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tillon l et Mme de Ponches 2 ayant passé ensuite, en ont été quittes pour se démasquer et crier : Vive le roi et les princes, et point de Mazarinl Car on les a obligées à cela ; mais le carrosse de Mme la comtesse de Rieux 3 y ayant passé peu après, dans lequel estoit Mmc la maréchale d'Ornano 4 avec d'autres femmes, aussytost qu'on a veu les couleurs de la maison d'Elbeuf, on a crié au Mazarin, et l'on a mis le carrosse en cent pièces. Néanmoins, les femmes qui estaient dedansii'ont point eu de mal , ayant esté reconnues et tirées de la foule par d'honnestes gens*qui s'y sont rencontrés. Son Altesse Royale ayant ensuite repassé après ce désordre, ce peuple lui a demandé la permission de piller la maison du maréchal de l'Hospital et d'y mestre le feu, puisque c'estoit un Mazarin ; à quoi elle leur a respondu qu'ils s'en gardassent bien, et qu'il ne falloit piller personne. Ce soir,
1 La duchesse de Chàtillon, revenue de Montargis.
2 Probablement Louise Le Vergeur, mariée à François de Boufflers, vicomte de Ponches.
3 Anne-Élisabeth de Lannoy, mariée au comte de Rieux, fils •du duc d'Elbeuf, dont nous verrons plus loin la querelle avec
le prince de Condé.
* Marie de Raymond, comtesse de Montlor, veuve du maréchal d'Ornano, gouverneur de Monsieur, duc d'Orléans, impliqué dans la conspiration du comte de Chalais, et mère de Joseph-Charles, comte d'Ornano, maître de la garde-robe de Monsieur. Elle était veuve en premières noces de Philippe d'Agoult, comte de Sault.
quantité de gens ramassés de cette foule sont allés en sortant de là à l'hôtel de Nevers, où M. du Plessis-Guénégaud ' loge depuis peu, pour le piller; mais Son Altesse Royale ayant esté advertie, aussytost envoya tous ses gardes du corps, suisses et valets de pied, qui ont empesché ce désordre et fait retirer cette canaille sans coup férir, quoiqu'elle eût déjà rompu deux portes et même fait tomber le portail de cet hôtel. J'oubliois de vous dire que le comte de Brancas 2 ayant aussy passé sur le Pont-Neuf, a esté recogneu par quelqungs qui ont crié que c'estoit celuy qui avoit appelé en duel M. de Beaufort 3 ; et ayant arresté son carrosse, on le prit aux cheveux, luy ont déchiré la manche de .sa chemise, mais ils n'ont peu avoir loisir de luy faire mal, parce que le cocher a si bien fouetté les chevaux, qu'il leur a fait prendre le galop. Il s'est sauvé de cette manière d'entre leurs mains. »
Ces manifestations populaires ne suffisaient pas pour aplanir tous les obstacles à la réception
1 Henry du Plessis-Guénégaud , secrétaire d'État, marié â Elisabeth de Choiseul-Praslin.
2 Charles de Villars, comte de Brancas, chevalier d'honneur de la reine.
3 Le duc de Nemours et le duc de Beaufort , à la suite des dissentiments que nous connaissons, s'étaient plusieurs fois provoqués en duel avant la fatale rencontre dont on verra le récit.
Il6 SOUVENIRS
du prince de Condé à Paris. Le parlement déclarait qu'il* en refuserait obstinément l'entrée au prince et à ses troupes, avec d'autant plus de raison qu'il la refusait aux troupes royales , refus motivé pour celles-ci sur le mépris des arrêts rendus contre le cardinal Mazarin. Heureusement pour la réalisation des projets du prince de Condé, qu'il est parfois avec la magistrature des accommodements, surtout lorsque des arguments de procédure sont invoqués à propos ; il n'est pas même nécessaire qu'ils soient bien concluants ; en voici la preuve : Orner Talon, procureur général, fit remarquer en premier lieu que M. le Prince n'avait pris les armes que pour faire exécuter les arrêts rendus contre le cardinal Mazarin, motif qui pouvait lui donner des droits à l'indulgence de la compagnie ; en second lieu, que les lettrespatentes rendues contre lui, bien qu'enregistrées, ne pouvaient avoir plus de force qu'une contumace mise à néant par la présentation que l'accusé fait de sa personne; que, par conséquent, M. le Prince, demandant à se justifier, avait droit d'être ouï dans sa défense. Après une argumentation de cette force, le parlement ne fit plus de difficultés à l'admission dans Paris du prince de Condé, ses troupes demeurant exceptées de cette autorisation .
Les obstacles étant levés, le duc d'Orléans, ren-
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fermant en secret son désappointement, se rendit lui-même au-devant du prince de Condé. Celuici , connaissant toutes les susceptibilités de Monsieur sur le rang, et désirant le ménager, lui rendit toutes sortes de déférences.
« Son Altesse Royale ayant advis que M. le Prince venoit icy avec M. de Beaufort, luy envoya un carrosse et feust au-devant de luy à cheval jusques au delà de la ville Juif, où l'on remarqua que M. le Prince mit pied à terre de loing avant que d'apercevoir Son Altesse Royale, laquelle descendit aussy de cheval, lorsqu'elle fut à dix pas de luy ; et l'ayant fort embrassé et caressé , remonta à cheval et s'en vint en devisant avec luy dans le palais d'Orléans. M. le Prince ayant salué Madame et grand nombre de personnes de condition qui s'y trouvèrent, feut souper chez M. de Chavigny l. »
Le consentement donné par le parlement à l'entrée du prince de Condé ne devait pas mettre ce prince à l'abri de sensibles mortifications de la part des diverses cours souveraines. Lorsqu'il se rendit au parlement pour y prendre séance, et qu'il eut protesté que toute sa conduite n'avait nul autre but que le bien de l'État, le président de
1 Relation de ce qui s'est passé en France depuis le '6 janvier 1652 jusqu'au 26 aoust 1653; fonds de Sorbonne, n. 1257, à la Bibliothèque impériale.
Bailleul ' lui répondit : « que le parlement, quelque flatté qu'il fût de le voir siéger en sa place accoutumée , ne pouvait voir sans douleur un prince du sang criminel de lèse-majesté, en alliance déclarée avec les ennemis de l'État, siégeant sur les fleurs de lis , les mains encore tachées du sang des troupes royales. » Ces paroles furent suivies d'un grand tumulte, soulevé par les conseillers partisans du prince ; mais celui-ci ne les avait pas moins entendues.
A la chambre des comptes, la plupart des présidents , excepté Nicolaï, premier président , et Perrault2, intendant des affaires de la maison de Condé , se retirèrent à l'entrée des princes. Perrochel2, maître des comptes, osa même soutenir, en leur présence, l'opportunité de rendre un arrêt portant défense de lever aucunes troupes sans la permission du roi.
4 l'Hôtel-de-Ville, Le Febvre, prévôt des marchands, présidant une réunion de notables bourgeois, prit ses mesures pour lever la séance avant
1 Louis de Bailleul, marquis de Châteaugontier, président à mortier, marié à Marie le Ragois de Breton villiers.
2 Jean Perrault, possesseur du château d'Augerville, dont une confusion de nom avec Angerville avait occasionné la méprise rapportée, t. Ier, p. 289. Sa fille, Anne-Marie, épousa Louis de Beaupoil de Sainte-Aulaire, marquis de Lanmary, grand -échanson de France.
2 Guillaume dePerrochel, marié à Françoise Busson, mort en 1655. Voy. Tallemant des Réaux.
qu'aucune délibération n'eût été prise en la présence des princes. Tout ce que ceux-ci purent obtenir fut qu'une lettre de cachet du roi, interdisant les réunions de l'Hôtel-de-Ville, serait négligée comme une pièce sans valeur, n'étant, fut-il dit, qu'une paperasse mazarine. Après la sortie des princes, la séance fut reprise. L'assemblée vota l'envoi au roi d'une demande pour solliciter son retour à Paris et l'expulsion du cardinal Mazarin; mais elle décida qu'elle ne ferait aucune union et ne fournirait aucuns deniers pour assister les princes contre le roi, sous prétexte du renvoi du ministre. Cette assemblée de l'Hôtel-de- Ville fut loin, par conséquent , de donner aux princes la satisfaction qu'ils s'en promettaient.
A la cour des aides, le premier président, Jacques Amelot1, fit entendre au prince de Condé les vérités les plus dures, lui reprochant de recevoir l'argent de l'Espagne et de faire des levées d'hommes dans Paris, malgré les défenses qui lui en avaient été faites. En terminant sa harangue, il adjura le duc d'Orléans d'apporter tous ses soins à rétablir dans la famille royale l'union de laquelle dépendait le salut public. La cour des aides désavoua les paroles hardies de son prési-
1 Jacques Amelot, né en 1602, mort en 1668, de la branche aînée des Amelot, ancienne famille de magistrature originaire d'Orléans.
T20 SOUVEMRS
dent; mais le prince de Condé, qui pensait de voir prendre des ménagements , garda la hont de les avoir subies , politique faible, que lui reproche le cardinal de Retz toujours à l'affût de ses fautes pour en profiter.
Cette politique laissa, dès le commencement, lever la tête à une opposition qui ne pouvait que grandir, et qui conduisit ce prince, lorsqu'il voulut la surmonter, aux extrémités les plus déplorables.
Dans le même temps que les cours souveraines permettaient dans leur sein ces manifestations en faveur de l'autorité royale, elles ne cessaient, comme par le passé, de maintenir leurs déclarations contre le cardinal Mazarin et contre le principe du pouvoir absolu. Le ministre favori vint donner une nouvelle force à cette persévérante attitude par une grave imprudence. Interprétant en sa faveur le froid accueil fait au prince de Condé, il crut le moment favorable pour obtenir la révocation de la déclaration rendue contre lui au moment de la majorité du roi, et fit commander au parlement d'annuler, tous les actes et tous les arrêts qui lui étaient contraires. Un inébranlable refus accueillit cette tentative. Cette maladroite précipitation fit dire à Le Coigneux de Bachaumont ' que la cour avait trouvé le moyen de faire
1 François le Coigneux de Bachaumont, fils de Jacques Le
Boislève frondeur. Boislève était connu et même décrié dans sa compagnie pour être le plus prononcé en faveur du cardinal Mazarin.
En réponse à ces exigences, le parlement, froissé, envoya à la cour le président de Nesmond et quatre conseillers, porteurs de nouvelles remontrances, qui commençaient ainsi :
« Sire,
« La déclaration de Votre Majesté, quibannis- « soit pour jamais de son royaume le cardinal « Mazarin , ayant suivi d'un jour la séance que « Votre Majesté prit en son lit de justice, pour sa « majorité, nous ne pouvions douter de cette pro- « messe faite à vos sujets à la vue de toute la « France. Nous, dépositaires delà foi publique, « eussions cru commettre un crime de nous en « défier, et cependant cet homme ambitieux et a perfide s'est rapproché de votre personne, et a « été reçu dans vos conseils.
« Ce changement de vos résolutions, Sire, rem- « plira d'étonnement toute l'Europe, comme il a
Coigneux, président à mortier, et lui-même conseiller au parlement, exerçait sans cesse sa verve contre le cardinal par des épigrammes.-Il passe pour être l'auteur de la comparaison qui fit baptiser les mouvements politiques de cette époque du nom historique qui leur est resté.
« déjà fait toute la France ; nous ne pouvons « l'imputer qu'aux artifices du cardinal Mazarin , « parce qu'il est homme sans foi, et veut établir « la fourberie par des maximes abominables, qui « vont à la destruction des monarchies, en rom- « pant tous les liens de la société civile.
« Le cardinal Mazarin a bien osé dire que la « bonne foi ne doit être, en usage que parmi les « marchands,.. Que ï honnête homme nesl point « esclave de sa parole... Qu'il ny a point de dan- « ger à mentir, pourvu que le mensonge ne soit
« connu qu après quil a réussi Et déjà nous
« avons vu les effets de ses damnables leçons, ' « quand il a fait écrire à Votre Majesté que votre * intention était de maintenir les déclarations ren- « dues contre lui au moment même où il rentrait « dans le royaume en vertu d'autres lettres obte- « nues de Votre Majesté. Nous osons le dire, Sire, « jamais une plaie si mortelle n'avait été faite à la
« dignité royale Et l'auteur de cet attentat
« porte la qualité de surintendant de l'éducation « de Votre Majesté !
« Éloignez de vous, Sire, cet esprit pernicieux, « qui mesure la durée de l'empire à celle de son « crédit; qui s'efforce de persuader à Votre Ma- « jesté que les plaintes contre l'insolence de sa « fortune sont des conspirations contre l'Etat, « selon la pratique commune à tous les favoris,
« de faire croire aux rois qu'on offense leur perce sonne lors qu'on attaque leurs ministres !
« Sire, il est nécessaire que Votre Majesté re- « connoisse bien le véritable état de la monarchie « de France. On ne doit proposer à Votre Majesté « que les exemples des bons et sages rois, comme « celui de Henri le Grand , votre aïeul , lequel « étant pressé de faire vérifier, dans son parle- « ment, un édit nouveau, et ayant -appris, par la « bouche de M. de Harlay, premier président, « que ce qu'il désiroit ne pouvoit se faire qu'en « employant la puissance absolue, répondit par « ces paroles, dignes d'un prince juste et clément : « A Dieu ne plaise que je me serve jamais de celte « puissance absolue qui se détruit en la. voulant « établir, et à laquelle je sais que les peuples « donnent un mauvais nom! »
Ces remontrances continuaient par rénumération des actes coupables et tyranniques imputés à l'administration du cardinal Mazarin. Les députés du parlement, admis dans le cabinet du roi , ne purent obtenir de donner lecture de ces remontrances. Tandis que la reine-mère leur reprochait avec aigreur leur obstination, le jeune roi leur répétait avec colère , jusqu'à ce qu'ils eussent obéi : Messieurs, retirez-vous. Louis XIV était nourri dans ces maximes du pouvoir absolu qui devaient produire , il est vrai , la grandeur de
son règne, mais, après lui, la décadence et la chute de la vieille monarchie. L'enfant qui repoussait le président de Nesmond devait naturellement devenir le vieillard qui disgracierait Fénelon !
L'insuccès de cette mission affligea le parlement et les cours souveraines sans les décourager. Cette ténacité prouve quelle eût été la puissance du tiers parti, imaginé par le cardinal de Retz, si le duc d'Orléans eût voulu se mettre à sa tète. De ce côté était, dans la capitale, le courant de l'opinion ; c'était l'idée de la prédominance exclusive , égoïste et jalouse de la bourgeoisie, aspirant à devenir maîtresse du gouvernement de l'Etat. Une monarchie de i83o, dont on peut faire remonter le germe jusque-là, avait son éclosion toute prête; mais cet œuf, couvé avec soin, pendant quinze années de la Restauration , par le duc d'Orléans de i83o, et de la coquille duquel est sorti, florissant, le coq gaulois, qui a chanté pendant dix-huit autres années les heures d'un système éphémère , ne trouva pas les mêmes soins assidus de la part du duc d'Orléans de i6Si. Celui-ci, sans persévérance, passant sans cesse d'un plan à un autre plan , d'une conspiration à une autre conspiration, manqua toujours ses couvées politiques. Il est indubitable que si la combinaison du tiers parti eût été alors
soutenue par le duc d'Orléans, elle aurait eu un irrésistible succès ; mais sa base étroite et insuffisante n'eût pas tardé , ainsi que l'expérience s'en est faite plus tard , à entraîner de même l'édifice, renversé par un souffle, sous le poids de ses propres ruines. Quelle différence entre une réforme sur la base du tiers parti, et une réforme sur celle des Etats Généraux qui représentaient le pays tout entier!
Quelque erronée que fût donc la constitution d'un tiers parti comme principe d'un système politique, les idées fausses n'étant jamais celles qui ont le moins de chances de prévaloir, nous trouvons encore la preuve des probabilités du succès de ce parti dans un certain mouvement d'émancipation pour obtenir une liberté plus grande de culte et de conscience, qui s'opérait parmi les protestants du Midi. Ce mouvement cherchait son appui dans l'accord politique du duc d'Orléans, du parlement de Paris et de la bourgeoisie. La lettre suivante, du duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné , au ministre Le Tellier, contient sur cette tendance, qu'il parvint à déjouer, une intéressante révélation *.
1 Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm.
« Monsieur
« J'ay fraîchement receu quelques lettres du Vivarez, par lesquelles on me donne advis qu'un gentilhomme, nommé M. d'Antrevaux, qui avoit esté député par ceux de la religion prétendue réformée, pour demander le restablissement de leur exercice en divers endroits de ce pays-là, s'estant adressé à Monsieur le duc d'Orléans et à Messieurs du parlement de Paris, desquels il a obtenu tout ce qu'il désiroit, il n'a pas été advoùé à son retour par ceux soubz le nom desquels il avoit agy, qui déclarèrent de ne vouloir accepter aucune grâce que de la main du Roy ; et la députation avoit esté faite du consentement des villes de Montpellier et de Nismes. Ils y ont envoyé pour prendre leurs sentiments. Après quoy, comme j'ay plusieurs amysde cette religion, quelques-uns croyent qu'ils pourront rechercher mon entremise pour obtenir de Sa Majesté la grâce qu'ils désirent; de quoy j'ay jugé à propos de vous donner advis par advant, ne croyant pas, si j'en suis prié, de devoir refuser une chose dont le succès ne peut estre qu'utile au service du Roy* Je continueray de vous escrire particulièrement ce que j'apprendray, tant sur cela que sur toutes les autres affaires qui regarderont l'intérest de
Sa x\Iajesté ; et tousjours je vous susplieray de me croire ,
« Monsieur,
« Vostre très-affectionné serviteur, « Lesdiguières. »
« A Grenoble., ce 7 avril 1652. »
Si le duc de Lesdiguières, administrateur habile, avait réussi à faire désavouer le mandataire par ses mandants, ce n'était, en définitive, qu'au prix de la concession qu'il demandait à l'autorité royale de tout ce qui faisait l'objet des vœux des protestants , et cette attraction d'un grand nombre pour la formation d'un tiers parti n'en est pas moins constatée d'une manière irrécusable. Cette démarche , au nom des protestants , est d'autant plus remarquable, que jusqu'alors ils s'étaient montrés plus favorables au parti du cardinal Mazarin qu'au parti de la Fronde, le premier représentant, au point de vue politique, l'opposition avec la cour de Rome.
Il était donc facile de former un tiers parti puissant avec les parlements et la bourgeoisie, fortifié par l'accession des protestants, tous sous le giron du cardinal de Retz, le favori de la cour de Rome ! Etrange confusion des ambitions et des
révolutions, et de cette déplorable politique des intérêts de vieille tradition, hélas! cette politique, prônée de nos jours encore par certains esprits guidés cependant par les plus honorables intentions , nous a conduits au chaos des principes et des choses, inextricable labyrinthe pour sortir duquel la société a perdu le fil d'Ariane.
Le cardinal de Retz échoua dans sa tentative par la timidité du duc d'Orléans ; et il ne parvint, en définitive, sans rien constituer, qu'à miner de plus en plus le terrain sous les pieds du prince de Condé dont la politique, sans principes également et toute personnelle, se montrant davantage à découvert, créait l'isolement autour de lui. Plus d'une fois, sans doute, ce prince dut regretter la résolution inconsidérée qui lui avait fait quitter son armée, alors qu'en restant à sa tète, il eût pu pousser vivement les conséquences du combat de Bléneau. Il avait été maladroitement engagé dans cette voie par ses conseillers, et il n'avait encore que les mêmes hommes autour de lui pour l'assister dans les circonstances difficiles où ils l'avaient placé ; pauvre ressource pour suppléer à sa propre insuffisance.
Son conseil se composait de Léon le Bouthilier, comte de Chavigny, qui, ambitieux et léger, ne voulait au fond que rentrer dans le ministère par une route quelconque; créature, comme son père,
du cardinal de Richelieu, il était naturellement nourri dans les maximes du pouvoir absolu qui plaisaient tant au prince de Condé, pourvu que l'application n'en fût pas tournée contre lui; de Coulas, secrétaire du duc d'Orléans, qui ne voyait que par les yeux de Chavigny ; du duc de la Rochefoucauld, brave au combat et penseur dans le cabinet, mais qui n'était pas de l'étoffe dont on fait les ministres ; enfin du duc de Rohan-Chabot, qui venait de perdre Angers et avait donné dans cette occasion des preuves assez équivoques de dévouement à son bienfaiteur; il paraissait même s'attacher chaque jour davantage à la personne du duc d'Orléans. Il avait su néanmoins conserver sa faveur auprès du prince de Condé ; il lui plaisait par une élégance de manières à laquelle ce prince n'était pas insensible; cet avantage devait être le principal qu'il possédât. S'il faut s'en rapporter au cardinal de Retz, le seul talent qu'il ne lui refusât pas était celui de bien danser1. Comme la connaissance approfondie des personnages historiques est toujours intéressante, et que le duc de Rohan a joué un rôle dans les événements de cette époque, nous lui laisserons le soin de se faire juger lui-même par la lettre
1 « M. de Rohan, qui n'estoit à parler proprement bon qu'à danser, ne se croyoit lui-mesme bon que pour la cour. » Mémoires du cardinal de Retz.