CHAPITRE LXXI
Daniel de Cosnac envoyé en mission par le prince de Conti auprès du duc de Vendôme. — Présence du duc de Gandale. — Propositions apportées par deux députés de la ville de Bordeaux. — Émotion causée dans Bordeaux par la vue du duc de Caudale. — Lettre inédite de Tabbé de Guron, évoque de Tulle, au cardinal Mazarin, du 27 juillet. — Rédaction* en trente-cinq articles du projet de traité de paix. — Lettre inédite du roi au duc de Caudale, du 27 juillet. — Prescriptions rigoureuses de la cour. — Mémoire contenant les intentions du roi touchant la réduction de la ville de Bordeaux, du 28 juillet. — Mémoire particulier et secret pour les ducs de Vendôme et de Caudale, du 28 juillet. — Appréhensions du cardinal Mazarin ; sa lettre inédite au duc de Saint-Simon, du 29 juillet. — Le conseiller Trancas. — Illusions du prince de Coudé ; ses deux lettres inédites au prince de Conti et à Villars, du 29 juillet. — Opérations militaires du prince de Condé. — Lettre inédite de Caillot à Lenet, du 29 juillet. — Le prince de Condé donne à Lenet la confiscation des biens du président de Pontac. — Dépêche inédite de Lenet à M. de Saint-Agoulin, du 28 juillet. — Dépêche inédile de Lenet au prince de Condé, du 29 juillet. — Suite des négociations pour la paix. — Les ducs de Vendôme et de Caudale repoussent certaines conditions demandées. — L*assemblée de la Bourse accepte les restrictions apportées, à Texception d'une seule. — Réponse du duc de Vendôme faisant connaître le contenu d'une lettre interceptée. — Cette Fermeté fait taire toute opposition à rassemblée de la Bourse du 30 juillet. — Les suspects sont chassés de rassemblée. — Toutes les modifications apportées aux articles du traité de paix sont acceptées. — Texte du traité de paix. — Les généraux envoient ce
traité au roi pour le soumettre à sa ratification. — Lettre inédite du duc de Vendôme au cardinal Mazarin, du 30 juillet. — Lettre inédite de Tabbé de Guron au cardinal Mazarin, du 31 juillet. — Proclamation de la paix à Bordeaux, le 31 juillet.
Le mauvais accueil fait par le duc de Vendôme aux propositions apportées au nom de la ville de Bordeaux, par M. de Bacalan, laissaient la première place aux artii^les préliminaires signés entre le prince de Gonti et le duc de Caudale. Ce général, conformément à sa résolution d'apporter lui-même ces articles au duc de Vendôme pour les lui faire approuver, s'était mis en chemin pour se rendre à Lormont, et son collègue dans le commandement suprême des armées royales, prévenu à l'avance, l'attendait pour conférer avec lui.
De son côté, le prince de Conti, pour se conformer aux recommandations du duc de Caudale, d'envoyer quelqu'un de sa part à Lormont pour demander au duc de Vendôme les passeports qui devaient être délivrés suivant la teneur des articles convenus, avait fait choix, pour remplir cette mission, de Daniel de Cosnac. Plusieurs motifs l'avaient porté à le préférer : il avait en lui plus de confiance qu'en toute autre personne, son zèle à préparer les événements dont la paix allait devenir le couronnement méritait bien cette récompense ^ enfin ses
fonctions de premier gentilhomme de sa chambre le rendant le premier officier de sa maison, en l'envoyant, il honorait davantage le duc de Vendôme.
Comme pour se rendre de Bordeaux à Lormont la distance n'est que d'une lieue et que Daniel de Cosnac pensait avec raison qu'il serait plus avantageux de donner au duc de Caudale, qui s'y rendait de plus loin, le temps d'arriver le premier, il ne partit en bateau, accompagné de deux ou trois de ses amis, qu'à dix heures du matin ; avant midi il mettait pied à terre. Son débarquement ayant excité la curiosité, beaucoup de gens accoururent sur la rive pour s'informer des motifs qui l'amenaient ; il leur dit simplement qu'il apportait au duc de Vendôme les compHments du prince de Coïlti. On lui répondit qu'on allait prévenir ce général, et que, s'il voulait avancer, il trouverait le duc de Caudale qui se promenait avec beaucoup d'officiers. Lorsque Daniel de Cosnac eut abordé le duc de Caudale, celui-ci lui demanda tout haut des nouvelles de M. le prince de Conti; puis, lorsque Daniel de Cosnac voulut s'éloigner, il s'avança comme pour l'accompagner, de manière à se séparer de toutes les personnes présentes, et lui dit assez bas : « J'ai trouvé ici le plus difficile homme du monde ; ne lui dites point qu'il y ait aucun traité signé avec moi, et faites comme si vous veniez lui
demander toutes les sûretés nécessaires pour la mer, » Daniel de Cosnac ayant répondu par un signe de tôle, le duc de Caudale dit tout haut : « Monsieur, vous êtes moins fatigué que moi, vous n'avez pas la botte ; je m'en vais vous suivre un peu plus à mon aise; M. de Vendôme est déjà averti que vous êtes ici ; il vous attend sans doute. »
A la porte du duc de Vendôme le premier gentilhomme de la chambre du prince de Conti, qu'avaient suivi un grand nombre d*offîciers, trouva les gardes rangés sous les armes, et leur capitaine vint le recevoir en cérémonie d'ambassadeur. Le duc de Vendôme s'avança- lui-même au-devant de lui dans la salle où il Tattendail. Daniel de Cosnac avait eu à peine le temps de s'acquitter des compliments du prince de Conti, que le duc de Candale, étant arrivé, dit que Ton serait mieux en particulier dans la chambre du duc de Vendôme. On y entra et l'on s'assit î alors Daniel de Cosnac s'exprima en ces termes, nous empruntons ici le texte même de ses Mémoires : « que le prince de Conti avait pris la résolution de remettre la ville de Bordeaux dans l'obéissance du roi, et qu'il espérait de la bonté de Sa Majesté qu'elle lui accorderait l'amnistie; et que comme madame la princesse se trouvait engagée par son devoir d'aller trouver M. le prince et d'y mener son fils, que même M. de Marsin et beaucoup d'autres étaient dans les mêmes engagements, il vehoit
supplier M. de Vendôme de vouloir bien donner les sûretés, les passe-ports et quelques commodités pour faire le voyage par mer en Espagne. »
Le duc de Vendôme répliqua par un grand compliment et de grands respects pour M. le prince de Conti et madame la princesse, plaignant leur malheur et exprimant son désir de pouvoir l'adoucir sans manquer à la fidélité qu'il devait au roi ; enfin il assura qu'il était prêt à faire pour eux avec joie tout ce qu'il pourrait faire avec honneur. Daniel de Cosnac lui répondit que le prince de Conti s'était bien attendu à toutes les civilités qu'il lui faisait, qu'il en aurait sans doute toute la reconnaissance possible et qu'il allait lui donner lecture d'un mémoire contenant le détail de toutes les choses qu'il avait à demander. Après la lecture qu'il avait écoutée sans l'interrompre, le duc de Vendôme s'exprima ainsi : « Je n'ai pas seulement l'honneur d'être Amiral de France, j'ai encore celui d'être généralissime des troupes du roi, et j'ai commandement sur la terre comme sur la mer. Il se pourroit faire que, si on ne prenoit des sûretés que pour la mer, les troupes arrêteroient même les navires où madame la Princesse seroit, y ayant des forts sur la rivière. Il y a encore d'autres inconvénients oii il est bon de pourvoir. »
L'interlocuteur du duc de Vendôme resta quelques instants sans répondre, car il était évident
que le duc de Candale avait quelque intérêt à cette remontrance; mais, celui-ci gardant le silence, Daniel de Cosnac reprit la parole : « Messieurs, dit-il, l'intention de M. le prince de Conti est assurément de prendre toutes les sûretés possibles pour lui, pour madame la Princesse et pour les autres personnes du parti, et si vous jugez celles que vous me proposez nécessaires, vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de me les donner. On obtiendra aussi, je crois, de M. de Caudale toutes les mêmes sûretés. »
Par cette réplique adroite, l'intervention du duc de Caudale se trouva utilement amenée. Ce général aussitôt s'empressa de dire que le duc de Vendôme et lui avaient toujours agi avec une telle entente que celle-ci ne se démentirait certainement pas dans la présente conjoncture; qu'il était venu précisément à Lormont pour concerter avec le duc de Vendôme , conformément aux pouvoirs qu'ils avaient l'un et l'autre reçus du roi, sur les moyens de donner satisfaction au prince de Conti et à son parti.
Le duc de Vendôme, après avoir demandé que le Mémoire dont il était porteur lui fût remis, chargea Daniel de Cosnac d'assurer le prince de Conti qu'il n'oublierait rien pour lui prouver sa considération pour sa personne, et il ajouta que, pour mieux témoigner à ce prince son respect, il répon-
drait par un gentilhomme qui rapporterait le Mémoire avec sa réponse. Sur celte assurance, l'envoyé du prince de Conli se retira.
Outre le Mémoire du prince de Conti, les deux généraux en chef des armées royales eurent à examiner d'autres propositions formulées Tavant-veille dans un conseil tenu à THôtel-de- Ville de Bordeaux et que deux députés, MM* de Thodias, premier jurât, et de Boucaud^ conseiller au Parlement, avaient apportées la veille, et qui étaient demeurées sans réponse.
La confusion qui avait présidé aux conspirations pour la paix, s'étendait aux négociations pour l'obtenir ; chaque corps, les assemblées de la Bourse et de THôtel-de- Ville, chaque groupe même d'habitants, voulait agir d'une manière indépendante et sans concert suffisant, rendant ainsi d'autant plus belle la partie de l'autorité royale pour les conditions qu'il lui plairait d'imposer.
Nous donnons ici ce Mémoire que les généraux renvoyèrent avec leurs réponses inscrites à la marge :