‹ Souvenirs du règne de Louis xivChapitre 29 sur 100 · M. DE B0RDEÀI3X A M. DE BRIENNE · texte numérisé non relu

M. DE B0RDEÀI3X A M. DE BRIENNE

Monsieur,

Le Conseil d'Estat ne m'a pas encore donné sa resp.once sur les propositions quy furent faites dans la dernière conférence, quoy que les commissaires m'eussent tesmoigné assez d'empressement pour venir à une conclusion; mais il ne faut pas s'estonner s'il y a quelque changement puisqu'ils ont reçu depuis ce temps là nouvelles de leur prospérité, et je meurs de peur qu'ilz ne manquent jusqu'à ce que ces dits députtez de Hollande* qui sont allez rendre compte à leurs maistres ne soient de retour, estant adverti par plusieurs que c'est le dessein de ce gouvernement de ne rien conclure avec nous jusqu'à ce que le traiclé de Hollande soit faict ou rompu. Plusieurs me donnent à entendre que ces dits députez se sont vantés que nous pressions l'ambassadeur de Messieurs les Estats d'une union fort estroicte. Les Anglois ne manquent pas aussy de leur faire veoir qu'il ne tient qu'à eux de renouveler la paix avec la France ; ainsy nous servons aux uns et aux autres d'aiguillon pour haster leur accommodement; mais, quoy que disent les HoUandois, la politique d'icy, aussy bien que celle de France, veut que leur condition soit bien meilleure s'ils paroissoient agir de concert avec nous, ce qu'ilz affectent plus que par le passé et ne font pas difficulté de me venir veoir, quoy que dans les commencements ils m'eussent prié de ne pas trouver mauvais s'ils en usoient autrement. Ma pensée avoit esté d'entretenir

* Saint-John et Strickland.

Iç sieur Tongstal, député de Frise, ei je croyois mesme, après les lettres de M. Brasset, qu'il chercheroit l'occasion de me veoir, mais il faut attendre son retour. Le députté de la province de Hollande *, qui reste icy, m'a dict ce matin avoir ordre de ses Maistres de me faire savoir que comme MM. les Estats en corps ont résolu qu'à Tad venir nulle personne de haute condition neseroit receue dans leur pays sans leur avoir demandé permission d'y entrer, les Estais particuliers de la province de Hollande avoient aussy pris la mesme délibération, et pour m'oster la pensée que cela regardoit le Roy d'Angleterre, il m'a parlé du marquis de Brandebourg quy alloit et venoil souvent chez eux sans le faire savoir auparavant.

11 m'a aussy tesmoigné beaucoup de deflinnce de la Reyne de Suède. Il ne croit pas que la victoire des Anglois ait esté aussy grande, quoy que ce que je vous ay escript par ma dernière passe pour certain, sy ce n'est quePadmiral Tromp ne joignit le vice-admiral Witle que la nuit du samedy au dimanche, et que le premier jour le combat se fit entre Tromp et environ trente vaisseaux anglois. Toute la flotte s'est venue refaire à Yarmouth, Elle a perdu sept capitaines, environ quatre cens soldats et sept cens de blessés, et emmenèrent mille prisonniers; mais elle est en assez mauvais estât pour ne pouvoir encore sortir de quelques semaines. Celle de Hollande est entrée dans le Texel.

Depuis peu de jours j'ay esté adverty de plusieurs cndroicls, et mesme par le sieur d'Arcy, que ce Conseil avoit esté informé de son arrivée et le soupçonnoit de

' Beverninghk.

venir icy fomenter quelque soulèvement pour le Roy d'Angleterre, Pour prévenir ces mauvaises impressions, j'ay creu devoir dire audit sieur d'Arcy de surceoir toutes ses menées jusqu'à ce que mon traicté me permette de demander un passeport pour sa seureté, ne jugeant pas que quand il auroit à réussir dans son dessein que le succès en fût si advantageux qu'il nous seroit préjudiciable d'augmenter le soubçon que cet Eslata contre la France. Il ne se peut persuader que, quand nos affairesle permettront, SaMajesté ne secoure le Roy d'Angleterre, et comme le prétexte que prend ledit Evesque pour desbaucher les officiers irlandois est afin de l'aller servir et de faire un corps considérable de cette nation soulz le commandement du duc d'Yorck, il ne faut point doubler que cela ne fust capable d'engager ce régime dans une entière rupture. Monsieur le Général et le Secrétaire d'Estat ont tesmoigné avoir ce soubçon et mesme ont recherché un nommé Talbot qui a autrefois traicté avec moy sur le mesme subject, pour le faire pendre. Certainement toutes ces menées ne nous peuvent rien produire de bon^. Il vaudroit mieux laisser passer tous les Irlandois au service du Roy d'Espagne que de laisser icy ces négociateurs; oultre que nous n'agissons que par lettres, il me semble que, estant à Calais et donnant ordre à leurs correspondans de s'adresser à moy, on pourroit retirer le service qu'ils ont promis, qui peut

^ M. de Bordeaux manifeste clairement dans cette lettre à quel point il était peu sympathique à la restauration de Charles II. Il apporta à celle-ci, jusqu'à la fin, un tel mauvais vouloir que Charles II, après être monté sur le trône d'Angleterre, refusa de recevoir l'ambassadeur de France, et M. de Bordeaux dut être rappelé.

estre ne réussira pas. Je m'en suis assez expliqué avec ledit sieur d'Arcy et luy ay conseillé de s'en retourner à Calais pour y attendre le progrès de ma négociation; mais ilcroid que ne se meslant point d'affaires, tous ces soubçons cesseront. C'est une matière si délicate en ce pays que même ne se meslant point d'affaires on ne scauroituser d'assez de précautions, à moins qu'on ne se veuille commettre à beaucoup perdre et peu profiter.

Deux des desputez de Bourdeaux m'ont veu fort souvent depuis que la nouvelle est arrivée de leur révocation et tesmoigné grande joye de l'accommodement de leur ville que je leur ay si fort asseuré qu'un d'entre eux est party ce matin ; mais le conseiller* n'a faict encore aucune desmarche quy lesmoigne quelque repentance.

Ces jours passez quelques apprentifs présentèrent une requeste au Conseil assez insolente pour obtenir la liberté du lieutenant-colonel Lilleburne, jusqu'à dire que ce Parlement n'estoit pas légitime. On les a faict arrester et des commissaires ont esté nommez pour faire le procès audit Lilleburne. Beaucoup croyent que son party est considérable ; mais celluy du Roy deffunt est plus puissant.

Vendredy dernier le Parlement cassa la cour de la Chancellerie où les appellations de toutes les autres cours se portoient et son authorité a esté remise entre les mains des Jurez ; c'est un grand changement dans l'ordre de la Justice en ce pays dont néantmoins personne ne se plaint et l'armée paroist toujours bien unie, d'où découle le salut de cet Estât.

^ TrancaS) conseiller au parlement de Bordeaux.

Je suis, Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,

De BORDEAUl*.

A Londres, ce XVIII'faoust 4853.

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