MONSIEUR DE BORDEAUX A MONSIEUR DE BRIENNE
Monsieur.
J'avois creii pouvoir par cet ordinaire faire savoir Fintention du présent régime. Monsieur le Général n/ayant luy-môme dict que le Conseil me rendroit responce aujourd'huy ; mais je n'ay ouy parler de rien, et mcsmes, par la conversation que j'eus avec luy dans une promenade où j'eus loisir de luy toucher tous les points contenus dans vos instructions, comme de Son Eminence, il me paroist peu eschauffé pour la France. La première responce qu'il me fist sur ce que je luy dis que le Roy estait très porté à raccommodement des deux nations, fust que « Justiim bel' lum prestabat iniqua pace » , et, lorsque je luy témoignay que Sa Majesté avoit subject de se louer de ce que les rebelles n'avoient obtenu aucun secours de cet Estât, il me dict qu'ils avoient assez d'affaires chez eux et que les Espagnols espéroient le pouvoir donner. Ce n'est pas que certainement ils n'eussent peu accorder quelques vaisseaux sans beaucoup diminuer leurs forces, et nous ne debvons point nous plaindre qu'ils ayent souffert que des marchands en louassent à l'ambassadeur d'Espagne, puisque l'on
m*en a offert aux mesmes conditions et qu'on n*a point permis à aucun matelot d'aller servir, ce quy a faict que lesdicts vaisseaux ont esté inutilles.
Nousavonsplus subjectde nous plaindre du retardement et de ce que Ton traite tous les jours avecq les autres ministres estrangers et parlicuUièrement avecq les Hollandois dont je n'ay point ouy parler depuis huict jours, quoy que nous logions porte à porte. C'est l'effect qu'ont produict les reproches faicts à leur ambassadeur par Monsieur Brasset, en quoy je ne me suis point trompé, leur première conduicte m'ayant donné subject d'attendre une telle suitte. La consolation que nous debvons avoir est que, Bourdeaux se trouvant réduict, nous ne debvons plus rien craindre, sinon pour le commerce dans lequel la France estant en estât d'incommoder l'Angleterre, les marchands intéressés aux prises du prince Robert se plaignent toujours qu'on leur donne de belles paroUes, mais que l'on ne voit point d'exécution. Monsieur le Général m'en touscha ung mot et il seroit nécessaire pour accommoder nos affaires de leur donner toutte satisfaction par quelque voye extraordinaire, afin que, sy la nouvelle de cette justice ne produict icy aucun effect, l'on soit en estât de les retenir.
Il ne sera pas nécessaire d'user de grandes raisons envers les Irlandois. Ils se sont entièrement engagés depuis deux jours avecq Monsieur le prince. Quand Sa Majesté sera en estât d'en lever, nous trouverons assez d'autres commodités. Celle-là me paroissoit advantageuse parce qu'il falloit peu d'argent et que Messieurs des finances sont assez aguerris contre les créanciers du Roy. La confirmation de Testât de Bourdeaux a faict reconquérir le peu de bonne volonté
que la pluspari ont pour la prospérité de nos affaires. Les députiez m'ont envoyé ce soir demander audiance sans déclarer ce qu'ils désirent de moy. Je ne m'engageray à rien quy soit contraire au traicté que Messieurs les généraux peuvent avoir faict avec la ville. L'on veut que ce nouveau Parlement n'agisse pas dans un même esprit. Comme il est composé de gens quy se croyent inspirés, il ne faut pas s'estonner qu'ils aient quelques fois des pensées différentes. L'on continue des levées de soldalz, et depuis deux jours Ton en a embarqué beaucoup dans les vaisseaux quy doibvent aller joindre la flotte.
J'ay, Monsieur, très grande joye que le cheval angloys se soit trouvé propre pour vostre service, mais encore plus grande de ce que vostre santé vous permet de le monter. S'il vous eust pieu me faire scavoir que vous en désiriez ung autre, je n'aurois pas envoyé à Monsieur du Piessis, depuis huit jours, celluy que je vous avois destiné. Il s'en pourra trouver quelqu'un en sa place, de quoy j'auray soing tout particulier et de tout ce qui pourra vous confirmer que je suis avec respect,
Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Bordeaux.
A Londres, ce VII* aoust 1653.