MONSIEUR DE BORDEAUX A MONSIEUR DE BRIENNE
Monsieur,
Je ne suis point encores plus advancé dans mes ne« gotiations dont ayant envoyé ce matin faire quelques plaintes à Monsieur le Général, il m*a mandé qu'il en parleroit au Conseil ; mais je n*espère pas mieux et certainement Ton veut que le traicté d'Hollande précède celluy de France. Les députtez quy sont icy traictent tous les jours et sont mesme cette après-disnée en conférence, sans que j'en aye aucune communication, sy ce n'est que quelquefois en passant ilz me disent estre encore dans ces termes généraux. L'on m'assure néantmoins que leur traicté est fort advancé et que la seulle difficulté sera de faire consentir touttes ces provinces. 11 semble par là qu'on veuille que les dépultez de celle d'Hollande accordent quelques conditions dont les autres ne pourront convenir,
' Tous les documents inédits qui font partie de cette note, à l'exception du dernier, sont tirés des Archives du ministère des Affaires étrangères, Angleterre, vol. LXÏ, pour les lettres de M . de Bordeaux au cardinal Mazarin ; et vol. LXII, pour les lettres de M. de Bordeaux à M. de Brienne.
et l'on croid que c'est touschant le prince d'Orange et que c'est la seureté que les Angloys demandent. Quant au desdommagement il ne s'en parle presque plus et ils en sont maintenant sur l'ajustement du commerce, l'on veut aussy qu'il se fasse une union très estroite entre les deux Républiques et que la province d'Hollande se sépare des autres, sy mieux elles n'ayment y consentir. Ce pourroil bien estre le sujet pour lequel l'ambassadeur reste à la cour et ne presse plus tant, quoy que de plusieurs costéscet advis m'ayt esté donné, néantmoins jusques à cette heure, je n'en ay rien tesmoigné à ces députez; mais ma pensée estoit de chercher l'occasion d'entretenir un d'entr'eux qu'on dict estre d'un sentiment diflférent et de tascher d'en descouvrir quelque chose. Il me semble qu'en y procédant de la façon, je ne pêcheray point contre la conduite qu'il vous plaist me prescrire. Le commissaire quy est icy de la part de la reyne de Suède, me confirme ces mesmes advis et les procédés des députtez, après les reproches qui ont esté faicts à leur ambassadeur et par M. Brasset, en Hollande, me persuadent facillement qu'il se passe quelque chose dont ils ne veullent pas me faire part. Il eust esté néantmoins fort à propos d'agir de concert et je ne puis m'empescher de croire que ces messieurs icy ne soient bien plus diffîcilles après l'accommodement. La pluspart lesmoigne fort appréhender la réduction de Bourdeaux, et peut estre s'ils estoien ta recommencer, nous aurions bien de la peyne à esviter l'efifect de leur mauvaise volonté. J'ay asseuré les officiers irlandois que dans peu de jours, ils recevroient quelque favorable response ; et, quoy qu'ils tesmoignent estre fort pressés de conclure^ si elle arrive dans la huitaine nous serons
encore en estai d'oster ce secours fort considérable à M. le prince. Je n'ay pas manqué de leur faire veoir qu'on se moquoit d'eux quand on asdgnoit le payement de la levée sur des places de guerre et le bien quy est en France. Ung gentilhomme escossois m'offre de passer aussy ung régiment en France et mesmes s'est mis en debvoir d'en obtenir la permission. Je l'entretiens d'espérance, afin que, sy Sa Majesté n'agrée pas son service, je puisse toujours recongnoistre par la response quy luy sera rendue quel est l'esprit de ce Conseil. Tous les autres ministres quy sont icy n'ont rien faict et les affaires sont assez tranquilles, quoy qu'en Escosse les montagnards ayent faict une descente. Le sieur Brasset, par sa dernière despesche, m'escrit que ne pouvant plus subsister en Hollande, faute de payement, il est obligé de s'en retourner en France, mesmes sans attendre son congé, et me prie d'obtenir de cet estât un passeport pour la seureté de son retour. Mais^ comme la conjuncture des affaires ne permet pas qu'il abandonne ce pays, j'ai creu. Monsieur, vous en debvoir informer, afin que sy vous le jugez nécessaire sur les lieux. Messieurs des finances puissent luy donner un moyen de subsister.
Je puis bien avecq raison faire la mesme plainte et vous prier très humblement. Monsieur, de voulloir considérer que je ne suis pas assez puissant pour servir le roy sans recevoir des appointements que l'on donne à ceux quy sont employez dans des pays où la despence peut estre non pas sy grande et où l'on peut servir Sa Majesté avecq moins de frais extraordinaires. Cette vérité se peut facillement persuader à ceux quy considéreront quelles intelligences je puis avoir trouvées. La bienveillance dont il vous plaist. Monsieur, m'ho-
norer me faict prendre cette liberté et me donne lieu d'espérer que vous continuerez vos grâces à,
Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,
De Bordeaux.
A Londres, ce 1V° aoust 1653.