‹ Souvenirs du second empireChapitre 11 sur 29 · COMMENT M. VÉRON DIRIOE LE CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

COMMENT M. VÉRON DIRIOE LE CONSTITUTIONNEL

Ses égards pour ses collaborateurs. — Gomment il fait travaUler Sainte-Beuve. — Il me fait lire mes articles aprèsdîner. — Pourquoi? — Mon succès après la lecture de mon article sur les Deux Dictatures, — Gomment je venais à bout des résistances de M. Véron.

Je n'ai jamais connu un directeur de journal possédanty au même degré que M. Véron, Tari de stimuler et de faire travailler ses collaborateurs. Plein de tact et de mesure, il excellait à saisir le côté faible d'un article et à faire valoir ses parties saillantes. Ses critiques ne blessaient pas, et ses éloges persuadaient. J*ai été témoin de l'habileté avec laquelle il a ainsi dirigé les premiers Lundis de Sainte-Beuve, de beaucoup les meilleurs. Comme il savait commander discrètement, sous forme de conseil, il avait obtenu de Sainte-Beuve qu'il vint lui proposer le sujet de son article. Le sujet adopté, on en causait. L'écrivain, qui se sentait devant un juge bienveillant, déférait sans peine à des opinions qui profitaient au goût, sans blesser sa dignité. M. Véron était d'avis et imposa pour règle que chaque article contint un

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sujet tout entier. Il n'aimait pas les suites. Il avait raison. Il ne demandait pas de faire court, car les articles de Sainte-Beuve ont jusqu'à cinq colonnes, mais il demandait de faire complet. L'article fait, Sainte^^Beuve venait le lire le vendredi matin. C'était solennel ; la porte du docteur était close pour tous, et, l'article lu, on en parlait encore en déjeunant. Quand Sainte-Beuve, après la vente du Constitutionnel à la Société des journaux réunis et la retraite de M. Véron, travailla seul et sans contrôle, il se relâcha et poussa à la copie. Il bavarda sans fin, après avoir causé avec mesure.

M. Véron n'avait pas deux systèmes de direction ; il travaillait avec ses rédacteurs politiques comme avec Sainte-Beuve. Nous nous réunissions tous les matins chez lui, à dix heures. Là, nous arrêtions la composition du journal ; et puis chacun rentrait chez lui faire sa besogne. Nous travaillions avec ardeur, même avec passion, et par conséquent avec plaisir. Quand c'était mon tour de donner, pour quelque question importante, je revenais, à quatre heures, lire mon article.

Un jour, M. Véron trouva qu'il avait été quelquefois abusé sur la valeur de mon travail par ma manière de le lire. Il exigea que je lusse désormais à table, à la fin du dluer^ devant tous les convives. U prétendait qu'un article médiocre, de quelque façon qu'on le lût, ne pouvait jamais passer pour bon après dîner, et tromper des auditeurs dont les sens étaient déjà émoussés par le vin de Champagne et les truffes, et qui étaient épuisés par la conversation. Tout article ayant résisté à une pareille épreuve lui paraissait devoir être nécessairement bon.

Telle fut celle à laquelle il me soumit le 23 novembre 1 851 , au sujet d'un article dans lequel nous jouions notre vatout.

On touchait au coup d'État. Les résolutions les plus extrêmes étaient presque publiquement discutées, aussi bien contre le Président que contre l'Assemblée. J'avais fait un article dans lequel je dénonçais, avec la dernière énergie, un projet de dictature rouge avec le général Cavaignac, succédant à un projet de dictature blanche avec le général Changarnier. Nous courions la chance, qui se réalisa, d'amener un orage au sein de l'Assemblée, et nous bravions l'amende et la prison. L'article voulait donc être regardé de très près. Il y avait à diner un sujet des chœurs de l'Opéra, qui était l'Antigone de l'aimable et charmant Auber, avec lequel la belle était venue. La vérité m'oblige à dire que j'eus les honneurs du bis, quoique l'article fût très long, et que j'enlevai le suffrage unanime de ce redoutable aréopage. En nous levant, M. Véron me dit : c Votre article est excellent. Pendant la lecture, j'en suivais l'effet sur la figure de D.. . Cette fille est spirituelle comme une oie. Eh bien ! mon cher, vous l'avez enlevée. Je ne sais rien de plus fort. »

Pour en finir avec la fermeté de M. Véron dans les partis une fois pris, je dois ajouter que tous les rédacteurs du Constitutionnel^ auxquels il demanda, en arrivant au bureau, ce qu'ils pensaient de l'article, lui dirent :c Si vous voulez faire beaucoup de prison et payer beaucoup d'amende, vous n'avez qu'à le publier. » M. Véron répondit : < Je payerai l'amende et je ferai la prison, mais l'article passera. » Le fait est que, sans un discours

de Berryer, qui détourna l'orage, nous aurions eu Thonneur d'être appelés devant l'auguste aréopage, qui nous aurait bel et bien condamnés. Il est vrai que la prison n'eût pas été longue ; le coup d'État eut lieu huit jours après.

Voilà comment se faisait le Constitutionnel. J'allais fréquemment à TÉlysée, et le Prince était, au fond, Fàme de nos résolutions. Je viens de dire que H. Yéron était ferme dans un parti, une fois qu'il Tavait pris ; mais il se présentait des cas où il n'était pas facile de l'entrainer. Depuis qu'il avait payé cent mille francs le plaisir d'être délivré du joug de M. Thiers, il tenait plus que jamais à être maitre chez lui. Je recourais dans ces cas à une petite manœuvre, qu'il ne soupçonna jamais. Il n'aimait pas tout le monde à l'Elysée. H. de Persigny ne lui était pas sympathique, et un jour, dans le Comlitutionnely et dans un article signé, il l'appela un sous-officier de fortune; mais il avait un goùl très vif pour H. Mocquard, et pour M. le colonel Fleury une considération toute spéciale.

Lorsque M. Véron me résistait un peu, je m'arrêtais au premier mot; mais j'allais trouver le Prince, et, après lui avoir exposé le cas, je lui disais : c Monseigneur, envoyez-lui Mocquard t. Quand la résistance était grave, et que M. Mocquard ne l'avait pas entièrement vaincue, je retournais à l'Elysée, et je disais au Prince : « Monseigneur, envoyez-lui Fleury •. L'assaut du spirituel et élégant colonel n'était jamais repoussé.

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