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l[\ï SOUVENIRS
En présence de forces si supérieures et des pertes si considérables éprouvées, le prince de Condé , désespéré , ne peut plus attendre qu'une effroyable défaite. Sa position est presque tournée, son armée est acculée dans un étroit espace, sous les murs inhospitaliers de cette ville de Paris , dont la froide neutralité, en cet instant solennel et décisif, était la mort; officiers et soldats ne peuvent plus songer qu'à vendre chèrement le dernier instant de leur vie.
La Bastille , bâtie par Charles V, témoin indifférent de la grande hécatombe, plonge le pied de ses huit grosses tours dans les fossés, dont l'eau est rougie du sang des combattants ; tout à coup, dans la noire embrasure de l'une d'elles, un éclair a bfillé, une ondoyante fumée tourbillonne, un coup de canon retentit, un boulet porte en plein dans les troupes royales ; il fauche sur son passage tout un rang de cavalerie. Ce n'est qu'un morceau de fonte ou de fer, ce sont à peine quelques guerriers de plus ajoutés à la longue liste des morts de la journée ; mais ce simple coup de canon porte avec lui une signification immense : la neutralité de Paris a cessé, la capitale du royaume se déclare pour le prince de Coudé. En effet, au même moment où le coup a retenti, la porte Saint- Antoine s'est ouverte, la herse s'est levée, le pont-levis s'est abaissé pour livrer un pas-
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sage et un refuge aux troupes de l'armée des princes.
Que s'est-il passé dans Paris pour produire un revirement si soudain? C'est une femme qui en est l'auteur! c'est sur l'ordre de l'héroïne d'Orléans qu'est parti ce coup retentissant!
Tandis que, sous les murs de la ville, se déroulaient les vaillants épisodes de la sanglante bataille, le duc d'Orléans était caché au fond de son palais. \u Luxembourg, placé au loin sur l'autre rive de la Seine, il ne pouvait même arriver à ses oreilles timides que des bruits affaiblis du combat. Dès le matin, le prince de Coudé lui avait envoyé le comte de Fiesque pour le supplier de monter à cheval , et de venir le rejoindre , mais Monsieur s'était excusé sur l'état de sa santé; il tenait secrètement ses carrosses attelés, derrière les murs du jardin de son palais, pour se sauver à Orléans au premier danger1. Mademoiselle, qui avait passé une partie de la nuit à sa fenêtre, aux Tuileries, écoutant les fanfares et les marches des différents corps qui défilaient sous les remparts de Paris, en se répétant à elle-même avec joie : « Au moins je suis sûre qu'il n'y a plus maintenant de négociations ! » prévenue de l'attitude de Monsieur, qui allait perdre le prince de Condé, s'était hâtée de se
1 Mémoires du duc d'York
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vêtir pour accourir au Luxembourg, remonter, s'il était possible, le courage de son père. Elle le rencontra sur le haut des degrés, et lui dit : « Je croyois vous trouver au lit; le comte de Fiesque m'avoit dit que vous vous trouviez mal. » Elle reçut cette réponse : « Je ne suis pas assez malade pour y être, mais je le suis assez pour ne pas sortir '. » Sans se laisser rebuter, la princesse le pressa, par les plus vives instances, de montera cheval; mais la maladie de la peur, la seule dont Monsieur fût atteint, se fût mal trouvée de ce conseil ; il resta inexorable. La princesse, alors, le supplia de se coucher, par l'excellente raison qu'en paraissant malade véritablement, il agirait au moins sans péril dans son propre intérêt et dans celui du prince de Condé. Le duc d'Orléans repoussa même cet expédient; on a quelque peine à le comprendre, et on est réduit à supposer que, dans le doute où il se trouvait sur l'issue de la journée , il dut craindre que , surpris au lit , il fût moins alerte pour la fuite, si la tournure des événements devait suggérer la fuite à sa prudence. Mademoiselle, désespérée, se répandit en sanglots. Elle était outrée surtout de la joie secrète que dissimulait mal la physionomie des gens qui entouraient Monsieur, lesquels, dominés par le cardinal de Retz, parta-
1 Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.
geaient son espoir que ce jour serait le dernier du prince de Condé.
La perte absolue de M. le prince n'entrait cependant pas dans les vues de Monsieur. Sur de nouvelles instances de MM. de Rolian et de Chavigny, il se ravisa, et se décida à se montrer; mais à se montrer comme il l'avait fait à l'occasion de la ville d'Orléans, c'est-à-dire, une seconde fois, en envoyant sa fille. La princesse reçut cette nouvelle mission avec non moins de joie qu'elle avait accepté la première. Elle avait pour mandat de se rendre à l'Hotel-de- Ville avec une lettre de son père, prescrivant au conseil de ville de prendre créance en tout ce que la princesse leur rapporterait.
Mademoiselle part, accompagnée de mesdames de Fiesque, la mère et la belle-fille *, de la ducliesse de Nemours, toute tremblante sur le sort de son mari, et du frère de la duchesse, le duc de Beaufort. Sur ses pas, elle trouve le marquis de Sarzay, tout couvert du sang d'une blessure, venant demander au duc (l'Orléans, de la part du prince de Condé , de faire ouvrir la porte Saint-Honoré à un corps de ses troupes arrivant de Poissy. L'armée royale interceptant le passage, ce corps ne pouvait plus
1 Voy. sur ces dames la note de la page 55.
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le rejoindre qu'on passant par la ville. Cette rencontre redouble l'ardeur de la princesse pour le succès de sa mission. Elle est reçue au haut du degré de l'Hotel-de-Ville par le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris, et par le Fèvre, prévôt des marchands. Lorsque le conseil eût été assemblé dans la grande salle, Mademoiselle, prenant la parole avec autant d'assurance que d'habileté , car elle garde pour la péroraison ce qui lui paraît le plus difficile à obtenir, expose à quel point il est essentiel de ne pas laisser périr le prince de Condé ; elle demande deux mille hommes, tirés des compagnies bourgeoises, pour aller le soutenir, et quatre cents hommes en réserve , pour occuper la place Royale. Ces demandes sont accordées. Alors Mademoiselle, encouragée, aborde le point capital : l'ouverture des portes de Paris à l'armée du prince de Condé. A cette demande, une stupéfaction silencieuse règne dans l'assemblée. La princesse reprend alors avec véhémence qu'il n'y a même pas à délibérer ; qu'on ne peut s'exposer à livrer Paris aux vengeances de l'armée royale et du cardinal Mazarin ; que c'est à Messieurs de l'Hotel-de-Ville qu'il appartient de conserver au roi la première ville de son royaume. Le maréchal de l'Hôpital ayant pris la parole pour contester cette manière de venir en aide à la cause du roi, et pour opposer une lettre
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<le cachet formelle, qui lui défendait de reeevoir dans Paris ni troupes ni bagages des rebelles , la duchesse de Nemours se met à le quereller. Pendant que le maréchal est déconcerté par un genre de lutte auquel il n'est pas accoutumé, Mademoiselle redouble ses instances, et, jugeant que les moyens de la persuasion peuvent ne pas suffire, elle emploie ceux de l'intimidation : elle menace, si on la refuse, de marcher aux portes de Paris avec le peuple amassé sous les fenêtres de l'Hotel-de- Ville, et déclare aux membres de l'assemblée qu'elle ne répond plus, dans ce cas, de la sûreté de leurs personnes. Par ses paroles ardentes, elle enlève le vote.
Les deux mille hommes de la garde bourgeoise, choisis dans chaque compagnie , sont allés en toute hâte renforcer les régiments de l'armée des princes , dans les rangs desquels ils soutinrent vaillamment la retraite l.
Deux messagers sont partis de l'Hôtel-de-Ville : l'un, pour aller faire ouvrir la porte Saint-Honoré au corps de troupes venant de Poissy ; l'autre, la porte Saint-Antoine, à l'armée du prince de Coudé prête à succomber.
Mademoiselle suit de près le second messager,
1 Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier 1032 jusqu'au 26 aoust 1633; fonds de Sorbonne, n. 1237, ' manuscrits de la Bibliothèque impériale.
et se rend à la Bastille. Elle est reçue par la Louvière, fils du conseiller Broussel, qui en était gouverneur. Par ses ordres fut alors tiré ce coup de canon retentissant qui changea la face de la journée. Un conseiller au parlement, Portail, fut, dit-on, celui qui abaissa sur la lumière la mèche embrasée '.
Le prince de Condé s'empresse de profiter de la porte de salut ouverte à son armée, en la faisant entrer dans Paris. Cette retraite s'opère sans désordre; des troupes d'arrière-garde couvrent celles qui se replient. Cette mission périlleuse est remplie par trois escadrons des régiments de Condé, d'Enghien et de Conti, et par deux régiments d'infanterie, l'un français, l'autre allemand, avec deux pièces de canon.
Un détachement d'infanterie de l'armée des princes suivait les remparts pour gagner, par l'intérieur, le faubourg Saint-Marcel ; les soldats du maréchal de la Ferté crurent que ces troupes étaient des Parisiens qui s'approchaient par curiosité, et les saluèrent de ces cris ironiques : « Oh badauds ! oh badauds ! » Une décharge de ceux qui étaient ainsi traités mit fin à cette erreur et à cette plaisanterie, qui prouve que la curiosité prover-
1 Mémoires du maréchal de Turenne et du marquis de Montglat.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 2^g
biale de l'habitant de Paris peut s'établir par des origines anciennes et historiques.
Au défilé des troupes dans les rues de Paris, l'on remarqua que les officiers allemands portaient l'épée nue à la main , usage étranger que les Français adoptèrent depuis lors *.
Le prince deTarente, qui commandait l'arrièregarde, rentra le dernier, sur les huit heures du soir, avec trente chevaux, après s'être vaillamment comporté : la colonne de retraite ayant failli être coupée, il piqua droit aux assaillants, qui furent si vigoureusement chargés que plus de soixante restèrent sur la place.
Mademoiselle de Montpensier se tenait dans la rue Saint-Antoine, sur le passage de l'armée des princes , et distribua de ses propres mains aux soldats cinq ou six cents pistoles; M. de Chavigny, qui l'accompagnait, imita son exemple. La princesse fit aussi défoncer quelques tonneaux de vin pour les réconforter 2.
Ce défilé offrit plus d'un navrant spectacle : les morts et les blessés étaient portés sur des civières, sur des planches, sur des échelles ; un cheval portait son cavalier mort resté roi de sur sa
1 Gazette.
3 Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier 1652 jusqu'au 26 aoust 1653; fonds de Sorbonne, manuscrits de la Bibliothèque impériale.
selle, et suivait cet émouvant cortège ; Guitaut, soutenu sur sou cheval, sans chapeau, le corps traversé par une balle, s'avançait, avec la pâleur de la mort; Valon , blessé, était porté sur une chaise; la Rochefoucauld, appuyé sur son fils et sur Gourville, tous les deux fondant en larmes, cheminait, aveuglé par le sang de l'horrible blessure causée par la balle qui, entrant par le coin d'un œil, était sortie par l'autre. Les Allemands mutilés n'étaient pas les derniers à émouvoir la pitié, quand ils demandaient du secours en un langage qu'ils ne pouvaient réussir à faire comprendre.
Quant au prince de Condé, son entrée parut être celle du dieu de la guerre en personne : il montait un cheval blanchi d'écume ; sa cuirasse , faussée en vingt endroits , miroitait sous l'empreinte des coups qu'elle avait reçus ; son visage, ses cheveux , ses vêtements , étaient maculés du sang et de la poussière du combat ; ses yeux brillaient encore de l'ardeur fiévreuse de la bataille ; il tenait à la main son épée nue; par une sorte d'accident symbolique, il n'en avait perdu que le fourreau ! En ce jour, il fut l'idole passagère du peuple de Paris, amoureux du prestige de la gloire militaire, témoin par ses propres yeux de son courage de fer et de ses hauts faits. Cette admiration, exprimée sur son passage, grandissait encore le hé-
ros. Lorsque, dans cet état à la fois horrible et magnifique, il se présenta aux yeux de Mademoiselle, pour la remercier en son nom et au nom de son armée, il laissa échapper un élan de sensibilité, rendu plus touchant encore chez un guerrier par l'effet des contrastes : « Vous voyez, lui dit-il, un homme au désespoir; j'ai perdu tous mes amis : MM. de Nemours, la Rochefoucauld, Clinchamp, sont blessés à mort. » La princesse, à sa vue, fut saisie d'un tressaillement intérieur ; fanatique comme elle l'était de gloire et d'ambition , combien elle dut ressentir plus vivement que jamais l'insurmontable obstacle qui l'empêchait de lui donner sa main ! Elle avait alors pour s'en consoler l'illusion si chèrement caressée de devenir reine de France ; mais à quel point son regret eût été plus vif encore, si elle eût pu entendre le mot que prononçait à cette heure même le cardinal Mazarin, lorsqu'il apprit avec certitude que le canon de la Bastille avait été tiré par l'ordre de la princesse sur les troupes royales; déception douloureuse, car dans le premier moment il avait cru qu'il était pointé contre l'armée des princes : « Voici, dit-il, un coup de canon qui a tué son mari! » De ce jour, Mademoiselle fut vouée au célibat par la politique royale, qui ne lui pardonna jamais la conduite qu-'elle avait tenue dans cette célèbre journée.
Ce combat fut certainement un des plus sanglants que l'histoire ait enregistrés , relativement au nombre des troupes engagées; outre les blessés, on porta à huit cents hommes le chiffre des pertes de l'armée royale, et à mille hommes celui de l'armée des princes.
Cette armée , qui avait commencé son mouvement de retraite à trois heures après midi, défila dans Paris en suivant la rue Saint-Antoine jusqu'au pont Notre-Dame , et de là en suivant le quai de la Mégisserie jusqu'au Pont-Neuf, qu'elle prit pour franchir la Seine. Elle sortit par la porte Dauphine, et, passant derrière l'hôtel de Condé, alla camper au-delà du faubourg Saint-Marcel, sur une éminence placée entre ce faubourg et le village de Gentilly l.
Le soir venu , quand le maréchal de Turenne eut acquis la certitude que l'armée des princes lui avait définitivement échappé, il donna à ses troupes le signal de la retraite, et, avec la cour consternée, s'éloigna de Paris en se retirant sur Saint- Denis.
1 Relation de ce qui s'est passé dans Paris depuis le 5 janvier 1 652 jusqu'au 26 aoust 1653; fonds de Sorbonne, n. 4257, manuscrits de la Bibliothèque impériale.