‹ Souvenirs du second empireChapitre 9 sur 29 · LA RÉVISION EST LE BUT POURSUIVI PAR NOUS · texte numérisé non relu

LA RÉVISION EST LE BUT POURSUIVI PAR NOUS

J'ouvre dans le Constitutionnel la campagne de la révision.

— Journaux qui la combattent. — La presse de cette époque. — Les partis dont elle est l'organe. — Personnalités éminentes hostiles au Prince. — Victor Hugo et Lamartine.

— Ma longue amitié avec le premier. — Lettre à M. Mole, président du conseil, dans laquelle il demande pour moi la croix de la Légion d'honneur. — M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, me la donne. — Lettres amicales de Victor Hugo et de madame Victor Hugo. — Croisade littéraire que j'avais faite pour ses principes littéraires.

— La haine qu'il avait alors pour Voltaire. — Il me prie de dire dans un article que voltaire est bête, — Il avait été élevé dans les idées bonapartistes. — Sa maison était un lieu de rencontre pour les impérialistes. — Il fait, à la demande de M. Thiers, la belle ode pour, le retour des cendres de l'Empereur. — Arrivé plus tôt à Paris, j'aurais empêché la rupture de Victor Hugo et du Prince. — Plus tard, l'Empereur la regretta.

Le but que les amis du Président poursuivaient, d'accord avec lui, c'était, on s'en souvient, la prorogation de ses pouvoirs; mais cette prorogation ne pouvait être obtenue que par une révision de la Constitution, dont l'article 45 déclarait le président inéligible à Texpiration de son mandat. Révision était donc la devise de notre

drapeau. Cette révision pouvait être régulièrement mise à Tordre du jour de l'Assemblée et discutée à partir du 28 mai 1851; mais rien n'interdisait à la presse de devancer l'ouverture de la période révisionniste, fixée par la Constitution elle-même, et c'est pour cela que, dès mon arrivée à Paris, j'en avais fait, dans le Constitua tionnel, le cheval de bataille des adversaires de la République de 1848, à laquelle nous reprochions de s'être établie sans le libre consentement du peuple.

Résolument abordée, la question de la prorogation des pouvoirs, par voie de révision de la Constitution, ne tarda pas à passionner les journaux ; et les premiers qui l'abordèrent, pour me combattre, furent le National^ la Presse, Y Assemblée nationale ^ la Patrie, V Opinion publique. Ce n'est pas que la presse en général montrât un goût bien vif pour la Constitution ou même pour la République, mais la révision laissait apparaître visiblement derrière elle la prorogation des pouvoirs du Prince, et les journaux, divisés par groupes de partis, reculaient devant une suppression de l'article 45 qui, en ouvrant la porte à un rétablissement de l'Empire, la fermait aux diverses combinaisons dont ils s'étaient faits les organes.

Les journaux d'alors étaient nombreux, ardents et bien faits. Voulant convaincre, ils discutaient; leurs colonnes se couvraient de longues thèses, toujours étudiées, souvent éloquentes, mais qu'on ne lirait pas aujourd'hui, parce que la presse a changé de caractère et qu'elle est devenue, avant toutes choses, un moyen d'information. Le public veut des nouvelles beaucoup

plus que des doctrines, et l'habile reporter a discrédité le grand journaliste.

Ces journaux étaient la voix des partis, et, à l'exception du Journal des Débats et de VUnivers^ qui eurent — VUîiivers surtout — des moments de patriotique et éloquente impartialité, ils étaient tous placés sous la bannière des groupes parlementaires.

La Montagne et toutes les nuances républicaines, réunissant à l'Assemblée 220 voix, avaient pour organe le National j signé par M. Léopold Duras; le Siècle ^ signé par M. Lamarche ; et la Voix du Peuple^ signée par M. Proudhon.

Il est vrai que Proudhon disparut rapidement de la scène politique. Condamné à trois années de prison parla cour d'assises de la Seine, le 29 mars 1849, il se réfugia en Suisse; mais il revint, le 4 juin 18S0, se constituer prisonnier à Sainte-Pélagie, où il se maria.

L'extrême droite, qui disposait de 30 voix, était soutenue par V Union, signée par M. Laurentie, mon compatriote.

La droite modérée, comptant 120 voix, avait la Gazette de France^ signée par M. de Lourdoueix, et Y Opinion publique y signée par M. Nettement.

Les fusionnistes, qui avaient 30 voix rangées sous la bannière de M. Mole, s'appuyaient sur Y Assemblée nationale^ que signait M. Adrien de La Valette.

Le parti orléaniste exclusif et le tiers parti, réunissant chacun 30 voix, avaient pour organe l'Ordre, signé par M. Chambolle, et la Patrie, signée par M. Forcade.

Enfin le groupe conservateur, marchant avec le courant du suffrage universel, rallié à la politique du Président, et comptant 290 voix, était soutenu par le Pays, que signait M. de Bouville; souvent par YUnivers^ que signait M. Louis Veuillot ; et toujours par le Conslitutionnel que signaient M. Véron, avec M. Boilay, M. Cucheval-Ciarigny, M. Burat, M. Cauvain et moi.

Dans les eaux du vaisseau à trois-ponts, le Constitutionnel^ naviguait comme aviso mouche le Pouvoir^ dirigé et signé par moi, et qui, en la personne de Lamarlinière, son gérant, fui traduit, le 18 juillet 1850, devant l'Assemblée nationale, sur la proposition de M. Baze, et condamné à 5,000 francs d'amende, malgré l'éloquente plaidoirie de Ghaix d'Est-Ange.

Le général Changarnier, soigneux de ses intérêts, avait eu la précaution de fonder un journal pour lui tout seul. Il se nommait le Messager de l'Assemblée. Il passait pour être en très grande partie rédigé par lui-même, et Ton y trouvait la parole un peu courte d'haleine, mais toujours nette, incisive et émue, restée familière au général.

En dehors, ou à côté des journaux, militaient des personnalités considérables, au-dessus desquelles émergeaient, par leur illustration littéraire, Victor Hugo et Lamartine.

J'ai des raisons personnelles de rester persuadé que si, au lieu d'arriver à Paris au mois d'avril 1850, j'y étais arrivé au mois de septembre 1849, Victor Hugo aurait été l'un des plus fidèles et des plus grands ministres de l'Empereur. La rupture de ces deux éminents esprits eut lieu le 20 octobre 1849. Victor Hugo

ne l'avait pas voulue, et l'Empereur la regretta amèrement.

Une amitié profonde pour Victor Hugo et des relations charmantes entre nos familles ont rempli les vingt meilleures années de ma vie. Lorsque je me mariai, il fut mon témoin ; l'acte porte cette signature : « Victor- Marie, vicomte Hugo, membre de l'Académie franç'aîse, officier de la Légion d'honneur, place Royale, 6. » Je. lui dus, ainsi qu'à M. Guizol, mon entrée au Journal des Débats^ et c'est par lui que je devins, dans la Presse, collaborateur de M. de Girardin. II m'est précieux de conserver ici un souvenir de ces chères années ; et, parmi d'autres lettres, j'en choisis spécialement trois, parce qu'elles témoignent de la cordialité de nos rapports.

Celle que je veux transcrire d'abord, parce que, la première en date, elle m'est aussi la plus précieuse, c'est celle, qu'à mon occasion, il adressa au comte Mole, et dans laquelle il lui disait ce qui suit :

a Monsieur le président du conseil,

€ Je demande à Votre Excellence la croix de la Légion d'honneur pour M. Adolphe Granier de Cassagnac, publiciste, rédacteur principal du journal la Presse. Je demande pour lui cette haute distinction, comme la récompense des services éminents que, depuis quatre ans, il n'a cessé de rendre à la cause de l'ordre. Je ne suis que le colonel, signalant au général en chef un vaillant officier à décorer.

« Ce n'est pas une faveur que je sollicite de la bienveillance personnelle de M. le comte Mole; c'est un acte

de justice que je réclame de rintelligeute initiative de M. le président du conseil.

.«Victor Hugo,

« Paris, 3 ayril 1838. »

Cette lettre, communiquée par M. le comte Mole à mon compatriote, U. de Salvandy, ministre de Tinstruclion publique, fut décisive ,car, à mon retour de Londres^ où j'étais aller passer un mois avec Adolphe Bossange, le plus spirituel feuilletoniste de cette époque, je ti'ouvai mon brevet chez mon concierjge.

Voici la seconde :

« Vous savez que le 15 décembre j'attends invariablement à dîner mes amis les plus chers. C'est pourquoi je compte sur vous ce jour-là, sans faute.

« Je viens de lire les excellentes et belles pages que vous avez écrites pour Delloye, et j'ai grande impatience de vous serrer la main.

« Votre volume de Ruy-Blas vous attend.

« Ex imo corde.

« 12 décembre 1839. »

Et comme les années se suivaient et se ressemblaient, la belle et bonne compagne du poète m'écrivit deux ans plus tard :

< Mon cher Monsieur, nous vous attendions mardi. Vous n'êtes pas venu. Victor, qui se faisait une fête, de même que moi, devons posséder quelques instants, veut

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un dédommagement. Il compte sur vous dimanche prochain, à sept heures. Ne lui faites donc pas un second désappointement, cher Monsieur.

€ Veuillez agréer l'expression de mes sentiments affectueux.

« Adèle Hugo.

« Ge 18 anil 1810. »

Je pris donc place, tout des premiers, avec Théophile Gautier, avec Gérard de Nerval, avec Edouard Ourliac, dans Tardent apostolat qui propageait la doctrine et défendait l'œuvre du maitre ; je m'associai aux énergiques manifestations qui accompagnèrent les premières représentations du Aoî ê'ammey de Lucrèce Borgia^ de Marie TùdoTy de Ruy^Bloê etàAngelo; et, sans avoir jamais commis. Dieu merci, le blasphème qu'on m'attribua, d'avoir traité Racine de poliMon, je fus, dans la campagne ouverte par Théophile Gautier, l'apôtre le plus militant de la doctrine nouvelle; et, si ce n'était pas manquer de respect aux choses saintes, je dirais que, dans la propagande romantique, Théophile Gautier porta la clé de saintPierre, et moi l'épée de saint Paul.

De tous les amis littéraires de Victor Hugo, je fus le seul mêlé aux questions politiques, et en communication didées avec lui sur ce sujet. Il était libéral, mais sincèrement religieux et profondément monarchique. Voltaire était sa béte noire.

Victor Hugo me pardonnera de révéler à ce propQS une fantaisie qui l'obsédait. J'écrivais dans la Revue de Paris un article de critique hebdomadaire, c Mon cher^

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me disait-il souvent, je ae serai content que lorsque vous aurez dit, dans un article, que Voltaire est béte. » Je ne me sentis pas assez d'autorité pour prendre la responsabilité de ce jugement.

Conduit en Espagne, à Tàge de six ans, par le général son père, attaché au roi Joseph^ il avait joué, au collège des Nobles, avec les enfants de la Grandesse, et il s'honorait de relations entretenues avec le monarque déchu, vivant aux États-Unis, sous le nom de comte de Survilliers. L^ maison de Victor Hugo était, sinon un point de ralliement, du moins un lieu de rencontre pour les anciens impérialistes. J'y ai vu le prince Joachim Murât, fils du roi de Naples, et j'y ai connu madame Hamelin, amie de l'impératrice Joséphine et de la reine Hortense.

C'est donc à un esprit rempli des souvenirs de l'Empire que H, Thiers s'adressait en 1840, lorsque, étant ministre de l'intérieur, il demanda à Victor Hugo, pour inaugurer le retour des cendres de TEmpereur, l'ode admirable où le poète s'écrie :

Sire, vous rentrerez dans votre capitale Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale, fin habit d'empereur.

Les poètes divins, élite agenouillée, Vous proclameront grand, vénérable, immortel, fit de votre mémoire, injustement souillée, Redoreront l'auteL

On le voit, nul n'était mieux préparé que Victor Hugo à accueillir la rentrée en France et à soutenir le pouvoir

du prince Louis-Napoléon, nommé président de la République. Aussi des rapports de bienveillance et de confiance mutuelles s'établirent-ils rapidement entre le Prince et le poète.

Lors de la formation du cabinet du 30 décembre 1848, présidé par M. Odilon Barrot, il fut question de Victor Hugo pour un portefeuille. Il refusa alors Fambassade de Naples ; on lui offrit celle de Madrid, qu'il eût probablement acceptée, sans la résistance de quelques amis ; mais il resta candidat du Prince pour un ministère ultérieur.

Vint la fatale rupture du 20 octobre 1849.

Que s'était-il passé? Le 20 octobre, une discussion importante eut lieu à l'Assemblée, au sujet d'une déclaration du pape Pie IX, dite mùtU'propriOj et réglant les conditions du rétablissement de son autorité souveraine à Rome. Le Prince, par l'organe de ses ministres, prit une attitude modératrice dans le débat ; mais Victor Hugo, sur le concours duquel il avait compté, déconcerta ses plans en prenant une attitude hostile. A leur première rencontre, le Prince ne fut pas maître d'un mécontentement trop vif, et le poète d'un dépit trop marqué.

Faute d'intermédiaire, la séparation s'accentua, et huit mois après, lorsque mes rapports avec le Prince commencèrent, il était trop tard pour intervenir.

Beaucoup plus tard, sous l'Empire, j'étais un jour dans le cabinet de l'Empereur, à Saint-CIoud, écoutant quelques instructions qu'il me donnait. Comme il fouillait dans quelques papiers, le hasard mit dans sa main une belle et mémorable circulaire de Victor Hugo, adressée aux élec-

leurs de Paris, en 1848, et dans laquelle, devinant les desseins des démagogues, il prédisait qu'un jour ils renverseraient la colonne, pour en faire des gros sous. L'Empereur, tenant le papier, demeura un instant rêveur, avec un sourire triste, c Connaissez- vous cela, me ditil, en me tendant l'imprimé? N'est-ce pas que c'est beau et fief? Eh bien ! j'ai à me reprocher et à regretter une grande faute. Victor Hugo se montrait affectueu'x pour ma personne et rallié à ma cause. Un jour, j*ai été trop exigeant, et je l'ai blessé. Un homme de sa valeur eut été une force pour mon gouvernement et eût jeté de l'éclat sur mon règne. Victor Hugo et le général Changarnier, deux grandes forces, deux grandes personnalités, dont la fatalité m'a séparé! » et l'Empereur, reprenant le papier, le replaça dans son secrétaire.

L'état de mes relations personnelles avec Victor Hugo fait supposer que, placés par les événements dans deux camps contraires, nous dûmes avoir une explication politique. Elle fut longue, affectueuse, intime, pleine de supplications de ma part. Je voulais le ramener. Il était trop froidement aigri, et ses relations avec la Montagne étaient devenues trop publiques. Cependant, si j'avais eu, à cette époque — nous approchions du coup d'État — la confidence que je reçus plus tard à Saint-Cloud, je reste encore persuadé que j'aurais changé, en ce qui le touche, le cours des événements. On peut ne pas revenir d'une haine justifiée; mais un homme comme lui revient d'un malentendu.

Le 2 décembre, Victor Hugo trouva un asile chez H... d'Es..... son ami intime et le mien. Il y était en

sûreté. Il changea néanmoins de retraite, sur une fausse alerte, jusqu'au jour oà, sans se cacher du gouvernement, M. Victor Foucher, son beau-frère, lui ménagea les moyens de se retirer en Belgique.

Les gros événements de 1848 avaient détruit Faction conciliatrice que j'aurais pu exercer sur Lamartine, contre lequel le Prince n'avait conservé aucun mauvais sentiment, ainsi qu*il le prouva dans la suite.

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