‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 3)Chapitre 55 sur 90 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Aventareux voyage du prince de Condé.— Le prince rejoint son armée. — Frise de Montargis. — Lettre inédite du maréchal de Turenne à Le Tellier sur le point le plus convenable pour passer la Loire.^' Autre lettre inédite du maréchal de Turenne pour engager le roi à venir à Gien. — Combats de Bléneau. •— Défaite du maréchal d'Hocquincouit. — Parallèle entre le prince de Gondé et le maréchal de Turenne. -^ Choc des années de Condé et de Turenne* — Rencontre du prince de Condé avec le maréchal d'Hocquincourt. ~ Le maréchal de Turenne sauve le roi. — Jugement de Napoléon sur la conduite des généraux dans cette affaire. — Lettre du prince de Gondé à mademoiselle de Montpensier. — Valeur des ducs de Nemours et de Bcaufort. — Les duchesses de Nemours et de Chàtillon accourent de Paris. -- Présomption du maréchal d'Hocquincourt.^- Le calme et le sang-froid de la reine Anne d'Autriche.

Revenons au prince de Condé quittant Agen pour se rendre en apparence à Bordeaux * , mais en réalité pour rejoindre ses vieilles troupes et se rapprocher de Paris, d'où ses principaux partisans lui écrivaient qu'il ne fallait pas qu'il s'abandonnât tellement aux affaires de la province « qu'il ne songeât à celles de la capitale, qui étoit la capitale en tous sens. »

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Les tendances absorbantes d'une centralisation devenue excessive de nos jours, et qui feront de la France, si elles continuent, une tête sans corps proportionné, un monstre à la fois sirène et têtard, ont des racines qui remontent au loin dans le passé.

Le prince de Condé partit en plein jour, le dimanche des Rameaux, avec une suite brillante, dans tout Téclat d'un prince du sang et d'un général ; mais les rôles, à peu de distance de la ville, devaient changer. Pendant que le gros de l'escorte continue sa route, Condé se dérobe, accompagné d'un petit nombre de cavaliers : le duc de la Rochefoucauld et son jeune fils, le prince de Marsillac, avec Bercennes, capitaine des gardes du due, I^vis, Saint-Hippoly te, Chavagnac, Guitaut, Gourville et Rochefort, valet de chambre du prince. De prince, Condé se transforme en simple laquais. La petite troupe se sert d'un passe-port délivré par le comte d'Harcourt au marquis de Lévis, pour se retirer dans ses terres avec sa suite, à la condition de ne plus porter les armes contre le roi ^ ; elle effectue des étapes rapides et pénibles, ne s'arrétant jamais plus de trois ou quatre heures dans aucun gite, de peur d'être reconnue. Pour

* Le marquis de Lévis avait été échangé contre le chevalier d'Albret. Voy. t I, p. 382.

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surmonter les divers obstacles, Gourville vient en aide par ses expédients inépuisables , Chava-

gnac par son expérience; il avait fait tout récemment et avec bonheur la -même traversée aventureuse , en escortant le duc de Nemours. Condé enfin entretient le courage de ses compagnons et leur gaieté par lentrain et l'abandon avec lequel il joue son rôle, soignant les chevaux à l'écurie, mettant la main à la cuisine \ et s'exposant, par son incognito, à entendre sur luimême et sur sa sœur, de la part d'un gentilhomme nommé Bassignac , qui leur donnait a souper, des vérités assez drôles qui mirent le prince dans une colère intérieure d'autant plus grande, qu'il ne pouvait en rien manifester * ; car le marquis de Lévis tenta vainement d'arrêter la verve de l'amphitryon qu'il ne put empêcher d'aller jusqu'au bout de ses histoires. M. le Prince prit le parti d'en rire le premier le lendemain, en plai-

* a Les chevaui ayant mangé leur avoine, nous marcbâmeB bien avant dans la nuit^ et entrâmeâ dans un village où il y avoit un cabaret : l'on y demeura trois ou quatre heures ; et n'y ayant trouvé que des œufs, M. lo prince se piqua de bien faire une omelelte. L*hotesse lui ayant dit qu'il falloit la tourner pour la mieux faire cuire, et enseigne à peu piès comme il falloit faire, l'ayant voulu exécuter, il la jeta bravement du premier coup dans le feu ; je priai l'hôtesse d'en faire une autre, et de ne la pas confier à cet habile cuisinier. » {Mémoires de Gourville.)

* Mémoires de Chavagnac, de Guy Joly, etc.

Srintfint ses compagnons , la Rochefoucauld surtout, qui n'avaient pas été épargnés.

Le voyage s'accomplissait dans de telles conditions de fatigue , qu'au départ d'une halte on ne pouvait réussir a réveiller le jeune prince de MarsillaCy qui retombait à chaque fois sur ses genoux; il fallut le placer sur son cheval, après que Gourville l'eut un peu ranimé en lui jetant de l'eau au visage. Au sixième jour de marche, les bords de la Loire sont atteints. Un accident en rend la traversée périlleuse ; hommes et chevaux étant embarqués sur un bateau plat, le cheval du marquis de Lévis se cabre et s'élance au dehors entraînant le bateau à la dérive avec* la longe à laquelle il est attaché, et va le faire chavirer; heureusement la longe coupée à temps par Saint- Hippolyte termine l'aventure par la seiile perte du cheval noyé. Auprès de la Charité, la petite troupe prend pied sur l'autre rive, mais court le plu» grand danger d'être reconnue par une garde avancée placée par Bussy-Rabutin *, qui, depuis qu'il avait quitté le service du prince, était pour le roi gouverneur de cette ville. L'adresse de Gourville et le sang-froid de Condé surmontent ce mauvais pas. Le voyage continue , mais les périls s'ac-

* Le comte Roger de Bussy-Rabutin^ cousin germain de ma* dame de Sévignc, le célèbre auteur d^^V Histoire amoureuMe des Gaules,

croissent à chaque instant, parce que l*on approche des avant-postes de Tannée royale.

Les compagnons du prince le pressent de quitter la grande route ; il refuse, en leur disant qu'ils trouveraient un jour plaisant de raconter que, tandis que toute une contrée était en armes contre lui, il était venu par le grand chemin de Paris, comme aurait pu y venir le courrier de Lyon. Cette trop grande témérité faillit le perdre. Entre Cosne etBonny, deux personnes de sa suite, Chavagnac et Guitaut, sont reconnues par des courriers envoyés dans toutes les directions pour surprendre la marche du prince, dont le bruit s'était répandu. Chavagnac propose à Guitaut^ de tuer ces messagers; mais, par humanité, ce dernier s'y refuse. Les courriers^ un peu plus loin, rencontrent le valet de chambre du prince ^ et ^ le pistolet sur l'oreille, le forcent à révéler la présence de son maître sur la route. ]je prince de Condé, qui s'était écarté un instant du grand chemin pendant le passage des courriers, est prévenu par son valet de chambre de la funeste rencontre qu'il vient de faire et de l'aveu arraché à sa faiblesse. Le prince remonte à la hâte à cheval^ si furieux contre Guitaut qui lui tenait l'étrier, qu'il

^ François de Peichpeiroui de Guitaut^ dit le petit Guitaut, frère de Pierre de Guitaut^ capitaine des gardes de la reine^ qui avait arrêté le prince de Condé en i650. Voy. 1. 1, p. 222.

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lui lance un coup de pied dans le ventre, en lui disant qu'il lui verrait avec une grande joie porter la tête sur un échafaud pour le punir de n'avoir pas tué ces courriers*. Comme une poursuite devient imminente, Bercennes reste sur un pont de la route, pour qu'aucun cavalier ne puisse le franchir avant d'avoir passé sur son corps, tandis que Condé et les autres, quittant cette fois le grand chemin, se jettent dans les teiTes a toute bride , dans la direction de Châtillon-sur-Loing.

A Chàtillon, deux heures de repos seulement sont suivies d'une alerte qui oblige le prince à reprendre sa course. Sainte-Maure galopait sur ses traces avec un escadron de cavalerie. A Lorris, à peine a-t-il trouvé un instant de sommeil, la tête appesantie et appuyée sur la table d'ini cabaret, que Chavagnac, seul éveillé, lui crie, en le frappant sur l'épaule : « Alerte! voici un parti ennemi. » Le prince monte en selle , et, s'étant mis hors de portée de ce parti, composé d'infanterie seulement, s'arrête pour le reconnaître. Par inie surprise inattendue, il voit flotter l'écharpe Isabelle ; il se rapproche , trouve dans le commandant de cette troupe Géneste, son ancien page, et lui dit en se précipitant dans ses bras

' Mémoires de Chavagnac,

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pour Tenibrasser : « Ah! (iéneste, vous pouvez vous vanter de m'avoir fait peur. » Ce dernier épisode termine l'aventureux voyage; Condé se retrouvait au milieu de ses vieilles troupes. Le duc de Nemours, averti , accourt en toute hâte, né pouvant revenir de sa surprise; toute Tarmée, dans laquelle la nouvelle se répand avec rapidité, fait éclater les plus vifs transports.

Le prince de Condé ne pouvait rejoindre plus à propos son armée; elle était squs les ordres de généraux braves, mais incapables, dont la mésintelligence n*était pas le moindre inconvénient pour la bonne direction des opérations militaires. L'animosité mal éteinte des ducs de Nemours et de Beaufort venait de se réveiller à l'occasion d'un échec éprouvé pour s'emparer du pont de Jargeau. La possession du pont de cette ville était pour la cour d'une grande importance, afin de pouvoir à volonté faire passer son armée sur la rive droite du fleuve pour combattre l'armée des princes, et pour conserver une retraite assurée si la fortune lui était contraire. Le duc de Beaufort avait fait attaquer ce pont, sans prendre l'avis du duc de N(»mours. Le régiment de l'Altesse, nom que portait le régiment du duc d'Orléans, avait si bien pointé ses deux canons, que les chaînes brisées du pont-levis ayant laissé retomber le tablier, les soldats, s'élanrant, eussent forcé le passage si le

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maréchal de Turenne n*eùt repoussé lui-même l 'attaque avec un petit nombre de soldats , pendant qu*il faisait élever une barricade derrière lui. I^squatn* bataillons de TAltesse, auxquels la supériorité (lu nombre devenait inutile, parce qu'ib ne pouvaient présenter qu'une tête de colonne, avaient fmi par être repousses, laissant parmi les morts le baron de Sirot, gentilhomme bourguignon, fameux par son courage, qui avait eu la rare fortune de croiser le fer avec deux rois, Christian IV et le roi de Pologne, et de traverser d'une balle do son pistolet le chapeau d'un troisième, celui du grand Gustave-Adolphe '. Cet insuccès, rejeté par le duc de Nemours sur l'impéritie de son beau-frère, avait augmenté leurs dissentiments.

I^ prince de Condé ayant pris en main le commandement direct de ses troupes, se prononça pour l'attaque de Montargis , soit qu'il jugeât ce plan de campagne le meilleur, soit plutôt par le motif évident que sa présence détruisait l'opportunité du plan de campagne soutenu par le duc de INemours au conseil de guerre du faubourg d'Orléans. Ce prince saisit cette occasion pour dire, avec une galanterie toute française , qu'on ne pouvait s'empêcher d'exécuter ce qui avait été

1 Gustave 11^ roi de Suède de 161 i à i632.

décidé dans un conseil que Mademoiselle avait daigné présider, quand même ces résolutions ne seraient pas les meilleures; mais que celle-ci était si sage , que Gustave-Adolphe même nen aurait pas pris d'autre. I^e surlendemain de son arrivée, il commençait Tattaque, et,. en une heure, prenait Montargis aifec sa montre, ('e rapide succès fut consacré par cette expression , parce que ce prince, tirant sa montre, avait signifié aux habitants qu'ils seraient tous pendus si, dans le délai d'une heure, ils n'avaient pas capitulé; ce qu'ils s'empressèrent de faire, en obligeant Mondreville, qui s'était jeté dans le château avec huit ou dix gentilshommes et deux cents fantassins^ à imiter leur exemple.

Condé, pour ménager la ville, n'y fit point entrer ses troupes, n'y resta lui-même que deux jours, et alla établir son quartier à (^hàteaurenard.

Nous avons laissé l'armée royale postée sur la rive gauche de la Loire, avec quelque incertitude sur le point à choisir pour franchir le fleuve, alln d'aller se mesurer avec l'armée des princes, l/inlention du maréchal de Turenne était d'effectuer ce passage à Jargeau ou à (iien; mais Le Tellier ne partageait pas cet avis. Le maréchal écrivit au ministre que la marche était trop avancée pour modifier ses plans. Ces tiraillements

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nous sont révélés par cette; lettre de Tureiiiie à Le Tellier* :

«27 mars 1652.

« Je viens de rec(;voir la lettre qu'il vous a pieu de me faire l'honneur de m'escrire; et maintenant, c[uoi qu'il y eust à dire pour ou contre, la marche est trop avancée pour songer à changer de résolution. Je croi que si on ne peut pas passer à Gergeau, que l'ennemi ne peut pas empescher que l'on ne passe à (^ien. J'y envoiai hier deux cents mousquetaires et un régiment de cavalerie. M. de Sainte-Maure part aussi pour s'y en aller avec son régiment d'infanterie et celui de cavalerie. Il voudroit^ à ce que je crois, continuer sa résolution d'aller à Sully. L'ennemi est venu saper le pais trois heures à une lieue d'ici ; on pense (|u'à tout moment il viendra prendre le fauxbourg de deçà, ce qm' lui est bien aisé. Je vous supplie humblement de donner ordre que le munitionnaire vienne icy promptement, car deux ou trois joui's sans pain feroient périr beaucoup d'infanterie.

« J'ai eu des nouvelles d'où savez, qui disent que

^ Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Minixtère de la guerre , vol. cxxxm. Elle est en entier de la main (lu maréchal ; son écriture est pressée et |>eu lisible, les abi^viations sont nombreuses.

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cette marche icy les a fort rassurés ; on m'a assuré qu'ils ont donné ordre aux gens de M. le duc d'Orléans de sortir de sa ville.

<c Je suis de tout mon cœur,

<c Monsieur,

a Vostre très humble et très affectionné serviteur,

«t. TURENPCE. »

« La venue de M. de Palluau icy a esté bien nécessaire pour sauver (iergeau ; il si est fort bien conduit. »

Quelques jours après, la résolution de franciiir la Loire à Gien était arrêtée. Le maréchal de Turenne, qui ignorait encore la présence du prince de Coudé au milieu de son armée, invitait le roi à venir à fiien pour être témoin du passage ; il élait loin de se douter qu'en cas de revers, son conseil venait mettre à la portée du prince de Coudé la proie qu'il tendait à saisir. Ce conseil de Turenne, jusqu'ici ignoré de Thistoire, nous est révélé par cette lettre adressée à Le Tellier* :

* Nous avons tiré celle lellre inédite des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii. Cette lellre, écrite par un secrétaire, est en caractères très-lisibles et très-corrects; la formule de politesse finale et la signature sont seules de la main du maréchal.

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