IV
(( Du 30 juin. M. de Marchin dit qu'on se moque quand on croit que M. de Ballazard et luy sout mal ensemble, et croit qu'il est fort maistre de rOrmée. Il se plainct de ce que l'on a promis à la Roque de le faire mareschal de camp au voyage qu'on a faict h l'armée ; que cela débauchera tous les colonels, si on luy accorde, et le rebutera, si on luy refuse.
((Les bruicts de paix ont extrôremement réjouy ccste ville où l'on commence fort de se lasser de la guerre, particulièrement depuis la violence de ceste Orinée, et je continue tousjours do vous dire h songer à eslre Tclme de la campagne avant les vendanges ou vous résoudre à perdre Bourdeaux, et que rOnnée et tous les autres professent tousjours publiqu(.'ment vostre service. Il n'y a que tous ceux qui sont abattus que j'entends parler, et beaucoup disent qu'ils aiment mieux dépendre du peuple que du diable.
« Je n ay jamais peu mettre dans la leste de ceux qui poussent les quatorze suspects de les empescher de rentrer au Parlement ; mais pourtant les garder dans la ville de crainte qu'ils veuil* lent establir un Parlement ailleurs comme j*a\ appris sous main qu'ils veulent faire ce coup icy ; mais Tanimosité particulière est telle que quand on dit cela à leui*s ennemis qui les poussent, ils disent que s'ils le font, on bruslera leurs
femmes et leurs enfants dans leurs maisons ^ <« Du premier juillet. Ceux de TOrmée sont allés trouver S. A. pour presser Texéculion de leurs demandes. C'est à cesle heure un nommé Prade, ung preslre mathématicien du collège
de , qui dit qu'il a veu dans les astres que
Bourdeaux doit estre une puissante république, qui porte toutes les parolles ; ce qu'ils pressent le plus est de dédommager les veufves et blessez. Sur quoy j'ay dit à M. le prince de Conty qu'il debvoit leur faire donner quelque chose par forme de libéralité et charité ; et par effort nous avons emprunté pour cela quatre mille livres, afin de finir les clameurs, et le menu peuple ne pas faire une affaire de cet article qui lui tient au cœur plus qu'aucun autre, et faire rendre plus promplement ce qu'ils retiennent au président Pichon qui fait une vie non pareille, aussi bien que le président d'Affis qu'il fault visiter deux fois le jour et que les archers n'osent quitter de peur qu'il ne se defface luymesme.
« Ceste Ormée a proposé aujourd'hui une chose nouvelle qui est de donner des passeports à MM. de Tarangues, Bordes et Mirât, accordant, disent-ils, aux instantes prières de S. A. le président d'Affis. Mais comme M. le prince de Conty estoit adverli
' C'étaient évidemment ces menaces qui avaient effrayé le conseiller du Burg; voy. t. 3, p. 170.
par Tun d eux de ce qu'ils avoieiit à proposer, et prié de leur part de ne pas escouter pire là dessus et au contraire de les gourmander, parce que cela ne parloit point de leur mouvement, mais de la sollicitation de quelques-uns de la grande Fronde qui les avoient fort pressés, à ce point qu'ils n'avoient peu s'en défendre. S. A. leur a parlé avec vigueur là dessus, et s'en sont retournés sans oppiniaslrer.
« J'ay supplié S. A. de pénétrer par ceux qui luy ont donné cet advis qui sont ceux de la grande Fronde qui ont voulu cela, afin qu'on leur destache M. de Chavagnac de la part de V. A. comme sur des gens qui manquent de parole.
« Je ne voys personne qui face rien icy avec habileté ; ils vont comme leurs passions les poussent, et tout le raisonnement du monde ne peut les faire changer.
« Avec tout cela je trouve dans la ville un air assez calme ; ils ne vont que trente aux assemblées et elles se fout dans THostel-de-ville. On va patienter encore là dessus ; il fault à mon sens tout adoucir jusqu'à ce qu'on puisse ou qu'on veuille maintenir tout dans le debvoir par auctorite; et si le guet peut mieux conserver Bordeaux aux dépens de ceux qui seront oppînîastres, je croy pourtant qu'il ne faudra venir à aucune extrémité et que tout ira de mieux en mieux.
« M. le duc* et Madame de Longueville sont depuis avant-hier chacun chez eux. Vilars a discontinué d'entrer, quelqu'uns le jalousant.
« M. Dureleste n'est pas entré aussy tous ces jours icy à cause d'une cheutte qui Ta blessé au pied.
((M. de Villeneufve, le frère de feu Cauderroque, est parly pour traiter un reslablissement de commerce entre Toulouse, le hault pays, et Bourdeaux. M. le comte d'Harcour a donné les mains, à la réserve des grains et des munitions de guerre.
((Je crois que tout cet équipage de mer qu'on prépare n'est que pour nous attaquer devers les vendanges, et se saisir de l'entrée de la rivière pour empêcher nostre secours d'Espagne. Sur quoy il sera fort à propos de faire deux choses : l'une, que V. A. parle à l'ambassadeur du Portugal, à Paris, et de prendre des mesures avec luy pour empescher lesdits vaisseaux dont on nous menace et qui s'équipent assurément en ce pays -là, où l'on dit hautement que c'est pour la rivière de Bordeaux ; l'autre, est d'adviser s'il n'est point expédient de faire rentrer nos vaisseaux à l'embouchure de nostre rivière d'où ils secourreroient facilement Brouage, en cas de besoing, et empescheroient tousjours les vaisseaux estrangers de prendre ce poste sans donner un combat que
* Le jeune duc d'Rngliicn.
*29i SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIY.
celui qui est posté livreroit tousjours avec grand avautage au dire de tous les cogoaisseurs. Il faut adjuster tout cela avec M. du Dognon.
<( La nécessité nous contraint de désarmer nostre grande galère pour espargner 4,000 livres par mois ; mais nous la donnerons à M. de Yatteville, qui a près de 2,000 Espagnols dont une partye ne luy coustera pas plus» là dessus qu'à terre, aussi bien que les mathelots qui luy sont venus, et nous promettra par escrit de nous la rendre toutes les fois qu'on voudra, et d'en garder Blaye, de sorte que nous l'aurons sans l'avoir à nos dépens.
« J'ay fait cesser les fortifications faute d'argent. Je fais ce que je puis pour emprunter vingt mil escus sur gages avec assignation sur la cai^aison d'octobre, par ce qu'avec cela et le peu que je prcndray maintenant à Bourg, j'envoiray de quoy faire une demye monstre aux trouppes, qui se montera environ à trente mille escus, et donnerai un mois à M. du Dognon pour les munitionnaires. Comme on leur doit quantité d'argent ; je me contenteray de leur donner de petites sommes de temps en temps pour rouler; car ils n'oseroient me quitter de peur de tout perdre. En un mot, je leur feray avancer tout ce qu'ils peuvent avoir gagné et, après que nous serons en argent comptant, nous entrerons en compte exact et juste.
« L'advis est arrivé à Madrid, ainsi que Saint- Agoulin me Tescril par sa lettre du 2 du passé, par le vaisseau qui a coustume de venir avant les galions, qui est arrivé à Séville, et qui dit qu'il les a laissés se mettant en mer pour achever leur voyage. Ils n'ont jamais esté si chargés, et sont attendus de jour en jour. Ledit sieur de Saint-Agoulin me mande qu'il a esté fort bien receu audit Madrid, où Ton estoit fort en alarme de voslre accommodement, jurant cresme et baptesme qu'on satisferoit jusques au dernier teston à l'arrivée des galions. J'ay veu la lettre que vous escrivez à M. de Marchin. Je vous puis asseurer qu'on ne sauroit plus fortement presser ny M. de Vatteville, ny M. Don Louis, ny Sâint-Agoulin que je fais. Je n'y perds pas un moment de temps et y travaillons tousjours de mesme sorte. Si l'on fait la paix aussi tost que Ton le dit, nous aurons un peu de relasche.
^< On ne peut rien adjouter à la joye de M. le prince de Conty et de Madame de Longueville, depuis qu'ils ont sceu que V. A. avoit adjusté avec M. d'Angoulesme l'affaire de Provence dont ils ont donné part à tous leurs serviteurs *.
(( Il se peut que les longues lettres que V. A. re-
* Voy. ci-après Texplication de celle joie dans la lettre du 5 juillet deLenel à Saint-Agoulin. Du reste raffaire de Proyence n'avait pas répondu aux espérances du parti des princes; nous n'avons donné le dénoûment au cliap. 30.
29(i SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
çoit de moy deux fois la semaine vous ennuyant furieusemenl; mais il me semble que je ne puis vous instruire assez bien de vos affaires *. »
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, rien ne se voit, ou ne se fait, qui n'ait été déjà vu et se soit fait; Tannée 1652 avait ses suspects et ses victimes, comme i 793 et 1871 ont eu les leurs ; seulement il était réservé à notre époque de progrès prétendu, puisque ie progrès matériel y est accompagné d'une déchéance morale, de descendre plus bas encore les échelons du crime. Nous voyons la populace, comme ces gardes nationaux mercenaires de 1870 et de 1871 et leurs dignes compagnes, ne se préoccuper au milieu des désastres publics que de questions de bas intérêt ; Lenet nous dit que ce qui tenait le plus à cœur à cette tourbe était de l'argent pour les blessés et les veuves de ceux qui n'avaient été victimes que parce qu'ils avaient marché pour le renversement de l'ordre social. Enfin L<enet reconnaissait que la mesure de sécurité laplus essentielle était le désarmement du peuple ; cependant l'on était en pleine guerre, le peuple pouvait combattre des adversaires sur le champ de bataille, s'il l'avait voulu ; mais comme ces gardes prétoriennes de nos cités révolution-
* Minute inédite; Bibliothèque nationale. Manuscrits de Lenet. Fonds français, 6708, f» I .
naires dans notre malheureuse guerre contre la Prusse, il trouvait moins périlleux et plus conforme à ses mauvais instincts de tourner ses armes contre des concitoyens, et d'user de sa force pour le pillage et rincendie. Vainement Lenet désire renvoyer les ouvriers au travail, lui^lnême est entraîné plus qu'il ne le croit par ce mouvement qu'il voudrait enrayer ; volontiers il ferait de Tordre avec le désordre; une branche d'ormeau sur tous les chapeaux ne lui déplairait pas ; il voudrait organiser une procession générale qui ressemblerait beaucoup à celles des fanatiques de la Ligue, à Paris. Le parlement qui pourrait avoir une influence considérable pour le maintien de l'ordre, s'il était uni, se déchire par ses rivalités. Les conseillers de la grande Fronde, pour mieux écraser leurs collègues de la petite, affichent la prétention singulière d'être affiliés à l'Ormée. Enfin l'aveuglement est tel que Lenet ne peut faire comprendre qu'il est plus habile en se contentant de leur interdire l'entrée au parlement, de garder dans Bordeaux les conseillers suspects de la petite Fronde, qu'il ne le serait de les chasser, parce qu'ils pourraient transporter ailleurs le parlement lui-même.
Nous retrouvons jusqu'au programme d'une république destinée à rendre le désordre légal, république dont un fanatique appuie l'espoir sur des visions.
Depuis que la cour concentrait autour de Paris tout Teffort de ses armes, la Fronde de Guyenne n'avait guère devant elle d'obstacles sérieux; mais alors qu'elle semblait toucher au triomphe, ses troubles intérieurs et ses vices organiques préparaient sa ruine.
L'Ormée, qui avait cessé d'être comprimée, avait repris ses avantages. Paris, en 1871, nous offre encore le plagiat des agissements de Bordeaux, en 1652. Ouvrons la Gazette du temps; elle nous raconte sous la rubrique de Bordeaux, 4 juillet 1652:
« L'Ormée continue ses assemblées et a déclaré que le pillage fait en quelques maisons du Chapeau rouge serait déclaré de bonne guerre et employé pour faire panser les blessés et récompenser les veuves dont les maris ont été tués. »
Comme la violence et le désordre ne suffisent pas pour créer des ressources, mais que bien au contraire l'oisiveté populaire qu'elles engendrent en tarit la source, l'appui d'un secours étranger devenait d'autant plus nécessaire à la Fronde de Guyenne; mais ces secours, en argent surtout, étaient lents à se produire. Alors Lenet, pour stimuler l'Espagne, chargeait l'envoyé à Madrid du prince de Condé de faire entrevoir à cette puissance la Guyenne perdue, la paix imminente; enfin, dans une ardeur qui trouva peu d'écho à la cour
d'Espagne, il lui demandait la vente des joyaux de la couronne pour secourir la Fronde. Voici les instructions inédites envoyées à M. de Saint-Agoulin :
« Bourdeaux, ce 5 Juillet i6o2.
« Je vous escrivis, il y eust aujourdhuy huict jours, par la voye que vous m'avez escrit jusques ce présent et vous envoyray le double de toutes mes lettres de mesme sorte que vous me le marquez par la vostre du 18 de juin que je viens de recevoir, pour response à laquelle je vousdiray que je faictz savoir à Son Altesse tout ce que vous m'escrivez fort ponctuellement et qu'elle me mande qu'elle approuve fort vostre conduite.
« Vous verrez par la copie des nouvelles que M. Viole m'escript de la part de Son Altesse Testât des affaires de Paris et l'extrême confusion oîi sont toutes choses, de là, vous jugerez en quel estât se trouveroit S. A. pour donner une paix généralle à la chrestienté, utile aux deux couronnes, s'il estoit assisté de S. M. C. suivant le traité ; mais il m'escript par toutes ses lettres qu'il n'est non plus secouru d'argent du costé de Flandres que de celuy de Guienne et qu'il a quasi engagé tout son bien pour soustenir son armée et ses places. 11 me mande et m'ordonne qu'on presse, sans donner un moment
de n lâche, M. Don Louis pour exécutter le traité^ et luy faire fournir les hommes, argent, vaisseaux et munitions promises et qu'on luy face considérer qu'il fault de nécessité qu'il le secourre ou qu'il face la paix, si on l'abandonne comme l'on fait. Il adjouste qu'il veult croire par consolation que ce n'est pas (comme tout le monde luy fait persuader) par malice, et que rien ne porte S. M. C. et M. Doit Louis * à ne luy pas fournir, que l'impuissance;: qui à l'esgard de S. A. est une mesme chose ; et que j'asseure tousjours l'un et l'autre par mes lettre» et par vous, que quelques traitez que la nécessitéextrême, l'union de M. le duc d'Orléans et de ses amis qui périssent faute d'argent, luy puissent faire faire, il ne sera jamais, qu'avec la participation de S. M, C. et conformément à ses traités^ Voilà ce qu'il me commande de vous escrire de sa part; quant à la mienne, je vous diray que toute la Guienne est perdue pour nous sais ressource^ Villeneuve d'Agenois se défend tousjours bien» depuis 22 jours : c'est M. le marquis de Théobon qui le deffend. Après ceste place perdue, Bergerac, Périgueux et Libourne et Sainte-Foy périront les uns^
* Ce pléonasme de faire précéder le nom du premier ministre d'Espagne, Louis de Haro, de la double qualification, ayant le môme sens, de Monsieur et de Don, est certainement une faute ridicule; mais elle était passée en usage, nous la rencontrons à chaque instant dans les documents de cette époque^
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 30i
après les autres pour ne pouvoir maintenir nos garnisons sans pain et sans argent ; noslre cavalerie nous quitte sans la pouvoir arrester faute d'argent. Si on prépare des vaisseaux dans toutes les costes -de France, on arme en Angleterre et en Portugal contre nous. M. Du Dognon ne peut plus se maintenir sans argent. C'est-à-dire que quand les vendanges approcheront, il faudra nous rendre la corde au 45ol; quand mesme nous pourrions nous maintenir jusques à la Noël dont nous sommes bien esloignés. On ne nous tient parole en rien et nous ne nous sommes soustenus jusques ici que par fermeté et courage et parce que nous n'avons pas esté pressez aussy vigoureusement que nous nous sommes défendus. J'avois dit à S. E. * en faisant le traicté, que je la suppliois de ne rien promettre qu'on ne peut tenir, et que comme S. A. estoit extraordinairement ponctuelle, elle vouloit qu'on le fût aussy à son endroit ; et je vous confesse qu'encore que je le sache le plus courageux de tous les hommes, je ne me ^erois jamais persuadé qu'il l'eust peu estre jusques au poinct que de soustenir, comme il a fait, les efforts de toutes les armées du royaume et de tant d'offres avantageuses qu'on luy a faites, de tant de presse que ses ennemis luy ont faite pour le porter à une paix particulière et luy remonstrant mesme
■ Don Louis de Haro.
le plaisir qu'il y auroit à se venger contre ceux qui luy avoient donné de si grandes espérances et si peu d'effect ; mais la créance qu'il a tousjours eue qu'il ne manquoit pas de bonne foy, mais seulement de pouvoir à S. M. C. et à S. E. le fit tout souffrir jusques icy.
« Depuis quatre mois, nous avons reçeu seize mil patagons à compte de quarante mil qu'on nous promit à la fin de ce mois et nous n'avons aucune autre espérance que sur les galions qui est à vray dire une chançon au misérable estât auquel nous sommes ; de sorte qu'il a fallu que, par commandement de Leurs Altesses qui sont icy, j'aye fait à M. le baron de Vatte ville la sommation ci-joincte; vous la ferez voir à S. E. et tout ce que je vous mande sans déguisement et sans façon; car vous savez que je suivray toute ma conduite ordinaire dans les grandes affaires, comme dans les petites, qui est d'y agir avec sincérité.
(( Remonstrez luy aussy de ma part que je ne puis consevoir par quel principe on ne vend pas les pierreries de la couronne plustost que délaisser périr un homme du poids de S. A. qui se trouve en sa posture; qui est dans Paris avec une armée aux portes ; Madame sa femme dans Bordeaux ; et dans toutes les places fortes de Guienné avec une armée pour le soustenir; qui ont en Champagne, Bourgogne et Berry les places qui y sont; à propos
de guoy je vous diray qu'asseurement Montrond qui est d'un prix inestimable périra dans quinze jours. Tous les hommes y sont morts de faim et de peste depuis près de dix mois de siège ; on Tatlaque maintenant par force depuis qu'on a sceu qu'il n'y . avoit pas cent hommes de reste et on le bat de vingt pièces de canon. J'en ay un regret mortel, et on ne peut jamais rien donner à S. A. qui vaille cela. 11 y perdra, outre la considération et la place, plus de trois millions. Il fault louer Dieu de tout.
c( Et, pendant tout cela, on donne le mal de cœur que vous savez à S. A. de luy refuser M. de Guise, sur quoi elle vous ordonne de ne pas donner un moment de relâche; rien au monde ne le touche tant que cela.
« Mandez à M. de Guise que M. le prince de Conti a traité avec M. d'Angoulesme pour le gouvernement de Provence dont il a présentement la démission, ce sera une affaire à exécuter après; mais j'ay parolle de Leurs Altesses de traiter avec mondit seigneur de Guise du gouvernement de Champagne et de Brie et de savoir de luy ce qu'il en voudroit donner; rien ne luy est plus commode à cause de Guise, de Joinville, de la Lorraine, Saint- Disier, et parlez-en à S. E. et voyez avec M. de Guise ce qu'il voudra dire là dessus; si vous ne nous l'envoyez promplement. vous allez asseuré-
ment rebutter M. le Prince. Je Tay tant dit que je n'en veux plus parler.
« Les affaires de Bordeaux sont assez tranquiles, et le bon est que tout est pour nous et que la chose ne va qu'à un peu de jalousie des partis. Au reste vous avez le diable au corps de me chiffrer des niaiseries. Adieu, je suis tout à vous et de tout mon cœur.
« Je vous prie, cherchez-moy une belle et exellente haquenée; car je veux aller à Taise. Adieu *. »
Au dos est écrit : A M. de Saint-Agoulin, le 5 Juillet 1652.
Les dépèches de Lenet au prince de Condé et h Saint-Agoulin nous ont fait connaître dans tous ses détails la situation de la Fronde h Tintérieur, dans la Guyenne, et sa situation diplomatique au dehors; mais le simple billet qui les précède, du prince de Conli h Lenet, rapproché de la lettre qui va suivre, du prince de Condé à l'un des chefs de l'Orni^e, accuse entre les vues des deux frères une divei^nce prononcée.
Le prince de Conti veut se jeter sans regarder eu arrière dans la faction de l'Ormée: h bon marché pour sa cause, afin d'enchaîner h son char la popularité, il veut remettre aux artisans une partie
' Minute inédite. Manuscrits de Lenet ; BtbliotMque nationalt. Fonds français, 0708, f« 31.
de ce qu'ils doivent pour leurs loyers; il déclare qu'il n'y a plus de ménagements à garder avec le parlement, qu'il faut en chasser les membres ; il ne fait d'exception que pour sept ou huit. Il est vrai que ce prince était, au moment oii il écrivait, sous l'impression de la vive irritation que venait de lui causer la lecture d'un de ces nombreux placards édictés par le parti du parlement et de la bourgeoisie, qui, chaque nuit, affichés dans les rues et les carrefours, livraient, chaque matin, son honneur et celui de sa sœur au mépris et au scandale. Le prince de Condé, au contraire, jugeant les choses avec plus de sang- froid, tenait essentiellement à ce que le parlement ne fût pas expulsé de Bordeaux. Cette faute eût facilité le projet de la cour de transférer ce corps dans quelque autre ville. A part cette imprudence à l'endroit du parlement, dans le rapprochement absolu qu'il jugeait nécessaire avec rOrmée, le prince de Conti ne faisait que marcher en éclaireur dans la voie de la politique définitive que devait adopter son frère; maisà laquelle celui-ci, malgré sa connivence habituelle avec TOrmée, n'frtait pas arrivé encore d'une manière aussi absolue. Le prince de Condé, en effet, accentue tout différemment la ligne qu'il veut suivre dans sa ieltre de reproches et de pardon à l'avocat Vilars *,
* Nous avons adopté pour écrire le nom de Vilars son orthographe véritable qui n'est pas celle suivie par le piince de Condé. IV. iO
3it SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
La politique conseillée parLenel, la nouvelle politique tracée par le prince de Condé, celle pour laquelle le prince de Conti avait pris les devants, sans attendre ni instructions, ni conseils, finissaient donc par se rencontrer dans un parfait accord : s'appuyer sur rOruiée, non point parce qu'elle est le parti le plus honorable et le meilleur, mais parce qu elle est le parti le plus puissant. Avec une finesse politique digne d'être remarquée parce qu'elle était rare chez ce prince, le prince de Condé observe que favoriser le triomphe de ce parti est le moyen le plus certain pour amener sa ruine. Combien de fois depuis cette époque, nos révolutions ne nous ont-elles pas prouvé que les hommes de désordre arrivés au pouvoir sont, dès le lendemain de leur avènement, obligés de faire de Tordre dans l'intérêt même de la conservation de leur autorité; mais que par contre-coup celte inconséquence d'une nécessité fatale les dépopularise et les conduit rapidement à leur chute.
Il n'en est pas moins contraire à toute morale de laisser la société, fût-ce même un seul instant, livrée à des hommes pervers convertis par intérêt ; car leur passage au pouvoir laisse toujours derrière eux d'irréparables ruines. Les positions enviées qu'ils ont conquises sont un dangereux encouragement pour de nouveaux entrepreneurs de bouleversements sociaux.
I EOUVEMHS DU HÈGN£ DE LOUIS XIV. 307
! cognoistre ma juste colère sur ce
«cédé. Faictes donc savoir sans remise, en
B porteur de mes premières lettres ne soit
^à Bordeaux, à tous les bourgeois de l'Or-
^S facent toute la considération qu'ils doi-
e du parlement ; qu'ils se gardent bien de
•éprendre contre la majesté d'une compa-
nguste, et de faire en sorte qu'ils demeurent
Erespect qui luy est dû, surtout que nul ne
irdy que de faire ou de proposer aucune
3 sans l'ordre exprès de M. le prince de
pOn frère. Je veux croire que vous agissez
|.un mouvement de zèle pour moy dont je
tei'cie, mais je veux absoluement qu'il soit
ume mon frère vous le dira. Je luy envoie
Rie de la présente, afin qu'il en fasse scavoir
!i tous les bourgeois de l'Ormée, lesquels
[envers luy et envers Messieurs duparle-
Dme je vous le mande, recevront toujours
)n\niis de mon amitié et de ma protection et
|ttrdonn<3 .
« Je suis, Monsieur de Villars, Il Votre meilleur amy, « Louis DE Bourbon '. »
Bructions du prince de Condéà Vilars pres-
blédite. Manuscrits de Lenel; Bibliothéiue natio hit rrunçuia, GT07, f- 309.
lettre qui nous révèle cette particularité que ce prince ne dédaignait pas de correspondre directement avec Tun des deux principaux chefs de rOrmée :
« A Monsieur de Villars^ avocat du parlement^ à Bordeaux.
« Monsieur de Villars, vos deux lettres du 18 et 22 du mois passé m'ont esté rendues. Je les aurais lues, avec plus de joye que je n'ay fait, sy au lieu d'y remarquer une suite de divisions entre le parlement de Bordeaux et de l'Ormée, j'avois pu apprendre que tous ces désordres pussent cesser. C'est à quoy je veux une fois pour toutes que vous et tous ceux qui me voudront persuader qu'ils m'aiment, travaillez de tout votre pouvoir et sincèrement, n'ayant aucune affaire qui me fasse tant que cellecy, et ce qui me donne encore plus de déplaisir, c'est de voir que certaines gens s'attachent à entreprendre de mes meilleurs amys comme sont M. le président d'Affis, MM. de Taranque, de Mirât, de Borde et plusieurs autres dont je suis très-satisfait, et qui, dans toutes rencontres, ont signalé de lelle sorteleuraffection pour mes intérêts, qu'iln'est pas permis d'avoir le moindre soupçon de leur conduite. Sur le premier avis du désordre qui arriva au Palais, j'envoyay un de mes amys avec des lettres
SOUVEiNIRS DU RÈGN'E DE LOUIS XIV. 307
qui font assez cognoistre ma juste colère sur ce violent procédé. Faictes donc savoir sans remise, en cas que le porteur de mes premières lettres ne soit pas arrivé à Bordeaux, à tous les bourgeois de l'Ormée qu'ils facent toute la considération qu'ils doivent faire du parlement ; qu'ils se gardent bien de rien entreprendre contre la majesté d'une compagnie si auguste, et de faire en sorte qu'ils demeurent dans le respect qui luy est dû, surtout que nul ne soit sy hardy que de faire ou de proposer aucune assemblée sans Tordre exprès de M. le prince de Conti, mon frère. Je veux croire que vous agissez tous par un mouvement de zèle pour moy dont je vous remercie, mais je veux absoluement qu'il soit réglé comme mon frère vous le dira. Je luy envoie une copie de la présente, afin qu'il en fasse scavoir le contenu à tous les bourgeois de l'Ormée, lesquels en usant envers luy et envers Messieurs du parlement comme je vous le mande, recevront toujours des marques de mon amitié et de ma protection et vous pardonne.
« Je suis. Monsieur de Viilars, « Votre meilleur amy,
« Louis DE Bourbon ^ »
Les instructions d u prince de Condé à Vilars pres-
* Lettre inédile. Manuscrits de Lenet ; Bibliothèque natio nile. Fonds français, G707, P» 2i)9.
crivaîent la modération ; mais ainsi qu'il arrive le plus souvent lorsque celui qui veut dirriger les événements est éloigné du théâtre où ils s'accomplissent, les événements avaient marché depuis ceux auxquels fait allusion la lettre du prince ; son programme était devenu à peine applicable au fond, et ne Tétait déjà plus pour les détails. Nombrfe de proscrits étaient partis, les Ormistes étaient en pied dans le gouvernement de la cité; chaque matin trente do leurs délégués venaient siéger à l'Hôtel -de- Ville; sur ces trente délégués, quinze devaient être changés tous les quinze jours ; les précautions soupçonneuses sont de l'essence des démocraties. Du reste Lenet lui-même, bien que très-parlementaire par goût et par position, mais appliqué sur toutes choses au succès, avait pris son parti de la situation nouvelle, il trouvait même que TOrmée agissait avec quelque modération et se déclarait satisfait. <
Nous extrayons de sa lettre adressée au prince de Condé à la date du 15 juillet 1652 les passages les plus intéressants sur la situation de Bordeaux et sur un incident qui avait fait naître une rupture entre le prince de Conti et le comte du Dognon :
M De Bordeaux, ce i 5 juillet i642.
«Les trente entrent soir et matin à l'Hoslel-de- Ville ; du reste tout va avec assez de modération. Ils
s'assemblèrent hier pour changer quinze des trente, comme ils l'ont de quinzaine en quinzaine, pour lire leurs despesches et faire response. Ils font les reigles pour Tunion de TOrmée, comme de solliciter ses procès, prester de l'argent aux pauvres, réconcilier les querelles et soutenir, disent-ils, au péril de leur vie, qu'ils ont voix délibérative dans THostel-de- Ville et non pas consultative, comme les jurais ont tousjours prétendu. Au surplus, tout est fort tranquille. Ils prennent tousjours leurs mesures pour faire les desputés de la Jurade par les cent et les trente et ensuite les jurais à leur mode. Je n'ay rien à adjouter à ce que j'ay dit là-dessus à Vostre Altesse par les deux ou trois derniers ordinaires. Quand lenvoyé que nous vous avons demandé sera icy, il agira suivant ses ordres. Pour moy je suis tout à fait content delà manière dont TOrmée semble vouloir agir désormais, et je vais tousjours mon train dont je me trouve très-bien.
« Tous les proscrits sont allés à Dax à l'exception du président Pichon qui est encore à La Chartreuse. Chacun croit qu'ils y établiront un parlement. Je m'imagine tousjours que laissant icy de quoy respondre du mal qu'ils nous feroient, ils y songeront plus d'une fois.
« M. de Mirât est fort malade d'une fièvre continue, M. de Thibault aussy.
3i0 SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIY.
« La lettre que Vostre Altesse a escrite à M. crAffis est venue bien à propos pour le consoler, il la fait voir à tout le monde
« M. de Lusignan a repris la ville de Langon et mis le feu à Fesglise qui capituloit cette nuit. Je crois qu'aujourd'huy ou demain le chasteau en fera autant ; M. d'Espagnet vient d'y aller.
« Il y a quelques jours que sur un avis qui vint à M. le prince de Conty que le Plessis-Bellière avoit quitté Marennes, Son Altesse envoya dans le dessein de secourir Villeneufve un ordre au régiment de Conty et do Chouppes de desloger d'Oléron et Brouâge et se rendre à Libourne (le tout supposé que M. du Dognon fût en estât de s'en passer). Il escrivit mesme dans ce sens. Blasson a rapporté que M. le comte du Dognon avoit deschiré la lettre et dit qu'il ne seroit jamais ami ni serviteur de M. le prince de Conli et qu'il chercheroit toute sa vie les occasions de s'en venger; qu'il avoit envoyé (sur les bruits de Bordeaux) offrir retraite à Madame de Longueville et à luy ; mais qu'il rétractoit dès à présent sa parole, qu'il les verroit tirer la langue d'un pied sans leur donner secours ; que son régiment pouvoit partir, que pour celuy de Chouppes, il le retiendroit ; que pour Vostre Altesse, il estoit son serviteur; qu'il y estoit engagé et qu'il s'y liendroit ferme jusques au bout; enfin plusieurs discours de cette nature.
« Le dit sieur de Blasson estant prest de s'embar-
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quer à Oléron, M. du Chambony arriva qui luy dit de ne point sortir. Il respondit que rien ne pourroit Ten empescher. Chambon répliqua qu'il luy deffendoit, et qu'il scauroit bien se faire obéir, fit mettre les habitants sous les armes ; Blasson, son régiment, marcha et vint. M. le prince de Conty est en grande colère contre luy disant qu'il a voulu tailler en pièces son régiment, et je gagerois que le pauvre diable de Chambon alloit à la bonne foy le recevoir, attendant qu'il pust donner avis à Son Altesse que M. du Dognon en avoit besoin et de la manière dont il prenoit la chose. M. le prince de Conti est fort piqué contre ledit sieur comte. 11 en a fait des plaintes publiquement et m'a dit qu'il ne nuiroit pourtant pas au gros, et que je pouvois en user comme je voudrois, sans qu'il s'en meslast. Madame de Longueville m'en ayant autant dit et ajousté que j'y renvoyasse mesme Conti, si je voulois. Surquoy j'ay despeché à Brouage et mandé à M. du Dognon que les ordres de M. le prince de Conti avoient fait un effet bien contraire à ses intentions que je luy ay expliquées, et prié M. du Chambon de m'esclaicir de tout. Cependant je luy ai offert toutes choses de la part de Votre Altesse et continue de faire tout ce que j'ay acoustumé par toutes occasions et luy donner part de Testât des affaires de Paris, comme en ayant charge expresse de Votre Altesse, et mesme de celles de Guyenne. Quand j'auray de quoy luy en-
\oyer, je n'y manqueray pas ; mais il y a guasy deux mois que je ne soutiens cette affaire que par emprunts. Nostre demie monstre n'est pas encore faite, il ne tient pas à moy. J'attends qu'on vienne la quérir, et j'ay une grande partie des fonds.
« J'ai escrit à M. de Marcliin d'envoyer à Brouage quelque corps pour remplacer celuy de Conti et faire toutes les amitiés possibles à M. du Daugnon. Je m'assure qu'il n'y manquera pas.
« J'envoie à Votre Altesse la response des capitaines à une lettre que M. le prince de Conti leur rendit de sa part, suivant que je luy mandois par le précédent ordinaire. Voilà, Monseigneur, tout ce que j'ay à luy dire par celuy-cy; que Madame et Monseigneur le duc se portent bien ; que M. le prince de Confy a eu sou oppression assez forte depuis trois ou quatre jours, et Madame de Longueville a une grande fluxion sur le visage avec douleur des dents, pour laquelle on la saigna hier et aujourd'huy. M. d'Auteuilse porte mieux et ira, à ce qu'on croit, jusqu'à la chute des feuilles. Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il conserve Votre Altesse et qu'il me donne les occasions de vous tesmoigner combien je suis à Elle. — Souvenez-vous des vendanges M »
Le prince deCondé, lorsqu'il fut mieux instruit
* Minute inédite. Manuscrits de Lcnet. Bibliothèque nationale. Fonds français, 6708, f* 66.
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de la marche rapide des événements, n'avait pas attendu Tarrivée de cette lettre de Lonet pour adopter sa politique et celle du prince de Conti de se ranger du côté le plus fort ; car il dépêcha à Bordeaux le marquis de Sarsay porteur d'une dépêche datée de Paris, le même jour 15 juillet, dans laquelle, entre autres choses, il écrit à Lenet :
«... Vous asseurant que je persiste toujours dans la pensée de nous joindre tous à ceux de TOrmée, puisque ce parti se trouve de beaucoup plus fort que Tautre, et que Ton n'a peu le réduire ni par adresse, ni par auctorité, ce que je crois qu'il vault mieux faire que dehazarderde perdre Bourdeaux, en faisant autrement.
(( Quant aux jurats, mon advis est qu'on les face de ceux qui sont dans les intérests de FOrmée, pour nous acquérir tout-à-faict ces gens-là, pour arrester leur fougue. Après quoy, les mesmes jurats estant obligés de maintenir Tauctorité de la magistrature, ils travailleront eux-mesmes, avec le temps, à la destruction de TOrmée; c'est ce qu'il faut que vous expliquiez à M. de Mirât et à mes autres amis, afin de leur oster tout objet de plainte, leur donnant asseurance que tout le plus tost qu'il se pourra je travailleray au rétablissement de leur auctorité*. »
* Manuscrits de Lenet; lettre publiée dans la collection Michaud.
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La politique conseillée par Lenet, la nouvelle politique tracée par le prince de Condé, celle pour laquelle le prince de Conti avait pris les devants, sans attendre ni instructions, ni conseils, finissaient donc par se rencontrer dans un parfait accord : s'appuyer sur rOrinée, non point parce qu'elle est le parti le plus honorable et le meilleur, mais parce qu'elle est le parti le plus puissant. Avec une finesse politique digne d'être remarquée parce qu'elle était rare chez ce prince, le prince de Condé observe que favoriser le triomphe de ce parti est le moyen le plus certain pour amener sa ruine. Combien de fois depuis cette époque, nos révolutions ne nous ont-elles pas prouvé que les hommes de désordre arrivés au pouvoir sont, dès le lendemain de leur avènement, obligés de faire de Tordre dans l'intérêt même de la conservation de leur autorité; mais que par contre-coup cette inconséquence d'une nécessité fatale les dépopularise et les conduit rapidement à leur chute.
11 n'en est pas moins contraire à toute morale de laisser la société, fût-ce même un seul instant, livrée à des hommes pervers convertis par intérêt ; car leur passage au pouvoir laisse toujours derrière eux d'irréparables ruines. Les positions enviées qu'ils ont conquises sont un dangereux encouragement pour de nouveaux entrepreneurs de bouleversements sociaux.
Lenel terminait sa lettre du 15 juillet par cette phrase bien courte et qui en disait bien long : « Souvenez-vous des vendanges! » En effet, il ne cessait de démontrer au prince de Condé que si, avant cette époque, il n'avait frappé un coup décisif de nature à permettre aux Bordelais de faire en toute sécurité cette récolte qui leur tenait tant à cœur, sa cause était perdue en Guyenne. La bonne volonté ne manquait sans doute pas au prince de Condé pour frapper le coup d'éclat demandé; mais, au milieu des embarras de la situation compliquée qu'il s'était faite à Paris, il lui était bien difficile d'agir puissamment dans la Guyenne. La défection du comte d'Harcourt en jetant, comme nous l'avons vu, le désarroi dans l'armée royale, vint heureusement à son aide de la manière la plus inopinée; grâce à cette défection, les vendanges purent être faites, et le vin de la récolte de 1652 put soutenir les frondeurs et les Ormistes bordelais jusque vers le milieu de l'année suivante.
Lenet, trois jours plus tard, envoyait au prince de Condé celte dépêche :
tt A Bourdeaux, ce i8 juillet 1652.
« Je commanceray ceste despesche par la meilleure nouvelle du monde, c'est que l'advis certain par un courrier exprès du roy d'Espagne est ar-
rivé à Saint-Sébastien , commevous verrez par la cyjoincle que le sennor Antonio Sobaria, portuguais, vient de m'apporter*. Ce qui me met en peine est cet armement de Bretagne qui asseurément n'attend pour se mettre en mer, suivant tous les advis, que l'arrivée des galions de Portugal. Hier les Portugais m'asseurèrent que toutes leurs lettres sont conformes sur ce point et qu'elles portent que l'ambassadeur que le roy a en Portugal a fait un traité avec le roy de Portugal par lequel S. M. s'oblige tout de nouveau à ne jamais faire de paix avec l'Espagne qu'en maintenant le Portugal en Testai auquel il est, moyennant quoy le roy de Portugal luy donne huict-cens mille escus par an et douze vaisseaux entretenus. M. Libault m'a dit qu'il avoit dos lettres do ses correspondans de Lisbonne du 18 juin où on ne luy parle pas des vaisseaux, ny de tant d'argent ; mais seulement de cinq cens mille ducats qui font douze cens cinquante mille livres et que, dès à présent, ilsavoient remis ceste quantité pour Hollande; tous les Portuguais asseurent qu'il y aura du moins huit galions.
* Nous regrettons que Lenel ne s'explique pas tur la nature do celte bonne nouvelle contenue dans la dépêche espagnole qu'il fit parvenir au prince de Cond6; elle devait cootrelMlanccr, tout au moins en espérance, les effets à craindre de l'alliance conclue entre la France et le Portugal.
« Hier je receus une lettre de Chambon par laquelle il me conte le procédé de Blasson sur ce régiment de Conty dont j'eus l'honneur d'escrire à V. A. par le précédent courrier. Il se plaint que cestuy-cy leur dit que Ton savoit certainement que M. du Dognon et luy trompoient et quittoient le party et que l'on retiroit ses troupes pour ceste raison. Il adjousle qu'un vaisseau anglois qui venoit d'arriver les asseuroit avoir veu et cogneu sept galions de Portugal tirant vers la Bretagne et que cela marquoit que les trois antres n'estoient pas loing et lesquelz arrivés se trouvéroient en mer avec l'armement de Bretagne et pourroient venir faire une dessente en Oléron pour ensuitte attaquer Brouage et là dessus me presse avec des violences extrêmes pour envoyer de l'argent à mille hommes de pied à M. du Dognon. J'envoyay tout à l'heure la lettre de M. de Valleville en original et une copie à M. de Marchin; si on me rapporte à temps la première je la joindray à celle icy ; et, après la response de l'un ou l'autre, je respondray au dit sieur de Chambon. Il parle de se retirer de Brouage sur ce qu'a dit Blasson. Je vous suppHe de luy escrire avec amytié, et une lettre toute de vostre main à M. du Dognon, de ceste manière que (comme dit M. de la Roque) V. A. scait si bien. Je ne leur puis donner de l'argent, quand tout debvroit périr, qu'il ne nous en soit arrivé ; cela ne
peut tarderplus qu'au commencement d'aoust. Cependant je ne pers pas une occasion de leur envoyer tout ce qu'ik me demandent de provisions, ustanciles, droits de sel et autres choses dont je puis avoir crédit. A tous les ordinaires, j'escrips à mondit sieur du Dognon de voslre part; je iuy donne part de tout ce que scay ; enfin je n'oublie rien de tout ce qui m'est possible ; cependant il n'escrit ny à Leurs Altesses, ny à moy, depuis plus d'un mois. M. de Chambonest Tinterprette de ses volontez. 11 prend pendant ce temps tout ce qui Iuy est propre, et tout Test. Voilà desjà quatre ou cinq marchands de Bordeaux à qui il apris pour quarante mille francs de bled et pendant que j'ay l'honneur d'escrire à V. A. M. de (illisible) vient de m'apporler une lettre de Iuy par laquelle il redemande ses briguanlins, disant que M. le prince de Conty et tous tant que nous sommes, nous moquons de Iuy et que i)uis qu'il fault qu'il soustienne la guerre tout seul, il a besoing de toutes ses pièces. Le premier argent qui viendra remédira à tout; cependant nous Iuy renvoyrons de l'infanterie ce qu'on pourra. J attendz pour cela responsede M, de Marchin. 11 faudra sortir d'affaire avec Iuy le moins mal qu'il sera possible.
« Je fus avant hier à Bourg pour accorder avec AI. de Vatteville. J'en viens à bout pour jusques à la (in du mois d'aoust. La flotte arrivée est lemeil-
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leur de tous les remèdes. Elle nous rendra toul le monde souple et obéissant.
« La Roche qui commande vostre galère faisant le malcontant, s'alla poster devant Blaye el envoya dire qu'il vouloit tout sur le champ estre payé de ce qu'on luy devoit et qu'on lui portast son argent à son bord; j'envoyay quantité de petits bastimens l'environner et en mesme temps un ordre de venir mouiller devant Bordeaux. Comme il estoit fort mal en équipage, il n'osa résister à Tordre; la galère est remontée et luy, dans sa chaloupe, s'est retiré, les uns disent à Blaye, les autres à Brouage. Je vais donner ceste galère à M. de Vatleville pour Tarmer ; elle fera le mesme service et encore meilleur, car la jalousie des commissaires de la marine gaste tout, et ne nous couslera rien, ny mesme à M. de Vatleville, parce qu'il a des matelots el des soldats qu'il entretient d'ailleurs inutilement.
<i M. de Baltazardest venu faire icy un tour.
« M. de Marchin est allé traiter le secours de Villeneufve qui est tousjours au mesme estât que par ma précédente ; le bruit de la levée de siège estoit faux.
« J'oubliois à vous dire sur le subject du Portugal que les mesmes marchandz avoient advis que l'ambassadeur revenoit en France avec huict cens mille escus qu'il apportoit au Roy; qu'il devoit prendre terre à Nantes. J'en ay envoyé l'advis à
M. de Valteville, afin de mettre les ordres nécessaires pour le prendre, si Ton peut. M. de Lusignan a pris le chasteau de Langon par assault. Cent cinquante hommes qui y estoient ont esté passés par le fil de Tespée, et nul n'en est eschappé que la Serre et son cornette auxquels on a donné la vie en faisant rendre le chasteau de Budos, ce qui a esté fait. M. d* Espagnet est dedans : tout Bordeaux veult qu'on le démolice. 11 ne nous reste à nettoyer icy autour que Rions : c'est à quoy on va s'applicuer.
« Pour responce à la lettre de V. A. du onze du courant, je vous diray que Ton pratique envers rOrmée,avec le plus de prudence qu'on peut, tout ce que V. A. mande; on a changé le traité ; Prade ne changera point, car il est secrétaire ; au surplus ils vont avec assez de retenue.
« Hz prennent entre eux plusieurs mesures pour la Jurade et se mettent dans la teste de faire des gens de bien. Hz parlent fort pour bourgeois de Neursse, deTrevel et de Pineau, qui sont trois riches et braves gens à ce qu'on dit; pour advocats, Despèches, Grenier et Causage, le premier est plus de rOrmée qu'aucun, il est en réputation ; l'autre est un vieillard qui passe pour homme d'honneur; le troisième V. A. le cognoist pour le gentilhomme. Hz en sont fort ambarassez, n'ayant nulle inclination pour ces trois ou quatre qui dans ceste espérance s'y sont glissez. Je tasche à descouvrir tous
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leurs sentimens, et sur tout à leur servir par toute voye la doctrine de ne rien faire contre les formes et d'agir en gens sages ; à quoy je m'asseure qu'ilz se porteront par une raison, c'est que ceux qui prétendent à la Jurade et qui feront tout mouvoir, voudront y être admis par les voyes ordinaires pour pouvoir y estre conservez, la paix venant à se faire. S'il arrive ainsy à la bonne heure, il ne nous sera pas mal aisé par la voye des prud'hommes de les faire; si au contraire ilz se portent à vouloir faire les prud'hommes par les cent et les trente et qu'on ne puisse rompre ce coup, en ce cas>là je suis d'advis qu'on voye ceux qu'ils voudront faire, afin que V. A. les demande et qu'on aye Tadvantage de pouvoir dire dans le public qu'elle a fait les jurats d'auctorité. Quoy que s'en soit, je vous asseure que nul ne le sera qui n'en aye l'obligation à V. A. ou effective ou apparente, et l'envoyé que je vous ay supplié d'envoyer arf^(?c agira suivant Toccurrence du temps; asseurez-vous qu'on ne gastera rien à tout cela.
« J'avoi» desjà sceu par une lettre escrite à M. le prince de Conty le contenu à celle que V. A. m'a envoyée de M . de Barrière et avois résolu , si l'on eusl trouvé le galand homme dont elle parle, d'en user comme vous me le mandez ; mais on a sceu que de vérité il y avait eu icy un homme tel qu'il le dépint ; mais qu'il yaplus de trois semaines qu'il s'est retiré.