L'EMPEREUR JOURNALISTE
Portrait de l'Empereur comme penseur. — U contenait Tétoffe d'un grand journaliste. — Qualités nécessaires à la profession. — Gomment il conçoit la presse de lutte, et la cause du succès du Fiûraro. —Conseils qu'en 1872 il m'écrivit de Londres. — L'Empereur voulait avoir une presse inspirée
. par lui, en dehors de l'action de ses ministres. — Quel but il poursuivait en agissant ainsi. — Il laissait ses ministres libres dans leurs actions. — Cas où ils désavouent les articles secrètement inspirés ou aoeeptés par lui. — M. Rouher désavoue le Pouvoir. — M. de Thorigny désavoue la ConstitationneL — Action directe et personnelle de l'Empereur dans le gouvernement. — Négociation secrète avec rÂngleterre par l'intermédiaire de Gobden. — Travaux que je fais sur la demande de l'Empereur. — Il me remet des notes, que je lui rends ensuite. — Articles qu'il me fait faire pour VEtendard\ à l'insu de M. Vitu, son rédacteur en chef. — M. Mocquard ou M. Gonti étaient seuls dans sa confidence. — L'Empereur me fait lire mon travail. — Succès de lecture à l'Elysée. — L'Empereur réfléchit beaucoup, — Lettre de M. Mocquard demandant un article que l'Empereur veut relire. — Lettre de l'Empereur qui m'ordonne aes changements à une brochure sur Sedan, et les attend de mon esprit de discipline et de dévoument.
Puisque le prince Louis-Napoléon faisait un usage à la fois si habile et si profitable de la presse, il peut étro intéressant pour le public de savoir ce qu'il pensait du journalisme et comment il le dirigeait.
Pour bien expliquer TEmpereur comme journaliste, il est nécessaire de le faire connaître comme penseur. J'ai déjà donné, dans un chapitre précédent, Tidée générale que m'avait laissée de lui une première impression; je veux la compléter par un portrait plus étudié, tracé par moi pendant les premières années de l'Empire,
c Sa parole était calme, pleine et sans aucun mélange d'accent étranger. Sa phrase se développait avec facilité, mais lentement et à demi-voix, plus familière que théâtrale, habituellement courte et toujours claire. Soit qu'il parlât, soit qu'il écoutât, on sentait en lui une . nature recueillie et méditative, dont le ressort pouvait se détendre avec d'autant plus de puissance que sa force était économisée par l'habitude et par le goût du repos. C'était une activité immense mais captive, tenue au fourreau comme une épée, jusqu'au moment du combat.
c Facilement accessible aux personnes, le Prince se montrait indulgent aux systèmes. On ne le trouvait ni indifférent à écouter les idées d'autrui ni empressé à produire les siennes. Son âme avait le calme que donnent les convictions arrêtées et les résolutions prises. Il accueillait simplement les hommes simples qui venaient à lui sans prétention et sans condition, et il dédaignait de faire ce prosélytisme patelin et verbeux, aux conquêtes aussi douteuses que nombreuses, qui arrivent avec la première faveur, et qui partent avec le premier mé* compte.
€ Ouvert de ses principes, de ses épreuves, de ses espérances, pour ceux dont cette confiance honorait et récompensait la loyauté^ il savait rester impénétrable,
naturellement et sans mystère, pour ceux avec lesquels répanchement eut été dangereux et inutile. Son esprit, comme la sentinelle, ne livrait passage qu'à ceux qui apportaient le mot d'ordre. Il ne se révéla complètement ni à M. Thiers, ni à H. Berryer, ni à tous ces chefs des anciens partis, qui venaient moins pour le consulter que pour l'asservir.
c Dans sa vie privée, le Prince était d'un naturel bienveillant, et, comme toutes les personnes laborieuses, d'une sobriété exemplaire. Cette vie seule pouvait donner à son esprit la force de composer tant d'ouvrages, à son àme la volonté de traverser tant d'épreuves, à son caractère ce goût et cette aisance du travail qui étonnait tant d'hommes d'État; à son corps, cette adresse et cette vigueur qui ont fait de lui l'un des plus solides et des plus beaux cavaliers de l'Europe.
c Le Prince était religieux comme eeux qui le sont réellement, c'est-à-dire sans affectation extérieure et pour l'acquit de sa propre conscience. Pendant que les socialistes et les démagogues se déchaînaient le plus violemment contre le christianisme, il assistait régulièrement aux offices, devant un modeste autel dressé au palais de l'Elysée, sans autres témoins de ce devoir accompli que son chapelain et sa maison.
c La force et la popularité du Prince semblaient fondées sur l'empire des contrastes. La nature l'avait préparé à son rôle, eu le douant des qualités opposées à nos défauts. Nous parlons beaucoup, il parlait peu ; nous écoutons à peine, il écoutait avec attention ; nous réfléchissons rarement, il méditait sans cesse; nous nous
emportons contre les hommes et contre les choses, il se montrait doux aux personnes et aux événements. Un tel caractère n'était au-dessous ni de la grandeur, ni des . périls de la situation, car il joignait au coup d'oeil qui mesure les obstacles, le courage qui les affronte et la patience qui les use. »
Un tel homme contenait évidemment tous les éléments d'un grand journaliste.
En matière de presse, il y a une vérité fondamentale qu'il ne faut pas oublier. Pour devenir un grand journaliste, il est nécessaire de réunir deux qualités préalables : il faut de Tinstruction et du style. Dans les temps troublés et passionnés, on voit des journalistes en possession d*un tempérament de tribun, et produisant de grands effets par la véhémence ou l'originalité de leurs allures. Tels furent Camille Desmoulins sous la Convention ; Bertin d'Antilly sous le Directoire; de Hartinville sous la Restauration ; Carrel sous le gouvernement de Juillet; mais dans les temps calmes, les esprits se défendent davantage, et il faut, pour les entraîner, des écrivains bien pénétrés des questions débattues, qui pensent juste et qui écrivent bien.
Personne n'eût été mieux préparé que le prince Louis- Napoléon à devenir un grand journaliste, car bien peu étaient aussi instruits, et nul n'écrivait mieux que lui. M. Gambetta, m'abordant un jour dans la salle des Conférences du Corps législatif, me dit : « Vous avez eu cent occasions de bien étudier et dé connaître l'Empereur. Quel homme est-ce? — Au point de vue intellectuel? -T- Précisément. — C'est l'un des plus grands
esprits et le plus grand lettré de ce temps. » — Ma réponse parut frapper beaucoup mon interlocuteur. Elle était parfaitement sincère, ie connais les œuvres des écrivains les plus notables de notre époque, et aucun n'a dépassé l'élévation de pensée ou les qualités magistrales de son style. Son trône a distrait de ses livres ; mais ceux qui les ont lus savent que jamais ni la France ni les autres pays ne possédèrent un souverain préparé à régner par une plus haute culture intellectuelle.
Voilà pourquoi il avait une idée si juste de l'action de la presse sur la société moderne, et pourquoi il cherchait à diriger cette action avec tant de sollicitude.
D*abord, et même en ce qui touche les procédés matériels et techniques de la presse, l'Empereur avait l'instinct du journalisme bien compris et bien fait. Sans être opposé à la grande discussion , prise de haut et vigoureusement menée, il était d'une manière générale pour les articles courts, faits, comme on dit, à l'emportepièce. Lorsque, en 1867, on eut décidé la fondation de VÉtendardf il résolut d'en confier la rédaction en chef à H. Yitu, qui avait travaillé avec moi au Pays^ et au sujet duquel il voulut bien m'entretenir. Il le fit appeler et, l'abordant à brûle-pourpoint, il lui dit : c A quoi attribuez-vous le succès du Figaro ? » Pris au dépourvu, M. Yitu hésita à répondre. L'Empereur, reprenant aussitôt, ajouta ; « Je crois que le succès du Figaro tient à ce qu'il procède par articles courts, variés et nombreux, exposant chacun une idée différente. » Plus tard, en 1872, lorsque, sur l'i&vitation de mon collègue et ami
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M. Dagué de la Fauconnerie, j'entrai dans la rédaction de YOrdre, TEmpereur, qu'il alla visiter à Chislehurst, le chargea de cette recommandation pour moi : «Dites à Granier de Cassagnac qu'il s'attache à faire des articles courts, vifs, variés et nombreux ; il sait, comme moi, que c'est le meilleur système de rédaction, surtout pour une guerre d'offensive. »
Le système général de l'Empereur, en matière de journalisme, était d'avoir une presse dévouée dans sa main, inspirée par lui, et dont il se servait, en dehors de son gouvernement, habituellement à l'insu de ses ministres, et même quelquefois contre eux.
Et ce n'était point par esprit de dissimulation ou par un vieux reste de levain conspirateur, que l'Empereur tenait ainsi sa presse personnelle en dehors de l'action ministérielle. Il savait qu'un journal notoirement dévoué à un cabinet est par cela même dépouillé de toute action sur l'opinion publique.
Le rôle de la presse est de devancer l'opinion, afin d'arriver à lui imprimer la direction désirée, qu'il n'est pas toujours prudent d'indiquer par avance. Elle fait donc office d'avant-*garde, avec la mesure de témérités ou même de ruses que la stratégie comporte. Le fameux tour de main dont Ledru-Rollin faisait la base de sa théorie des révolutions, fait aussi partie de la théorie de la presse, et la fausse attaque est quelquefois nécessaire pour faire réussir la vraie. Or, ces manœuvres, ces audaces, ces imprudences froidement calculées ne peuvent jamais être avouées par des ministres, qui ont et
doivent avoir pour constante préoccupation de n'être pas engagés ou compromis par la collaboration extérieure du journalisme.
Je vais citer quelques exemples curieux de ces coups de main du journalisme, exécutés à Tinsu des ministres, et pour le succès même de la cause dont ces ministres étaient les courageux serviteurs.
J'ai di <que je rédigeais, à côté du Comtitulionnelj un petit journal très audacieux, intitulé le Pouvoir. Je l'employais à mettre en lumière les divisions, les luttes intérieures, les batailles que se livraient les partis au sein de l'Assemblée, et par conséquent, la stérilité et l'impuissance du régime parlementaire. Dans le numéro du 14 juillet 1850, je disais : « Le pays est incomparablement plus calme et plus sensé que l'Assemblée ; et s'il y avait, en province, une ville où l'on s'injuriât, où l'on s'attaquât avec autant de fureur qu'au Palais-Bourbon, il y a longtemps qu'on l'aurait mise en état de siégé. » M. Baze demanda à la Chambre d'appeler le Pouvoir à la barre, et les poursuites furent immédiatement ordonnées, malgré la résistance de quelques députés.
Gêné dans sa situation de ministre, et dans son action sur la Chambre par cette attitude violente d'un journal notoirement dévoué au prince Louis-Napoléon,M. Rouher, garde des sceaux, suivit M. Baze à la tribune, et déclara qu'il regrettait de n'avoir pas connu l'article du Pouvoir^ parce qu'il aurait pris lui-même l'initiative d'une demande en autorisation de poursuites.
Ainsi, le ministre s'était trouvé moralement obligé de
désavouer un article approuvé, à son insu, par le Prince, article écrit dans l'intérêt d'une politique que ce ministre servait courageusement; et de même que M. Rouher avait ignoré que l'article venait de l'Elysée, on lui laissa ignorer pareillement que^ le lendemain de la condamnation, le Prince m'avait envoyé, par M. Auguste Chevalier, son chef de cabinet, 5,000 francs pour payer Tamende, et 5,000 francs à offrir à M* Chaix d'Est-Ange, pour sa brillante plaidoirie* Il est à peine nécessaire d'ajouter que le griand avocat, en sa qualité d'ami du premier degré, me chargea de rapporter au Prince les honoraires offerts, et d'ajouter à son respectueux refus l'assurance de son dévouement et, en toute occasion, celle de ses services.
L'attitude du Constitutionnel, systématiquement aussi énergique que celle duPoi^voir, et laissée avec lé même soin en dehors de l'action ministérielle, ne pouvait pas logiquement échapper aux désaveux du gouvernement. Il y en eut deux. Le 11 mars 1851, le caDinet, gêné et débordé par notre poliiique à outrance, fit désavouer les tendances violemment révisionnistes du journal; et, le 24 novembre suivant, juste huit jours avant le coup d'État, après la publication d'un article de moi qui le faisait pressentir à bref délai, H. de Thorigny, ministre de l'intérieur, sur une interpellation de M. Creton, député de la Somme, exprima le regret que l'Assemblée, au lieu de s'en prendre au cabinet, étranger aux doctrines du Constitutionnel^ ne m'eût pas interpellé et interrogé personnellement à sa barre. Je raconterai plus loin en quels termes, trois jours après le désaveu de son ministre, le
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Prinne me remercia de cet article, et m'en demanda un autre poussant les choses encore plus loin, article que je me mis en devoir d'écrire, mais dans la publication duquel je fus devancé par le 2 décembre.
Le Prince, qui prit toujours une part énorme au gouvernement, soit comme président de la République, soit comme empereur, ne se départit que vers la fin de son règne, et sous le régime parlementaire, de la direction concentrée des affaires, qui est naturelle à l'exercice direct du pouvoir. Dans les situations graves et délicates, les questions étaient surtout traitées avec les ministres. desquelles elles relevaient directement, et sans la participation de leurs collègues. Sous Louis XfV, qui gouvernait par lui-même, tous les ministres n'avaient pas l'entrée dans tous les conseils. Lorsque, en octobre 1859, M. Cobden vint, sur l'invitation privée de M. Michel Chevalier, proposer à l'Empereur l'abolition du régime prohibitif des douanes, on crut prudent, pour la réussite de cette grande réforme, d'en arrêter les principes avant d'en divulguer les détails. Quatre personnes seules furent d'abord initiées à la négociation : M. Rouher, M. Baroche> M. Fould et M. Drouyn de Lhuys. On se cacha surtout des bureaux de M. Rouher, engagés dans les doctrines du système prohibitif; et M. Magne lui-même, malgré la confiance de l'Empereur, n'apprit le traité qu'en plein conseil, lorsqu'il lui fut communiqué.
Il en avait, d'ailleurs , été de même en Angleterre. Les négociations de la réforme commerciale y restèrent concentrées entre quatre personnes, deux dans le cabinet, lord Palmerston et H. Gladstone, et
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deux dans la Chambre des communes, M. Cobden et M. Bright.
Cet exercice du pouvoir personnel, exclusivement éclairé et secondé, dans les entreprises graves, par les personnes qui doivent en être les agents, est, pour la plupart d'entre elles, la condition du succès. Je raconterai comment le secret de l'heure et des moyens d'exécution du 2 décembre ne fut confié qu'au nombre strict des personnes qui devaient en être les acteurs nécessaires, et à rheure même fixée pour l'action.
C'est par l'application de ce système général de gouvernement quej'eus l'honneur d'être directement associé, comme journaliste, à côté et en dehors de l'action ministérielle, à quelques actes qui viendront à leur place dans ces Souvenirs^ et parmi lesquels je mentionnerai dès à présent : au mois de février 1851, la proposition de doter les vieux soldats; au mois de janvier 1853, l'annulation, comme entachée d'illégalité, delà donation faite, le 7 août 1830, par le roi Louis-Philippe, au profit de ses enfants puînés, des biens dévolus au Trésor par leur nature; au mois de septembre de la même année, de Tappel fait à l'opinion publique, sur le rétablissement de l'Empire.
Besogne peut-être plus délicate encore, j'eus à. écrire, en 1867, sur des notes manuscrites de l'Empereur, développées dans une série d'entretiens personnels, cinq articles destinés à inaugurer la publication du nouveau journal V Étendard^ dont la rédaction fut confiée à M. Vitu. Il faut bien le dire, ces articles étaient destinés, dans la pensée de l'Empereur, non pas précisément à attaquer
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ses ministres, mais à reccifier, par un avertissement discret, indirectement donné, certaines déviations qu'il croyait trouver dans la marche générale des affaires.
La première condition de l'efficacité de cet avertissement, c'était naturellement le secret le plus absolu sur son origine. M. Vitu lui-même, qui devait publier ces articles, les reçut composés en épreuves par l'imprimerie impériale ; et ce n'est que neuf ans plus tard qu'il a appris de moi-même quelle avait été leur véritable source. M. Gonti seul était dans la confidence, et, en allant tous les deux jours lire l'un des articles aux Tuileries, je rapportais à l'Empereur les notes manuscrites sur lesquelles je les avais rédigés.
Des notes diverses de ce genre qui, pendant dix-huit ans me furent ainsi remises pour me guider dans mon travail, j'en ai conservé plusieurs, notamment une écrite sous mes yeux, à Saint-Cloud, lorsque l'Empereur, arrivé la veille de Villafranca, m'ordonna d'exprimer, dans un article du Constitutionnel^ l'amertume des sentiments que déposait déjà dans son cœur l'ingratitude de l'Italie.
Toutefois, ce travail, fait sur des notes, c'était l'exception dans les questions auxquelles l'Empereur me faisait l'honneur de m'associer. La règle la plus générale, c'était la conversation. Celle de TEmpereur était familière et habituellement gaie; et lorsque une gauloiserie lui venait à l'esprit, il ne la retranchait pas, quelque salée qu'elle pût être. Il m'en dit qui auraient fait sourire Rabelais.
Un soir, c'était le 5 ou le 6 juin 1852, il y avait réception à l'Elysée, et le Prince, assis sur un canapé,
et. prenant une glace, me fit signe du regard d'aller m'asseoir auprès de lui. c Demandez une glace, me dit-il, et donnez-Vous une contenance en la prenant, pendant que je vais vous gronder. L'ambassadeur de Belgique est venu se plaindre à mon ministre des affaires étrangères, au sujet d'un article du Constitutionnel, où vous m'avez un peu trop découvert. Vous êtes la réserve même, et c'est la première imprudence qui vous ait échappé; mais enfin, elle est commise et je dois une satisfaction. Si j'étais une jolie femme, et que mon mari soupçonnât que vous êtes mon amant, la conservation de nos rapports exigerait une rupture apparente. Eh bien! soyons brouillés pendant quelques jours, pour faire tomber les soupçons. Je crois que vous êtes invité à dîner pour demain; ne venez pas. Vous vous rattraperez plus tard. »
J'avais pour obligation, qui fut toujours observée, d'aller lire tout travail important qui m'avait été demandé. Quelquefois, TEmpereur dessinait, en m'écoutant, et quelquefois il marchait dans son cabinet. Lorsque c'était spécialement sérieux ou délicat, il s'asseyait sur un fauteuil, fumant ces petites cigarettes à papier bleu ou rosé, dont il faisait une si grande consommation, et qu'il jetait après deux ou trois gorgées. Je le trouvai un jour dans son cabinet des Tuileries, assis et le crayon à la main devant une table carrée, que couvrait une grande feuille de papier à dessiner. « Asseyez-vous, me dit-il, et commencez votre lecture, pendant qu'en vous écoutant je vais achever le contour de celte pelouse. — Mais, Sire, lui dis-je, est-ce que ce château, ce parc, ces bois, ce
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n'est pas Vincennesî — Oui, me répondit-il; c'est moi qui ai dessiné aussi le bois de Boulogne, ses pelouses, ses cascades qu'Haussmann n'a fait qu'exécuter; et maintenant vous me voyez en train de transformer le bois de Vincennes. Il est bien juste que le faubourg Saint-Antoine ait aussi son Hydo'-Park, sans être obligé d'aller le chercher à l'autre extrémité de Paris. »
Je confesse, en toute franchise, que je n'ai jamais abordé ces lectures sans émotion, parce que je me sentais devant un juge. Pendant ma courte conversation avec M. Gambetta sur l'Empereur, il parut étonné lorsque je lui avouai que je n'étais jamais allé lui lire un travail, sans être, comme on dit, dans mes petits souliers.
L'Empereur étant essentiellement bon, doux et polî^ la conversation me laissait avec lui tout à mon aise. Il n'en était pas de même des lectures, où j'avais affaire à un savant et à un lettré, dont le suffrage était aussi précieux que difficile; Il en avait été ainsi avec M. Guizot, dont j'avais été près de quinze ans le collaborateur. Avec lui, je ne travaillais pas sur des notes; il m'expliquait son idée avec la concision habituelle de don langage; et^ le lendemain, lorsque j'avais bien réussi, dans le Globe^ une plaisanterie ou un sarcasme, il en riait aux larmes, avec Génie et avec moi.
Après le 2 décembre, j'eus un jour à l'Elysée un succès de lecture, que je ne me rappelle jamais sans plaisir. J'apportais un article particulièrement délicat, sur lequel j'aurai à revenir plus tard. Le Prince, assis en face de moi, écoutait attentivement, en fumant ses cigarettes roses. Il n'interrompait jamais. Sa manière d'être ému
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ou de témoigner son émotion , c'était de se lever de son fauteuil et d'aller un peu plus loin s'asseoir sur un autre. Je lui fis faire le tour du cabinet. Le soir, M. Mocquard me dit : c Que diable avez- vous lu au Prince? Il ne peut pas s'en taire depuis ce matin. >
J'espère qu'on me permettra de consigner ici deux témoignages de cette collaboration, et je les divise de manière à montrer l'esprit de réflexion et de prudence avec lequel l'Empereur se servait de la presse. Plein d'ardeur lorsqu'une idée jaillissait de son esprit, il me communiquait d'abord sa fermeté ou sa passion ; mais, bientôt après, il revenait en lui-même sur les résolutions prises ; son esprit plus calme pesait la portée de la publication, et il la modifiait ou l'ajournait, selon les résultats donnés par son examen.
Un jour du mois de septembre 18S6, pendant une promenade dans le parc de Biarritz, la conversation était tombée sur les idées qui s'attachaient au drapeau, soit pour les nations, soit pour les armées, soit pour les dynasties. Chacun avait apporté et développé son aperçu; le cadre général s'était étendu et précisé; finalement, l'Empereur fut d'avis qu'il y avait là une belle page à écrire, et il m'ordonna de m'en occuper dès que je serais rentré chez moi, car j'étais venu à ta villa pour prendre congé.
La semaine suivante, je recevais la lettre suivante :
« Biarritz, S6 septembre 1856.
c Mon cher monsieur Granier de Cassagnac, c L'Empereur attend votre article sur le drapeau, afin
de le lire avant sa publication, et, au besoin même, de réfléchir encore sur son opportunité.
. « Sa Majesté désire également qu'il ne paraisse pas d'article sur Biarritz. « Mille amitiés.
C MOGQUARD. »
Le second témoignage que j'ai à citer se rapporte à une matière plus grave et plus triste. C'était presque, jour pour jour, vingt et un ans plus tard. J*avais envoyé à l'Empereur, en Angleterre, l'épreuve d'une brochure sur Sedan, dont les principes avaient été arrêtés en commun, et dont les détails m'avaient été fournis par lui. J'aurai à revenir plus tard sur ce travail.
Appuyé sur les faits, et éclairé par ses propres indications, j'avais été sévère pour de hautes responsabilités. Soit bonté personnelle, soit indulgence inspirée par le malheur, l'Empereur me renvoya l'épreuve, avec deux grandes pages de corrections qu'accompagnait la lettre suivante :
« Torqaay, le !22 septembre 1871.
€ Mon cher monsieur Granîer de Cassagnac,
€ J'ai lu avec un vif intérêt votre brochure, et je rends justice au talent et au patriotisme de l'écrivain, mais il y a des changements que je réclame impérieusement de votre dévouement.
c II faut dans un parti, comme dans l'armée, de la discipline. Il est donc essentiel que vous défériez à ce que je crois utile pour la cause que je représente.
c D'ailleurs, les changements que je réclame n*ôteroni rien à l'intérêt de votre travail ; et vous m'avez donné tant de preuves de votre dévouement, que je suis sûr que mes observations ne vous choqueront pas.
c Recevez la nouvelle assurance de mes sentiments d'amitié.
c Napoléon. »
Je crois superflu d'ajouter que les indications de TEm* pereur furent respectueusement suivies.