LETTRE DU ROI AU DUC DE VENDOME
Du 15 juiUet 1653.
Mon oncle, considérant combien la réduction que vous avez faite de la ville de Bourg en mon obéissance est avantageuse à mon service et comme il est important de profiter de cet avantage que selon les avis que j'ai de la quantité de vivres qu'il y a dans la ville de Bordeaux, elle peut soutenir encore longtemps un siège, par famine duquel l'issue pourrait estre incertaine, soit par l'opiniâtreté des assiégez, soit par les divers événements des choses et pour beaucoup déraisons que vous pouvez assez juger, j'ai résolu de faire attaquer ladite ville de Bordeaux par force. Présuposant toutefois que l'armée navalle des Espagnols ne soit pas entrée dans la rivière de Bordeaux, ou près de l'embouchure d'icelle pour y entrer ; que, si avant que vous receviez cette dépêche, ils avoient tenté ou s'ils tentoient le secours sans y réussir, comme il y auroit tout sujet d'espérer de réduire bientôt les assiégez à capituler par l'espérance qu'ils per-
* Minute inédite. Archives du ministère de la Guerre, vol. 140.
droient d'eslre secourus, il ne seroit pas à propos de les attacquer par force. Que si pendant que mes armées de terre seroient employées à faire le siège de ladite ville par force, l'armée navalle d'Espagne entroit dans la rivière, mon intention est que l'infanterie desdites armées soit employée à la conservation des forts construits sur la rivière et à renforcer les vaisseaux de mon armée navalle pour combattre celle d'Espagne en laissant les postes des tranchées suffisamment gardez ; en sorte que les assiégez n'y puissent rien entreprendre, et, après que l'occasion de la mer seroit passée, chacun reprendroit les postes pour continuer l'attaque par force.
Que pour faire ladite attaque par force vous ayez de concert avec mon cousin le duc de Candalle, et, selon les avis que vous aurez de l'état de l'armée navalle d'Espagne, à y employer toutes les troupes des armées de terre que vous et luy commandez, pour former au plustôt trois attaques : l'une à la Bastide qui sera commandée par vous et à laquelle le sieur de Cominges servira sous vous en qualité de mon lieutenantgénéral, et les deux autres du côté de la ville aux endroits qui seront jugez les plus faciles et commodes. Qu'aussy de concert vous vous servirez de l'artillerie et des munitions de guerre qui ont été trouvées dans Bourg et de celles qui sont à la suite de mon armée que vous comandez.
Que s'il est besoin d'y employer une plus grande quantité de munitions de guerre, il en soit tiré de Brouage suivant les ordres qui en seront présentement adressez au sieur d'Estrades, où elles seront remplacées par le moyen du fonds qui a été fait pour les dépenses de la cavalerie de la présente année.
Que pour ne rien obmettre en une affaire si importante, considérant que mon cousin le duc de Candalle pourra avoir besoin des troupes de cavalerie et infanterie qui sont sous la charge du sieur de Sauvebeuf, ou de partie d'icelles, il lui mande de les mener ou envoyer; à quoy, bien que je ne doute pas que ledit sieur de Sauvebeuf ne satisfasse, néantmoins je lui fais adresser une lettre de moy exprès pour ledit sieur de Sauvebeuf, afin qu'il apporte toute ladilligence nécessaire.
Et pour régler toutes choses pour cette attacque en sorte qu'il n'y puisse arriver aucune difficulté, je vous diray que mon intention est que vous preniez le comandement tant du pays d'entre deux mers, que de Bourg et de Libourne, que vous atlacquiez la Bastide et agissiez en outre contre la ville de Bordeaux vers la nier.
Que comme il y a beaucoup plus de troupes dans l'armée que commande mon cousin le duc de Candalle que du côté que vous commandez, je mande à mondit cousin de disposer toutes les troupes qu'il comande pour les deux attacques qui seront à faire à la ville en l'une desquelles il sera en personne et en l'autre il y employera le sieur d'Estrades seul, lequel vous ferez à cet effet passer auprès de mondit cousin et pour lui donner plus de moyens de réussir et d'aider aux troupes que vous mettrez pour cet effet sous sa charge, je désire que vous envoyez avec lui mon régiment de Normandie, ceux de Bretagne, de la Mcilleraye et de Douglas et même celui dudit sieur d'Estrades, lorsqu'il sera arrivé, le tout pour servir sous les ordres généraux de mondit cousin le duc de Candalle jusqu'à l'effet desdites attacques.
a Que pour subvenir aux dépenses des travaux dudit siège en le formant par force, j*ai ordonné un fonds comptant de la somme de soixante mille livres, lequel sera envoyé sur les lieux en toute dilligence au premier avis que je recevray que vous vous serez disposez avec mondit cousin à cette entreprise et que vous l'aurez commencée, sur quoy j'attendrai de vos nouvelles avec autant d'impatience que la chose est importante.
J'ajouterai à cela que j'ai fait faire le fonds pour la solde et subsistance de mon armée navalle jusqu'au mois de septembre prochain, et iceluy compris, suivant l'état qui vous a été envoyé et les avis plus particuliers que vous en recevrez du sieur Chapellain; et d'autant qu'il sera besoin de pourvoir de bonheur à l'approvisionnement de madite armée navalle pendant les six sepmaines qu'elle pourra demeurer en mer après ledit mois de septembre, soit pour continuer à servir dans la rivière de Bordeaux, s'il n'étoit point encore réduit à mon obéissance, soit pour aller ailleurs, ainsy que je l'ai plus particulièrement expliqué au sieur de Brouilly *, je désire que vous m'envoyez un projet de l'état du fonds qu'il faudra faire pour ces dépenses, afin d'y donner ordre ; et me remettant audit sieur de Brouilly de tout ce que je pourrois vous dire plus particulièrement sur ce sujet et même de vous témoigner les sentiments de joye et de satisfaction des bonnes nouvelles qu'il m'a aportées, je ne vous ferai la présente plus longue que pour prier Dieu....
*■ Antoine de Brouilly, marquis de Pieones, chevalier du Saiot-Esprit à la promotion du 3i décembre 1661.
LETTRE DU ROI AU COMTE d'eSTRADES *.
Du 15 juillet 1653.
M. d'Estrades, donnant mes ordres à mon oncle le duc de Vendosme pour l'altacque de Bordeaux du côté de la Bastide, et d'y employer sous lui le sieur de Cominges en qualité de lieutenant-général, au même temps à mon cousin le duc de Candalle pour en faire l'attacque de l'autre côté, où est le corps de la ville, j*ai résolu de vous employer, sous Tautorité de mondît cousin le duc de Candalle, pour faire l'une des attacques qui seront de son côté ; ce que j'ai bien vouUu vous faire scavoir par cette lettre et vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez receue^ vous ayez à passer de mon armée étant sous le commandement de mon oncle le duc de Vendosme, en celle qui est sous celui de mondit cousin le duc de Candalle, et que vous y fassiez en qualité de mon lieutenant-général^ sous son autorité et en son absence, tout ce qu'il vous ordonnera pour mon service avec asseurance que celuy que vous m'y rendrez me sera en singulière considération et sur ce je prie Dieu...
lettre du roi aux ducs de VENDOME ET DE CANDALE *.
Du 15 juiUet 1653.
Mon oncle, ayant sujet d'espérer qu'avec l'assistance divine le siège de Bordeaux réussira heureuse-
^ Minute inédite. Archives du ministère de la Guerre, vol. 140. > Minute inédite. Archives du ministère de la Guerre, vol. 140.
ment sous votre conduilte et sous celle de mon cousin le duc de Candalle, je vous fais cette lettre pour vous dire, ainsy que je fais à mondit cousin, qu'en cas que vous et lui veniez à quelque traitté et capitulation avec ceux qui tiennent ladite ville contre mon service et les habitans d'icelie, vous ne leur accordiez aucun article qui empêche que je ne puisse faire construire une citadelle en ladite ville ou en faire démolir et razer les fortifications et murailles et chastier les plus coupables des soulèvements et de la rébellion de ladite ville, sans aussy que je sois obligé à aucune chose à Tesgard de la séance du Parlement , ny des aulres compagnies qui ont esté transférées hors de ladite ville, ce que je vous ordonne expressément d'observer de concert avec mon dit cousin. A quoy m'asseuraut que vous satisferez tous deux aussy ponctuellement que la chose est importante et m'est à cœur pour le bien et le repos de mon Etat, je ne vous en ferai la présente plus expresse ny plus longue que pour prier Dieu qu'il vous ait...
MÉMOIRE ADRESSÉ AU CARDINAL litAZARIN ^.
A Lormont, le 22 juillet 1653.
Bourdeaux a si fort changé de face qu'on ne le connoit presque plus. Le peuple de cette ville là, qui jusques icy a tesmoigné une aversion espouvantable pour la paix, ne dit plus autre chose par les rues que la paix, la paix ! et ceux-là mesme qui crioient, il y a trois jours, par les carrefours : Vive le prince 1 crient à fleux, vive le Roy !
* Document inédit. Archives nationales, KK, 1220.
Samedi dernier, M. Tévesque de Tulles, suivant les mémoires que recevoit tous les jours le sieur de Boucaud et le P. Bei thod, se rendit à bord de l'Admirai avec eux, pour avoir le commerce plus facile avec leurs correspondants de Bourdeaux, mesme pour faire des conférences avec eux, ainsi qu'ils avoienl tesmoigné le désirer, et pour faire avancer l'armée proche de la ville lorsqu'il en seroit besoin.
Ce mesme jour XX*, la jeunesse de la ville conduite par le sieur Ferrand, se mit sous les armes, au nombre de trois ou quatre mil hommes, et les bourgeois qui gardoient les portes de la ville voulurent aussy garder l'Hostel-de-Ville, afin d'empêcher M. le prince de Conty de s'en rendre le maistre absolu. 11 est bien logé dedans, mais il n'y commande pas ; la bourgeoisie y fait garde, et la jeunesse a fait sortir des prisons les sieurs Dussaut et Filiol, et le père Isthier qui y est encore enfermé, en sortira demain.
Le mesme jour, l'Ormée perdit ses chefs, Dureteste et Villars ne parurent plus, et le dimanche cette canaille fut tout à fait détruite; la ville se mit en armes pour demander la paix, et les pavillons blancs furent arborez sur les clochers des églises, au lieu des enseignes rouges que les Ormisles y avoient mis. Les passeports de M. de Conty pour faire sortir le monde ne furent plus reconnus et les gardes de S. A. qui conduisoient un bourgeois hors de la ville pour l'en chasser, se le virent arracher des mains par les autres bourgeois qui gardoient la porte des Sa linières.
Le sieur de Boucaud et le P. Berthod qui recevoient à tous moments les avis de tout ce qui se passoit et de la disposition où estoient les peuples qu'il
2o0 APPENDICE.
communîquoît à M. l'évêque de Tulles, firent prendre résolution audit sieur de Tulles de partir la nuit pour aller à Bourg, afin d'obliger M. de Yandosme qui s'y estoit rendu après la prise de Libourne, de venir en diligence à Lormont pour ne laisser pas eschaper la belle disposition où estoient les esprits de Bourdeaux. S. A. qui se trouva mal, pria M. Tévesque de Tulles de s'en retourner audit Admirai, avec pouvoir de faire tout ce qu'il jugeroit nécessaire pour le service du Roy.
Le lundi XXl*^, sur les huit heures du matin^ se fit une grande assemblée de bourgeois à la Bource, dans laquelle il fut résolu qu'on ne retarderoit pas plus longtemps à demander la paix, et pour cela on y nomma des députés pour envoyer aux généraux d'armée, qui furent MM. de Virelade et de Bacalan. Pendant ce temps-là le portrait du Roy fut mis sur la porte de la Bource où se faisoit l'assemblée, entouré d'une couronne de lauriers. Un insolent Ormiste proposant d'y mettre celuy de M. le prince, faillit à estre assommé, et l'on courut sur luy en criant : à l'Ormiste !
Durant cette assemblée, nostre armée s'approcha de Bourdeaux, comme nos correspondants l'avoient demandé, et comme nous l'avions promis. L'Elbeuf, la galeasse, deux galères, deux vaisseaux à rames et quelques bruslots allèrent au-dessus de Bacalan, et l'Admirai, avec le Soleil, les escortoit sous voiles.
Ces vaisseaux avancez et ceux des ennemis firent grand feu durant quatre ou cinq heures. Il y eut quelques soldats tuez de part et d'autre, mais nos canons ne tirèrent point sur la ville par l'ordre du commandeur de Neuchèze de crainte de gaster les belles dis-
positions qu'on voyoit dans la ville pour racheminemenl à la paix.
M. de Vandosme qui, quoique malade et fort incommodé, sur les avis qu'on lui avoit donnés que sa présence estoit nécessaire, se rendit icy dans le temps que nos vaisseaux se canonoient avec ceux des ennemis et y attendit tout le jour pour scavoir l'issue de cette assemblée du matin.
Le mardy, sur le midy, trente ou quarante jeunes hommes des meilleures maisons de Bourdeaux et chefs de ceux qui le dimanche avoient mis sous les armes trois ou quatre mil hommes, arrivèrent icy portant le ruban blanc au chapeau pour Fupplier M. de Vandosme de permettre d'ammener M. Boucaud et le P. Berlhod avec eux dans Bourdeaux, auxquels la ville avoit grande confiance, afin qu'ils fortifiassent le peuple dans leurs bonnes intentions et qu'ils poussent conférer avec leurs correspondants. S. A. de Vandosme leur accorda le sieur Boucaud qu'ils ammenèrent sur-le-champ, et leur promit de permettre au P. Berthod d'y aller dans peu.
Une heure après, le sieur de Bacalan, député du corps de ville, accompagné du sieur Ferrand, le jeune, vint faire sa harangue de la part des bourgeois à M. de Vandosme, pendant que M. de Virelade estoit allé vers M. de Caudale pour la mesme fin. Le discours de Bacalan fut plein de grand respect et d'une soumission extraordinaire pour obliger M. de Vandosme d'intercéder auprès du Roy pour obtenir grâce de Sa Majesté pour la ville.
S. A. respondilà la harangue de Bacalan avec des termes pleins de douceur et promit de s'employer auprès de Sa Majesté pour leur faire faire toutes les
grâces qu'ils pourroient espérer de son authorité. "Après cela Bacalan demanda que pendant le traité, il pleut à M. de Vandosme leur permettre de moudre quelques bleds et donner une suspension d'armes. S. A. lui respondit à tout cela en présence de MM. de Bougy el de Chavagnac que M. de Caudale lui avoit envoyés sur le sujet de cetle députation, qu'il ne pouvoit rien accorder qu'il n'eût conféré avec M. de Caudale^ ne voulant rien faire qu'avec sa participation ; mais selon les apparances, on leur accordera ce qu'ils demandent. Demain les sieurs de Bacalân et Ferrand doivent venir pour avoir une response positive, après que les généraux se seront parlez, et lesdits sieurs de Bacalan et Ferrand ont asseuré M. de Vandosme qu'ils avoient envoyé en Angleterre, il y a trois mois, une révocation de ce qu'avoient dit ou fait les députez en Angleterre, et ont promis de la lui mettre entre les mains. Aujourd^huy, sur les neuf heures du soir, M. le chevalier de Mun, capitaine des gardes de M. de Caudale, est arrivé icy, lequel a dit à M. de Vandosme qu'il venoit de Bourdeaux dire à la bourgeoisie que M. de Caudale ne vouloit recevoir aucune proposition d'eux qu'avec la participation de M. de Vandosme, qui envoyé le sieur Butin, secrétaire de ses commandements^ dire aux bourgeois la mesme chose (quoiqu'il l'eût déjà dit aux sieurs de Bacalan et Ferrand).
RELATION DU VOYAGE QUE LE SIEUR BUTIN, SECRÉTAIRE DES COMMANDEMENTS DE MONSEIGNEUR LE DUC DE VANDOSME, A FAIT A BORDEAUX PAR ORDRE DE SON ALTESSE, LE MER- CREDI 23 JUILLET 4653*.
« Ce voiage estoit pour cognoislre à peu près le pouvoir de ceux qui sont présentement en quelque crédit dans la ville, et qui criant la paix font pour cela faire des députations; s'il y a quelque nécessité de les forcer à faire paroistre de si belles dispositions, et si apparemment ce nouveau party sera pour l'emporter audessus de ceux qui ont auparavant gouverné les esprits. Pour en avoir un prétexte honesle, Son Altesse jugea à propos d'escrire la lettre dont la teneur sera insérée au bas de cette relation et de faire faire par le secrétaire de ses commandements la mesme chose qui avoit esté faite le jour précédent par le chevalier de Meun de la part de M. Caudale, civilitez et compliments de celle de S. A. à messieurs les princes, mesdames les princesses, contenant en substance qu'en Testât présent des affaires, Elle avoit envoyé son secrétaire dos commandements pour les assurer qu'Elle leur rendroit autant de services qu'Elle pourroit, dans la condition et dans Testât auquel Elle est. Le secrétaire allant donc pour exécuter ses ordres, en mettant pied à terre à la porte des Chartreux, il apprit que le sieur de Bacalan, avocat général de la chambre de Tédict de Guyenne, estoit dans une maison fort proche de là, et qu'il estoit sur le point de partir pour aller pour une seconde fois à Lormont comme député
^ Document inédit. Archives nationales ^ KK, 1220.
de la bourgeoisie vers S.A. Cela obligea le secrétaire à entrer dans celle maison où il trouva près de cent-cinquante jeunes hommes des mieux faits et des plus quallifiez delà ville^ avec ledit sieur de Bacalan, qu'il tira à part affin de luy dire le suject de son envoy, et que cependant il yroit dans la ville pour faire ce que S. A. luy avoit commandé, Taustre peut continuer son voyage à Lormont, qu'il auroit peut-être différé s'il eust appris par d'autres que par lui son arrivée. Le petit discours qu'ils eurent ensemble en particulier estant fini, le trompette de S. A. qu'il avoit mené avec luy, sonna; et en mesme temps ce ne furent que criz meslés de vive le Roy ! Son Altesse de Vandosme ! et la paix ! Environ cent de celte brave jeunesse l'accompagnèrent depuis cette maison jusqu'à la Bourse, dont la distance est fort grande, et en passant dans chaque rue on y fist les mêmes acclamations et les mêmes criz. Quand le secrétaire arriva à la Bourse, il estoit midy sonné et il y avoit environ demi-heure que l'assemblée estoit finie, et que les bourgeois estoient retirez pour aller disner. La jeunesse députa le sieur Rodorel, l'un d'entre eux (et qui a par sa générosité le plus contribué à mettre les affaires de la ville dans le bon chemin qu'elles semblent vouloir prendre) pour le régaler, ce qu'il fit de fort bonne grâce. Le secrétaire voyant qu'il ne pouvoit rendre la lettre dont il estoit porteur que sur les trois heures, parceque ce ne pouvoit estre qu'en ce temps là que les bourgeois seroient assemblés à la Bourse, voulut profiter de celuy qu'il avoit et il l'employa à aller faire les compliments dont il estoit chargé à messieurs les princes et à mesdames les princesses. 11 commença par madame la princesse et pour y estre introduit, il s'adressa à
madame de Tourville qui le fit entrer dans la chambre de celle Altesse, laquelle répondit qu'elle esloît bien obligée aux bontez et aux civilitezde M. de Vaadosme. Il fut ensuite chez M. le duc d'Anguien, conduit par M. le comte d'Auteuil, son gouverneur; et lorsqu'il en sortit pour aller chez M. le prince de Conty, il le rencontra et fut obligé de luy dire qu'il alloit chez S. A. pour luy faire les civililez et les compliments de M. de Vandosme, auxquels il respondit de mesme que madame la princesse ; mais sur un ton assez aigre et qui fut encore fomenté par Marsin. 11 dit au secrétaire que ce n'estoit pas la forme et que les affaires n'estoient pas encore en estât qu'on peust aller et venir sans passeport. A cela le secrétaire répondit que plusieurs personnes allant et venant librement de la ville à Lormont, M. de Vandosme avait d'autant plustôt crcu le pouvoir envoier sans cette précaution, qu'il ne venoit que pour lui faire des civilitez de la part de S. A. Le prince se contentoit de ces raisons ; mais Marsin opiniastra et emporta qu'on donneroitaii secrétaire un gentilhomme et le sieur Desloges pour l'observer et qu'on le conduiroit dans un caresse jusques sur le port pour le faire embarquer, comme on avoit fait le jour précédent au chevalier de Meun. Le secrétaire avoit mené un homme avec luy auquel il fit signe d'aller à la Bourse donner avis de ce qui se passoit, et pour luy en donner le loisir, le secrétaire qui connoit, il y a assez longtemps, le comte d'Auteuil, l'entretint de choses indifférentes environ demiheure. Marsin s'impatientant de ce que la conversation estoit de si longue durée, il obligea enfin le secrétaire de monter dans son carosse avec ses deux observateurs ; et lorsqu'il fut au bas de la rue du
Chappeau-Rouge, environ trois cents personnes, dont le tiers avoient les épées nues, le firent sortir de carosse, lui dirent que TAssemblée le demandoit à la Bourse et firent fuir bien \ile ces deux personnages qui avoient la commission de l'observer. Ces trois cents libérateurs furent en un instant grossis d'un bien plus grand nombre, qui conduisirent le secrétaire, comme s'il eust esté leur victoire et leur triomphe, avec des criz continuels de vive le Roy ! qui furent encore redoublez dans la place de la Bourse et à l'entrée de la porte au-dessous de laquelle avoit esté mis le portrait de Sa Majesté. Quand il fut monté dans la grande salle, où il trouva près de deux mille personnes, celuy qui luy parla d'abord fut le chevalier Thodias, jurât, lequel, estant entièrement dévoué à M. le Prince, se mit à dire: « Prenons garde, Messieurs, cet homme est peut estre venu pour nous trahir et pour nous mettre la corde au col, » Sur cela, le secrétaire se rescria vigoureusement et dit que c'estoit bien mal interprêter les bonnes et sincères intentions de S. A. de Vandosme qui n'avoit d'autre but que celui d'aider la bourgeoisie à rentrer dans son devoir et à leur procurer la paix et le repos qu'ils souhaitent. Ce discours pleut si fort à l'assemblée que si ce jurât ne se fustpromptement retiré, il lui seroit sans doute arrivé quelque insulte. Après cela cette assemblée obligea le secrétaire à faire le récit de quelle manière il avoit esté traité à l'archevêché par M. le prince de Conty qui fut averly de ce qui s'étoit passé, ce qui l'obligea (le monter en caresse et de venir diligemment à la «ourse; et comme la relation du secrétaire finissoit, Il passa dans la salle accompagné de Marsin, du comte (le Maure, de Balthazar, et entra dans la chambre du
Conseil, où il ne demeura qu'autant de temps qu'il en fallut pour tascher de donner soubçon du voiage du secrétaire. Mais tout ce qu'il put dire ne lui produisit aucun fruit, et il eut cette mortification d'entendre en sa présence crier : Vive le Roy et S. A. de Vandosme ! Forre Marsin ! tant en entrant qu'en sortant de la Bourse. Le secrétaire rendit la lettre dont il étoit porteur ; il exposa sa créance, et on lui fit toutes les civilitez immaginables; on obligea mesme Thodias à luy donner un passeport, et environ trois cents jeunes hommes le conduisirent à l'embarquement avec les mesmes cris qu'auparavant, toutes les rues estant pleines de monde qui attendoit pour le voir repasser.
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