‹ Souvenirs du règne de Louis xivChapitre 27 sur 100 · M. DE BORDEAUX AU CARDINAL MAZARIN · texte numérisé non relu

M. DE BORDEAUX AU CARDINAL MAZARIN

Monseigneur,

J aurois déjà rendu compte à Vostre Emiuence de l'effect qu'ont produit ses lettres à Monsieur Cromwel

s'il eust voulu recevoir mes visites, ou si l'occasion se fust plus lost présentée de luy parler. Je le trouvai seul la sepmaine passée dans une promenade où j'eus tout le loisir de luy témoigner la bonne volonté du i*oy et l'estime que fait Voslre Eminence de son amitié et le désir qu'elle a de luy donner des marques de la sienne et d'entretenir une estroite correspondance. 11 me dict d'abord qu'il se sentoit fort obligé à Vostre Eminence de ses civilités et de son affection ; qu'elle pouvoit faire estât de ses très humbles services; que le Conseil avoit accordé le passeport que je demandois *, et que dans peu de jours je recevrois response à mes propositions ; mais il ne parla point de la correspondance, ny dans le reste de la conversation qui fust d'un quart d'heure, quoy que souvent mes discours l'obligeassent de s'ouvrir sur césubject. Je n'oublié pas en suilte de toucher tous les points et raisons de la dernière instruction que m'a envoyée M. le comte de Brienne pour luy faire recognoistre l'avantage que recevroit l'Angleterre de l'union avec la France et pour esloigner les soupçons que le séjour du roy d'Angleterre à la cour donne à cet Estât. Sur quoy il me dict n'avoir point receu depuis quelques jours des nouvelles de ce qui s'est passé touchant la restitution des marchandises prises par le prince Robert. Je l'assurai que sa seule considération leur feroit obtenir satisfaction et me servis de tous les autres termes obligeants qui pouvoient l'engager à une liaison avec Vostre Eminence et à s'expliquer sur les

* Pour envoyer en France quelques chevaux achetés en Angleterre. Toule rinfluence diplomalique de l'ambassadeur du cardinal Mazarin, nous n'osons pas dire du roi de France, se bornait ù ce nriince résultat.

affaires publiques, luy tesmoignant mesme que nous avions subjectde nous louer de ce que durant son administration, les rebelles de France n'avoient receu aucune assistance de cet Estai, qui n'a certainement accordé aucune frégate pour le secours de Bourdeaux, ni mesme la liberté d'embarquer des matelots pour six vaisseaux marchands que l'ambassadeur d'Espagne avoit nolisés et qui sont encore dans la Tamise*. Toutes mes instances ne le purent faire sortir hors des compliments généraux, ny entrer en matière ; ce qui me donne lieu de croire que Vostre Eminence doit seulement attendre de luy civilités dans les rencontres particulières, mais peu de relation pour les affaires publiques dont il affecte de se descharger entièrement sur le Conseil d'Estat ; et, quoy qu'il me parust peu eschauffé sur nostre accomodement, néantmoins j'ai receu depuis une response du Conseil que j'envoye à M. le comte de Brienne, et sur laquelle j'ay demandé audiance ce matin^ qui est ordonnée pour demain. Cette diligence, après trois mois d'attente, ne se peut attribuer à la conjuncture présente de la guerre de Hollande, ny aux refus que font les députtez de consentir à une coalition ou incorporation semblable à celle d'entre

l'Angleterre et l'Ecosse que ceux-cy leur demandent. Us ont déclaré n'avoir point pouvoir d'accorder une

^ Ces compliments si peu mérités et si inutiles sont le comble de la platitude. Nous avons fait connaître, p. iSO, l'obstacle qui avait empêché ces vaisseaux de prendre la mer.

Lingard, bien qu'Anglais, ne peut retenir dans son Histoire d'Angleterre l'expression de l'indignation que lui inspire la politique du cardinal Mazarin et de Fambassadeur de France.

telle proposition; qu'ils s'en relourneroîent si la paix ne se pouvoit faire à d'autres conditions. Cependant les deux flottes sont aux mains depuis deux jours ; mais les vents ont empesché d'avoir aucunes nouvelles du combat dont l'événement fera peut eslre changer les propositions.

Les sieurs Darcy et Preston sont arrivés. Je n'espargneray ni mes seings, ni mon crédict, pour seconder leurs bonnes intentions et j'ay desjà engagé l'ambassadeur de Portugal d'emmener le dernier. Son départ sera bien tost, le Conseil luy promettant de signer le traicté de paix cette sepmaine.

J'aurois déjà envoyé les quatre chevaux que Vostre Eminence m'ordonne de faire achepter si Monsieur le Général m'eust donné le passeport aussy tost qu'il me le promist. Après l'avoir attendu longtemps, il me renvoya au Conseil, se chargeant néantmoins d'en estre le solliciteur aussy tost que le gentilhomme qui en est aller passer dix à Calais sera de retour. Il en ira chercher dans la province, ne s'en trouvant pas maintenant à Londres.

L'on m'a fait voir quelques tapisseries fort belles et riches, entre autres l'histoire d'Abraham. Vostre Eminence s'informera, s'il luy plaist, de ce qu'elle peut valoir et m'ordonnera jusques où je la feray enchérir, lorsqu'elle sera exposée en vente, afin que je luy puisse faire cognoistre présentement par ces petits seings et par de plus grands services, lorsque ma bonne fortune m'en donnera les occasions, que ma plus forte passion est de mériter la bienveillance et la confiance dont elle honore celuy qui après ces grâces peut prendre la qualité de,

Monseigneur, Yoslre très humble, très obéissant et très dévoué serviteur,

De Bordeaux.

De Londres, ce XI^ aoust 1G53.

Page 1