LETTRE DU ROI AU DUC DE GANDALE
«Du 27 Juillet 1653.
« Mon cousin, ayant considéré que ce que je vous ai cy-devant mandé touchant les trailés que vous pouviez faire avec le prince de Conly ne doit avoir lieu, qu'en cas que ladite ville vienne à estre secourue par les espagnols et qu'à présent il n'y a point d'apparence que cela puisse arriver, je vous fais cette lettre pour vous dire que je n'entends estre obligé à aucune chose envers ledit prince de Conty si le secours des espagnols n'a point son effect et si ladite ville vient à se remettre d'elle-mesme parla disposition en laquelle les habitants bien intentionnés y réduiront toutes choses, soit par la force ; et qu'à Tesgard dudil prince de Conty je veux que le mémoire que je vous adresse touchant les conditions qui doivent estre observées pour la réduction de ladite ville soie ponctuellement suivy. C'est ce que je vous dirai par cette lettre, priant Dieu... *. »
Cette lettre prouve de quelle importance il avait été pour le prince de Conti que la ville de Bordeaux ne traitât pas sans lui, autrement il se serait trouvé à la merci des ressentiments de la cour.
* Minute inédite ; Archives du Ministère de la guerre ^ vol. 140.
84 SOUVENIRS DU RÉGiNE DE LOUIS XIV.
Les généraux avaient agi prudenament en faisant des réserves sur les conditions de la paix et en remettant la validité de Tensemble du traité à Tapprobalion royale. Ils reçurent des instructions qui constatent avec quelle fernoieté la Cour voulait que l^s choses fussent conduites; elles sont contenues dans les deux mémoires q^ui suivent datés du. même jour. Le second mémoire surtout, concernant les instructions secrètes, est d'une importance majeure ; il exclut nominativement de Tamnistie, Dureteste, Vilars, le chevalier de Thodias, premier jurât, le marquis de Lusignan, Trancas, conseiller au Parlement, et les autres disputés partis pom' l'Angleterre, enfia tous ceux, tant du Parlement que de la ville, qui seront recomius, après une enquête faite sur les lieux, pour avoir été les plus séditieux. La propriété des charges des conseillers qui, n'ayant pas obéi à» l'ordonnance de transfèrement du Parlement àAgen, sont restés à Bordeaux, n'est pas garantie. Le roi se réserve même de transférer définitivement de Bordeaux, dans telle ville qu'il lui plaira, les compagnies souveraines, ainsi que les compagnies subalternes. Une clause expresse défend aux généraux de laisser rien transpirer des sévérités prescrites, elles pourraient raviver la rébellion; elles ne devront être connues qu'au moment où elles seront exéculées , alors que maîtresse de Bor-
deaux, l'aularilé royale n'aura jdus à redouter aucuDe réfiistaoce possible. Quant aux princes et princessea, aux personnes de leur suite et aux deux principaux personnages du parti, Marsin et Lenet, nulle condition ne doit leur être accordée, si ce nVst de leur remettre des passeports pour se retirer 7 à moins que Ton ne puisse obtenir des habitants qu'ils ne s'emparent de vive force de leurs personnes el ne les livrent à discrétion.
MÉMOIRE CONTENANT LES INTENTIONS DU ROY TOUCHANT LA RÉDUCTION DE LA VILLE DE BORDEAUX.
« Comme far les nouvelles que Sa Majesté reçoit dn tumulte continuel qui est dans ladite ville, de l'augmentation qui se fait de jour en jour de ceux qui se déclarent pour Sa Majesté, du discréditement des autres apeliez de VOrmée et de tous les mal intentionez, de la diminution du pouvoir du prince de Conty^ fl y a sujet de croire qne les bien intentionnez prévaudront au premier jour sur ceux qui leur sont contraires, et que chacun voyant les progrès des armées de Sa Majesté dans la Guyenne, la force de «on armée nouvelle et la manière avantageuse en laquelle elle estpostée devant ladite ville de Bordeaux, en sorte que les efforts des Espagnols pour la seco>urir «eront inutiles, l'on viendra à faire des ouveoriiires de la part des habitans pour être reçeus
à capituler de bonne heure ; mais comme ce ne sera ny la faim ny la force qui les y porteront, il ne faut pas douter qu'ils ne proposent des conditions qu'ils sauront leur estre avantageuses et qui seroient très préjudiciables au service de Sa Majesté, sy bien qu'elle n'y pourroit consentir en façon quelconque, parce que si son autorité n'est pleinement rétablie en ladite ville, elle ne sçauroit la garantir présentement avec toute la province de Guyenne, comme c'est son principal dessein, du mal qu'elle soufiTre et l'empêcher d'y retomber à l'avenir. Sa Majesté voulant donc prévenir les inconvénients qui en pourroient arriver, estime qu'il vaut bien mieux attendre deux mois ou davantage la réduction de ladite ville et la réduire à une composition convenable, en sorte que chacun rende à Sa Majesté en efifet l'obéissance qui lui est deue et qu'elle puisse solidement rétablir son autorité dans ladite ville, que d'accepter par quelqu'avance des soumissions par lesquelles l'on ne rendroit à Sa Majesté qu'une obéissance apparente, ce qui ne serviroit qu'à y laisser les semences de rébellion et de division qui l'ont réduite dans le mauvais état où elle se trouve, dont il arriveroit peut estre dans peu de tems des efifets encore pires que ceux du passé, et auxquels il pourroit encore estre plus difficile d'y remédier.
« Et comme Sa Majesté est bien informée qu'il est entré des vivres dans ladite ville pour deux mois
OU plus, soit par Je haut de la rivière, soit du pays d'Enlre-deux-Mers, par la Baslide, soil des environs de ladite ville, par la récolte qu*on y a faite, quoy qu'on ne puisse rien ajouter à la vigilance que MM. de Vendosme et de Candale ont apportée pour l'empêcher, elle juge que Ton ne peut avoir ny exécuter de dessein plus avantageux à son service dans la conjoncture présente que de presser ladite ville et faire tout ce qui sera humainement possible pour la réduire aux termes de subir, comme il se doit, la loy de son maître, en sorte que Sa Majesté y puisse ordonner de toutes choses selon la raison et comme le propre bien de ladite ville, ainsy que celui de son service, le requièrent.
« C'est pourquoy Sa Majeslé s'affermit de plus eu plus dans la résolution qu'elle a prise et qu'elle a fait sçavoir auxdits sieurs ducs de Vendosme et de Candale, par le retour du sieur de Las, de faire attacquer ladite ville par force, veu même qu'en l'état auquel toutes choses sont par delà, il y a lieu d'en espérer un prompt et heureux succès et par lequel l'autorité de Sa Majesté se fera reconnoltre avantageusement non seulement par ladite ville, mais par tout l'État. Fait à Ribemont, le 28' juillet *. »
* Document inédit; Archives du Ministère de la guerre^ vol. i40.
MEMOIRE PARTICULIER ET SECRET POUR MESSIEURS LES DUCS DE VENDOSME ET DE CANDALLE CONTENANT CE QU'ILS AURONT A OBSERVER LORS DE LA RÉDUCTION DE LA VILLE DE BORDEAUX.
« Le Roy voyant qu'il y a lieu d'espérer qu'avec r^ssistance divine ladite ville sera réduite dans Tobéissance de Sa Majesté, soit par le moyen des habitans d'icelle bien intentionnez pour son service et par la bonne disposition à la quelle toutes choses tendent dans ladite ville, soit parce que chacna sera contraint par la force à se remettre en son devoir, et Sa Majesté désirant y rétablir entièrement son autorité, ainsi qu'il est convenable pour le propre bien et repos de ses sujets comme pour son service, elle a bien voulu faire entendre précisément ses intentions auxdits sieurs généraux sur une affaire de cette conséquence pour eslre ponctuellement suivies par eux sans qu'ils s'en puissent aucunement départir, soit que les habitans de ladite ville soient contraints par la force à capituler, soit qu^ils s'y portent dès à présent ou cy après d'eux-mêmes :
« Premièrement qu'ils ne s'obligent à aucune chose qui puisse lier les mains à Sa Majesté et l'empêcher de faire faire les forteresses qu'elle jugera nécessaires dans ladite ville et d'en faire démolir les murailles et toutes les fortifications et combler
les fossez et d'uzerà i'ei&gard des privilèges de ladite ville ainsy que Sa Majesté jugera plus à propos.
« En second lieu, qu'encore que Sa Majesté trouve boa qu'ils promettent de sa pail à tous les habitans de ladite ville l'abolition, oubly et pardon de tout ce qui a été fait et entrepris contre son autorité et service à l'occasion des mouvements passez et pré-^ sents en ladite ville et hors d'icelle, en cas toutes fois qu'ils capitulent d'assez bonne heure pour mériter cette grâce, néantmoins Elle entend qu'ils stipulent que les nommez Dureteste et de Yillars, Thodias, premier jurât, et de Lusignan, avec quelqu'autres des plus séditieux, soit du Parlement, soit de ia ville, dont ils auront une connoissance certaine et plus particulière sur les lieux soient exceptez nommément de ladite abohtion ; que pareillement le député de l'Ormée qui est allé depuis peu en Espagne ou Saint- Sébastien solliciter le secours des Espagnols comme aussi Trancas, conseiller audit Parlement, et ceux qui sont allez avec lui en Angleterre pour y demander du secours à des conditions qui vont à détruire entièrement la sujectionqueles Bordelois doivent à Sa Majesté, en soient exceptez, se réservant Sa Majesté à déclarer sa volonté à l'esgard des charges des Présidents,. Conseillers et autres Officiers du Parlement de Bordeaux qui ne se sont point rendus en la ville d'Agen suivant les lettres patentes qui en ont été expédiées et publiées.
« En troisième lieu, que Sa Majesté demeure en pouvoir de transférer de ladite ville de Bordeaux et établir ailleurs où bon luy semblera non seulement la Cour de Parlement et les autres Cours et Compagnies souveraines qui y étoient cy-devant, mais aussy les Compagnies d'officiers subalternes.
« Et comme rien ne peut contribuer davantage à la conclusion d'un traité qui soit à la satisfaction de Sa Majesté que de cacher aux habitans de Bordeaux le dessein qu'elle a d'empêcher par ces précautions que la ville ne retombe une autre fois dans la rébellion, Sa Majesté recommande très expressément le secret auxdits sieurs ducs de Vendosme et de Candalle, même de rien proposer et faire dire qui puisse donner à connottre le moins du monde auxdits habitans son intention sur ce sujet, observant seulement de prendre bien garde qu'il ne leur soit rien accordé qui puisse ôter à Sa Majesté la liberté de faire les choses cy-dessus, sans y contrevenir en aucune façon.
« Et il est facile à juger qu'après une rébellion si opiniâtre et si extraordinaire que celle de la dite ville et après tant de récidives et de mépris qui y ont été pratiqués contre Tautorité de Sa Majesté et pour toutes les grâces qu'elle lui a voulu faire par le passé et qui lui ont même été offertes depuis les derniers troubles, si Sa Majesté n'éfoit pas en pleine autorité lors de la réduction delà dite ville d'y or-
donner de toutes les choses susmentionnées selon son bon plaisir, le succès que l'on auroit de tant de soins, de travaux et de dépenses par mer et par terre faites pour cette entreprise seroit plustôt préjudiciable qu'avantageux au service de Sa Majesté et ruineux à la province et h tout l'Etat.
« Quant à ce qui regarde les Princes et Princesses qui sont en ladite ville et tous ceux de leur suite, compris Marsin et Lenet, Sa Majesté n'entend point qu'il leur soit accordé d'autre condition que de se retirer en seureté dans l'Espagne, si ce n'est qu'arrivant quelque révolution dans la dite ville, l'on peut porter les habitans à remettre les dits Princes et Princesses et tous ceux de leur party et suite au pouvoir de Sa Majesté ce qui seroit à désirer pour le plus grand avantage de son service. Failà Ribemont, le 28 juillet 1653 ^ »
Le cardinal Mazarin avait conçu une vive alarme que l'arrivée de la flotte espagnole ne vînt ranimer la Fronde expirante ; nous en trouvons la preuve dans cette lettre qu'il adressa au duc de Saint- Simon :
Document inédit ; Archives du Ministère de la gnen^e^ vol. 140.