‹ Souvenirs du règne de Louis xivChapitre 13 sur 100 · LETTRE DE LENET AU PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

LETTRE DE LENET AU PRINCE DE CONDÉ

« A Bordeaux, le 29 juillet.

« Despuis les lettres cy jointes escrites, les députés pour la paix, à la teste desquels est le chevalier de Thodias qui se conduit avec honneur et fermeté, mais qui est entraisné par la pluraUté, sont allés et venus diverses fois à Lormont et enfin retournèrent hier au soir pour venir proposer une alternative ou de laisser toutes les troupes ennemies aux environs de Bordeaux sans nous laisser passer aucuns vivres attendant la ratification du roy des articles accordés par MM. de Vendosme et de Candale, ou de faire retirer les troupes sans attendre ladite ratification h condition que lesdits sieurs ducs entreroient dans Bordeaux avec chacun cent gardes qui seroient relevés tous les jours, les lieutenants- généraux, autres officiers et leurs domestiques seulement, pour chanter le Te Deum de la paix et établir

^ Lettre inédite; papiers de Lenet, Bibliothèque naiionaU^ fonds français, 6716, [^ 5). La suscription porte à M. de Longchamps ; mais il suffit de lire la lettre pour se convaincre que M. de Longchamps devait la transmettre à M. de Saint- Agou- Hn, le destinataire véritable.

Taustorité du roy. Le désir de la paix est si grand et l'on craignoil si peu les suites d'une paix précipitée que toute la ville penchoit tout à fait à ce der-nière advis; mais M. le prince de Conly ayant esté à la Bourse où j'ay eu l'honneur de le suivre pour assister à cette délibération, la chose a esté débatue de part et d'autre et enfin il a passé à dire que la paix dès à présent demeuroit conclue, censée pour telle, et signée pour les articles accordés, et, qu'en rapportant la ratification d'iceux, on Texécuteroit ; que cependant on donneroit des otages, qu'on éloigneroit les troupes, qu'on donneroit route et étappe à vos gardes, gendarmes et chevaux-légers, et à Anguien *.

« Quant aux articles accordés ils sont fort peu considérables, car on renvoyé tout ce qu'il y a d'important comme les debtes, les chasteaux, les fonds nouvellement faits, le Parlement, la Cour des Aydes, le Présidial de Libourne et un article qui regarde le retour deVostre Altesse en son gouvernement, devers le roy.

« Quant à ce qui nous regarde, on est d'accord que Madame et M. le duc iront vous rejoindre et moy aussi ; M. de Marchin, en Liège ; madame sa femme, en Normandie; madame de Longueville en l'une de ses maisons et M. le prince de Conty dans l'une des siennes. De sorte que quand nous aurons

* C'est-à-dire au régiment d'Enghien.

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des passe-ports et une ratification du roy, nous sommes en seureté autant qu'on peut y apporter de précautions parmy les hommes, pourveu qu'on demeure ferme dans la délibération de ce matin ; mais je vous assure que dans Thumeur où l'on est, si MM. Vendosme et de Caudale veulent autre chose, ils n'ont qu'à proposer et ils seront obéis.

« Au reste vous serez bien étonné quand je vous diray qu'après avoir faict de vostre part un présent à M. Balthazar de douze mille escus par une bonne obligation par devant notaire et m'avoir fait les plus grands remerciments du monde, il a fait son traité par lequel on luy laisse le gouvernement de Roquefort et de plus on luy promet la moitié d'une imposition qui avoit esté faite en ce pays-là de la somme de six mille livres pour fournir aux frais du siège qu'on vouloit faire de Tartas, et on fait espérer de luy donner le commandement de la cavalerie^ en Catalogne. Voilà comme va le monde.

« On nous dit que Bergerac et Saint-Foy traite*ront aussi dans peu de temps; pour Chanlof , qui est à Périgueux, et M. d'Aubeterre, qui est à Villeiieove, ils feront assurément tout ce qui est faisable, s'ils sont les plus forts. Enfin, Monseigneur, Vostre Altesse ne voit que trop Taccomplissement complet de tant de mauvais augures que je vous ay fait depuis longtemps. Je vous en dirai davantage quand j'aurai l'honneur de voir Vostre Altesse. Cependant

je ne suis pas peu embarrassé de contenter nos créanciers et tant d'officiers qui ont bien servi et qui n'ont pas un quart de sou.

« Je ne puis dire Tobligation que vous avez à Bordeaux d'avoir souffert toutes les ruines imaginables et d'estre venu au dernier morceau de pain pourvostre service; que je blasme au dernier point les Espagnols qui sont encore rodans vers la tour de Cordouan, sans entrer, ni se poster. Voslre Altesse se souviendra de ce que je luy ai tousjours mandé : Vous debvez, ce me semble à tous, d'escrire et remercier le général et le particulier de Bordeaux qui regrettent ce qu'ils sont contrains par la nécessité de faire et qui croyent qu'ils le regretteront encore bien davantage. Ceux qui ont conclu avec eux la paix ont pourtant trop d'honneur pour leur manquer de parole comme ils Fappréhendent.

« M. le comte de Fiesque a un passe-port pour retourner en Espagne par terre; on n'a pas voulu le laisser passer par l'armée navale, craignant qu'au lieu dé dire à M. le marquis de Sainte-Croix que nous ne pouvions l'assister de rien, il luy diroit de venir, de combattre et de se poster en rivière pour prendre ses avantages sur l'armée de Vendosme et mesme sur Bordeaux; mais Vostre Altesse scait que nous ne sommes pas gens à en user de la sorte.

« On ne veut point donner de passe-port à M. le comte de Maure qu'en prenant l'amnistie qu'il se

résout de prendre et de vous aller voir en suite pour vous informer de tout et particulièrement de Libourne, et, en attendant, ce porteur vous dira le destail de toutes choses.

« Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il conserve Vostre Altesse *. »

Après ces appréciations et ces récits de la situalion tracés delà main des personnages qui jouèrent le rôle le plus important dans ces événements, revenons aux ni^ociations entamées pour la conclusion de la paix. Une députalion composée du chevalier de Thodias, premier Jurât, du président 4e la Tresne^ du conseiller de Boucaut, d'Alaire, de Lauvcrgniac, Dulon, Beautiran, Baritaut, lieutenant parliculior, Mercier, Bacalan et Rodorel ^, avait apporté aux ducs do Vendôme et de Candale le projet de traité on lix^nte-cinq articles arrêtés dans l'assemblée tenue à rilôtel de ville; mais les généraux en chef que les instructions de la Cour obligeaient à sf^ monln^r rigoureux, trouvèrent que les Bordelais faisaient lo^ conditions trop belles pour les princes el pour eux-mêmes. Ils déclarèrent ne pouvoir jamais oonsouUr à des conditions telles que le rétablis- M>meul du prince de Coudé dans toutes ses charges ol «fUivernomonts, la démolition des forts constraits

^ Minute inn^aUo ; iMipiers de Lenel, BihUotkéque nafûmak,

par les armées royales, le rétablissement dans Bordeaux du Parlement et des autres compagnies judiciaires, la suppression de divers impôts.

Les députés peu satisfaits revinrent à Bordeaux rendre compte de l'accueil fait au projet de traité. Une assemblée générale de la bourgeoisie se réunit à la Bourse pour entendre leurs communications. Ils rapportèrent qu'ils n'avaient pas obtenu sur tous les points l'assentiment qu'ils espéraient, le duc de Vendôme leur ayant déclaré que Bordeaux ne devait pas avoir de plus grands privilèges que d'autres vill^qui s'étaient soumises au roi sans faire de conditions ; que néanmoins les deux généraux avaient consenti à examiner les articles proposés et qu'ils les avaient accordés à l'exception de quelques-uns qu'ils avaient jugé à propos de renvoyer à l'approbation du roi ; et qu'enfin ils leur avaient fait deux propositions : la première, qu'ils ne s'opposassent pas à leur entrée avec leurs gardes dans Bordeaux, avant la ratification du traité, pour faire chanter un Te Deumel publier la paix, et qu'ils éloigneraient leurs troupes de la ville ; la seconde condition, à défaut d'acceptation de la première, qu'ils attendraient, avant d'entrer, l'arrivée de la ratification royale ; mais que, dans ce cas, leurs troupes garderaient tous les postes qu'elles occupaient présentement.

Une discussion confuse suivit ce rapport : les uns

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disaient qu'il fallait faire la paix sans marchander sur les conditions ; les autres protestaient en disant qu'il ne fallait pas témoigner tant de chaleur* Le prince de Conti et le duc d'Enghien survinrent au milieu de ce tumulte, accompagnés de Lenet, et des comtes de Maure et d'Auteuil ; quelques assistants crièrent qu'il fallait faire sortir ces derniers et ne soufifrir par respect que la présence des princes. Ils restèrent, mais ils durent assister en sileficeani discussions. On reconnut que, malgré l'arrivée au bas de la rivière de la flotte espagnole, ce "secours tardif ne devait pas faire changer les résolutions prises pour la paix, et l'avis de la majorité fut d^accepter Fofifre des deux généraux en chef à la seule condition qu'ils feraient leur entrée dans Bordeaux, sans être accompagnés de leurs gardes. Les députés furent chargés de rapporter à Lormont le résultat de cette délibération *.

Ils s'acquittèrent de cette mission le 29 juillet ; mais la restriction dont ils étaient chargés ne plut pas et ils revinrent à dix heures du soir à Bordeaux, rapportant cette seule réponse du duc de Vendôme qu'une lettre interceptée adressée d'Espagne au eomte de Marsin par un de ses agents, portait que Sa Majesté Catholique l'avait fait capitaine générai dans ses armée? ; qu'après une semblable révélation^

* Voy. la Gazette, article intitulé : Ventrée des ducs de Vendôme et de Candaïe à Bordeaux.

si les bourgeois de Bordeaux voulaient obtenir la ratification du traité de paix, ils devaient commeneer par chasser tous les suspects. Cette désignation de suspects, avec le changement des circonstances avait naturellement changé d'application quant aux personnes, elle avait cessé de s'appliquer aux partisans du roi pour tomber sur les partisans des princes.

L'assemblée de la Bourse réunie le lendemain, 30 juillet, pour connaître la réponse, fut altérée, mais se sentit, comme il arrive d'ordinaire j d'autant plus portée aux concessions qu'elle rencontrait vis-à-vis d'elle plus de vigueur ; elle n'hésita pas à expulser sur-le-champ de son sein Tavocat général Doussault avec son fils , Nort , avocat du roi au bureau des finances, Voisin et quelques autres, et décida qu'elle n'admettrait plus de conseillers au Parlement, puisque pas un d'eux, s'il eût obéi à l'ordonnance du transfèrement à Agen, ne devrait être présent à Bordeaux. Le conseiller Massiot, qui venait d'arriver en poste d'Agen sur la nouvelle des changements qui s'opéraient, s'étant présenté, se vit même refuser l'entrée, bien qu'il fût le héros et la victime de l'une des plus notables conspirations.

La ferme réponse du duc de Vendôme eut une influence majeure sur la promptitude de la solution ; les princes et les princesses et les principaux chefs ne songèrent plus qu'à quitter Bordeaux au plus

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vite. Quant au prince de Conli qui se séparait du parti, il était d'autant plus impatient d'en finir ; aussi élait-il loin de vouloir profiter des délais que lui accordait son traité particulier. Nous verrons, lorsque nous nous occuperons de lui plus spécialement sur ce point, les mesures qu'il prit pour hâter son départ.

Cette assemblée de la Bourse était encore en séance lorsque le prince de Conti s'y rendit. Son arrivée donna une ardeur plus grande encore aux partisans de la paix, et il fut décidé que les députés repartiraient sur-le-champ pour Lormont afin de signer les articles tels que les voulaient les généraux. Ils revinrent à huit heures du soir, leur mission remplie. Ils avaient arrêté avec les généraux que la publication solennelle de la paix se ferait le lendemain, 31 juillet, dans Bordeaux, et que les généraux y feraient leur entrée le 3 août suivant *.

Voici le traité tel qu'il fut signé avec les modifications apportées en marge des articles par les ducs de Vendôme et de Caudale :

* Voy. sur ces négociations et faits l'article de la Gazette intitulé : Ventrée des ducs de Vendôme et de Candale à Bordeaiue,

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