‹ Souvenirs du règne de Louis xivChapitre 12 sur 100 · LETTRE DE LENET A M. DE SAINT-AGOULIN · texte numérisé non relu

LETTRE DE LENET A M. DE SAINT-AGOULIN

(c A Bourdeaux, ce 28« juillet 16o3.

« Je reçus hier la lettre que M. de Vatteville m'a escrit du 15* du courant et celle de M. de Lonchamps du 16, où tous deux me parlent de l'armée navale comme si elle estoit en rivière et victorieuse ; nous n'en avons pourtant appris aucune nouvelle depuis l'arrivée de M. le comte de Fiesque qui est icy depuis vingt-deux jours, sinon qu'on dit maintenant qu'elle bat la mer à l'embouchure de la rivière. Cependant ce retardement, ainsy que je vous ay mandé par ma précédente, par celte mesme voye,

iOO SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

nous a couppé la gorge et à toute la faniille et à tout le parti de M- le prince. Vous aurez donc desjà appris comme le pain, l'argent et le secours de mer nous ayant manques tout à coup, par un soulèvement générât, les gros bourgeois, après avoir cassé rOrmée, les capitaines de la ville et les soudoyers que nous y avions, ont voulu et demandé la paix» Hommes et femmes et enfants ont arboré le ruban el le drapeau blanc. Nous avons esté contraints de consentir aux propositions de la paix et d'y entrer conjointement avec la bourgeoisie. La trêve a esté conclue et les députés partirent hier pour la paix qui se traite à Lormont avec MM. de Vendosme et de Caudale. Tous les intérêts de la maison de M. le pTince qui ne consistent qu'en leur sûreté et à obtenir des passe-ports pour aller joindre Vostre Altesse vers Stenay, par la mer ou par terre, sont entre les mains des bourgeois, n'y ayant voulu envoyer aucun député de nostre part pour leur tesmoigner confiance. Nous envoyrons advertir Tarmée navale de Sa Majesté Catholique que nous sommes en traité et que la tresve est conclue ; de conséquence nous ne pouvons l'assister de ce qui despend de nous, afin que si elle se vouloit porter dans la rivière pour incommoder ou combattre Tarmée de M. de Vendosme, on ne nous eu puisse rien imputer contre la bonne foy . L'on scait bien que les vaisseaux espagnols et françois sont naturellement ennemis et

qu'il ne despend pas de nous de les faire ou de les £mpescher de combattre; mais en Testât auquel nous sommes, vous jugez bien que nous devons en user en gens d'honneur et bonne foy, ayant tant d'obligation à Bourdeaux que d'avoir attendu la dernière extresmité de vivres par la passion que les bourgeois ont pour M. le prince^ nonobstant toutes les ruines qu'ils ont souffertes depuis trois ou quatre ans. Vous voyez bien que j'avois raison de tant presser Votre Excellence par toutes mes lettres et sans doubte c'est un miracle que cela ne soit pas arrivé six mois plus tost. Au nom de Dieu, mon cher, faites que de bonne foy on acquitte tout ce que les marchands et bourgeois ont avancé icy pour Sa Majesté Catholique, sur les lettres de don Louis et mes- promesses. Ce seroit une grande infidélité que de ruiner des gens qui ont tant d'amytié pour M. le prince et qui la conserveront toute leur vie. Adieu, mon cher, je vous escriray avant mon départ, lequel ne sera que la paix conclue. Je crois que ce sera bien tost; car, de gré ou de force, on ne peut s'empescher de la faire dans l'extresmité oti Ton est, et Son Altesse aura grand sujet de se plaindre de ce qu'on a si fort abandonné une ville qui luy est si chère. Dieu nous donne une bonne paix honorable pour la satisfaction de tous les gens de bien. M. de Longchamps fera voir cette lettre à M, le baron de Val'teville et autres ministres de Sa Majesté Calho-

lique et la fera tenir à son adresse par voye prompte et assurée. M. don Joseph Osorio en rendant Bourg, nous a perdus. Adieu *. »

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