M. DE BORDEAUX A M. DE BRIENNE
Monsieur,
Jeconféray niardy avecq lés commissaires du Conseil et leur rendis une responce conforme à ce que j'ay desjà escript par ma dernière. Us me pressèrent de leur présenter des articles de paix et de leur donner le nom des commissaire* quy doibvent travailler à la liquidation des prises : et sur ce que je leur tesmoignay n'avoir point d'autres propositions de paix à leur faire, si non le renouvellement des anciens traictez, suivant l'ouverture quy m'en avoit esté faiste par le Conseil d'Estat précédent, ils me dirent que comme dans tous les anciens traiclez il estoit parlé du Roy d'Angleterre et que ce gouvernement estoit fort différent, ils prétendoient aussy faire un traicté nouveau et fondamental dans lequel il ne seroit point faict mention des autres qui pourroient seulement servir de mémoire pour celluy que nous aurions à dresser présentement. Surquoyje leur proposay qu'ils eussent à nommer quelques uns d'entre eux pour travailler ensemble et faire ung extraict de ce quy est contenu dans tous les anciens traictez et en dresser un tout nouveau ; et, pour ce quy est de la nomination des commissaires, qu*il y seroit satisfaict aussy tost que le traicté seroit signé.
Ils remirent la responce après que le Conseil en auroil esté informé.
Deleujs discours je puis juger que, soit par un principe de \anité affin de pouvoir dire que nous leur demandons la paix, ou parcequ'en effet il paroit fort peu d'entre eux quy ayent jamais eu la moindre cognoissance destraictez de paix, ils refuseront d'agirensemble et me presseront de leur présenter le traiclé tout dressé pour le faire examiner en particulier; et quoy qu'il pûst avoir quelque chose contre la bienséance que je sois icy comme un postullant, néantmoins il me semble à propos de passer pardessus cette cérémonie, s'ils demeurent d*accord de continuer en ma dernière responce.
Sur ce fondement, je fais ung extraict du traicté de 1606 et de tous les articles quy r gardent la liberté du commerce contenus dans ceux de 1610 et autres faicts jusqu'en 1632, quy me serviront de modelle pour celluy dont il s'agit maintenant. Si vous jugez, Monsieur, qu'il faille adjouter quelque nouvelle clause ou faire mention d'autre chose que d'une paix et alliance ordinaire et du traficq, vous m'en envoyerez, s'il vous plaist, les ordres, et s'il m'est faict aussy quelque nouvelle proposition , je ne l'accorderay point sans que Sa Majesté en soit auparavant informée.
Les affaires de deçà estant maintenant dans une haute prospérité, apparemment mon traicté n'ira pas trop viste.
La nouvelle arriva hier au matin de l'entière desfaite des Hollandois. Tromp sortit le jeudy avec quatre-vingt-dix vaisseaux et passa au travers la flotte d'Angleterre pour en aller joindre vingt-cinq que com-
mandoit Wilte*. Le vendredy, entre le Texel et la Haye, le combat se commença sans aucun advantage bien considérable de part et d'autre. Le samedy, la violence du vent empescha que les deux floltes ne se pussent joindre ; mais le dimanche, le temps estaût favorable, le combat se renouvella avecq plus dechalleur qu'auparavant, et d'abord l'admirai ayant eu son mast emporté fut mis hors de service. Sept autres des plus grands vaisseaux furent traictez de mesme et quantité d'autres brûlez ou coulez à fonds, les Anglois n'ayant vouUu en conserver aucun pour ne se point affoiblir d'hommes et la desroutte fut telle que le lendemain il ne se trouva qu'environ soixante vaisseaux du reste de la flotte hollandoîse que les autres poursuivoient encore, ce quy faict croire que quelques vaisseaux ont esté obligés de se retirer vers les costes de Dannemarcq. Ceux-cy ne se vantant que de trentecinq vaisseaux coulez à fonds ou bruslez et n'en ayant perdu qu'un seul avec un bruslot, quoy que trente vaisseaux de leur flotte quy sont allés vers le nord ne feussent point à cette occasion.
Cette prospérité les rendra bien fermes dans la cohalission qu'ils prétendent des deux républiques. Les députtcz de Hollande m'estoient venus veoir la veille et, après beaucoup de protestations qu'il ne s'étoit rien passé dans leur négociation dont je n'eusse eu part, ils me dirent que ce Conseil venoît de leur envoyer ung escript conforme au préceddent dedans lequel ils insistent toujours à l'incorporation*,
* Dans ceUe longue et terrible bataille navale, les Anglais étaient commandés par Blake, Monck, Dean, Penn et Lawson; les Hollandais, par Van-Tromp, Ruyler, de Witle et Everstens.
^ L'annexion de la Hollande à l'Angleterre était la visée favo*
et que n'ayans pas pouvoir de leurs Maistres d'accorder une proposition semblable, ils avoient pris résolution de se retirer, mais qu'ayant considéré que leur retour estoit une rupture entière, il leur sembloit plus à propos d'envoyer seulement deux d'entre eux pour informer Messieurs les Généraux et recevoir leurs ordres, et me prièrent de leur vouloir donner mon ad vis sur ce dessein. Après les civillitez ordinaires, je leur tesmoignay beaucoup de desplaisir de ce que leur traicté n*estoit pas en meilleur estât, que le bruit commun m'avoit donné lieu de croire qull estoit plus advancé et qu'ils ne pouvoient mieux faire que d'entretenir leur négociation, principallement n'ayant point encore nouvelles de l'évènnement du combat.
Les deux qui sont partis aujourd'huy m'ont veu ce matin et dict que ce Conseil, en leur envoyant le passeport, insisloit toujours à la mesme proposition; mais qu'ils ne croyoient point qu'elle pust estre agréable à leurs supérieurs, et qu'ilz avoient grand besoing d'estre assistez de leurs alliez ; et certainement sy on laisse faire ceux-ci, ilz ruineront la Hollande ou ilz rincorporeront à leur République.
M'entretenant sur celte matière avec le commissaire
rite de Gromwell. Des prédicateurs anabaptistes, Feakes et Powell, faisaient, tous les lundis, des sermons sur ce thème devant un nombreux auditoire. Bevernigh, Tun des ambassadeurs hollandais, étant allé les entendre, écrivit ainsi ses impressions dans une lettre : « Le but de ces prédicateurs est d'abattre les gouvernements et de soulever le peuple contre les Provinces-Unies. Étant dans rassemblée des saints j'ai entendu une prière et deux sermons. Mais, bon Dieu ! quelles cruelles, quelles abominables, quelles horribles trompettes d'incendie, de meurtre et de flamme ! » Histoire d'Angleterre^ par Lingard.
de Suède, il y a quelques jours, il me tesmoignoitqije sa maîtresse ne s'esloigneroit pas de secourir les misérables ; à quoy je ne respondis que par des souhailz que faisoit Sa Majesté de voir la paix fleurir entre tous ses alliez. Dieu veuille que ceux-cy soient dans le mesme sentiment, mais suivant l'opinion commune ils ont maintenant de grands desseins et prétendent que toutes les autres puissances joinctes ensemble ne seront pas capables de s'opposer à leur grandeur quand ilz auront uni à cette République les Estats de Hollande. Quelques uns m'ont asseuré que leurs desputtez estoient convenus d'une union aussy estroite avec l'Angleterre qu'elle l'estoit entre les sept Provinces. L'on m'asseure aussy que dans Tune de leurs conférences ils ont dit que la France les recherchoit d'une union estroicte, que les articles en avoient esté envoyés à Messieurs les Estats, parmy lesquels il y en avoit quatre secretz dont ils n'avoient la connoissance, voulant néantmoins faire croire qu'ils regardent l'Angleterre. S'il s'est passé quelque chose d'approchant avec l'ambassadeur de Hollande, ce procédé fera cognoistre de quel esprit ils agissent ; et l'on me veut persuader qu'il me sera faict icy des demandes assez hautes. Sy cette victoire est telle qu'on la publye, ils seront en estât de menacer et certainement l'armée demeurant dans la mesme unyon, et la France et l'Espagne dans la guerre, rien n'est capable d'abaisser leur orgueil.
Je suis, Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,
De Bordeaux.
A Londres, ce XIY« aoust 16b3.