‹ Souvenirs du second empireChapitre 10 sur 29 · AVERSION DE LAMARTINE POUR LES BONAPARTE · texte numérisé non relu

AVERSION DE LAMARTINE POUR LES BONAPARTE

J*avais connu Lamartine chez madame de Girardin. — Petite correspondance avec cette femme célèbre. — Lecture de la tragédie de Judith. — J'y rencontre Lamartine, il m'invite à dîner. — Il aspire à être nommé président de la Chambre des députés. — Notre conversation à ce sujet. — M. Guizot et M. Duchâtel lui sont favorables. — Difficultés cnii conseillent un ajournement. — Il refuse et accepte la lutte. — Lettre qu'il m'écrit en se rendant à la Chambre. — Il est battu, et se jette dans l'opposition. — Conséquence fatale de son échec. — Après la chute de la République, il dirige le journal le Pays, fondé par M. de Bouville. — M. de la Guôronnière est son collaborateur. — Guerre courtoise qu'il fait au Constitutionneh —Dès sa jeunesse, il s'était déclaré contre l'Empereur Napoléon. — La signature est imposée aux journaux par la loi Tinguy.— M. Véron signe le premier dans le Constitutionnel.

J'avais connu Lamartine chez madame de Girardin.

J'ai tracé, dans le Secret du Chevalier de Médrane^ une esquisse rapide de la personne et du salon de cette femme distinguée» aussi sympathique par l'esprit que par la beauté. En femmes, comme en hommes, elle recevait Télite. J'ai diné chez elle avec M. Guizot, et j'y ai passé la soirée avec madame Récamier. Je lui lisais mes feuilletons de la Presse, avant de les porter à l'imprimerie ;

et un soir que j'achevais ia lecture de quelques pages sur les héroïnes de Racine, sa femme de chambre vint annoncer une visite. Par discrétion, je me levais pour sortir, mais madame de Girardin, passant rapidement devant moi pour aller au-devant de la visiteuse, me dit à voix basse : c Restez donc, c'est madame Récamier. »

J'ai fait le portrait de cette femme célèbre. Il est exact. Mais ce que j'oserais à peine tenter c'est une esquisse de son esprit, composé par moitié de douceur et de courtoisie. J'ai honte de dire que, ce soir-là, je parlai presque tout le temps ; mais j'ai hâte de m'excuser, en ajoutant que je ne m'en aperçus pas, tant elle mit d'adresse à m'altirer sur le terrain des choses qu'elle supposait m'étre familières. En se levant, elle me fit l'honneur de m'inviter à aller la voir à l'Abbaye-au-Bois.

Puisque je suis sur ce sujet, je ne tairai pas le sentiment d'orgueil que me laissa cette causerie. Lorsque madame de Girardin, qui avait reconduit madame Récamier jusqu'à l'escalier, rentra dans le salon, elle vint à moi en s'écriant : c Vous allez être bien fier ! madame Récamier m'a chargée de vous dire que vous êtes, depuis vingt ans, le premier qui l'aura retenue et fait se coucher après onze heures. » C'était une flèche d'or que l'Égérie de Chateaubriand me lançait au cœur en partant.

Je dus à madame de Girardin bien des causeries et bien des relations charmantes. Elle était moins épigrammatique que sa mère, madame Sophie Gay, et peut-être moins brillante que sa sœur, madame la comtesse O'Donnel ; mais son esprit avait plus d'élévation et de

masculinité. Aucune autre femme ne savait être plus gaie dans ses joies, et plus émue dans ses peines. La voir, récouter et subir son empire; c'était tout un. J'avais pour elle une respectueuse et solide amitié. Et cependant nous fûmes brouillés pendant trois jours. C'était en avril 1840; le dernier ministère de M. Thiers venait de se former, avec M. de Rémusat à l'intérieur, et M. Guizot à l'ambassade de Londres. Je ne voulais pas soutenir ce ministère, à cause de M. Thiers dont je ne partageais pas les idées» et je ne voulais pas l'attaquer, à cause de M. Guizot et de M. de Rémusat, dont j'aimais les personnes. Je résolus de rester neutre et de renoncer à la collaboration politique et journalière de la Presse. Madame de Girardin se montra profondément blessée de ma retraite, et, pendant trois jours, elle répondit à peine à mon salut. Cependant, sur un billet de moi, où je lui rappelais que, pendant quatre années^ elle avait été pour moi bienveillante et polie^ elle m'écrivit la lettre suivante :

c Vous vous trompez. Monsieur, je n'étais pas pour vous , depuis quatre ans, bienveillante et polie; j'étais affectueuse et confiante, et vous devez pardonner à ce qu'on témoigne de ressentiment et de chagrin en perdant un ami tel que vous.

« Mais cette impression violente sera passagère : bientôt j'oublierai vos torts , et je ne choisirai dans mes souvenirs que ceux qui vous seront favorables. Je dirai : ce n'est pas le cœur, le caractère que je croyais; mais c'est encore un des meilleurs que je connaisse, et je me résignerai à n'être plus pour vous que bienveillante et polie.

c En attendant, venez subir avec courage les tristes épreuves de ce changement, et ne vous plaignez point d*une froideur qui est un reste d'amitié.

c D.-G. DE GlRARDIN.

« Jeudi, 8 ayril. »

Mon empressement commença le rapatriage , et le temps Tacheva. M. de Girardin e.ut même la bonté d'y concourir, et il me l'annonça par ce billet :

c Je vous envoie une lettre que Lamartine m*a chargé de vous remettre.

« Ma femme vous a répondu hier. Elle n'approuve pas vos nouveaux arrangements ; mais le moment d'humeur qu'elle en a souffert ne peut que vous flatter. Je lui ai fait comprendre les motifs qui avaient dû vous les faire contracter, et ceux que j'avais moi-même d'y adhérer.

< Si, ce mois-ci, vous avez peu à faire, ce serait le cas de faire la Reine des prairies.

€ Quand vous reverrai-je?

J'écrivis en effet mon petit roman, qui parut immé* diatement dans la Presse^ et les relations affectueuses reprirent leur cours. L'année d'après , à l'occasion de mon mariage, madame de Girardin, qui venait de perdre sa sœur , la belle et spirituelle comtesse O'Donnel , m'écrivit sur du papier entièrement blanc, ces mots affectueux :

< Je n'ai pas voulu attrister votre bonheur par du papier en deuil , mais me voici pour quelques heures

à Paris. Si vous êtes libre, venez me voir on moment. J*ai à vous remercier d'une lettre bien touchante que vous m*avez écrite, et à vous répéter encore tous mes vœux pour vous et pour elle.

< Mille affectueux souvenirs*

« Je dois repartir à trois heures.

C D.-G. DE GiRARDIN. >

Le lecteur m'excusera, j'en suis certain, de m'attarder encore un peu sur cette sympathique mémoire; et voici un petit rendez-vous littéraire qu'elle me donnait, en 1842, et où, avec quelques raffinés de la littérature, je rencontrai Lamartine :

« Vous m'avez promis votre voyage en Amérique , vous ne me l'avez pas donné. Vous ne venez plus me voir, c'est très mal.

€ Je lirai> demain lundi soir, Jvdith à quelques amis. Voulez- vous l'entendre? C'est une réunion presque mystérieuse.

« Mille affectueux souvenirs.

t D.-G. DE GiRARDIN. i»

Lamartine était à la lecture de Judith. C'était une nature ouverte, élevée, sympathique, avide de gloire, mais capable d'en prendre un peu partout, et sans trop examiner la qualité. Madame de Girardin nous avait rapprochés ; il me témoigna le désir d'avoir un entretien politique, et j'acceptai à diner chez lui pour un des jours suivants.

* Il est rare^que les hommes politiques n'aient pas une crise à traverser en leur vie. Lamartine entrait dans la sienne. Il s*était rallié, depuis plus d'un an, à la majorité conduite par M. Guizot, et il ambitionnait Thonneur fructueux, mérifè d'ailleurs, d'être porté aux fonctions de président de la Chambre des députés, qui donnaient le logement dans le palais et quatre- vingt mille francs de traitement. Les députés, bourgeois et prosaïques pour la plupart, trouvaient les discours de Lamartine trop poétiques, mais H. Guizot appréciait la beauté de son talent et l'éclat de sa renommée, et il souhaitait sincèrement l'attacher à sa politique, en l'associant, par la présidence, aux actes de la majorité.

C'est précisément de ce projet qu'il désirait m'entretenir, me sachant affectueux pour sa personne, et en situation de le servir auprès de M. Guizot et de M. Duchâiel. La franchise de ses aveux me navra, i Je meurs de faim, me dit-il en propres termes. On me laisse entrevoir l'ambassade de Vienne; mais on me nuit dans l'esprit du roi, que je respecte quoi qu'on lui dise, et qui a eu des bornés pour les miens. Je ne compte donc pas sur Vienne. Je crois valoir Sauzet, pour présider la Chambre; je pense avoir gagné mes éperons, et je vais me porter résolument candidat, à la réunion prochaine du Parlement. Nous verrons bien si la majorité me repoussera. » J'assurai Lamartine, comme j'étais en situation de le faire, des dispositions équitablement bienveillantes de M. Guizot et de M. Duchàtel, qui, dans l'intérêt du gouvernement et de la Chambre, le mettaient fort au-dessus de M. Sauzet; mais j'essayai de lui faire toucher du doigt

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les difficultés, qui étaient d*ordre inférieur» mais quoique réelles. M. Sauzet n'avait alors que trois années consécutives de présidence, et il était d'étiquette acceptée d'en accorder quatre. 11 fallait donc faire accepter cette infraction aux usages parlenyentaires à une majorité déjà froide pour Lamartine; il fallait gagner le roi. Tout cela voulait des ménagements et du temps. Lamartine se cabra contre cet ajournement, et son ambition, d'ailleurs aussi honorable que justifiée, devint un sujet de discussion dans la presse. L'opposition lui fit des avances, ce qui le compromit aux yeux de la majorité.

Au nom de ma respectueuse sympathie, j'exprimai, dans le Globe^ pour la candidature de Lamartine, l'opinion favorable que nous en avions tous ; mais en même temps, je signalai le péril qu'elle courait si elle se présentait sans l'appui concerté et résolu de la majorité, laquelle ne pouvait pas le donner à cette heure.

Je ne fus pas écouté, et Lamartine m'écrivit, en partant pour la Chambre, la lettre suivante :

« Je viens de lire le Globe; il est impossible qu'un homme qui voit avec cette lucidité, qui exprimeavec cette netteté les idées les plus complexes, et qui écrit avec cette bienveillance, ne soit pas un jour un puissant remiMur d'hommes et de choses, et ne travaille pas avec nous.

• Je ne veux vous dire que cela, car je n'accepte pas l'argumentation contre le sens de ma candidature. Je la vois autrement, et c'est pour cela que je l'affronte.

€ Tout à vous,

« Lamartine. »

Mes craintes se réalisèrent: Lamartine fut battu, et, dès ce jour, il passa à Topposition. II est indubitable qu'il eût été nommé avec l'appui du ministère, à la session de 1844, et qu'il eût tenu le siège le 24 février 1848. Que d'événements, qui se sont réalisés depuis, seraient restés dans les futurs contingents! Lamartine présidant la majorité conservatrice du 24 février, forte de prés de cent voix, aurait défendu la Chambre contre une émeute mal organisée. Dans tous les cas Lamartine, président, ne serait pas allé à rHôtef-de- Ville. M. de Morny m'a dit cent fois : t Si j'avais présidé le 24 février, Louis-Philippe serait mort aux Tuileries. »

La défection de Lamartine attiédit nos relations ; son adhésion à la République les fit cesser.

L'élection du prince Louis-Napoléon exaspéra, dans l'esprit de Lamartine, une prévention de sa jeunesse contre les Bonaparte. Il avSiit le faible de M. Guizot ; les Napoléon le gênaient. Lorsque M. Mirés eut acheté le journal le Pays^ de M. de Bouville, qui Tavait fondé, Lamartine en prit la direction, avec M. Arthur de la Guéronnière, qui depuis... mais alors il était un adversaire passionné et éloquent du président de la République. Sincère dans son opinion, M. de la Guéronnière protesta, le 3 décembre, en tête du Pays, contre le coup d'État de la veille, et donna même la démission de son frère, qui était excellent sous-préfet. Éclairés par leur bon sens et par celui de la France, les deux frères ne tardèrent pas à retirer, l'un sa démission, l'autre sa pro-

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testation ; et ils furent l'un et l'autre d'importants et de fidèles serviteurs de l'Empire.

En 1880 et en 18K1, Lamartine et M. de La Guéronnière, cantonnés dans le Pays, faisaient la plus rude guerre possible à la politique du Prince.

Les partisans du prince avaient donc une tâche difficile à remplir. Leur but était d'obtenir la prorogation de ses pouvoirs, après avoir obtenu la révision de la Constitution, dont l'article 4K interdisait sa réélection. Ils avaient ainsi contre eux la majorité de l'Assemblée, le texte de la Constitution, les partis politiques rivaux, et enfin les journaux, organes très ardents de cette rivalité.

Nous autres, défenseurs des principes et des garanties sociales que représentait le neveu de l'Empereur, nous avions pour appui l'opinion publique ; mais, pour agir sur celte opinion, pour la fortifier et la diriger, nous n'avions que le Constitutionnel^ organe, il est vrai, le plus répandu de la presse, et dont Lamartine définissait ainsi l'esprit et le rôle, dans un article publié par le Pays, le 37 avril 1851 : c Le Constitutionnel est le Journal des Débats d'autrefois, mis au diapason d'un nouveau public et d*un nouveau temps. C'est un clan d'hommes d'esprit, campé dans la rue de Rivoli, et regardant passer ta révolution avec une lorgnette d'opéra. »

Ce clan de journalistes, auquel Lamartine attribuait quelque esprit, avait surtout ce qui fait la force de la presse, une doctrine nette, persistante et résolue. Ils savaient ce qu'ils voulaient, ils le disaient clairement, tous les jours et avec une énergie que rien ne pouvait

atiiédir. Ils ne se faisaient aucune illusion sur le sort que leur eut assuré la victoire de leur» adversaires ; mais ils savaient que mollir devant le danger, c'est le rendre plus certain et plus redoutable. H. Véron lui-même payait d'exemple. Lamartine venait de l'appeler le Saint- Évremond de la bourgeoisie. Sans doute, il n'eût peuiétre pas figuré, l'épée à la main, à Rocroi, comme l'ami de la duchesse de Mazarin ; mais il n'hésitait pas à remplir les devoirs et à accepter les périls de la situation que nous avions prise, devoirs et périls qui étaient sérieux à cette époque.

Deux membres de la droite, NM. de Tinguy et de Laboulie, avaient obtenu, le 16 juillet, le vote d'une loi qui obligeait les journalistes à signer leurs articles, mais cette loi ne devenait exécutoire que le 23 septembre 1851 . Les parlementaires avaient espéré affaiblir l'autorité morale de la presse, en substituant l'autorité personnelle d'un écrivain à l'autorité collective d'un journal. Ils se trompèrent. La presse devint une tribune désormais ouverte aux hommes de talent, qui l'acceptèrent avec joie, et le journalisme s'améliora et s'éleva par la responsabilité du grand jour que la loi lui imposait. La signature ne pouvait pas rendre les écrivains médiocres pires ; elle rendit les bons meilleurs. C'obt de la loi du 16 juillet que date la réputation des grands journalistes; le public fut charmé de les connaître, après les avoir goûtés.

M. Véron accepta gaiement l'obligation de la signature : il l'inaugura le 23 septembre, et il la plaça successivement au bas d'un grand nombre d'articles, mar-

qués au coin d'une bonhomie narquoise, et que de bons journalistes n'auraient pas désavoués. Son principal objectif fut M. Thiers; soit qu'il lui gardât rancune des cent mille francs qu'il venait de lui rembourser, soit qu'il eût gardé un souvenir aigri de sa longue dictature sur le Constitutionnel^ il montra dans sa polémique une passion à laquelle il parvint à m'associer. J'envoyai donc aussi quelquefois mon trait barbelé parmi les gros carreaux du docteur. La galerie riait, et probablement M. Thiers aussi. Enfin, la caricature intervint ; le docteur Louis Véron était représenté en costume de salle de dissection; M. Thiers, inanimé, mais avec ses lunettes, était couché sur une table de marbre. J'étais debout, à côté, tenant respectueusement la trousse du docteur, comme un élève de Roux ou de Nélaton ; M. Véron, armé d'une pince et d'un bistouri, cherchait dans le grand sympathique de M. Thiers les filets nerveux conducteurs de sa politique.

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