LETTRE DE CAILLET A LENET
« Au eamp d'Esdin près St-QuenUn, le 29 juillet 1653.
« L'armée de Son Altesse est jointe depuis quatre ou cinq jours avec celle de M. le comte de Fue»saldagne et les Lorrains, et toutes trois ensemble sont plus de trente-cinq mille hommes. NfOtfs sommes campés entre Fonsomme et Saint-Quentin, tout le long de la petite rivière de Somme, et il n*y a que cette rivière-là qui nous sépare d'avec l'armée de France, laquelle est campée à Ribemont à deux lieues de celle-cy, où Ton dit qu'ils se retranchent de crainte que nous n'allions à eux. Ils n'ont pa&au plus dix-huit mille hommes; jugez de là ce que •nous pouvons faire ou plus tost ce que nous pouvons ne point faire si tout le monde veut faire son
devoir. Nous pouvons prendre en moins de six jours la meilleure ville de la frontière de France, et puis aller droit à Paris demander la paix, les forces en main. Ceseroit une conjoncture très asseurée pour la fàîrè, et elle ne peut arriver, qu'elle ne soit avantageuse à toute la chrétienté. Dieu nous la veuille envoyer. Les ennemis envoyèrent avant hier mil ou douze cents chevaux îi Saint-Quentin à dessein d'incommoder nos fourrageurs qui alloient jusqu'aux portes de la ville. C'est Grandpré qui commande cette cavalerie. Il sortit hier avec cinq ou six escadrons; au mesme temps Son Altesse monta à cheval, et ayant fait advancer de la cavalerie les fit charger de telle sorte, elle-mesme estant à la teste, que le comte de Grandpré fust contraint de se retirer en diligence dans Saint-Quentin ; ce qu'il ne fit pas sans perle de près d'une centaine de cavaliers et de plus de dix des principaux officiers qui estoient avec luy, et de quelques volontaires de condition.
« Le Roy estoit, il y a trois jours, en personne à l'armée, et l'on dit qu'il a repris le chemin de
Paris.
Caillet.
« Le Roy est encore à l'armée * . »
* Lettre inédite; papiers de Lenet; Bibliothèque nationale^ fonds français, 6716, f« 63. La suscription porte : A Monsieur, Monsieur Lenet, conseiller ordinaire du Roy en son Conseil d*Estat, à Bourdeaux.
Cette lettre étoit close par quatre cachets en cire pouge, chavni. 7
98 SOUVEiNIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
Le prince de Condé ne s'en rapporta pas uniquement à Cailiet pour informer Leuet de ces importantes nouvelles qu'il considérait comme devant changer complètement la face des affaires; le même jour, il adressa lui-même à Lenet une lettre chiffrée pour la plus grande partie, également datée du camp d'Esdin, dans laquelle, dans son ignorance de ce qui se passait à Bordeaux, il exprime sa satisfaction de ce que la situation s'y améliore, comptant pour beaucoup, vu l'illusion dans laquelle Lenet l'avait entretenu à ce sujet, sur l'accord prétendu qui s'était établi entre son frère, sa sœur, Marsin et Lenet. Pour donner à ce dernier un témoignage palpable de la satisfaction qu'il éprouve de ses services il lui dit : « Je vous envoie le brevet que vous m'avez demandé des biens du président Pontac \ » Il prévient Lenet qu'entrant en campagne, sa correspondance deviendra plus irrégulière. Ce prince était loin de se douter que cette lettre serait la dernière qu'il lui adresserait à Bordeaux.
Heureusement pour Bordeaux et pour la France, toutes ces lettres et les nouvelles qu'elles contenaient devaient arriver trop tard. Par une antithèse cu-
cun d*une empreinte différente. L'un d'eux représente un ange terrassant un monstre avec cette exergue : en despit de Venvie. * Lettre inédite; papiers de Lenet, Bibliothèque nationale^ fonds français, 6716, l<» 08.
rieuse, nous allons meHre en présence des lettres du prince de Condô et de son secrétaire, deux dépêches de Lenet, Tune à M. de Saint-Agoulin, en Espagne, dans laquelle il lui déduit les raisons qui ont rendu la paix de Bordeaux inévitable, Tautre, au prince de Condé, dans laquelle il Tentretient des derniers événements de Bordeaux; des quelques villes qui restent encore au parti, mais qui seront perdues bientôt; de la défection du colonel Balthazar, malgré un présent considérable ; des hésitations de l'armée navale d'Espagne; de certaines difficultés faites au comte de Fiesque et au comte de Maure :