; il s'avançait forcément par la rue de Charonne. La seule topographie des lieux suffirait, à défaut de l'histoire, pour établir ce fait. Cette erreur, comme celle que nous avons précédemment relevée (voy. p. 154), ne peut être encore qu'une faute surprenante des éditeurs !

2 Voy. sur lui la note de la p. 176. Officier distingué, il était alors lieutenant-général, et devint plus tard maréchal de France.

encore les escadrons dorés, chevau-légers et gendarmes , qui composent la maison du roi. Cette colonne, commandée par le marquis de Saint- Mégrin, autour duquel on remarque le marquis de Nantouillet, le comte de Cossé, Mancini, s'avance jusqu'à la halle formant place d'armes , près de la porte Saint-Antoine, en rejetant les troupes des princes les unes sur les autres, et porte au loin le désordre jusque parmi les troupes de réserve , qui devaient soutenir les premières engagées.

Le prince de Coudé paraît, suivi de sa vaillante escorte, et se jette au plus épais de la mêlée. Son exemple ranime l'ardeur de ses soldats; les barricades élevées au-devant de la halle sont tour à tour et perdues et reprises ; mais l'impétuosité du prince repousse enfin les assaillants. Les marquis de Saint-Mégrin ' et de Nantouil-

1 Jacques d'Estuer, marquis de Saint-Mégrin. Il passait pour avoir voulu épouser mademoiselle du Vigean, et pour avoir voué une haine mortelle au prince de Condé, non par rivalité, mais à cause de l'abandon qu'il avait fait, sans l'épouser, de celle qui lui avait inspiré une première et tendre passion. Voy. 1. 1, p. 146 et suiv. Sa veuve, Elisabeth le Féron, fille de Gérômele Féron, seigneur de Savigny, se remaria avec Charles d'Albert, duc de Chaulnes. Voy. l'Histoire généalogique du P. Anselme.

« Le 6 juillet, le corps du marquis de Saint-Mégrin fut enterré dans l'église de Saint-Denis, vis-à-vis la porte du trésor, du même côté où a été enterré le duc de Chàtillon, l'année du blo-

let ', le Foiiilloux 2, enseigne des gardes de la reine, frappé de la propre main dû prince de Condé, tombent parmi les morts; Mancini, neveu du cardinal Mazarin, reçoit une blessure à laquelle il ne survivra pas. Le régiment de la Marine , enveloppé , perd la moitié de ses officiers et de ses soldat», forcés de se rendre prisonniers. Ce retour de fortune coûte néanmoins à l'armée des princes de sensibles pertes ; entre autres officiers : Montmorency , baron de Lauresse, le comte de Bossu 3, la Roche-Giffart 4, le comte de Castries 5, y laissent la vie.

Pendant cet engagement sur sa droite, le ma-récbal de Turenne a fait avancer son artillerie, et a disposé une batterie de huit pièces pour prendre en enfilade toute la grande rue du faubourg Saint-Antoine , dans laquelle sont échelonnés de nombreux escadrons de l'armée des princes.

eus de Paris. » (Registres de l'Hôtel-de-Ville de Paris pendant la Fronde.)

1 François de Prat, marquis de Nantouillet.

2 D'une famille du Poitou ; il descendait de Jacques du Fouilloux, grand chasseur, auteur du Traité de la Vénerie.

■ Albert-Maximilien de Henin, comte de Bossu, dont la veuve, une des plus belles personnes de son temps, Honorée de Glimes de Grimberghe, épousa le duc de Guise, union qui traversa d'étranges vicissitudes.

* Henri de la Chapelle, marquis de la Roche-Giffart.

5 Probablement Jean de la Croix, comte de Castries, marié à Louise de l'Hôpital.

DU RÈGNE J)l LOUIS XIV. 2'3c)

Manquant d'issues suffisantes pour se mettre à couvert, ces escadrons vont être foudroyés, lorsque le prince de Condé accourt après le succès qu'il vient de remporter, ear le danger le trouve toujours présent, et donne un ordre aussi rapide que son coup d'œil : il fait ouvrir à droite et à gauche de la rue de larges brèehes donnant iieeès dans les cours des maisons ; la cavalerie s'y met à l'abri , et les boulets sillonnent sans résultat la rue devenue déserte. Le maréchal, dont l'artillerie est devenue inutile, ne peut avancer cependant, parce que sa colonne d'attaque serait inévitablement assaillie à chaque flanc par la cavalerie du prince, s'élançant par les brèches, et l'action, sur ce point, demeure suspendue.

Le maréchal deTurenne, arrêté par ces dispositions habiles, reconnaît que c'est ailleurs qu'il doit faire converger le poids de ses efforts. Pendant que le prince de Coudé, courant au plus pressé , s'était successivement porté à l'attaque de la rue de Charonne et à celle de la grande rue du faubourg, le duc de Navailles avait fait quelques progrès du coté de la rue de Charenton ; le maréchal, dégarnissant sa propre attaque, envoie au duc une partie de ses troupes pour le fortifier, avec l'ordre de tourner l'aile droite de l'armée des princes , ensuite d'avancer vers la porte Saint-Antoine, en

filant entre les fossés des remparts et les derrières de cette armée, de manière à l'isoler de son point d'appui, les portes de Paris. Les renforts qu'il reçoit changent les progrès lents du duc de Navailles en une marche impétueuse qui renverse tous les obstacles.

Le prince de Coudé venait de monter sur le haut du clocher de l'abbaye Saint-Antoine, pour juger de l'ensemble de la bataille ; il aperçoit le mouvement du duc de Navailles, et comprend toute sa gravité. Il descend à la hâte pour conjurer ce nouveau péril ; un instant après il est dans la mêlée, mais il lui faut soutenir une lutte inégale contre des troupes fraîches , les régiments de Picardie, de Belzunce, du Plessis-Praslin, de Douglas, tandis que les siennes, qui ont marché toute la nuit, combattent sans relâche depuis la matinée. Vainement, avec l'élite qui l'environne, se porte-t-il partout au premier rang, la barricade sur laquelle il s'appuie est emportée. Alors les ducs de Nemours et de Beaufort, dans un chevaleresque élan, et comme gage de réconciliation, se proposent l'un à l'autre de la reprendre par un commun effort. Pour atteindre la barricade, en avant de laquelle les troupes royales se sont déjà établies , il leur faut , avec ceux qui se précipitent sur leurs pas pour partager la gloire de leur entreprise, passer entre les feux croisés des régiments de Douglas et

du Plessis-Praslin , qui , logés dans les maisons, bordent les deux côtés du passage. Ils arrivent cependant jusqu'au pied de la barricade, mais ils ne peuvent réussir à s'en emparer. Flamarins est tué (; Sarsay 2, Guitaut 3 et Clinchamp * sont plus ou moins dangereusement blessés ; la Rochefoucauld reçoit en plein visage un coup de mousquet qui, pour longtemps, le privera de la vue; le duc de Nemours, atteint d'une blessure, cède son commandement au prince de Tarente , légèrement blessé lui-même, et dont le cheval tombe à cet instant, frappé par un boulet.

La situation de l'armée des princes est déjà critique, lorsque le maréchal de la Ferté, en marche depuis le matin pour rejoindre le maréchal de Turenne, arrive avec son armée. Il relève les régiments des gardes-françaises et de la Marine, si maltraités qu'ils n'étaient plus en état de soutenir la lutte, et dispose auprès des moulins à vent, sur la butte de Charonne, son artillerie, composée de six pièces de canon. Les forces réunies des deux maréchaux présentent douze mille combattants ; l'armée des princes, ne peut leur en opposer que cinq mille.

1 Voy. sur lui p. 57. Il fut tué sur le cheval et dans les bottes de Gourville. (Mémoires de Gonrville.)

* Voy. sur lui 1. 1, p. 220 et 457.

s Voy. sur lui p. 75.

* Voy. sur lui p. 44.

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