II
82 SOtVENlRS
« Moiisidir,
« ^ous vous suppiioiib, M. le niareschal d*Hoqiiiiicourt et inoy, de dire à M. le cardinal que si le rov veut voire l*armée demain, on croit; qu'il pourVoit venir icy sans que la cour y vînt avec son bagage, ce qui feroit un grand embarras, les deux tiers dv, l'armée devant passer sur le poiil demain au matin. La royne pourroit venir le len* demain que tout seroit désembarassé, et le roy s'en retourneroit demain mesmc à Sully.
<( Je suis de tout mon cœur,
« Monsieur,
« \ ostre très humble et très ai'fectioiiné serviteur,
« TlJKK^'NK. »
« (îicii, le 3 HM'il 1(m2. »
Le passage de la Loire par Tarmée royale s'effectua sans obstacles, ^ous savons que cette armée était divisée en deux corps, «ous deux chefs indépendants l'un de l'autre, le premier sous les ordres du maréchal de Turenne, le second sous la conduite du maréchal d'Hocquincourt. Cette séparation des commandements était un témoi-
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gnage de reconnaissance envers le second j)our le dévouement qu'il avait montré à la cause du cardinal Mazarin , et une mesure de précaution vis-à-vis du premier, auquel la cour ne se confiait encore qu'avec réserve. Les deux armées ensemble ne formaient qu'un effectif de quatre mille fantassins et de quatre mille chevaux. Le corps du maréchal d'Hocquincourt prit ses positions en avant ; son chef établit son quartier à Bléneau * ; mais la disette des fourrages, fréquente au mois d'avril, engagea la cavalerie à se disperser dans les villages environnants. Le maréchal de Turenne prit ses positions en arrière pour couvrir (iien et la cour, et fit à son collègue, confiant et présomptueux, quelques observations qui ne furent pas écoutées, sur l'imprudence de trop éloigner ses quartiers, les uns des autres.
Dans la nuit du 6 au 7 avril, quatre des sept villages dans lesquels était cantonnée la cavalerie» du maréclial (rHoccjuincourt sont attaqués à l'iniproviste, et successivement enlevés avant de pou- Noir se porter mutuellement secours; les cavaliers des régiments du Maine, de Roquépines, de Beaujeu, de Bourleniont, de Moret, qui occupaient ces villages, sont tués ou dispersés. Les trois autres quartiers parviennent seuls à se réunir. Cette ir-
* Petite ville qui fait aujourd'hui partie de Tarrondissemcnt de Joij^ny. département de l'Yonne.
8^1 SOI VKNIRS
ruptioii subito est le fait du prince de Coudé luiinrine, à la tête d'une avant-garde de cavalerie, av<»c la([uelle il vient de franchir le canal de hn'are*, gardé par deux compagnies de carabins', (|n*il a tous faits prisonniei^. n'Hocquiiicourt, à la tète de neuf cents cliexaux, se hâte de prendre* positi(Mi derrière un ruisseau profond pour arrêter la marche impétueuse du prince de Condé. (le chef iiitré[)ide, subordonnant les vieux usages (le la guerre à la fougue de son caractère, nonseulement n'a pas resp<*ctt» dans sa récente campagne d(* (iuuMuie la saison où la coutume est (hî la suspendre, mais il ouvre celle-ci en méconnaissant les heures mêmes consacrées au repos. O gu<»rrier ne dédaigne pas d'appeler la ruse au secours de son audace. Tandis que Nemours et ([uelcpies volontaires franchissent le ruisseau, il fait soimer la charge par un si grand nombre de trompettes et de timbales réiuiies à cvitc intention, (pie la ligne du maréchal aussi impressionnable cpie l(*s murs de Jéricho, se
* Le raiial do Briaiv, coinnicncé pur les suiiis de Sully, sous Ir r.'jrne do Henri IV, clait aciievr depuis raiiiu*c 1642.
' Les coiii|)a^Miies de carabins étaient des eompa^niosde dievau-i«'*gers, (Mnplt>\<'es, soit an serviee d'avant -jrarde et de tirailleurs^ soit à la garde particulière des ofiîcieri généraux. Ils portaient une cuirasse échanrrée à répanic pour tirer plus eiMuinodément. un gantelet à coude pour la main de la bridc^ un cabasset en tète^ une. longue épce avec la carabine ù Tarçon de la selle.
Dli RÈGNE 'de louis XIV. 85
croyant tournée par l'armée ennemie tout entière, se rompt, vide le terrain et va se reformer en arrière du cinquième village. Les soldats de Condé, malgré leur petit nombre, suivent Tépée dans les reins les troupes royales, et, arrivés au village dont elles veulent se couvrir, ils y mettent \e feu. Cet acte était une imprudence due à l'ardeur irréfléchie du duc de Nemours. La clarté de l'incendie dévoile le stratagème en découvrant le petit nombre des assaillants. Le maréchal d'Hocquincourt, ramenant ses cavaliers rassurés à cette vue, fond sur les agresseurs. Une lutte terrible s'engage. Condé est pressé de toutes parts, n'ayant autour de lui qu'un faible escadron; mais il est composé des chefs de son armée, et des plus vaillants ; car à cette époque, par un usage, dernier vestige de la chevalerip, inspiré par le courage plus que par la science militaire, les principaux officiers recherchaient toujours les occasions de se précipiter au plus épais de la mêlée. Beaufort, Nemours, la Rochefoucauld, Marsillac, Tavannes, (^uitaut, (Concourt, Valon, Clinchamp, forment cette vaillante élite. Nemours reçoit dans la hanche un coup de pistolet; le cheval de Beaufort tombe mort sous son cavalier; l'escadron, accablé par le nombre, tourne bride à un signal et se reforme à cent pas, sans que la cavalerie royale étonnée ose le poursuivre. Un seul officier s'avance, et Mar-
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si i lac, à peine sorti de renfanoe, voiant; à sa ren- (*oiitre, la lueur de rinceiidie éclaire un combat singulier, dans lequel le jeune homine abat son (Minenii de plusieurs coups d*épée. Quelques autres escadrons de Tarmée des princes ont franchi le ruiss(MU et sont accourus ; (^ondé, avec ce reii • fort, reprend Toffensive avec une telle vigueur (|ue , malgré la supériorité du nombre qu'elle conserve encore, la cavalerie royale est rompue; <»lle perd ses baj^ages et une partie.de ses chevaux; les débris de cette cavalerie fuient en désordre , poursuivis pendant quatre lieues dans la direction dV\uxerre, laissant à découvert le corps commandé par le maréchal de Turenne.
La poursuite des troupes du maréchal d'Hoc- (juincourt, à laquelle se laisse emporter le prince de (]ondé, lui fait perdre des moments précieux; et lorsqu'à cessé la poursuite, il en perd volontairemenl encore par une faute que Tavannes lui reproclie, et qui^ fit ressortir la suite des événements. Au lieu de reprendre sa marche pour tomber sur le maréchal de Turenne , au milieu de la même nuit, et de profiter du désordre et du découragement apportés dans son camp par ceux des fuyards qui se dirigent de ce coté, il veut forcer Tinfanterie retranchée dans Bléneau, parce qu'elle est composée de vieux corps qu'il trouve dangereux de laisser derrière lui. La prudence est
intempestive quand elle suspend une action dont le succès repose sur Taudace. Condé, qui venait de combattre le comte d'Harcourt , parut, dans cette occasion, lui emprunter ses errements de Fabius cunctator^ errements qui, pour ce général, . avaient presque constamment réduit à de faibles résultats dans la campagne de Guyenne les succès les plus brillamment commencés. Ces deux généraux prouvèrent dans ces circonstances que les caractères les plus tranchés sont parfois inconséquents avec eux-mêmes; car il n'était de* la nature ni de l'un, ni de l'autre, d'être hésitant. Le maréchal de Turenne, qui avait servi sous le comte d'Harcourt, disait avoir appris de lui que la diligence et l'activité sont les plus grands moyens do réussite dans les affaires de la guerre. I^ prince de Condé s'arrêta donc pour emporter Bléneau par un assaut, que le maréchal de Turenne ne lui permit pas de donner.
L'illustre maréchal avait profité du temps qui lui était laissé pour mettre ses troupes sous les armes, afin de voler au secours du maréchal (rHocquincourt. Cette résolution ne fut cependant pas adoptée sans de vives perplexités. La cour, avertie, était bouleversée des événements de la nuit; le plus grand nombre des courtisans opinait pour quitter Gien en toute hâte, rompre le pont et se retirer sur Bourges ; la nécessité pour
'rureiine exigeait, dans ce cas, qu'il passât luimême la Loire pour protéger cette retraite.
Tureniie fit rejeter ce plan de conduite, par cette considération que si Orléans avait refusé ses portes au roi et à son armée qui, loin d*avoir alors éprouvé aucun échec, revenait victorieuse de la prise d'Angers, Bourges les refuserait d*autaDt plus à un roi fugitif; que toutes les villes du royaume en feraient autant; que, par suite, la cause royale serait perdue sans retour ; qu'il s'agissait, par conséquent, dans la conjoncture, de vaincre ou de périr. Une vive inquiétude assaille poui*tant le brave vicomte. Il a, depuis peu, abandonné le parti des princes; il va, avec des forces inférieures en nombre, se mesurer avec des troupes victorieuses, et, s'il est battu, il s'expose à l'accusation la plus insupportable pour un homme d'honneur, a l'accusation de trahison.
En même temps que le maréchal de Turenne marche à l'ennemi, à tout événement la cour se prépare à la fuite. La reine fait charger, en toute diligence, ses bagages sur des mulets et des chariots, et les équipages avec toutes les femmes dans les carrosses attelés sont prêts à partir. Si Turenne est vaincu, les débris de son armée doivent être abandonnés sur la rive droite de la Loire, le pont de Gien coupé, le régiment des gardes et celui de la marine seront laissés sous les ordres de Ga-
dagne*9 pour retarder le passage des* troupes de Coudé, tandis que la reine-mère, le jeune roi et leur suite^ prenant la route d'Amboise, tâcheront de gagner la Bretagne.
Le maréchal de Turenne, marchant dans Tobscurité de la nuit, entend le bruit de la fusillade, voit luire au loin les feux sinistres de Tincendie des villages emportés, et, frappé de la hardiesse et de l'ensemble de lattaque, ne doutant plus qu'elle ne soit l'œuvre ni du duc de Nemours, ni du duc de Beaufort, s'écrie : «Ah! M. le Prince est arrivé. » Il n'était déjà plus temps de secourir le maréchal d'Hocquincourt, dont les troupes avaient fui en sens opposé; mais le maréchal avançait toujours pour se mesurer avec le vainqueur de son collègue. Il n'avait pu le joindre encore, que la nuit dissipée avait fait place au matin.
La journée qui commençait est une des plus célèbres de nos fastes historiques et mihtaires, non point par le chiffre des forces engagées, ni par celui des pertes éprouvées, mais par l'importance de l'enjeu, qui était le jeune roi lui-même, et par la renommée des deux chefs illustres qui s'y sont . mesurés.
Condé et ïurenne, vaillants compagnons d'ar-
^ Le marquis de Gadague^ d'une famille du Lyonnais^ descendant de Guillaume de Gadagne, chevalier du Saint-Esprit de la promotion du 5 janvier 1597.
C)0 SOUVKNIRS
mes, civaient pliiscruno fois montré ensemble aux oDiK'niis (le la France la pointe de leur victorieuse rpéc ; le malliem* des temps la leur faisait diriger Tun contre Tautre. Le parallèle entre ces deux guerriers, depuis tracé plus d*uue fois par le burin de Thistoire, était déjà posé par les contemporains, et la lutte prochaine lui apportait un plus dramatique attrait. On savait que chacun de ces deux capitaines reconnaissait avec sincérité, sans jalousie, le mérite de l'autre ; que M. le Prince, pourtant si fier, avait dit un jour : «Si j'avais à me changer, je voudrais être changé en M. de Turenne ; c'est le seul lignime qui me puisse faire souhaiter ce changement-là. i> (Chacun accordait à ('onde le génie, l'impétuosité du courage, Tinstantanéité des résolutions; mais qui eut méconnu dans Turenne la capacité profonde pour concc^ voir un plan de campagne ou de bataille , une valeur calme, un sang-froid qui, dans le feu même de l'action, j)ermet de réparer les fautes? car l'illustre maréchal, dans sa modestie, n'a pas craint de dire : « Quand un homme se vante de n'avoir ' point fait de fautes à la guerre , il me persuade qu'il ne Ta pas faite longtemps. » Nul n'ignorait (ju'il était difficile de surprendre le prince de Coudé ayant oublié quelque chose; car son activité le portait à prévoir au-delà des choses nécessaires pour n'en omettre aucune d'utile; mais si
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le maréchal de ïurenne n'a pas cette surabondante ardeur, il n'a jamais rien oublié; il est tenace et persévérant, et met en pratique sa maxime : a 11 faut se garder de croire d'avoir rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire.» Knfin, comme l'action et le prestige des généraux sur les troupes placées sous leurs ordres sont l'un des éléments les plus incontestables de leurs succès, chacun d'eux a ses qualités qui lui affectionnent officiers et soldats en les entraînant à leur suite, aux jours des batailles, dans un sympathique élan. Au prince de Condé , on reproche souvent trop de fière rudesse ; mais comme il sait êtrç agréable quand il le veut, comme il est touché des actes de valeur et des services qu'on lui rend ! Au maréchal dé Turenne , quelques-uns reprochent de n'être pas assez ostensiblement touché des belles actions; mais il est dans ses princ\\H*s que le devoir rempli trouve déjà en luimême sa plus noble récompense, et Ton sait que s'il est sobre de louanges, il appuie le vrai mérite qui ne cherche point un éclat emprunté. Son désintéressement, sa probité, lui ont acquis une telle estime, que ses ordres inspirent le respect et sont toujours suivis avec cette ponctualité qui fait (ju*une armée n'est qu'un seul corps à mille bras dirigé par une seule tête.
Le jour est donc venu où les deux grands guer-
riers vont se mesurer. Le prince de Condé, prévenu de l'approche du vicomte, se résout à abandonner l'attaque de filéneau ; il s'avance à la rencontre de l'armée royale ; il la trouve , à la pointe du jour, rangée en bataille dans une plaine entre Bléneau et Ouzouer-sur-Trézée *. Pour aborder cette plaine, il ne s'offre qu'un étroit défilé formé par la chaussée de l'étang de la Bousinière; l'étang et les marais à la suite se prolongent sur la gauche de la chaussée ; sur la droite , est un bois bordé par le ruisseau qui s'échappe de l'étang*. Le
* Village qui fait aujourd'hui partie du département du Loiret. Le chAmp de bataille se trouvait placé sur la ligne limitrophe qui sépare maintenant les départements du Loiret et de l'Yonne.
* Le maréchal de Turenne ne parle, dans ses Mémoires^ que (l'une petite chaussée que Ton relève pour discerner les héritages ; Tempereur Napoléon dit, dans les siensy que cette cbaussée était celle de Tétang de la Bousinière. Les indications d'un témoin oculaire , bien plus que celles du général qui commandait Tune des armées en présence, sembleraient préfétabies au premier abord ; si nous ne les avons pas adoptées, c'est parce que Turenne, guerrier consommé, est néanmoins un écrivain fort incomplet de ses propres campagnes, il nous a paru qu'un simple relèvement de terrain eût difficilement formé un défilé obligé, empochant de s'étendre à droite et à gauche, 8*il u> avait eu des obstacles tels que, d'un coté, l'étang, et les marais qui sont l'accompagnement ordinaire des étangs, de l'autre, la vallée plus ou moins profonde dans laquelle s'écoule tout ruisseau qui sort d'un étang. Napoléon, d'ailleurs, n'eût certainement pas hasardé ce qu'il a écrit, s'il n'eût étudié la topographie des lieux , bien qu'il ne fasse connaître aucun des motifs qui l'ont déterminé.
Le comte de Tavannes, acteur comme le maréchal de Tu-
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princfî de Condé fait occuper le bois par son infanterie; mais la position du maréchal de Tnrenne, qui ne peut être abordée que par la chaussée de Tétang, paraît inattaquable à ses principaux officiers, lorsque le prince, d'un coup d'œil, en juge autrement : «Si M. de Turenne demeure là, dit-il, je vais le tailler en pièces; mais il se gardera bien d'v demeurer. » Si le vicomte de Turenne ne peut entendre les paroles du prince, il en devine la pensée, car on le voit changer ses dispositions. Il fait retirer les escadrons de cavalerie qu'il avait placés en tête de la chaussée pour en défendre le passage, et recule la ligne de son infanterie, laissant la plaine libre jusqu'à la chaussée. Au centre de la plaine s'élève un monticule, il en profite pour disposer avec avantige son artillerie. Il tend, par cette manœuvre, un piège à son adversaire. Le prince ordonne à Ta vannes de franchir le défilé avec six escadrons; lui-même suit avec le gros de son armée, espérant la pouvoir ranger en bataille xlans la plaine, se reposant «Misuite sur la supériorité du nombre pour rem-
renne dans ce eunihat, parle, dans ses Mémoires^ de Vobslacle formé par les marais. Ainsi, rexistence de la chaussée constatée par les Mémoires de Turenne, l'existence des marais constatée parles.V:fmo//evdeTavannes, nous amènent à reconnaître (jue l'obstacle de la chaussée devait retenir l'eau à un certain niveau, d'où résulte, comme conséquence, l'existence d'un étang.
^- SOUVtlNIKS
porter la victoire. En effet, son armée est forte do douze mille honimes, tandis que le corps du maréchal de Turenne n'en compte que quatre mille.
Dès cett<' époque, la stratégie moderne, qui faisait ses glorieux essais, n'igliorait pas que la victoin?, à moins des fautes les plus graves ou des contre-temps les plus imprévus, penche du coté d(*s ^ros bataillons; mais elle connaissait aussi cette ressource de Tarmée la plus faible, de tacher, en concentrant ses forces sur un point donné, de s'y trouver en nombre supérieur à Teiin(*mi. dette manœuvre, quand elle réussit, j>ermet de remporter un premier succès qui, enflammant le courage des uns, démoralisant celui des autres, décide presque toujours du sort de la journée. Les deux grands généraux, dont les armées étaient eu présence, basèrent chacun leurs mou\ements sur ces données de la stratégie.
Lorscpie l(*s six escadrons commandés par Tavannes ont franchi le défilé, Turenne, par un (commandement soudain, suspend la retraite de son armé<*, lui fait faire volte-face, et, se mettant lui-même à la tête d'un corps de cavqlerie double en nombre de celui des escadrons de Tavannes, fond sur eux avec impétuosité. Ces escadrons sont refoulés en désordre vers l'étroite chaussée où déjà Tinfanterie du prince de Condé s'est engagée pour venir se déployer dans la plaine. Une grande
DU RF(.JNE DE LOUIS XIV. qS
confusion résulte de cette rencontre de la cavalerie qui recule et de l'infanterie qui avance. Le maréclial de ïurenne augmente ce désordre par le feu habilement dirigé de la I)atterie qu'il a placée sur le monticule. Définitivement la chaussée est balayée et l'armée du prince de Condé rejetée au delà, après avoir éprouvé des pertes considérables en officiers et en soldats, entre autres le comte de Mare, frère du maréchal de (irancey, maréchal -de-camp dans les troupes de Monsieur, blessé à mort par un boulet *. Cependant le prince de (^ondé parvient à reformer avec ordre sa cavalerie et son infanterie de l'autre côté du défilé que forme la chaussée ; il les range à l'abri du bois qui s'étend perpendiculairement à cette chaussée, et fait mettre pied à terre à sa cavalerit», pour qu'elle soit moins incommodée par le fou de l'artillerie.
La bataille est à rironnnencer ; les* deux arjuées sont revenues dans les positions qu'elles occupaicMit le matin. Turenne, en considération de l'infériorité de ses forces et du danf»;er de franchir la chaussée» (|ui vient crétre fatale à son ad- Nersaire, ne peut songer à prendre l'offensive. Le prince de (iondé pourrait seul pensera la ten- Wv encon*; n'a-t-il pas affirmé, le matin même,
' Il était à cheval; un boulet l'atteignit dans les fesses^ il mourut quatre jours après. Mémoires du comte de Tavannet.
g() SOLVEIfIRS
avor son coup (l'œil de général accoutumé a vaincre, que si son adversaire reste dans celte position, il 1e taillera en pièces? Mais il a contre lui récher éprouvé et l'obstacle de cette même chaussée, (pi' il n'avait pas sufTisainment calculé peut-être; Tétroit^ colonne qu'il faut former pour la franchir paralyse en partie pour lui l'avantage (le la supériorité du nombre. Le maréchal de Turenne range son armée en bataille dans la plaine, en la reculant assez pour la mettre à Tabrî du feu nourri que dirige sur elle, à travers Tétang et le marais (|ui les sépare, l'infanterie de Condé, couverte par le bois. De part et d'autre s'engage, à distance , un combat d'artillerie. Si , pendant ce temps , renseignement que l'histoire ignore , le prince de ('onde prenait des dispositions pour aborder de nouveau l'armée royale et ressaisir la victoire, les renforts «irrivant à cette armée ne lui p<Tmirent plus de songer à prendre une nouvelle offensive. Le maréchal d'Hocquincourt étaîl parvenu à rallier sa cavalerie mise en fuite la nuit précédente, et faisait sa jonction avec le maréchal de Turenne. D'un autre coté, le duc de Bouillon venait d'amener à son frère tout ce qu'il avait pu réunir à (^ien <rhommes en état de porter les armes. Alors la canonnade continua jusqu'à la nuit, avec luie supériorité prononcée du cote de l'armée rovale.
La fin du combat fut marquée par cet intéressant épisode de la rencontre du prince de Condé et du maréchal d'Hocquincourt, inédit jusqu'ici dans plusieurs de ses circonstances :
a M. de Beaufort ayant sceu qu'un de ses principaux officiers avoit été fait prisonnier, l'envoya réclamer par un trompette qui rencontra le comte de Grand pré * à quarante pas, lequel le renvoya à M. de Beaufort pour lui demander s'il agrééroit qu'il le saluât, puisqu'il estoit si proche , ce que M. de Beaufort ayant agréé, ils s'approchèrent, et s'estant embrassés, le comte accompagna le trompette qui alla trouver le maréchal d'Hocquincourt, lequel s'estant aussy trouvé fort proche de là voulut aussy saluer M. de Beaufort ; et après lui avoir promis de lui renvoyer cet officier, lui dit que puisque M, le Prince estoit si proche, il estoit bien aise de le saluer aussy, s'il lui vouloit donner sa parole. Aussy tost M. de Beaufort se cliargea d'en faire la proposition à Son Altesse, qui, Tayant agréé, lui renvoya le trompette pour Ten avertir, et s'estant approchée, elle l'embrassa et lui parla en ces termes : Nous sommes bien malheureux de nous voir obligés de nous couper la gorge iH)ur un faquin qui nen vaut pas la peine^, »
* Lieuteuant-général dans rarmée royale.
* Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 jaw-