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CHAPITRE LXXII

Journée du 1" août; messe solennelle célébrée à l'église de Saint-Éloi. — Entrevue du prince de Conti et du duc de Candale. — Journée passée par le prince de Conti chez M™® de Calvimont. — Consultation sur le projet d'enlever M°^® de Calvimont. — Départ de M°^« de Calvimont portée en trousse par un exempt des gardes du prince. — Mystère fait à Daniel ac Cosnac de cet enlèvement. — Sarrasin et du Mesnil se décident à le lui apprendre. — Projet de Gourville de conduire le prince de Conti à Verteuil chez le duc de La Rochefoucauld. — Repas donné par Daniel de Cosnac au prince de Conti. — Ressources de la ville de Bordeaux contre la famine. — Adieux du prince de Conti à la duchesse de Longueviile. — Faux bruits sur la nature de cette entrevue ; document inédit. — Lettre inédite du marquis de Bougy au cardinal Mazarin sur l'influence que pourrait exercer Daniel de Cosnac sur un mariage pour le prince de Conti, du 1er août. — Mémoire chagrin du duc de Vendôme au cardinal Mazarin, du V août. — La rivalité des ducs de Vendôme et de Caudale s'accuse de nouveau au sujet du gouvernement de la Guyenne; document inédit. — Sortie du prince de Conti de Bordeaux, le 2 août. — Le duc de Caudale montre au prince de Conti son armée rangée en bataille. — Influence exercée par cet aspect sur le prince de Conti. — Le prince de Conti se rend au château de Cadillac. — Sortie de Bordeaux, le 2 août, de la duchesse de Longueviile, de la princesse de Condé, du duc d Enghien, du comte de Marsin et de Lenet. — Lettre inédite du roi aux ducs de Caudale et de Vendôme, du 2 août. — La remise de la place de Damvilliers est une des conditions posées au prince de Conti. — Réflexions sur les prescriptions envoyées par la cour. — Connexité de .

la Fronde bordelaise avec l'Espagne et TAngleterre. — Correspondance inédile du ministre de France en Angleterre. — Effet produit sur Cromwell par la pacification de la Guyenne. — La pénurie du trésor ne permet pas de continuer les enrôlements d'Irlandais et d'Écossais. — Entrée solennelle à Bordeaux des ducs de Vendôme et de Candale, le 3 août. — Te Beum à l'église métropolitaine de Saint- A.ndré. — Sermon par le P. Hier. — Le P. Itier nommé à l'évéché de Glandèves. — Splendide souper à l'hôtel de la Bourse. — La journée du 4 août est encore consacrée aux réjouissances.

La journée du l^'août fut inaugurée h Bordeaux par une messe solennelle d'actions de grâces célébrée dans Téglise Saint-Éloi, au milieu de Taffluence de la population. Le départ des princes, princesses et des chefs du parti était fixé au lendemain.

Bien que le prince de Conti eût obtenu par son traité particulier avec le duc de Candale un laps de temps de trois semaines pour sortir à loisir de Bordeaux, et qu'il eût droit à plus d'égards que les autres chefs, puisqu'il abandonnait le parti, néanmoins son impatience était telle qu'il ne voulut user d'aucun délai.

Le lendemain du jour où le duc de Candale avait passé en bateau en vue de Bordeaux, à son retour de la conférence de Lormont, le prince avait fait demander au duc une entrevue à Beigle, entrevue que

celui-ci avait acceptée avec empressement. Leur conférence avait été aussi cordiale d'un côté, que respectueuse de l'autre. Il y avait été convenu que le prince de Conti sortirait de Bordeaux le samedi 2 août pour se rendre au château de Cadillac, où il attendrait, avant de se rendre dans Tune de ses maisons dont le choix n'était pas encore fixé, Tarrivée de ses équipages. Le duc de Caudale devait venir au devant de lui, pour Tescorter^ à une portée de mousquet de Bordeaux.

Le prince de Conti passa chez madame de Calvimont toute la journée du lendemain de celte entrevue ; le soir, rentré chez lui, il fit appeler Daniel de Cosnac et Sarrasin. Ayant donné des ordres pour que personne ne vînt l'interrompre, il commença par ces vers de Cinna :

« Vous qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène, »

Puis il leur dit qu'il voulait prendre leurs conseils sur une affaire importante. Cette affaire consistait à décider s'il emmènerait ou non avec lui madame de Calvimont. Celle-ci avait supplié le prince de ne pas l'abandonner, non seulement comme témoignage de sa passion, mais aussi pour la soustraire à la fureur d'un mari qui la tuerait certainement, et qu'alors il aurait le remords d'être la cause de sa mort et la honte d'avoir abandonné une femme qui s'était perdue pour l'avoir trop aimé ; elle avait ajouté qu'en vin. 9

cas de refus elle était capable de s'ôter la vie, ou, tout au moins, de se laisser mourir de douleur pour avoir été si cruellement abusée, il' Il était facile de reconnaître à l'accent du prince 4tt'il était sensiblement ému de pitié et de tenâi^sse ; mais il déclara pourtant que son plaisir ne lui> serait jamais aussi cher que son honneur, et que c'était sur ce point qu'il demandait conseil. Comme on peut s'y attendre, les avis des deux conseillers furent diamétralement opposés. Daniel de Gosnac fit observer quel retentissement aurait un enlèvement par un prince ecclésiastique; que quelle que fût la complaisance avec laquelle le fâcheux esprit du monde jugeait certaines galantWies, il n'allait pas jusqu'à couvrir de son indulgence un scandale public, et que la mode n'était pas encore reçue d'enlever la femme d'autrui sans encourir une espèce d'infamie. Subsidiairement encore, il fît observer au prince la mauvaise impression sur son compte qu'il donnerait pour jamais à la cour, et la pénible mesure à laquelle il s'exposait, si le mari allant se plaindre, cette femme lui était arrachée par un ordre royal. Sa conclusion fut qu'il fallait la mettre dans un couvent ou dans quelque autre lieu de sûreté ; l'assister de conseils, d'argent et de protection, sans s'embarrasser de sa personne; que le temps, les promesses ou tout autre moyen la réconcilieraient peut-être avec son mari. Sarrasin vit au

contraire dans Tavis demandé par le prince une occasion avantageuse de lui faire sa cour en entrant dans des sentiments qu'il lui était facile de deviner. Il dit que le monde était un peu plus humain qu'un jeune bachelier de Sorbonne, et que s'il était assez porté à la critique pour blâmer cette action, le prince pourrait montrer la plus belle excuse qu'il fût possible. Bien que ce discours flattât la passion du prince, la franchise de celui qui Tavait précédé avait produit trop d'impression pour qu'il osât se déclarer sur-le-champ; il dit qu'ayant quelques jours devant lui avant d'être obligé de prendre un parti il réfléchirait.

Comme le prince de Conti était toujours préoccupé de cette affaire, il s'avisa de vouloir consulter du Mesnil *, son capitaine des gardes. Celui-ci, bien que très attaché à l'honneur et à la personne du prince, n'était pas très scrupuleux en ces matières ; il voulut donc payer en complaisance la faveur de cette confidence. Il conseilla de ne point abandonner madame de Calvimont, ajoutant ce seul tempérament qu'au lieu de l'emmener avec lui dans ses équipages, le prince devait la faire conduire à l'avance dans une de ses maisons où il se rendrait ensuite; il indiqua môme le château de La Grange,

^ n appartenait à la maison du Mesnil- Simon, qui possédait la seigneurie de Beaujeu, en Berry ; un de ses ancêtres fut chargé, sous Charles VIII, en 1501, d'arrêter Philippe de Commines.

i3â SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

auprès de Pézenas, comme un agréable séjour qui ne pouvait, en outre, inspirer au roi aucun soupçon. Il proposa de confier la conduite de la dame à de Menou S son cousin , exempt des gardes du prince, se faisant garant de sa fidélité. Sarrasin étant survenu pendant la conversation se joignit à du Mesnildont Tavis fut définitivement adopté; le prince leur ordonna seulement le secret le plus absolu vis-à-vis de son premier gentilhomme de la Chambre.

Ce même jour, le jeudi, dernier jour du mois de juillet, madame de Calvimont partit pour Pézenas,. portée en trousse sur le cheval de Menou ; un garde portait de même une espèce de demoiselle suivante qui entendait fort bien son métier. Nous rencontrons cet enlèvement confirmé dans une correspondance sans signature adressée de Bordeaux, le 4 août^ au cardinal Mazarin, qui contient ce passage : « Une damoiselle de Bourdeaux, appelée de Calvimont, a suivy M. le prince de Conty, s'est habillée en garçon et a quitté son mary. C'est une des plus belles de cette ville *. »

Madame de Calvimont partie. Sarrasin et du Mesnil ne jugèrent pas à propos de garder plus long-

* La maison de Menou possédait des fiefs en Berry et en Tourraine. Le manuscrit des Mémoires de Daniel de Gosnac, par une altération de l'orthographe si fréquente alors pour les noms propres, porte Demeno; nous avions reproduit dans leur publication cette altération que nous rectifions ici.

* Document inédit; Archives nationales, KK, 1220, f» 418.

temps le secret que le prince de Conti leur avait recommandé. L'un et Taulre, afin que Daniel de Gosnacen prit plus facilement son parti, s'attachèrent À lui démontrer qu'en faisant partir madame de Calvimont pour Pèzenas, ils obligeaient en quelque sorte le prince de Conti à s'y rendre lui-même, le détournant ainsi d'accéder aux insinuations de Gourville qui, pour bien remettre le duc de la Rochefoucauld dans l'esprit du prince de Conti, s'efforçait de persuader à ce prince de se rendre à Verteuil, en Poitou, chez M. de la Rochefoucauld lui-même. Des plaintes réciproques au sujet de la duchesse de Longueville les auraient facilement portés à un rapprochement dont la faveur de Daniel de Cosnac, ainsi que la leur, aurait définitivement fait les frais ; M. de la Rochefoucauld n'aurait pas manqué de reprendre son ascendant d'autrefois, dont le premier usage aurait été d'environner le prince de ses parents et de ses créatures. Daniel de Cosnac avoue dans ses Mémoires que ces considérations, présentées avec toute l'adresse dont Sarrasin était capable, lui firent prendre plus facilement son parti; du reste, il se promit de mettre fin à ce scandale aussitôt qu'il le pourrait, ainsi qu'il le fit plus tard.

Daniel de Cosnac parle, dans ses Mémoires, d'un repas qu'il donna chez lui au prince de Conti, deux jours avant son départ, comme preuve certaine que la crainte de la famine qui avait été mise en avant

par les partisans de la paix et par lui-même comme une des nécessités impérieuses de la capitulation de Bordeaux, n'était qu'un prétexte dont on sut habilement se servir. « Il n'y manquoitrien, dit-il, pour le soin et la bonne chère, de ce que Ton auroit pu se procurer, même à Paris ; et cependant la trêve conclue jusqu'à la prise de possession de Bordeaux, au nom du roi, ne comportoit aucunement la hbre introduction des vivres dans cette ville. » Ce détail d'un repas donné, quelque particulier qu'il puisse paraître, ne manque cependant pas d'un réel intérêt h ce point de vue qu'il constate que ce ne fut pas la crainte de la famine qui poussa les habitants de Bordeaux h ne pas prolonger leur résistance. On s'abusait beaucoup dans le camp royal sur leur dénûment supposé ; ainsi une correspondance, adressée au cardinal Mazarin, le 4 juillet précédent, l'assurait qu'il ne restait plus dans Bordeaux que sept mille sacs de blé et peut-être autant de farine, que les approvisionnements cachés chez quelques riches particuliers étaient fort restreints, et que les chevaux du prince de Con ti ne mangeaient plus d'avoine ; enfin que, par économie, les princes et princesses n'avaient plus qu'une seule table ^

Avant de quitter Bordeaux, le prince de Conti alla faire ses adieux à la duchesse de Longueville.

^ Correspondance inédite sans sïgndiiuve; Archives nationales, KK, 1220, ^268.

Il désira que Daniel de Cosnac fût présent à celte entrevue, que le bruit public fit passer pour avoir été remplie d'aigreur et de reproches violents. Le passage suivant d'une correspondance adressée de Bordeaux, le 4 août, au cardinal Mdzarin,se fait l'un des nombreux échos de ce bruit :

« Samedy matin, le prince de Conty partit de cette ville avec toule sa maison pour se rendre à Cadillac, après avoir souffert une infinité de reproches des plus picants du monde que lui fit la duchesse de Longueville, sa sœur, sur ce qu'il avoit faict sa paix particulière, laquelle il avoit traictée dès longtemps à son iusceu, et de madame la princesse et de cette ville qu'il abandonnoit, ne considérant que ses intérests particuliers. Elle luy dit mesme qu'il estoit indigne du sang de Bourbon, et qu'il avoit trahi M. le prince, son frère, et ruiné les affaires de sa maison, et mille autres paroles que la passion et le despit lui peurent suggérer *. »

L'abbé de Guron, sans pousser les choses aussi loin, écrivit au cardinal Mazarin : «M. deChouppes dira à Votre Éminence le détail du traité de M. le prince de Conty et de la petite aigreur que ce prince a eue avec madame de Longueville ^. »

* Correspondance inédite sans signature; Archives nationales, KK, 1220, fo 392.

* Lettre inédite datée de Bordeaux, le 4 août 1633 ; Archives nationales, KK, 1220, f^ 41*.

Le désir de rétablir les faits dans leur exacte vérité a été cause que Daniel de Cosuac a rapporté cette entrevue dans tous ses détails :

La princesse était seule toute habillée sur son lit ; le prince de Conti, après s'être assis dans la ruelle, commença par ces mots : o Ma sœur, je viens vous dire adieu. » Madame de Longueville, en l'interrompant : « Quand partez-vous, mon frère ? — Demain, à six heures du matin, dit le prince. — C'est bientôt, repartit madame de Longueville. — Quand on a une chose à faire, répliqua-t-il, de laquelle on ne peut se dispenser, il vaut autant la faire promptement que de la remettre. — Peut-on vous demander, dit-elle, oti vous allez? — En vérité, ma sœur, dit le prince, je ne suis pas encore bien déterminé; peut-être que j'irai à quelqu'une de mes maisons proche Paris, peut-être en Languedoc. Je doisdemeurer à Cadillac pendant huit ou dix jours; là je prendrai ma résolution, et je vous la ferai savoir, si vous le voulez. — Vous m'obligerez, dit madame de Longueville, et je serais fort aise d'apprendre de vos nouvelles ; je n'ose pas dire de vous donner des miennes, vu le peu d'intérêt que je crois que vous y prenez. » M. le prince de Conti répondit qu'il aurait toujours pour elle tous les sentiments qu'un frère doit avoir pour une sœur. « Je m'estimerois bien heureuse si je pouvois en être persuadée, » lui dit-elle ; et ensuite il se fît une conversa-

tion qui me parut être assez pleine d'amitié. Ils se promirent de se donner avis des lieux où ils se retireraient et d'entretenir un commerce tel qu'il devait être entre deux personnes si proches. Madame de Longueville se leva pour saluer M. le prince de Conti ; ils s'embrassèrent, selon les apparences, avec beaucoup de tendresse. Elle vint accompagner son frère jusqu'à la porte de sa chambre \

Daniel de Cosnac était demeuré derrière le prince avec l'intenlion de le suivre, après avoir fait à la princesse un respectueux salut ; mais celle-ci s'en apercevant, ne voulant pas le laisser partir ainsi, lui dit gracieusement : « Non, monsieur, je veux vous saluer, » et elle s'avança, pour le faire, de toute sa personne. Daniel de Cosnac répondit par une inclinaison profonde^ sans dire un seul mot, pensant que c'était la plus éloquente manière de reconnaître l'honneur que lui faisait la princesse, parce qu'elle était la plus respectueuse.

Le marquis de Bougy se fit aussi l'écho, auprès du cardinal Mazarin, de l'aigreur prétendue entre le prince de Conti et la duchesse de Longueville ; mais il se trompait moins lorsqu'il parlait de sa brouillerie avec le prince de Condé, puisque l'abandon de la cause de son frère faisait naturellement éclater entre

* Nous avons textuellement reproduit ce passage; mais tout ce qui concerne l'épisode de M™« de Calvimont est également tiré, sans Tôtre aussi textuellement, des Mémoires de Cosnac.

eux la plus complète des ruptures. Nous donnons le post'Scriptum de la lettre de M. de Bougy dans laquelle il prévient le cardinal que Ton pourrait tirer un utile parti de Tinfluence de Daniel de Cosnac sur le prince. Le passage qui concerne la possibilité de porter le prince à un mariage fut le premier germe suggéré à l'ambition du cardinal d'unir une de ses nièces au sang royal, germe qui alla se développant. Le marquis de Bougy, circonstance ignorée jusqu'ici, eut donc Tinitiative de cette pensée et puisqu'il déclarait que tout son bonheur serait de pouvoir imaginer quelque chose qui pût plaire au cardinal, il ne pouvait mieux rencontrer :

« J'adjoute ce mot à Vostre Éminence pour luy dire que j'ai remarqué Monseigneur le prince de Conty estre si brouillé avecq Monseigneur son frère, Madame sa sœur et toute sa famille, que pour poeu que Ton y veuille prendre de soin et de peine, je croy que Ton en fera tout ce qu'on voudra, en lui faisant voir d'un costez beaucoup de douceur de vie, dont il m'a tesmoigné estre fort désireux, des biens, de l'honneur et autres choses semblables, et luy fesaut appréhender, de l'autre, un exil et le contrere de tous ces avantages. Je ne doute point que l'on ne le porlast à tel mariage que Ton voudroit, voir mesme que l'abey de Cosnac et Sarrasin, qui sont les deux qui ont le plus de crédit auprès de luy, feroient à mon avis une bonne partie de ce que Ton

voudroit. Le dernier est fort de mes amis, et je conois un poeu Taulre. Je voudrois estre assez heureux pour pouvoir soeulement m'imaginer quelque chose qui fust au gré de Vostre Éminence, n'ayant point de plus forte passion que lu y plaire, et de luy tesmoigner celle que j'ay pour son servisse ^ »

Le duc de Vendôme, malgré la paix conclue, voyait les choses d'un œil assez chagrin ; il était mécontent au fond que le résultat obtenu fût bien plus rœuvre du duc de Caudale que la sienne; il en voulait au prince de Conf i de ne pas s*être adressé à lui de préférence. Dans son ressentiment, il ne craignit pas de formuler les accusations les plus mal fondées au sujet d'intelligences que ce prince se ménagerait encore en Espagne. Enfin, il dépeignait la situation au cardinal Mazarin sous les plus noires couleurs :

« Lormont, l"aoust 1652.

« Depuis que je suis icy j'ay estudié mon Bourdeaux et l'humeur des habitants ; et je vois clair qu'ils ne se mènent que par la pure nécessité ; que l'esprit de rébellion y règne plus que jamais; et que, les vendanges faites, sy, entre cy et là, vostre prudence n'y donne ordre, ils recommenceront de nouveau.

* Lettre inédite, datée du camp devant Bordeaux, le Jl" août 1653 ; Archives nationales, KK, 1220, 1° 394.

« M. le Prince de Conty, qui apparemment a trompé son party, ne s'en va toutes fois qu'à Pézenas, et retournera de là fort facilement, menasgeant ses intelligences en Espagne, comme il faict par le moyen du comle de Fiesque.

'(( Madame de Longueville ne va qu'à Plassac et peut très facilement se rendre à Bourdeaux ; je suis seur qu'elle enrage, et qu'elle a l'esprit de rébellion si fort enraciné qu'il ne se peut davantage.

« Tous les Bourdelois sont si intéressez que l'argent d'Espagne les portera à ce que l'on voudra; outre qu'ils considèrent et craignent M. le prince en telle sorte qu'ils ne le veulent choquer en façon du monde.

« Ce plan d'affaire pronostique une prochaine récidive, et je ne vois rien qui en puisse garantir l'Eslat qu'en conservant les avantages que Dieu a donnez aux armes du Roy. »

Le duc de Vendôme arrive à cette conclusion qu'il faut tenir les troupes à proximité de Bordeaux et donner le gouvernement de la Guyenne à quelqu'un qui n'ait nulle autre attache que le service du roi; il continue ainsi :

« Au lieu que s'il est tel que je le dis, en moins de deux mois il rendra le Roy maistre absolu de Bourdeaux, et, sans qu'il paroisse aucune violence, il fera que le peuple demandera par grâce : soit la démolilion de leurs murailles, soit la construction

d'une citadelle et la punition de quelques coupables. Dez cette heure, si je voulois les laisser faire, ils demanderoient que Dureteste et Vilars fussent chastiez; mais j'estime qu'il n'est pas temps, l'armée d'Espagne estant encore en rivière et ne se retirant pas, et la paix estant trop fraîche faite pour y faire aucune infraction ou apparente ou autre *. »

11 est certain que le duc de Vendôme pensait lui-même et voulait convaincre le premier ministre que lui seul pouvait répondre au progiamme nécessaire pour faire un bon gouverneur de Bordeaux et de la Guyenne; mais il ne sut y réussir. L'abbé de Guron dans ce passage d'une de ses lettres au cardinal Mazarin oîi il signale les sentiments royalistes et la bonne conduite des protestants, assure que le duc de Caudale avait la même ambition :

« Messieurs les ducs de Caudale et de Yendosme travaillent chacun pour son intrigue à rester gouverneur, l'un ou l'autre, par commission. Je n'en dis que cela à V. E., mais je suis bien obligé de lui dire que Messieurs de la religion ont admirablement bien servi, et qu'ils méritent qu'on le leur tesmoigne *. »

Ainsi qu'il avait été arrêté, le prince de Conti

* Fragments d'un Mémoire inédit du duc de Vendôme au cardinal Mazarin ; Archives nationales , KK, 1220, î^ 398.

* Lettre inédite datée de Bordeaux le 4 août 1053; Archives nationales, KK, 1229, fM14.

142 SOUVENIRS DU RÈGiNE DE LOUIS XIV.

sortit de Bordeaux, le samedi 2 août, dans la matinée ; il n'était accompagné que de Daniel de Cosnac et de Sarrasin, les autres personnes de sa maison étant encore demeurées pour mettre ordre à leurs affaires particulières. Vilars sortit de Bordeaux en même temps que le prince, jugeant prudent de disparaître. Le duc de Caudale attendait le prince de Conti à deux mille pas de Bordeaux, à la tête de trois cents officiers de ses troupes. Il conduisit le prince dans une grande plaine où il avait fait ranger sou armée en bataille ; tous les officiers s'étaient parés. Le prince fut ravi de ce beau spectacle et passa plusieurs heures à le considérer, répétant qu'il y avait bien de la différence entre de vieilles troupes et des troupes nouvellement levées. • L'armée du duc de Caudale était forte de huit mille hommes d'infanterie et de deux mille cinq cents chevaux, en comprenant, il est vrai, pour ces derniers, le corps que devait amener de Tartas le colonel Balthazar qui avait pris l'amnistie *. Ces troupes étaient en bien meilleur état que la pénurie du trésor et le désordre des temps n'auraient pu le faire supposer. Leur aspect inspira au prince le désir de pouvoir lui-même commander un jour une si belle armée et exerça une grande influence

* Lettre inédite du marquis de Bougy au cardinal Mazarin, datée du camp devant Bordeaux, le 1" août 1653; ArcWues nationales, KK, 1220, fo 394.

sur son avenir, puisqu'il le conduisit à renoncera la carrière ecclésiasJique, à laquelle, dès son enfance, il était destiné; à se marier; enfin à devenir, en Catalogne, général en chef des armées royales. Après avoir escorté le prince de Conli jusqu'à Cadillac, le duc de Caudale revint à son camp d*où les circonstances ne pouvaient lui permettre de s'éloigner.

Madame de Longueville partit par eau pour aller mettre pied à terre à Plassac *, et de là se rendre dans sa terre de Montreuil-Bellay, en Anjou ^.

Ce même jour, 2 août, sur les trois heures du soir, la princesse de Condé, avec le duc d'Enghien, quitta Bordeaux pour aller coucher à Blancquefort', et, de là, continuer sa route pour se rendre à Lesparre*, où elle devait s'embarquer. Le comte de Marsin et Lenel accompagnaient la princesse.

Alors que par le départ des princes la pacification de Bordeaux était un fait accompli, la cour, qui ignorait que les événements eussent marché si vite, envoyait des instructions au sujet des conditions à accorder tant au prince de Conti qu'à la ville de Bordeaux. Nous y remarquons Timpor-

* Bourg à 3 kilomètres de Blaye.

' Petite ville à 20 kilomètres de Saumur; nous y avons visité les ruines restaurées dii pittoresque château de cette princesse. ' Bourg à 10 kilomètres de Bordeaux.

* Ancienne viUe fortifiée, capitale du Médoc, sous-préfecture aujourd'hui du département de la Gironde.

iVt SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

lance attachée à la remise de la place de Damvilliers entre les mains du roi, poste important comme point d'appui des opérations de l'armée du maréchal de Turenne; or il suffisait pour cela d'un ordre du prince de Conti, le marquis de Sillery, gouverneur de Damvilliers, frère d^ l'abbé de Sillery, étant, comme on disait alors, domestique de ce prince. Ces instructions étaient contenues dans une lettre adressée en double expédition aux ducs de Vendôme et de Caudale, suivies d'un Mémoire que nous reproduisons également.

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