‹ Souvenirs du règne de Louis 14Chapitre 8 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

une maison voisine. L'émeute grondante en entreprend le siège ; la maison est sur lepoint d'êlre forcée, lorsque des compagnies bourgeoises, accourues, dégagent le prélat, et, pour le mettre en sûreté, le conduisent chez le duc d'Orléans , au palais du Luxembourg. L'émeute , qui a suivi , sans égard pour le prestige ordinaire de popularité de Monsieur, veut enfoncer les portes du palais, et dirige contre elles des coups de pierre et de fusil. Goulas, secrétaire de Gaston, cache l'évêque éperdu dans son appartement. Le duc d'Orléans, non moins éperdu du vacarme et du péril , était dans une indicible fureur contre l'exempt et les gardes qui, en dégageant l'évêque, lui avaient procuré cet hôte dangereux, et jurait de les casser; la duchesse, pour tout sauver, l'évêque excepté, opinait à le rendre à la populace pour la contenter, lorsque celle-ci finit par se dissiper d'elle-même. A la porte Saint-Victor, madame de Beauvais !, première femme dé chambre de la reine, fut arrêtée avec mademoiselle de Saint-Mégrin 2 et quelques autres personnes, malgré un passe-port à\i duc d'Orléans et l'escorte de

1 Catherine-Henriette Bellier, femme de Pierre de Beauvais; elle était borgne, mais fort recherchée, dit-on, à cause de l'influence que sa position lui donnait sur la reine. Elle passe pour avoir eu les premières faveurs de Louis XIV.

2 Sœur du marquis de Saint-Mégrin, tué au combat du fauj bourg Sainl-Antoinet

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quelques-uns de ses gardes ; il y eut deux ou trois hommes tués avant qu'elle pût continuer son chemin *.

Dans les salles même du palais , le procureur du roi de la ville et deux échevins furent sur le point d'être massacrés , et ne durent leur salut qu'à l'intervention du duc de Beaufort. Le prévôt des marchands, en sortant de chez Monsieur, fut assailli, dans la rue de Tournon, avec les personnes qui l'accompagnaient; des secours demandés au palais du Luxembourg et à l'hôtel de Condé, qui étaient également proches, ne leur furent point envoyés. Ils échappèrent comme par miracle , en se jetant dans le cabaret du Riche Laboureur, qui, donnant sur les fossés de la ville, avait une issue dans la campagne. Du reste, le duc d'Orléans était de facile composition avec le désordre pourvu qu'il ne vînt pas gronder trop près de ses oreilles. A la nouvelle que M. de (lumont2, commissaire du parlement, était venu lui apporter, afin de solliciter une répression vigoureuse, qu'une émeute avait saccagé et pillé le

1 Nous avons tiré la plupart des détails qui précèdent du Journal des Guerres civiles, par Dubuisson-Aubenay, tome VI, p. 149, manuscrit conservé à la bibliothèque Mazarine.

2 Abimélech de Cumont, conseiller au parlement. Tallemant des Réaux prétend qu'il était si avare, « qu'il est mort dans son pourpoint faute d'une chemisette ■. »

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bureau des entrées de la porte Saint-Antoine , il s'était borné à répondre : « J'en suis fâché; mais il n'est pas mauvais que le peuple s'éveille de temps en temps ; il n'y a personne de tué, le reste n'est pas grand'chose. » Quélin *, conseiller au parlement et capitaine de son quartier, ayant conduit sa compagnie au palais pour y monter la garde, fut abandonné par elle, tous ceux qui la composaient criant qu'ils n'étaient point faits pour garder des Mazarins.

Le système inauguré par le prince de Condé n'avait pas tardé, on le voit, à porter largement ses fruits. Le parlement, effrayé, interpella vainement les princes. sur ces désordres; ceux-ci ne manquèrent pas , il est vrai , de les désavouer, mais il ne demeura douteux pour personne qu'ils en étaient les instigateurs. A partir de ce moment, les princes furent maîtres absolus dans Paris.

1 Nicolas Quélin , fils de la belle madame Quélin , l'une des nombreuses maîtresses de Henri IV. 11 se disait fils de ce mo narque : « 11 est vray qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de l'isle Notre-Dame pour n'estre pas fils d'un particulier; mais il n'a que cela de royal.» (Tallemant des Réaux.)

Guy Patin n'avait pas sur lui meilleure opinion : « Il a pour ses malversations toujours été suspect à MM. les présidents, qui ne lui ont jamais guère distribué de procès qu'il n'y ait esté fort éclairé, de peur qu'il n'y fist quelque fourberie. » (Lettre du 3 janvier 1659.)

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Le recrutement, continué par les agents du prince de Condé, nonobstant toutes les défenses de l'Hotel-de-Ville et du parlement, avait fourni quelques milliers de détestables soldats. Ceux-ci étaient instruits chaque jour au maniement des armes ; ils eurent bientôt l'occasion de montrer leur savoir-faire.

Pour garantir la capitale des incursions des troupes royales cantonnées à Saint - Germain , une arche du pont de Saint-Cloud avait été rompue , et le passage était gardé par cent hommes du régiment de Condé. Sur la nouvelle que le comte de Miossens et le marquis de Saint-Mégrin, lieutenants-généraux, s'avancent de Saint- Germain à Saint-Cloud avec du canon, le duc de Beaufort parcourt tous les quartiers de Paris pour appeler aux armes ses soldats improvisés, qui se réunissent au nombre de huit ou dix mille, et le prince de Condé à leur tête, entouré seulement d'un escadron de noblesse, se rend, le 1 1 mai, au bois de Boulogne. Les troupes royales se retirent du bord opposé de la Seine après quelques coups de canon, sans avoir tenté de forcer le passage. Cette retraite sans combat paraissant mettre en veine l'ardeur des Parisiens, le prince de Condé juge à propos d'en profiter pour les conduire immédiatement à la prise de Saint- Denis, qui n'était protégé que par une garnison

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de deux cents Suisses. Ceux-ci , sommés de se rendre, refusèrent et firent une décharge qui n'atteignit personne. Il n'en fallut pourtant pas davantage pour mettre toute l'armée parisienne dans une déroute complète ; le prince de Condé déclara que, de sa vie, il n'en avait vu de semblable. Comme le prince avait fait venir les régiments de Condé et de Bourgogne, il les fit avancer, et, sans coup férir, ils entrèrent par de vieilles brèches dans la ville, que les Suisses avaient abandonnée pour se retirer dans l'abbaye. Les bourgeois de Paris , à la vue des deux régn .ments pénétrant dans Saint-Denis, se hasardèrent, timidement d'abord, à revenir sur leurs pas, puis, apercevant les fossés à peine remplis d'eau et dégarnis de défenseurs sur leur escarpe, ils les franchirent tous à la fois avec une victorieuse ardeur. Il est certain même qu'ils se persuadèrent avoir emporté Saint-Denis de vive force, et qu'ils en conçurent un attachement plus vif pour le prince de Condé , dont ils s'imaginèrent avoir partagé le danger et la gloire. Les Suisses, retranchés dans l'abbaye, se rendirent au bout de deux heures, et le prince de Condé, avec l'armée parisienne, rentra dans Paris, après avoir laissé à Saint-Denis, sous le commandement de Deslandes, une garnison de deux cents hommes tirés du régiment de Condé, Ce succès eut un résultat si éphémère

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que , dès le lendemain , le marquis de Saint- Mégrin reprit Saint-Denis, et Deslandes, retranché dans l'église , fut obligé de se rendre après trois jours de résistance.

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